‹ Précurseurs et révoltésChapitre 95 sur 148 · ARR ET · texte numérisé non relu

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À mesure que grandissait la renommée de la cantatrice, s'aiguisait sa souffrance intime. Plus l'artiste jetait de lumière autour d'elle, plus épaisse devenait la nuit dans le cœur de la femme. Les échos bruyants de ses succès augmentaient sa sohtude intérieure. Tel est infailliblement le destin de toute grande tragédienne: donner le meilleur de soi à la foule, lui livrer les mystères sacrés deson âme — et puis, être misérablement seule! Se sentir en des moments sublimes, une prétresse en communication avec le Divin, et puis redevenir l’esclaye du monde et subir ses vils contacts. Car où sont les hommes qui pourraient, après de tels extases, répondre au rythme débordant de son cœur exalté? Quand la femme prédomine dans l'actrice, elle fait deux parts de sa vie. Elle en donne les deux tiers à son artet un tiers à l’homme qu'elle aime, qu’elle subit où qu’elle tyrannise. Mais Wilhelmine Schrœder était une exception parmi les exceptions. Ardente et sérieuse en tout, elle cherchait l'impossible unité de l'art et dela vie. Elle appartenait à la race éteinte des Titanides. Elle possédait au même degré l'élément féminin

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et l'élément masculin. Son besoin d'initiative et d'indépendance égalait son besoin d'aimer. Une telle nature ne peut subir aucun joug, sauf celui qu'elle s'impose à elle-même, et doit se développer d'après sa loi propre. Ce n’est pas seulement une forme plastique à la merci du premier venu, c'est encore une force créatrice lancée dans le monde. Et pourtant, la Titanide est femme malgré tout ! Elle ne pourrait être heureuse que possédée complètement, mais pour cela il lui faudraitun dieu, qui ne l’absorberait que pour la rendre à l’œuvre de beauté et fournir à son désir inassouvi des incarnations toujours nouvelles.

De là, dans l’âme de cette femme extraordinaire, des tourments étranges, des luttes gigantesques, dontson journal montre lésravages et les blessures. «Je me sens inquiète — j'ai peur. — Que n’ai-je un être vivant, un chien près de moi. Mais seule ainsi, personne à qui dire mes pensées intimes. Destün cruel! Tu m'as donné un cœur plein de confiance, une âme qui ne cherche qu’à être comprise, aimée, et c'est ce que je n’ai pas. Mon cœur saigne et se fond dans le désir de l’inaccessible et toute mon harmonie intérieure en est dérangée. Je suis distraite, sans pensée, impatiente, morose. Je voudrais sortir dans lapluie, dans Ja tempête, si loin que je pourrais aller, mourir plutôt, car être seule au monde est trop triste et trop dur. » Quelquefois elle croyait avoir trouvé l’homme aimé, puis elle reconnaissait qu'elle s'était trompée. « J'avais vingt-trois ans, lors de mon premier divorce, mais alors déjà, j'avais perdules charmes et les illusions de la jeunesse. Je pouvais

dire dès lors: « Je suis un étranger partout». Sans doute elle avait la jeunesse éternelle du génie qui rebondit sans cesse, et un talent singulier de couper court momentanément au passé. Quand les mauvais souvenirs lui venaient, une ombre passait sur sa figure. Une contraction, un cri de douleur — et tout était passé. Alors elle secouait ses ailes et planait dans l’éther, comme un aigle qui échappe à la tempête en volant plus haut, et va sécher ses ailes au soleil, sur une cime, dans l’azur. Mais cela ne durait pas. Nature pleinede constrastes, elle aspirait au repos avec un besoin d’agitation perpétuelle. Au milieu de ses triomphes, il lui venait le sentiment de ce qu'ils avaient d’éphémère. Dans le passage suivant, il y a plus encore. Il semble que tous les tourments de la femme et de l’artistese joignent en une seule douleur. C’est à la fois l'impuissance de donner une forme à la beauté qu'elle entrevoit et de trouver un objet à son amour. C'est un mélange brülant de l'inspiration poétique et du mal prométhéen. « Pourquoi ne ae retenir l’espritsublime qui parfois descend en moi? Toutes les sources de l'âme s'ouvrent et s’échappent en un flot chaleureux, qui me cause un inexplicable ravissement. Que ne puis-je alors peindre ou composer ! De quels accords, de quelles harmonies, je frapperais le ciel. Ce. ce monde qui naissent alors en moi, si Je pouvais les faire comprendre ! O esprit! esprit! qui prends ma poitrine pour habitacle, laisse-moi te saisir, ou emporte-moi avec toi, mais ne viens pas pour m écraser en me laissant le tourment du désir. Tu ouvres en moi des sources, et puis tu les empèches

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de se répandre, tu les forces de rentrer à la sourcemère, dans le cœur. Il est trop étroit pour les contenir, il éclatera ! = Des larmes... etun pointau centre du cœur, où toujours fouille un poinçon.…. — voila ma vie...

(RS Avoir un cœur, rempli de sentiments chauds, vrais, infinis — et devoir se traîner dans le monde plat, vide et vulgaire — et, lorsqu'on

est seul, ne même pas pouvoir exprimer en sons, en paroles, le trop plein de ce que l’on pense et l’on sent !... Mon âme est une impuissance éternelle, une éternelle évanouie — et pourtant les cordes résonnent si puissamment au dedans de moi-même — et de suaves mélodies viennent caresser mon cœur malade. -— Mon âme seule les entend et ne peut pas les dire. Elle aspire à la lumière comme une source Cachée, qui se heurte a un roc et tarit sur elle-même.

« Ne peux-tu té résoudre en quelque chosé, ma puissante douleur ? De l'air! un baume! des larmes !,.. »

Les natures qui ont cette puissance de vibration sont généralement prédestinées à quelque formidable erreur, Loin d'être des sauvegardes, leur indépendance et leur fierté se tournent contre elles. Une fois qu'elles se sont forgé leurs chaines, elles mettent leur gloire à les porter. Les Grecs auraient dit d'elle: « Les Dieux la châtièrent de l’immensité de ses désirs par une illusion cruelle et un funeste aveuglément. » Car elle était sans mesuré en tout, dans sa confiance et son dévouément, comme dans son effort et dans son désir. Le grand drame de sa vie la guettait à l’âge de 39 ans. »

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Vers 1843, elle apprit à connaître un officier saxon du nom de Dœring. On ne nous dit presque rien de ce personnage, mais ses actions le pei comme le plus audacieux et le plus cyniqu chevaliers d'industrie. Il est probable qu'il sut enlacer la cantatrice par une tendresse Jouée, par des adorations et des soumissions feintes, enfin par toutes sortes de vertus simulées avec un grand art et accompagnées d’un charme physique de dompteur insinuant. Ces aventuriers comédiens ont trop facilement raison de la candeur des grandes tragédiennes. Bref, il sut lui inspwer une passion

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qui la priva pour quatre ans de tout jugement. L À.

£ "FT ET : i a! See CYAN y 3 æ * Ere L | + « À cette époque, dit sa biographe Claire de Glümer,

elle possédait un ami d’une srande noblesse d'ame, qui la compensait de tous les maux passés. Maïs la situation sociale très élevée de cet ami l’empéchait d’épouser une actrice. Elle ne lui pardonna pas de ne pas vouloir lui sacrifier sa position et s’attacha follement à Dœring. Elle, par contre, sacrifia à son amant de nombreux amis et toute sa fortune. Elle se ruina la santé, ne travailla plus que pour lui, repoussa tous les avertissements et se cramponna à cet amour, indigne d'elle, comme à une planche de salut. » Dans les lettres, qui datent du commencement de cette raison, on sent déjà l'absence de bonheur. vrai ; Son inquiétude et la subconscience de sa folie.

« Dantzig, mai 1843. — Cela depait être ainsi. Mon destin devait prendre un autre tour, dussé- Je payer ceite lutte du sans de mon cœur. Car 11 n’y avait aucun bonheur à attendre de mon état passé. Je sens que je me trouve au plus sérieux

point tournant de ma vie. Quelle forme va prendre ma destinée ? Il faut encore que je voie clair làdedans. Mais ne me parlez pas de repos, il n y en a pas pour moi. IL faut que j'aille en avant, toujours en avant, et ce qui me fait obstacle je le renverse. Que le torrent de ma vie conduise à un abime ou dans le sable de la médiocrité — qui le sait ? Maintenant je vais avec ma poitrine malade, d'effort en eflort, d’excitation en excitation, de triomphe en triomphe, et chaque pas, Dieu merci, me rapproche de la tombe. J'ai tout, le monde m'envie et pourtant je n'ai Jamais désiré plus ardemment la mort que maintenant. Ce cœur ne trouvera de repos que lorsqu'il cessera de battre. — Je chasse des fantômes... »

En septembre 1843, elle écrit de Zurich à une amie: « Je n’agirai que d'après sa volonté — et sa volonté seule peut me séparer de lui ». Ainsi d'étape en étape, elle était descendue de Ia passion à l’aveuglement et de l’aveuglement à l’abdication de sa volonté. « De plein gré, elle remettait sa destinée aux mains d’un autre. » La Haison de Wilhelmine Schræder avec l'officier Dœring dura quatre à Cinq ans, dans une alternative orageuse de tourments et de bonheurs chimériques. « Qu y a-t-il de plus insondable, disait-elle plus tard, que le cœur d’une femme qui aime ? Malgré toutes les déceptions qu'il me causait, Je croyais ses larmes vraies, son repentir sincère, sa contrition véridique. » Son amour croissait avec les tortures qu'il lui donnait. En juin 1846 elle écrit : « J'ai eu une explication avec Dœring, il m'a avoué son

irréflexion, mais il ne m'a pas trahi comme on l'a

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prétendu ». L’aventurier, souple et retors, atteignit enfin le but qu'il poursuivait obstinément dès le début de son entreprise. Ce but consistait à se laire épouser pour semparer de toute la fortune de sa victime. La veille du jour fatal, Wilhelmine reçut une lettre du grand-duc de Mecklembourg, Georges, ainsi conçue: « La nouvelle, que votre liaison avec Dœring non seulement continue mais doit aboutir à un mariage, m'a rempli de la plus profonde épouvante. De tous côtés et depuis longtemps on me présente ce Dœring comme le plus méprisable des hommes qui n’a qu'un but, celui de vous exploiter, qui se vante du luxe qu 1l fait à vos dépens, à tel point que ses camarades ont délibéré s’ils devaient continuer à servir avec lui »

Cette lettre était accompagnée d’un paquet de papiers, qui contenait les preuves irrécusables de l'infamie de Dœring. Elle ne tint aucun compte de Ia lettre et jeta le paquet au feu sans l'avoir ouvert. Ce jour-là même Dœring lui faisait signer un contrat de mariage par lequel 1l lui enlevait tout ce qu'elle possédait et jusqu'à la moitié de la pension qu’elle devait recevoir du théâtre de Dresde. Elle signa le contrat en le couvrant de sa main gauche et sans l'avoir regardé. Cela fait penser au mot de Shakespeare: Truth is far more Sirange than fiction, la réalité est bien autrement surprenante que la fiction.

Le mariage eut lieu en août 1857, près de Leipzig. La métamorphose immédiate de l’amant soumis en maître hautain et en créancier intraitable, fut une de ces désillusions effrayantes, qui amènent souvent la folie chez les cerveaux faibles

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et qui secouent les natures fortes jusqu'a leurs profondeurs.

« J'étais Hiée des chaînes les plus indignes, hée à un homme qui m'avait dépouillée de ma fortune acquise à la sueur de mon front et qui, pendant des années, avait mené un jeu diabolique avec mes sentiments les plus sacrés, Car s'il jouait avec moi la comédie de l'amour, quand il m'avait quittée, ses moqueries etson rire étaient la récompense de tous mes sacrifices, Et quand je lui eus donné tout ce que je possédais, quand je lui eus livré mon corps et mon âme par contrat judiciaire — il devint un démon incarné. » En 1847, elle joua Roméo à Riga, sans se douter que ce serait sa dérnière représentation. En 1843, elle rompit définitivement avec Dœring. Alors elle éCrIvit : « Selon le mot de Gœthe, celui qui s’abandonne s la solitude est bientôt seul... Je suis malheureuse au-delà de toute expression... Mon âme est blessée à mort... ais je suis libre. »

Libre, elle l’était — oui — mais brisée pour le reste de ses jours. L’aigle de son génie n'avait pas perdu cet œ1l royal où se reflète le soleil, mais ses ailes s'étaient froissées trop longtemps contre les barreaux de sa cage. Maintenant elles pendaient inertes et cassées. L'artiste survivait en elle avec son fier idéal, mais la femme avait laissé dans cette aventure sa force et sa Jeunesse, son espérance et sa foi. C’en était fait de la prêtresse inviolée de l'Art. Blanches figures de son âme meilleure, ses incarnations passées la quittaient en pleurant. Adieu la Vestale et Norma, adieu Alceste et Euryanthe. Hélas, elle n’était plus la

radieuse Léonore qu'avait saluée le vieux Beethoven ! L'esprit, qui jadis s’abattait sur elle dans la solitude, ne lui commandait plus d'affronter les foules houleuses, en ces luttes surhumaines pour la beauté, où le verbe divin affluait dans sa chair comme un torrent de feu et d'harmonie. — La Titanide était vaincue!.. Elle n’osa plus remonter sur les planches.

Sa vie devait se prolonger encore, mais à partir de ce moment, elle ne fut plus qu’un long déclin, combattu par mille efforts et traversé des pales rayons d'un bonheur toujours fugitif,

Pendant deux elle vécut recueillie en elle-même chez une amie en Suisse, puis elle s'intéressa, passionnément à la

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Lé 9 à A ,, À TS L ] LAS. L 1 ? L s e révolution de 1049, dont elle suivit les péripéties à f a + » - ET A 11 L | fe À «7 ” + = a Francfort et à neidelherg,. Avant obtenu son

divorce avec Dœring, par l'abandon de toute sa petite fortune, elle contracta un troisième mariage (en 1850) avec un gentilhomme livonien qui la sauva, dit-elle, de la misère et du désespoir, Cette fois-ci, elle était. résolue à ne plus vivre que de la vie de famille, Mais elle présumait trop de ses forces, Après quelques années passées aux terres de son mari, dans les solitudes livomiennes, la nostaloie de son ancienne existence la reprit. Elle revint en Allemagne partager sa vie entre ses enfants, ses amis et des œuvres de charité. Quelquelois, elle retournait au théâtre en simple spectatrice, mais elle en revenait accablée de ce qu'elle avait vu et de ce qu’elle ne pouvait plus être, Son plus grand bonheur était de chanter parfois dans

un. concert, À travers les mélodies de Schubert et

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