‹ Précurseurs et révoltésChapitre 90 sur 148 · PA — · texte numérisé non relu

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la tête de son manteau. De toute sa personne on ne voyait que ses deux yeux, qui luisaient comme des tisons ardents, du fond d’une caverne. Wilhelmine avait terriblement peur de ces yeux-là, et son cœur battait d’une angoisse inexprimable. Mais à peine eut-elle prononcé les premières paroles qu'une force merveilleuse l'inonda. Beethoven disparut avec le public. Elle oublia tout ce qu’elle avait appris, elle-même était devenue Léonore. Elle vivait, elle souffrait son rôle, scène par scène. Cette illusion la soutint jusqu’à l’acte de la prison — ici la force l’abandonna. Elle savait que ses moyens ne suffiraient pas pour rendre ce qui allait suivre. La peur croissante s’exprimait dans son attitude, dans sa physionomie, dans ses gestes. Mais cette épouvante s’adaptait si parfaitement à la situation que le public en fut saisi JUSQU aux entrailles. Sur l'auditoire régnait ce profond silence, qui électrise plus puissamment l'acteur que les marques d'approbation les plus bruyantes.

« D'une résolution suprême, Léonore se ramasse et se jette entre son époux et le poignard du meurtrier. Voici l'instant redouté — les instruments se taisent, mais le courage du désespoir Ja transporte. D'une voix claire et stridente, qui ressemble plus à un cri qu'à un chant, elle profère la parole déchirante et sublime :

Tue d’abord sa femme !

« Une fois encore Pizarro essaye de la jeter de côté. Alors elle sort le pistolet de son sein et en menace le meurtrier. Il recule... et tous deux restent immobiles. Maintenant les trompettes reten-

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tissent au loin; c’est la fanfare du sauveur: Léonore laisse tomber son arme, ses genoux défaillent, ses mains cherchent convulsivement sa tête, et presque involontairement elle laisse échapper le célèbre cri qui n'est plus de la musique et que les chanteuses venues après elle n’ont pas su imiter. Chez Wilhelmine c'était vraiment un cri d'angoisse qui secouait la salle. Mais Florestan murmure en gémissant : « Ma femme, que n’as-tu pas souffert pour moi?» Et Léonore, tombant aux bras de son époux, répond par ces trois mots, où son cœur éclate en trois sanglots successifs d'amour, de passion et de Joie :

Rien, rien, rien !

« Alors toute la salle bondit dans un sursaut d’allégresse. Le poids de la terreur qui l’enchainait était tombé d'un seul coup. Aussi formidable que l’angoisse secouée fut la clameur de la délivrance. Une tempête de bravos éclata — et, pendant un quart d'heure, le tonnerre des applaudissements ne put s'apaiser. L'artiste avait trouvé son Æidelio ; elle eut beau le retravailler plus tard, 1l resta le même dans ses traits essentiels.

« Beethoven, lui aussi, avait reconnu sa Léonore en elle. Il n'avait pu entendre le son de sa voix, mais l'âme de son chant se manifestait à lui dans chaque expression de son visage transfiguré, dans la vie haletante de toute sa personne. Après la représentation, 1l vint la trouver. Ses yeux, d’habitude si sombres, lui sourirent. La main fiévreuse du maître effleura la joue de la jeune fille d’un geste paternel. Il la remercia de son Fidelio, et

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