‹ Prédécesseurs et contemporains de ShakespeareChapitre 19 sur 89 · Cette pièce a été imprimée pour la première fois en · texte numérisé non relu

Cette pièce a été imprimée pour la première fois en

2. Pièce imprimée pour la première fois en 1597 et qui n'avait pas été réimprimée une seule fois depuis, avant l'édition complète que M. Fairholt vient de donner des œuvres drama-

iiques de Lyly.

femme qui est considérée comme le type de toutes les autres, Pandore, la première née de la nature, passer par toute la série des faiblesses humaines, par la mauvaise humeur, par l'ambition, par la lubricité, par la fureur, par le mensonge et par l'inconstance. Ce qu'il y a de plus piquant, c'est que cette Pandore, sollicitée par les différentes planètes de choisir l'une d'elles pour demeure, fixe sa résidence dans la lune, et que la lune porte précisément le nom de Cynthie, sous lequel Elisabeth aimait à être désignée. C'était presque insinuer que tous les défauts se donnaient rendez-vous chez la reine.

Sauf cette petite vengeance, dont il ne paraît pas que la reine se soit irritée, mais qui ne délia probablement pas les cordons de sa bourse, Lyly ne s'applique qu'à varier la forme des compliments qu'il lui adresse. Bien des passages de ses pièces, dont on ne comprendrait pas la portée, si l'on n'était pas averti, prennent un sens quand on sait pour qui il écrit. Fait-il l'éloge de la virginité, comme d'un bien inestimable, c'est qu'à ce moment-là Elisabeth écarte toute idée de mariage et tient à distance le comte de Leicester. « Si j'avais vingt Cupidons, dit Diane dans une pièce où elle a fait Cupidon prisonnier, je les délivrerais tous pour sauver une vierge,- sachant que l'amour est la plus vaine des choses, tandis que la virginité est de toutes les vertus la plus noble *. » La reine s'attendrit-elle au contraire, sans que pour cela elle veuille se donner, le poète écrit : « Ceux qui s'étonnent

1. Gallatheà. Cette pièce a été imprimée pour la première fois en i592.

que la chasteté elle-même se soumette à Cupidôn ne connaissent ni le pouvoir de l'amour ni celui de la virginité *. »

Généralement il ne condamne pas l'amour, au contraire il le chante; mais c'est l'amour tel que le comprend sa souveraine, chaste, pur, poétique, l'amour qui ne se nourrit, comme celui des pétrarquistes, que d'aspirations et d'espérances, et qui ne touche point aux réalités. Si l'on en croit la chronique scandaleuse de son règne, et même les témoignages des ambassadeurs étrangers, qui sont rappelés dans une lettre célèbre de Marie Stuart, Éhsabeth, au fond, n'était pas si supérieure aux plaisirs des sens qu'elle voulait le faire croire; mais extérieurement elle entendait ne recevoir d'autres hommages que ceux que les troubadours, les poètes provençaux, et les Italiens, leurs imitateurs, adressaient à leurs dames, hommages respectueux, qui prennent leur source dans la croyance à la perfection de la femme aimée et qui, loin de la diminuer, la relèvent aux yeux du monde en la couronnant d'une vertu idéale. Quelles que fussent ses faiblesses secrètes, elle tenait à rester en public sur le piédestal où la poésie place les Laure et les Béatrix. L'amour ne devait approcher d'elle que pour ajouter à sa gloire et pour faire resplendir son nom d'un éclat nouveau.

Peut-être mettait-elle dans cette manière d'être un peu de prétention littéraire, comme un souvenir de

1. Métamorphose de V Amour. Cette pièce n'a été imprimée qu'en i60J. C'est probablement un des derniers ouvrages de

ses lectures italiennes, et des sonnets amoureux qu'elle avait composés dans sa jeunesse aussi bien que son père Henri VIII; mais elle y mettait à coup sûr encore plus de politique que de poésie. En femme vraiment faite pour gouverner, elle ne perdait aucune occasion d'augmenter son prestige aux yeux de son peuple ; possédant les qualités viriles du souverain aussi bien que le roi le plus énergique, elle n'était pas fâchée de paraître y joindre ce que les princes ne pouvaient lui disputer, le sceptre de la beauté et de la chasteté I Elle tirait ainsi parti de son sexe, et, avec une habileté supérieure, elle se servait pour se grandir de ce qui eût été pour d'autres une condition d'infériorité. Être un grand roi et une femme admirée, tenir en échec toutes les puissances catholiques du continent, étendre sur la mer Tempire de l'Angleterre, fonder des colonies, détruire la puissance maritine de l'Espagne, montrer autant de fermeté que le duc d'Albe et de souplesse qu'Henri IV, et en même temps inspii'er les poètes, échauffer le cœur des Pétrarques et des Dantes de son siècle, faire naître partout l'enthousiasme poétique sous ses pas, c'était remplir une destinée exceptionnelle et atteindre à la fois deux gloires, dont une seule suffit à rendre immortels ceux qui l'obtiennent. La vanité de la femme, qui évidemment persistait chez Elisabeth sous l'amour du pouvoir, y trouvait son compte et plus encore la politique. Il n'est pas douteux qu'elle ait eu cette pensée et qu'elle ait encouragé à dessein les flatteries poétiques de Raleigh, de Spenser et de Shakespeare.

Lyly fut un de ceux qui la servirent le çlus tôt et le

mieux dans son projet. Tantôt il lui donne la parole sous le nom de Sapho et met dans sa bouche une protestation, qui devait lui être particulièrement agréable, contre l'amour sensuel. « Immodeste Vénus, lui fait-il dire, vous n'êtes pas digne d'être la déesse de l'amour, vous qui cédez si souvent aux impressions de l'amour, vous qui, pour satisfaire les désirs déréglés de votre cœur, vous éloignez tant de l'honneur M » Tantôt il lui soumet délicatement le dieu d'Amour lui-même, le fils de Vénus, qui reconnaît son pouvoir et auquel elle dit, avec le sentiment de sa force : « Ne puis-je pas être sur la terre la déesse des affections? Ne dois-je pas gouverner les imaginations des hommes et enchaîner Vénus comme une captive? » Ailleurs, avec plus de transparence encore, il la met en scène sous le nom de Cynthie, que Spenser venait de lui consacrer si gracieusement dans le poème de Colin Cloufs Iwme again, et il lui attribue une beauté et une majesté divines. Un homme, un simple berger, dans lequel il faut sans doute reconnaître Leicester, car il semble que le poète fasse allusion à des faits réels, ose aimer la déesse des nuits. Elle le sait et n'en est point émue jusqu'à ce que son adorateur endure pour elle d'injustes souflfrances. Elle apprend que la Terre, jalouse de son amant, l'a livré à une enchanteresse qui le tient plongé dans un profond sommeil, d'où il ne doit sortir que vieux et flétri par le temps. Alors elle commence à avoir pitié du malheureux, elle fait cherclier pour lui des remèdes, et elle envoie un de

/- Sap/w et Phaon fi 584).

AVANT SHAKESPEAUE 1t)

ses amis consulter Toracle sur son sort. L'oracle répond : a Quand celle dont le visage est le plus pai'fait de tous viendra et embrassera Endymion dans son sommeil, il se lèvera, mais pas avant. » On n'a pas de peine à faire comprendre à Cynthie que c'est elle qui est désignée par la description du dieu, et dans une intention charitable, afin de sauver l'innocent, elle consent à faire ce qu'on demande à la plus belle. < Quoique mes lèvres, dit-elle, aient été jusqu'ici aussi pures que mes pensées, cependant je veux te rendre à la vie, » Endymion réveillé avoue à la reine tout son ajnour, avec Texpression du plus profond respect, sans témoigner l'ombre d'une espérance, et plutôt en sujet qu'en amant. C'est ainsi que l'impérieuse Elisabeth devait vouloir être aimée. Elle lui répond, et le poète a trouvé, pour la faire parler, l'accent qui convient à une femme absolue. « Continue à m'aimer, Endymion; je compte plus sur un cœur fidèle que sur une ville fortifiée. J'ai travaillé à conquérir tout le monde et me suis étudiée à garder tous ceux que j'ai conquis. Mais ceux que ma faveur ne peut décider à demeurer constants et que les bienfaits que je leur offre ne peuvent rendre fidèles, ceux-là les dieux les ramèneront à la vérité, en punissant leur trahison avec justice ^ » A ce mot de punir prononcé dans une scène d'amour, on reconnaît la fille de Henri VIII, et on pense au sort d'Essex.

Quelquefois, mais rarement, Lyly, laissant de côté toute allégorie, adresse directement à la reine les com-

1. Endymion, Cette pièce a été imprimée pour la première foi8 en 1591.

pliments qu'il a préparés pour elle. Dans Endymion, il oublie le personnage mythologique de Cynthie, et c'est bien à Elisabeth qu'il parle, quand il fait dire à la déesse par un de ses personnages : « Les paroles de Votre Majesté ont toujours été des actions, et vos actions des vertus. » Dans le prologue de Galathée, il prend moins de précaution encore pour la louer. Il lui dédie sa pièce avec le luxe d'éloges que comportent en général les dédicaces, et avec toute la modestie qui convient à un poète de cour. « César Auguste, lui dit-il, avait des yeux si perçants, que quiconque le regardait était contraint de baisser les yeux. Votre Majesté à un jugement si parfait que, quoi que ce soit que nous lui offrions, nous sommes forcés d'en rougir. Cependant, de même que les Athéniens tenaient beaucoup à ce que le vêtement dont Minerve était couverte fût sans tache et sans pli, nous avons mis tous nos soins à ce que l'œuvre que nous présentons à Votre Majesté ne puisse l'offenser ni par le spectacle ni en paroles; sachant que, de même que dans le sol où l'or pousse rien ne prospère que l'or, dans l'âme de Votre Majesté où rien ne s'abrite que la vertu, rien ne peut entrer que la vertu. »

Une des flatteries les plus agréables aux princes, surtout quand ils ont soutenu, comme Elisabeth, des luttes dangereuses, c'est celle qui consiste à mettre à leurs pieds leurs ennemis. Lyly ne néglige pas ce moyen de faire sa cour. Sa pièce de Mydas me paraît écrite en partie, et je ne crois pas qu'aucun historien du drame anglais l'ait jamais remarqué, pour rappeJer Je souvenir de la défaite et des humiliations

de Philippe II, le principal adversaire d'Elisabeth. Mydas regorge d'or et se vante de ses richesses; le roi d'Espagne se glorifiait d'être le prince le plus riche de la chrétienté. Mydas, appelé à se prononcer entre la musique d'Apollon et celle de Pan, choisit celle dé Pan, et mérite par cette maladresse de porter des oreilles d'âne ; Philippe, ayant à prendre parti en France pour la Ligue ou pour le roi de Navarre, choisit la Ligue, et se fait battre. Mydas envoie une expédition contre l'île de Lesbos, dans laquelle il n'est pas difficile de reconnaître la Grande-Bretagne, essuie un échec et se repent amèrement d'une attaque depuis laquelle rien ne lui a plus réussi; Philippe se repentit certainement plus d'une fois d'avoir compromis l'honneur de la marine espagnole et la gloire de son règne dans son impuissante agression contre l'Angleterre. Cette dernière allusion surtout est hors de doute. « Depuis que j'ai étendu les mains sur Lesbos, dit Mydas, — lisez Philippe II, — je trouve que tous les dieux ont rejeté mes actes et que ces îles les ont méprisés. Les dieux dédaignent mon orgueil (ce mot s'applique à merveille à Philippe II), les hommes ma politique : mes trésors ont été vidés pas mes soldats, mes soldats dépouillés par la guerre, mes guerres sans succès, parce qu'elles étaient faites pour usurper; mes usurpations sans fin, parce que mon ambition est démesurée *. »

A la fin de la pièce, Apollon donne à Mydas des conseils qui vont directement à l'adresse du monarque

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