‹ Précurseurs et révoltésChapitre 57 sur 148 · LE · texte numérisé non relu

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dans ton char, tempête! Et je te fouetterai encore de ma méchanceté !

» Comme un cri et commeune voix Jubilante, je veux traverser les mers, jusqu'à ce que je trouve les îles bienhéureuses où résident mes amis.

» Et avec eux mes ennemis ! J'aime tous ceux à qui je puis parler! Mes ennemis aussi font partie de ma félicité.

» Quand je veux monter sur mon cheval le plus sauvage, C'est ma lance qui m'aide lé mieux à sauter en Selle ; ma lance est le serviteur toujours prêt de mon pied.

» La lance que je jette contremes ennemis! Comme je remercie mes ennemis de pouvoir la lancer enfin !

» Trop forte était la tension de mon nuage. Entre les éclats de rire de mes éclairs, j'enverrai de la gréle dans les profondeurs.

» Alors ma poitrine se gonflera pui$samment, et puissamment elle soufflera la tempête dans les profondeurs : ainsi elle se soulagera.

» En vérité, mon bonheur et ma liberté sont pareils à la tempête ! Mais je veux faire croire à mes ennemis que Satan rugit sur leurs têtes.

» Et vous aussi, mes amis, vous serez effrayés de ma sagesse Sauvage ; et peut-être vous enfuirez-vous avec mes ennemis.

» .… Ma sagesse sauvage est une lionne. Elle est devenue enceinte dans les montagnes solitaires ; sur de rudes pierres elle a mis au monde son plus jeune lionceau.

» Ét maintenant elle court foHement àtraversle désert et cherche un doux gazon — ma vieille sagesse, »

Ce morceau donne une idée du puissant lyrisme dé Nietzsche. Une prose qui a les emportements de l’ode, l’écume fougueuse, le mugissement profond des torrents alpestres. Remarquez l’étrangeté

de cet amour qui finit en haine eten imprécations. Remarquez aussi lanalogie de cet impétueux départ avec les chevauchées tempêtueuses de Wotan dans la Valkyrie et dans Sieg/ried. Tarathoustra, le briseur de chaînes, n’a pas si bien secoué la sienne quil le croit. L’ombre de Wagner s'étend sur sa montagne. Le disciple, en fuyant le maître, lui a dérobé un morceau de son masque, un lambeau de son manteau magique.

Nous voie: dans les îles bienheureuses, du moins je le suppose, aux promontoires hardis, aux éimes de verdure, aux golfes d'azur, aux mers foncées où le soleil couchant jette ses masses d’or liquide. Car la pensée du prophète fend les airs, et nous n'apercevons ces paysages qu’à vol d'oiseau, entre deux effluves lyriques, comme par des déchirures de nuages. Va-t-1l du moins nous montrer son sroupe, ses disciples, sa cité idéale ? Mais nous n entendons toujours que le monologue du solitaire, et puis ce sont de nouvelles satires plus violentes, plus amères contre la société qu'il vient de quitter. Il en veut « à la racaille écrivassière » qui empoisonne toutes les sources ; aux prêcheurs d'égalité, qu'il appelle « des tarentules de haine et d’envie » : aux sages célèbres « qui ne sont vénérés que parce qu'ils servent la superstition des foules, bêtes de trait qui se laissent atteler comme des bœufs au charriot du peuple, ou comme de petits ânes à l'équipage d’un grand politique » ; aux philosophes solennels « qui marchent la poitrine bombée, l’air sublime, mais dont le regard est celui d’un fauve mal dompté, et qui ont toujours l’air d’un sanglier accroupi dans sa bauge »,

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