‹ Précurseurs et révoltésChapitre 42 sur 148 · NN SEE · texte numérisé non relu

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» Le Tour, — Parle, et puissent tes fortes paroles ne point passer.

Démocorcon. — C’est le jour où dans le profond abîme s'écroule le despotisme du ciel. — Souffrir des maux que la crainte croit infinis ; pardonner des injustices plus noires que la mort; défier le pouvoir qui semble tout-puissant ; aimer et supporter ; espérer Jusqu’à ce que l'espérance crée de son propre naufrage la chose contemplée ; ne jamais changer, ni faillir, ni se repentir, voilà ta gloire, Titan. Etre bon, grand et joyeux, beau et libre ; cela seul est la vie, la joie, l’empire et la victoire! »

Ainsi que le second Faust, le Prométhée délivré de Shelley peut être considéré comme un drame philosophique dépassant les bornes de la poésie ; par la grandeur de l’idée, l’audace de l'exécution, la splendeur des détails, 11 nous semble parfaitement digne de figurer à côté de l’œuvre de Gœthe comme une des belles créations de la symbolique moderne. On peut objecter à ce poème, qui a Punivers pour théâtre, les éléments pour acteurs et l’homme pour héros, de s'être perdu parfois en des abstractions métaphysiques, de n'avoir pas suffisamment individualisé ses types. Trop souvent la fougue de l'inspiration a crevé le cadre scénique, et le tableau se perd dans l'infini; mais, ces réserves faites, 1l est impossible, une fois qu on la pénétré, de ne pas y voir la représentation d’une des phases les plus remarquables de l'esprit humain. Nous avons vu combien de régions diverses avait traversées la pensée du poète avant de se concentrer dans cette œuvre. Nous l'avons appelé panthéiste, — non pour le parquer dans

un système (il avait l'esprit trop large pour accepter des barrières quelconques), — mais pour désigner le point de vue auquel lui apparaissait le monde et sa tendance à voir dans ses spectacles variés les évolutions d’un esprit universel. Ce panthéisme n'avait rien de superficiel, car, après avoir fait le tour des choses, il retrouva la foi au divin dans la profondeur de sa conscience. Cette foi, qui avait traversé les doutes de la contemplation, les épreuves de la vie, les terreurs de l’histoire, s'était enfin cristallisée comme le diamant sous le feu des siècles ; 1l l’incarna dans son Prométhée. Son originalité est de nous avoir peint ‘es souffrances morales de son héros avec une psychologie nouvelle et une étonnante richesse d'invention. Jupiter devint pour Shelley le représentant de la force brutale, de l'oppression, de l’égoïsme, qui sont la loi du monde, tel que nous le connaissons. En Démogorgon au contraire, 1l a voulu personnifier cette conscience profonde du vrai et du divin, qui, — si elle prenait le dessus, — renverserait infailliblement les forces mauvaises et tyranniques. En Prométhée, il a voulu figurer l’homme tel qu’il pourrait devenir par la connaissance, par l'empire sur lui-même et la purification de son être intime. Les figures largement ébauchées des nobles Océanides [one, Asia, Panthéa, qui, familièrement assises près du Titan victorieux, tissent pour les hommes les arts divin et donnent les lois du beau du fond de leur grotte merveilleuse au bord de la mer, révèlent par leur groupe harmonieux le rôle de la femme dans l’humanité régénérée.

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senté un tableau de l'avenir si plein de lumière ? Lui reprocherons-nous d’avoir cru à l'impossible ? Certes son vœu est de ceux dont nous ne pouvons espérer la réalisation visible; mais, ne dut-il s accomplir que dans les consciences privilégiées, il n'en conserverait pas moins sa vérité idéale, ce rêve n’en vaudrait pas moins la peine-d’être rêvé, et, pour parler avec Platon, il n’y aurait pas de raison « de ne pas s’enchanter d’une si belle espérance, » Îl y a plus ; nous croyons que Shelley a compris véritablement et peut-être plus noblement que personne le rôle de la poésie dans l’âge moderne. Dans un temps comme le nôtre, où les institutions du passé ont perdu leur vioueur, où le nivellement universel et continu tend à faire prévaloir la médiocrité, où les religions confessionnellesontperdu toute force créatrice, ce n’est pas un rôle indigne de la poésie d'évoquer en ses heurés de recueillement les grands symboles dont l’ensemble forme le temple même de l'humanité, et de concourir ainsi à sa transformation religieuse, De grandes luttes se préparent pour les temps prochains, dans le domaine de la réalité comme dans celui de l'intelligence, La lutte n’est plus aujourd'hui, comme il y a une trentaine d’années, entre le déisme et le panthéisme ; elle est entre l'idéalisme et le matérialisme, entre ceux qui reconnaissent dans le mondeun principe divin, pour l’homme une vérité transcendante, pour l’humanité un but suprême, et ceux qui ne voient dans les choses qu’une combinaison hasardeuse de molécules, dans l’homme qu'un animal intelligent et

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