‹ Précurseurs et révoltésChapitre 58 sur 148 · AT · texte numérisé non relu

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Il ne peut souffrir les savants, « On reste affamé à leur table pendant qu'ils croquent la vérité comme on croque des noix. Îls sont pareils à des sacs de farine enveloppés d'un nuage de poussière. Qui se douterait que cette poussière vient des blés et dé la joie dorée des moissons ? » Les plus maltraités sont les poètes « qui savent peu et apprennent mal, c’est pour cela qu'ils sont forcés de mentir. Ils falsifient leur vin ét font dans leur cave plus d’une mixture empoisonnée et indescriptible. Et parce qu'ils savent peu, ils aiment de grand cœur les pauvres d'esprit, surtout quand ce sont de jeunes femmelettes. [ls sont même affriolés des choses que les vieilles commères se racontent le soir, et ils appellent cette friandise l'Eternel féminin. Un peu de volupté et un peu d’ennui, voilà, jusqu'à présent, le meilleur de leur pensée. Ils s’inütulent volontiers des conciliateurs, maïs ce sont des entremetteurs et des faussaires. J'ai voulu jeter mon filet dans leur mer, mais je n’en ai tiré que la tête d’un vieux dieu. Ainsi la mer n’a donné qu'une pierre à l’affamé, Il se peut qu'euxmêmes soient originaires de la mer, Sans douteon y pêche des perles, mais quand on y cherche une ame on n'y trouve que de l’écume salée. Ils ont aussi appris de la mer sa vanité. La mer n’est-elle pas le paon des paons? Devant le plus hideux bufile, elle roule sa ceinture écumeuse, elle étale som éventail d'argent ét de soie, En vérité, leur esprit est lui-même le paon des paons, une mer de vanité; ils font la roue devant des bufiles pourvu que ce soient des spectateurs! » Nietzche excelle dans la satire intellectuelle, qui fustige

Jusqu'au sang les travers de l'esprit. Mais outrancier par nature, il force le trait et l’on sent chez lui plus de haine encore que d'indignation. Il atteint peut-être le modèle du genre dans sa satire des gens cullipés qui, n'étant rien par eux-mêmes, s’attiffent des défroques du passé.

» Je vous ai regardés, mes contemporains, 6 hommes cultivés qui vous dites intellectuels. — J'ai dû rire! Jamais mes yeux n’ont rien vu de plus drôle et de plus bizarre.

» J'ai ri;je ris encore : Voilà, m’écriai-je, la patrie des pots de couleur !

» Le visage et les membres barbouillés de cinquante taches : ainsi Je vous ai vus à mon grand étonnement, hommes du présent!

» Et vous étiez entourés de cinquante miroirs, qui répétaient et flattaient vos jeux de couleurs.

» En vérité, vous ne pourriez porter un masque plus carnavalesque que votre propre visage, Ô gens du présent. Qui est-ce qui pourrait vous reconnaître ?

» Vous êtes couverts des signes du passé:etces signes, vous les avez peinturlurés de nouveaux signes : ah! que vous êtes bien cachés contre tous les interprètes!

» Dût-on sonder les reins, qui croiraque vous en avez encore des reins ? Vous êtes pétris de couleurs cuites et d'étiquettes collées les unes contre les autres.

» Tous les temps et tous les peuples me regardent à travers vos voiles ; toutes les mœurs ettoutes les croyances parlent par vos gestes.

» Si je vous arrachais vos voiles, vos chiffons, vos couleurs et vos gestes, il resterait de vous juste assez pour effrayer les oiseaux,

» En vérité, moi-même, je suis un oiseau effarouché, depuis le jour où je vous ai aperçus nus et sans couleur;

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‘e me suis envolé quand vos squelettes m'ont fait des gestes d'amour.

» J'aimerais mieux être journalier dans le monde souterrain des ombres de jadis ! — les ombres ont plus de

muscles et de sang que vous.

: » … Vous dites: Nous sommes entièrement réels, sans foi et sans superstition : ainsi vous vous vantez, — hélas ! hommes sans poitrine.

» Comment pourriez vous croire, hommes bigarrés, — vous qui êtes les peintures de tout ce qui a jamais été cru !|

» Vous êtes des réfutations ambulantes de la foi ellemême ; vous êtes le rhumatisme vivant de la pensée.

» Vous êtes des inféconds : c'est pour cela que vous manquez defoi. Celui qui doit créer a toujours ses rêves prophétiques et ses astres conducteurs, — et croit à la foi !

» Vous êtes des portes à demi-ouvertes devant lesquelles attendent des fossoyeurs. Et votre réalité consiste à dire : « Tout ce qui vit mérite de périr » !

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