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lisme réformateur tel qu’il l'entend. Cette réponse nous contenterait s’ils’agissait d’un simple réaliste, d’un naturaliste terre à terre, qui ne nous promet que des « tranches de vie ». Elle nous paraît insufhisante pour un homme qui a posé devant nous des idéaux aussi élevés que l’Église universelle de Brand et « le troisième Empire » d’£mpereur Galiléen, où s’accomplirait l’harmonieuse fusion de l'idéal grec et de l'idéal chrétien, où la Charité souriante, couronnée par la Beauté, viendrait baiser au front sa sœur émue et transfigurée. À un tel homme on demande non pas seulement de détruire mais d’édifier; on attend de lui l’afirmation à côté de la négation, un idéal vivant audessus de l'idéal mort.
Dans les pièces qui marquent la troisième phase de sa carrière, dans Rosmersholm, dans Solness le Constructeur, dans Jean-Gabriel Borkmann, dans Quand nous nous réveillerons d’entre les morts, Ibsen reprend le chemin des cimes aimées de sa jeunesse. Hélas, avec quelle fatigue et quelle mélancolie! Son instrument dramatique n’a rien perdu de sa force et de sa précision, il s’est même perfectionné. Mais, au point de vue des idées, son individualisme hautain commence à hésiter, son symbolisme devient plus vague, sa morale et sa philosophie plus flottantes.
Ses derniers héros ne désespèrent pas de l'humanité, mais tous finissent en misanthropes et en impuissants. L’éducateur social Rosmersholm, Solness, le constructeur d’églises et de foyers humains, Borkmann, l’économiste réformateur, le sculpteur Rubek ont de belles idées
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et de grands desseins, maïs leurs pensées n'ont aucune force de rayonnement, aucun pouvoir régénérateur. Bien au contraire, ils stérilisent les âmés nobles qui les approchent. Beaia, Rebecca, Aline, Ella Bentheim, Irène sont leurs victimes résignées, douces et fières martyres, qui ne laissent après elles aucune espérance. Et seule paraît triompher l’'énigmatique Hilde, cette froide flirteuse de l'idéal, qui a poussé Solness à monter, maloré son vertige au sommet de sa tour d’où il tombe fracassé. La solitude, le torrent, le précipice ou l'avalanche, voilà les derniers refuges de ces individualistes inféconds. Dans le drame libérateur, comme dans la vraie tragédie, la mort du héros est le triomphe de l'idée qu’elle immortalise. Voilà pourquoi la douleur tragique porte en elle-même une consolation sublime. Ici rien de pareil. Nous sommes émus, mais attristés par des sacrifices qui ne servent à rien et par la menace du néant noir qui succède à tout l'effort humain.
On peut donc dire qu'Ibsen clôt son œuvre en individualiste invaincu, mais assombri et presque découragé. Admirable quand il s'agit de flageller les vices de notre société, 1l ne parvient pas à engendrer les types sauveurs du royaume de l'Esprit et de la Vie, de la Charité et de la Beauté, auquel il aspire. Pas plus que Brandil n'a ébauché le nouvel Adam. Sa disposition personnelle se résume en ces mots confidentiels à quelques amis: « Le bruit des masses m'épouvante. Je ne veux pas laisser éclabousser mon habit par la boue des rues. Je veux en purs habits de fête attendre le jour de l’avenir. » Si
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noble et si respectable que soit cette attitude, elle marque un recul sur son point de départ, sinon une défaite.
Ibsen a conçu Ia réforme sociale par le redressement de la volonté et l’approfondissement de la conseience. Il est beau de l'avoir voulu, il est grand de l'avoir tenté. Mais d'où vient que cette éducation par la conscience et la volonté ne réussit dans l’œuvre d'’Ibsen qu’à faire des révoltés impuissants ? Pourquoi voyons-nous aboutir l'effort colossal de sa pensée à ce résultat négatif? Pourquoi, dans Îa victoire du dramaturge, qui parvient toujours à nous émouvoir, cet échec du penseur et du poète, qui, par moment, nous font pressentir la vie nouvelle mais ne réussissent jamais à nous y lancer en plein? C’est qu'ibsen est avant tout un intellectuel. Il a une profonde vie intérieure, mais son intelligence y est plus active, que sa sensibilité. Observateur aigu, il fouille implacablement les hommes et se fouille luimême. Mais, pour les pénétrer entièrement, il lui manque cette sympathie vibrante, cette intuition lucide qui fait que « l'esprit parle direetement à l'esprit », selon la parole du Faust de Gœthe. Si nous cherchons la raison dernière de l'échec des héros d’Ibsen et de la tristesse du poète, tristesse qui le fait souvent désespérer de toute amélioration sociale, nous la trouvons dans ce fait qu'il se heurte à l’imperméabilité des âmes. En effet, si celle-ci est irrémédiable, vous aurez beau égaliser les droits, réfréner les passions, élever les intelligences, vous n’atteindrez aueune harmonie sociale véritable puisque les âmes ne
peuvent se comprendre et s’unir. Plus elles seront grandes, et plus elles s’isoleront les unes des autres ; plus elles seront petites et plus elles se disputeront avec äpreté. Où est-il donc ce monde de l’Âme, ce divin empire du grand Amour, où l’on voguerait en quelque sorte à pleines voiles sur l'océan de la vie, au souffle de Ame universelle, où l’on oublierait toutes les misères de la faiblesse et de la grandeur humaines en simmergeant dans ses flots? Hélas, cet empire de l’Âme, cet océan de l’Amour, Ibsen arrive bien à en écouter les voix perdues et le sourd grondement, mais il ne parvient pas à les voir. Il touche à leur seuil et s'arrête comme à l'ouverture d'un gouffre dont les profondeurs l’'éblouissent et l’épouvantent. Ardent pionnier de ce royaume merveilleux, 1l n’en est pas moins l’éternel banni. À certains jours, du haut d’un sommet dénudé, 1l croit apercevoir de loin la terre promise, puis la vision s’efface dans Ia brume.
Etait-ce miracle ou vérité ?
Et voilà pourquoi une si noire mélancolie pèse sur la dernière station de son voyage. Nous n’en admirons que plus les fières étapes du pèlerin, le courage de l’homme — et par-dessus tout la
sincérité rigoureuse du penseur.
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