‹ Précurseurs et révoltésChapitre 64 sur 148 · PUR · texte numérisé non relu

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nouit. Elle sent naître en elle-même un monde de pensées, de désirs, de révoltes, d’espérances et de sympathies ; et elle comprend qu'elle pourra les dire selon le rythme du sang qui bat dans ses veines. Malgré sa misère, une alouette lui chante au cœur; un aiglon frémit sous ses tempes de feu. Elle est née poète, elle le sent. Déjà un journal populaire a publié de ses vers, dont la note personnelle a frappé les lecteurs. Là-dessus, un admirateur inconnu lui envoie régulièrement des paquets de journaux. Pour sa vive intelligence, pour son imagination ardente, ces journaux remplaceront des années d'expérience ; ils seront pour elle comme un voyage à travers le vaste monde.

Dans leurs colonnes serrées où se côtoient, sous mille masques, comme dans un grand carnaval: la politique, la littérature, [es échos des théâtres, les scandales du jour, les crimes, la charité, les hideurs du vice, les folies du luxe et les splendeurs du génie, Ada devine la vie, elle la souffre, elle la comprend. Ainsi, dans sa chambre dallée de briques, penchée fiévreusement sur les journaux étalés, à la lueur d’une pauvre chandelle l'institutrice traverse cent existences diverses et sonde éperdûment le labyrinthe de notre monde moderne. ÆEt puis, par des soirs calmes et lumineux d'aütomne, elle s’égare seule dans les bois, sur les bords du Tessin. L'or fauve du couchant ruisselle dans les hautes branches des ormes et des chênes. À cette vue, son cœur se gonfle. Elle se sent capable de mille vies, de mille amours. Mais le soleil s’est couché ; tout est devenu noir, et la Voix des Ténèbres Ini dit: « Toi, née pour

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les aurores flamboyantes et pour les vols d'aigles qui passent... tu demandes un idéal parmi les blasphèmes cyniques et les fois épuisées.. une chaine te tiendra au poing... la fatalité pèse sur ta tête... tu es rebelle et tu es esclave... » Alors elle rentre dans sa chambre froide, cache sa tête dans ses mains et laisse les larmes chaudes filtrer lentement entre ses doigts. Étre poète ! oui poète ! Étre une voix dans l'univers, une lyre dans le monde des âmes et dépérir en silence avec un baïllon sur la bouche ! Oh ! dans ces moments, sl elle pouvait, elle se ferait bohémienne, tzigane, pour crier sa douleur sur les grands chemins. Mais il est d’autres soirs où se lève le vent d'ouest, le vent de tempête. Alors, un sentiment plus fort l’entraîne dans les bois. Là, des voix humaines sortent des branches agitées : « Le vent senfle, frappe, pénètre, siffle et tourbillonne. Il prend une voix d'angoisse et toute la forét tremble... maintenant ce sont des palpitations de feuillages, des paroles de colère sifflées au vol, des halètements, des sanglots. » La marcheuse nocturne s'arrête. Elle prête l'oreille et frémit, non plus en faible femme, mais en sybille irritée, Car il lui semble que ces voix sont celles des malheureux, des opprimés du travail, des victimes de la cupidité et du luxe effréné, des martyrs de la pensée libre ou du préjugé social, des écrasés de tout genre. Alors sa poitrine se gonfle d'une vaste pitié et d’un grand courage. Elle sent qu’une force invincible est entrée en elle avec toutes ces âmes, une force qui la grandit de plusieurs coudées. Ce fut sans doute au retour d’une de ces

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