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CHAPITRE III

Lyly. — Son roman d'Euphues. — L'eiiphuisme. — Source italienne de l'euphuisme. — Pétrarque et les pétrarquistes. — Tendances platoniciennes d'Elisabeth. — Comédies de Lyly composées pour elle et pour la cour. — En quoi les eupliuistes ressemblent à nos précieuses et en quoi ils en diffèrent. — L'euphuisme dans les premières pièces de Shakespeare. — École de Lyly. — Peele et Nash.

A la même école appartient par certains côtés un des hommes qui ont exercé la plus grande influence sur l'esprit anglais, pendant quelques années, et celui de ses prédécesseurs auquel Shakespeare a fait le plus d'emprunts, dans ses premières pièces, John Lyly * . Lyly se rapproche des classiques par le choix de ses sujets, qui sont tous, excepté un, tirés de l'antiquité;

1. C'est ainsi que Lyly signait, et que presque tous les historiens de la littérature anglaise écrivent son nom. Je ne sais pour quel motif son dernier éditeur; M. Fairholt, s'est écarté de l'orthographe commune. Voy. The drumaix(^ works ot ^^►^•«v. Lilli/. By F. W. Fairholt 2 vol. London, i%^^.

il a, comme eux, de Téloignement pom' les audaces du drame populaire, il n'écrit que pour la cour, il évite généralement ce qui est grossier, et il aime le style noble. Mais, comme il n'a composé que des comédies, il n'a pas à se prononcer sur les questions importantes qui partageaient les auteurs dramatiques en deux camps, sur les trois unités, ni sur le mélange du tragique et du comique. S'il avait eu à le faire, il dst probable que, malgré ses affinités avec les classiques, il aurait pris parti pour leurs adversaires, car il a mêlé, dans ses pièces, aux traditions les plus poétiques de la mythologie païenne, des bouffonneries toutes modernes. On ne peut donc pas le considérer comme un classique. Il est plus avancé et plus hardi qu'eux.

D'ailleurs ce serait lui faire injure que de le rattacher à une école anglaise. Il ne relève d'aucun de ceux qui ont écrit avant lui pour le théâtre en Angleterre, il obtient bien plus de célébrité qu'aucun d'entre eux, et il a lui-même l'importance et le crédit d'un chef d'école. Par son style, Lyly est un Italien plutôt qu'un Anglais, et ce qui fait sa fortune, c'est qu'au xvi« siècle l'Angleterre reçoit avec une avide curiosité tout ce qui lui vient de l'Italie. Elle ne tient pas à lui pour lui-même, mais pour ces formes de langage élégantes et recherchées qu'il rapporte de la Péninsule et où elle croit trouver ce qui lui manque le plus à elle-même, le secret de la délicatesse et de la grâce.

Le xvp siècle italien, qui est celui de l'Arioste et du Tasse j s^ était laissé envahir, mèm^ aw milieu de

sa plus grande gloire, par un mauvais goût dont ces deux grands esprits, surtout le dernier, ne sont pas exempts. On possédait alors en Italie, grâce aux efforts de plusieurs générations, une langue souple, polie et achevée; mais on avait été entraîné par le soin même qu'on mettait à écrire, et par les susceptibilités de la critique littéraire, à attacher trop d'importance à la forme aux dépens de la pensée. Le cardinal Bembo, si savant et si éclairé, n'avait pas commis d'autre faute. Il avait travaillé et réussi à donner à l'idiome italien toute l'harmonie que celui-ci comporte; mais, plein de l'importance de sa tentative et persuadé qu'une langue harmonieuse touche à la perfection, il avait sacrifié à cet avantage bien des qualités d'originalité et de force. En somme, sous prétexte de retrouver la langue de Cicéron d'une part, et celle de Pétrarque de l'autre, il avait écrit en latin et en italien des traités très ornés et très élégants, mais d'une élégance vaine. Autour de lui se groupait l'innombrable année des faiseurs de sonnets qui imitaient et qui exagéraient les défauts de Pétrarque, la subtilité d'esprit, la recherche des pensées fines et des expressions ingénieuses. De toutes les œuvres de la littérature italienne, ce sont celles-là que les Anglais connurent les premières et qui les séduisirent le plus. Il y avait pour cela deux raisons. Le succès du pétrarquisme est intimement lié à celui du platonisme, dont il n'est que l'abrégé poétique. Les Anglais qui allaient en Italie se rendaient généralement à Florence, à cause des relations de commerce des deux paya et da la. réputation littérsdre de cette vi\\e* \A/A^ ^xi^^^^^'^'^

Tinévitable influence de l'académie qu'avaient fondée les Médicis, ils en revenaient platoniciens et, par suite, grands admirateurs de Pétrarque. De plus, ils sentaient que ce qui manquait à leur langue, c'était l'élégance, l'harmonie et le sentiment des proportions. Les Italiens, de l'école des puristes, possédaient toutes ces qualités. On crut qu'il fallait absolument s'inspirer d'eux pour les acquérir.

Ce fut là l'erreur de Lyly. Ce bourgeois de Londres, esprit sérieux et religieux, un peu théologien même, car il prit part un jour à une controverse sur des points de doctrine, ce père de famille très occupé de questions d'éducation et très attentif à bien élever ses enfants, fut comme ébloui de l'éclat des dernières productions de la littérature italienne. Trompé par les illusions des Italiens eux-mêmes et par l'engouement de ses compatriotes pour tout ce qui venait de la Péninsule, il prit pour la marque d'un art achevé le faux brillant qui indiquait au contraire la décadence d'un grand siècle. La plupart de ses contemporains, il faut le dire, furent ses complices, et il ne fit que donner, son nom et une sorte de consécration littéraire à une corruption du goût qui était déjà, avant lui, dans les esprits. Seulement, du tour particulier de son imagination et de l'influence extérieure qu'il subit, il résulta, dans son premier ouvrage, le plus singulier mélange qui se puisse imaginer, celui d'une certaine sévérité puritaine dans la pensée, et d'une coquetterie extrême dans l'expression.

Avec cette double tendance, avec un fond d'austérité et la préoccupation constante de ne rien dire qui

ne fût délicat et fin, il composa un roman qui a été en Angleterre un des plus grands événements de la fin du xvi« siècle, et qui a eu plus de succès qu'aucune pièce de Shakespeare. C'est son EuphueSy d'où est venu le mot d'euphuisme, appliqué au genre d'esprit maniéré et rerherché que la cour d'Elisabeth mit à la mode : Euphues *, ouvrage très agréable à lire pour tout le monde, dit le titre, et dont il est très nécessaire de se souvenir y ouvrage où sont co7itenus les plaisirs que poursuit Vesprit dans la jeunesse , grâce aux charmes de V amour, et le bonheur qu'il recueille dans l'âge mûr pa7* la perfection de la sagesse. Le titre du livre indique quelle en est Torigine. Il vient en droite ligne d'Italie, de l'école platonicienne de Florence, et le nom même d'Euphues est emprunté à la république de Platon.

Euphues, le héros, est un jeune homme d'Athènes^ parfait de corps et d'esprit, comme le voulait Platon; il va à Naples, « ville de plaisir, où Vénus est honorée », et il veut y fixer sa résidence. Jeune, plein d'ardeur et d'imagination, il recherche les distractions. Mais il rencontre un vieux Napolitain qui représente le puritanisme de Lyly et qui lui donne des conseils utiles. « Prenez garde, lui dit-il; cette ville est remplie de dangers. Aimez Dieu, servez Dieu> cela vaut infiniment mieux que de compromettre la santé de votre corps et celle de votre âme dans des plaisirs indignes de vous. » Euphues, comme la plu-

1. La première partie d'Euphues^ ou l'Anatomie de Vesprit, parut en 1580; la seconde, intitulée Euphues and Ws liiu^laud^ en 1581.

part des jeunes gens en pareil cas, n'écoute guère ces conseils. Il discute avec son interlocuteur et lui soutient que les hommes ne sont pas semblables les uns aux autres, qu'il n'y a pas de règle générale, et que chacun doit vivre à sa guise. Deux mois après, il a trouvé un compagnon qui lui paraît plus agréable que le vieillard, un compagnon qui ne le contredit pas et qui est tout disposé à partager sa vie joyeuse, le jeune Philautus. Ils s'entendent même si bien qu'ils finissent par n'avoir qu'un lit et un livre à eux deux. Philautus est en crédit auprès de don Fernand, gouverneur de Naples, dont il aime la fille, la belle Lucile. Un soir, invité à souper chez elle, pendant une absence de don Fernand, il lui présente son ami Euphues. Là, comme c'était l'usage à Athènes, comme le fait Platon dans le Banquet, et comme on le faisait à l'académie platonicienne de Florence, on met sur le tapis une question d'amour ou de science. De l'âme ou du corps, demande Lucile, quel est celui des deux qui inspire l'amour? Naturellement Euphues rapporte tout à l'esprit. Nous avons là un exemple de ces discussions sophistiques qui plaisaient tant aux Grecs de la décadence et que les Italiens du xvi« siècle reprenaient, après eux, dans leurs académies un peu oisives et dans un pays où, en l'absence de toute liberté politique, on était forcé de se rabattre, comme du temps des empereurs romains, sur les lieux communs littéraires. Euphues discute donc comme un rhéteur, et il discute si bien, qu'il séduit la jeune Lucile et qu'il supplante son ami Philautus. Mais il est supplanté à son tour par un Napolitain obscur. Alors

il dit adieu à Naples, aux femmes qu'il accuse d'infidélité, et à l'amour. Il va s'enfermer à Athènes dans la solitude, et de là il adresse de bons conseils à Philautus qui est resté à Naples, il écrit des lettres religieuses aux étudiants grecs et il expose ses plans sur l'éducation des enfants.

Ce roman, comme on en peut juger à première vue, est complètement dépourvu d'intérêt. L'action n'y marche pas. Il n'y a pas une seule péripétie émouvante, et il n'y a même pas un seul personnage qui ait un caractère développé. Tout le mérite de l'écrivain consiste dans la manière de dire, dans le tour ingénieux des pensées et dans une analyse subtile et raffinée des sentiments. Il n'exprime rien simplement. Il cherche constamment une forme piquante, imprévue et elliptique. Il emploie de nombreuses comparaisons, non qu'il soit échauffé par son sujet ou que son imagination l'emporte, mais fi'oidement et dans le seul but d'orner son style. Il ne fait aucun effort pour penser; mais, comme les pétrarquistes, il combine et il ajuste des mots. Supprimez l'ordre et l'arrangement, il ne restera presque rien de toute cette rhétorique; c'est une gymnastique intellectuelle, ce n'est pas le travail fécond de l'invention.

Ces défauts si marqués dans VEuphues se retrouvent dans toutes les comédies de Lyly. Sans en citer de nombreux exemples qui seraient fastidieux, je veux en prendre quelques-uns dans la meilleure de ses pièces, dans la seule où il y ait des traces d'observation et de peinture de mœurs, daua AlexaudT^ eX

Campaspe *. Le sujet est heureux et aurait pu être traité agréablement. Il s'agit d'un trait de générosité d'Alexandre raconté par Pline. Le fils de Philippe , après avoir rasé Thèbes, emmène en captivité h Athènes les femmes thébaines qui ont échappé au massacre de la ville. Parmi elles se trouve la jeune Campaspe, d'une naissance obscure, mais d'une beau té éclatante, dont Alexandre s'éprend et dont il commande le portrait au peintre Apelles. Celui-ci ne peut voir chaque jour l'admirable modèle qui pose devant lui sans en devenir amoureux. L'artiste et le prince deviennent donc rivaux. Entre ces deux amants, le cœur de la captive penche pour Apelles; le prince l'apprend, et, en roi magnanime, il cède la jeune fille à son rival. Il y avait là une occasion d'exprimer des sentiments très dramatiques, par exemple dans le cœur d' Apelles et dans celui d'Alexandre la lutte de la passion et de la générosité. Il fallait surtout faire souffrir Alexandre et peindre ses incertitudes avec force, afin de donner plus de mérite à son abnégation. Campaspe aussi devait être émue et inquiète, combattue entre deux afl'ections contraires , entre un amour involontaire et une reconnaissance sincèrement ressentie, mais qu'elle ne peut transformer en un sentiment plus vif.

Lyly n'a songé à aucune de ces situations. Il n'a vu dans son sujet qu'un thème tout fait sur lequel il se proposait de broder quelques phrases spirituelles. Il

1. La très excellente comédie cC Alexandre ^ Campaspe et Dioffène, jouée devant Sa Majesté la reine, par les Enfants de Sa A/é/j'es^é eNes Enfants de Saint-Paul ^ i^^k.

aime à raisonner sur la passion, au lieu de la peindre, et il fait raisonner ses personnages. Ainsi Héphestion qui essaye de dissuader Alexandre d'aimer Campaspe, au nom de sa gloire, ne songe qu'à bien parler et à balancer avec une symétrie exacte des périodes antithétiques * :

« Je ne puis vous dire, Alexandre, si le récit de cette passion est plus honteux à entendre que la cause n'en est douloureuse à connaître... Quoi ! est-ce le fils de Philippe, le roi de Macédoine, qui est devenu le sujet de Campaspe,Ja captive thébaine? Est-ce cet esprit, dont le monde ne pouvait contenir la grandeur, qui est renfermé dans l'étroite orbite d'un œil séduisant ? Voudriez-vous tourner le fuseau avec Hercule, quand vous pourriez agiter la lance avec Achille? O Alexandre, ces sentiments tendres et faibles ne devraient pas exister chez celui dont le cœur rude et indomptable en a fait céder tant d'autres. Vous aimez. douleur 1 Mais qui aimez- vous? honte I une fille inconnue et de basse naissance. Qui peut dire si elle est honnête? Oui, direz-vous, mais elle est belle. Mais est-ce une raison pour qu'elle soit pure ? Oui, direzvous, mais elle est admirablement bien faite dans toutes les parties de son corps. Mais elle peut avoir quelque chose de défectueux dans l'esprit? Oui, direz-vous, mais elle est sage. Mais c'est une femme ! Souvenezvous, Alexandre, que c'est un camp que Vous avez à diriger et non pas une chambre ; ne descendez pas des armes de Mars à celles de Vénus, des assauts fu-

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