‹ Prédécesseurs et contemporains de ShakespeareChapitre 21 sur 89 · Voy. plus bas chapitre VI · texte numérisé non relu

Voy. plus bas chapitre VI

présenté se prépare dès la veille à cette solennelle entrevue, d'où dépend son admission dans un cercle choisi . a II a fait friser et fortement serrer ses cheveux, sa moustache est relevée par une bigottère, ses mains enduites d'une pommade adoucissante et cachées dans des gants. Il se parfume à la fois de musc, de civette et d'eau d'ange. Le lendemain, à la pointe du jour, il répand sur ses cheveux des nuages de poudre de Chypre, il lave son visage avec une éponge imprégnée de lait virginal, et il aborde alors seulement la difficile et délicate question de sa toilette. Toutes les parties de son ajustement doivent être sévèrement conformes à la mode. Chemise à jabot, haut-de-chausses garni de sept ou huit rubans satinés de couleurs éclatantes et choisis chez Perdrigeon, bas de soie d'Angleterre, canons à triple rang de toile de E[pllande, chapeau orné d'un large ruban d'or ou d'argent, gants Isabelle vif *. »

Le courtisan, ainsi accommodé, engage avec la dame qu'il est allé visiter une conversation de la dernière galanterie. Si, quand il s'habille, il ressemble à un euphuiste de la cour d'Elisabeth, il lui ressemble encore bien plus quand il parle. C'est la même recherche, la même afféterie et le même désir de ne pas parler comme tout le monde, d'employer un langage choisi et délicat, inaccessible aux gens du commun. « Mon Dieu, que vous êtes vulgaire I » dit Madélon à Gorgibus, dans les Précieuses ridicules. C'est le mot de la situation, les courtisans anglais le répè-

1. J*emprunte presque textuellement ces détails au curieu ouvrage de M. Livet, Précieux et précieuses. Didier. Paris, 1859.

tent sans cesse. Leur refrain habituel, c'est qu'ils ont horreur du vulgaire.

Mais si, dans ces deux écoles, c'est l'absence de naturel qui domine, il y a plusieurs manières de ne pas être naturel. Malgré bien des points communs, le genre d'esprit des euphuistes n'est pas tout à fait celui des précieuses. En France, le principal travers des précieuses, qui ont rendu tant de services à la langue , et parmi lesquelles il y avait des femmes très spirituelles, était de repousser certains mots comme trop bas et de les remplacer par une périphrase . Elles ne disaient pas le miroir, elles disaient le conseiller des grâces. Au lieu d'un fauteuil, elles demandaient les commodités de la conversation. Molière n'a guère cité que ces deux exemples. Mais il y en avait bien d'autres, suivant Somaize. Elles ne disaient pas une vieille femme, une femme âgée, mais une femme dont la neige du visage se fond. Elles ne disaient pas les yeux, mais le miroir de Vâme. En somme, elles s'ingéniaient à éviter un certain nombre d'expressions qui n'avaient d'autre défaut que d'être simples; de leur autorité privée, elles les déclaraient indignes de figurer dans le langage de la bonne compagnie, et elles y substituaient des équivalents plus fleuris et plus élégants. Elles ont fait par là un grand tort à la poésie française . Elles l'ont accoutumée aux périphrases. Beaucoup de celles qu'elles avaient imaginées elles-mêmes sont tombées sous le ridicule. Mais la crainte d'appeler certaines choses par leur nom et de paraître vulgaires, Thorreur de certains mots propres nous sont restées. Elles ont exclu de

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notre poésie élevée tout élément familier, tandis que les Grecs, les Latins et les Italiens, que nous cherchions à imiter et dont nous nous rapprochions par nos tendances classiques, jettent des mots simples, vulgaires même , au milieu des plus beaux mouvements poétiques. Que de choses qui, dans les tragédies de Sophocle et d'Euripide, ne choquaient pas les oreilles athéniennes, et que Racine n'aurait pas osé traduire littéralement devant une société dont l'hôtel de Rambouillet avait formé le goût !

Cette première éducation laissait à l'esprit français un excès de délicatesse dont il ne se corrigea pas, et, tout en se moquant de Cathos et de Madelon, il conservait comme elles des pudeurs et des susceptibilités qui lui étaient propres et qu'aucune nation n'a jamais eues. îl a été du parti des précieuses, et il a bien fait, quand elles ont épuré et assoupli la langue; mais il leur a trop accordé lorsque, tout en se défendant de leur influence, il leur a permis de l'appauvrir. Il eût été possible de leur résister davantage et de ne rien perdre des qualités nouvelles qu'elles nous donnaient, sans leur sacrifier pour cela, sous prétexte qu'il était trop naïf et trop familier, le vieil et poétique idiome des Villon et des Marot.

En Angleterre, il ne s'est passé rien de semblable. Les éuphuistes n'ont ni abusé des périphrases, ni dimirlué la richesse du langage pour le rendre plus élégant. La brutalité native de la race anglaise s'y opposait, tandis que chez nous au contraire une certaine délicatesse générale favorisait l'entreprise des précJeuses. Mais ils ont abusé des concetti. Le jeu de

mots est le fond de Teuphuisme anglais. On reconnaît là son origine italienne. Pétrarque ne jouait-il pas sur le nom de Laure , qu'il confondait tantôt avec l'air (aura), tantôt avec le laurier? Ses innombrables imitateurs, pour faire comme le maître, s'étaient condamnés à perpétuité au calembour. C'est l'ornement habituel et comme l'assaisonnement obligé de leurs fades poésies . L'euphuiste appartient à la même école. Ce n'est pas le mouvement de la pensée, ce n'est pas l'impérieux besoin d'exprimer un sentiment individuel et profond qui le poussent à écrire. Il écrit pour le plaisir d'écrire. Aussi cherche-t-il uniquement non les pensées fortes et neuves, mais les formes et les tours ingénieux. Quand il parle, car c'est un causeur autant qu'un écrivain, et il fait profession de bien parler, il met tout son art à relever dans la conversation d'autrui, comme un joueur qui reçoit un volant avec une raquette, toutes les expressions d'où l'on peut tirer une série d'équivoques piquantes. Ce n'est pas l'idée qui amène le mot sur ses lèvres, c'est au contraire le mot qui amène l'idée. Il se jette sur le mot dès que la conversation le lui amène, et il en exprime tout ce qu'il contient. Tout est pour lui occasion de faire de l'esprit. Il aime l'escrime de la parole et les étincelles qui jaillissent du choc des réparties comme de deux épées croisées. Les dialogues euphuistiques ressemblent à un assaut dans une salle d'armes. « Suis-moi de pied ferme ce jeu de mots jusqu'à ce que la semelle de tes escarpins soit usée, » dit Mercutio, le plus amusant deseuphuistes^ àRoiaàc^^ dans Roméo et Mlietié,

Car Shakespeare a passé par Teuphuisme. Quand il arriva à Londres, en 1586 ou en 1587 au plus tard, il n'y avait que quatre ou cinq ans que la seconde partie de VEuphues avait paru, et on venait de jouer Alexandre et Campaspe (1584). Comment lui, qui, ayant vécu jusque-là à la campagne, et n'y ayant presque rien appris du langage du monde, cherchait avant tout à s'instruire dans la société des comédiens, ses camarades, et des jeunes gentilshommes qui fréquentaient le théâtre, n'eût-il pas été séduit par un genre d'esprit que toute la cour avait adopté et dont toutes les conversations qu'il entendait se ressentaient nécessairement? Il dut croire d'ailleurs de bonne foi, dans la première ferveur de l'enthousiasme qu'il éprouva, comme la plupart des hommes de sa génération, pour la littérature itahenne, que tout ce qui venait d'Italie méritait d'être admiré et imité, et que Lyly ne faisait que continuer la tradition des meilleurs maîtres. Il se mit donc, lui aussi, à combiner des jeux de mots et des phrases ingénieuses. Il s'exerça à faire parler spirituellement ses personnages et à placer dans leur bouche quelques-uns de ces traits inattendus qui paraissaient si merveilleux aux courtisans d'Elisabeth.

Gela nous explique pourquoi nous trouvons, dans ses premières pièces, un certain nombre de dialogues qui ne tiennent pas à l'action, qui pourraient en être détachés sans difficulté, mais où deux ou trois interlocuteurs font de propos délibéré assaut d'esprit, uniquement pour montrer qu'ils en ont et pour déployer devant le public toutes les ressources de leur imagi-

nation. Bénédict et Béatrix, dans Beaucoup d'embarras pour Wen; Lance et l'Éclair, dans les Deux Véronais; Mercutio lui-même, dans Roméo et Juliette^ n'ont guère d'autres fonctions que d'engager une discussion avec le premier venu sur un mot, sur une phrase, sur une bagatelle qu'amène le hasard de la conversation , et d'en faire sortir une foule d'épigrammes, de quolibets et de calembours. Tout ce groupe de personnages de Shakespeare vient en droite ligne de Lyly. Ils ont lu VEuphues, Endymton et Galathée, et c'est à cette école qu'ils ont appris à distiller, comme ils le font, la quintessence du bel esprit.

Non seulement Shakespeare a pris à Lyly ses procédés et son goût, mais il lui a fait à plusieurs reprises des emprunts plus directs, et on pourrait citer quelques passages où il l'a imité presque littéralement. Dans le beau dialogue du duc de Glocester, qui ouvre la tragédie de Richard III^ je trouve un souvenir manifeste du discours d'Héphestion à Alexandre dans Alexandre et Campaspe : « Mon père n'a qu'une fille, et par conséquent je ne puis avoir de sœur, dit Galathée, qu'on a déguisée en homme, dans la pièce de ce nom. — Je suis la seule fille de la maison de mon père et le seul fils aussi, dit la Viola de Shakespeare dans une situation analogue *. » Un des dialogues de Lance et de l'Éclair, dans les Deux Véronais ^ est tiré textuellement de la comédie de Mydas ^ Dans cette même pièce, la fille du roi de Lydie et les femmes de sa cour

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