‹ Prédécesseurs et contemporains de ShakespeareChapitre 32 sur 89 · Shakspeare's Vorschule · texte numérisé non relu

Shakspeare's Vorschule

glais le remettent généralement à sa véritable place, c'est-à-dire parmi les poètes dramatiques de quatrième ordre. La seule de ses pièces qu'ils louent est une comédie intitulée le Berger de Wakefîeld. J'avoue que je ne pÊÀs même leur accorder qu'elle soit bonne. Elle a peut-être quelque mérite politique; c'est une apologie des basses classes et une espèce de manifeste démocratique. Le héros est un homme du peuple qui a du courage et de la loyauté, et qui défend presque seul le roi Edouard d'Angleterre contre les attaques de ses barons. Mais, à part la peinture touchante du dévouement d*un simple paysan à la cause de la royauté, je n'y trouve rien d'intéressant ni surtout rien de comique. De tous les vers que Greene a écrits, les seuls que je voudrais sauver sont ceux qui commencent une pièce légère adressée à sa maîtresse : « Ahl si elle était aussi compatissante qu'elle est belle, ou simplement aussi douce qu'elle le paraît, alors mes espérances seraient plus grandes que ma douleur! Le monde entier serait le ciel pour moi,. et il n'y aurait plus rien de triste. »

Un des membres de la Société des libres penseurs, un ami commun de Greene et de Marlowe, Peele, que j'ai compté parmi les imitateurs de Lyly, quoique très attaché à l'euphuisme, et d'un tempérament plutôt doux et délicat que tragique, n'a pas pu non plus se soustraire à la contagion du drame héroïque et violent. Il est sorti de sa nature, et il a fait efifort pour peindre de grands sentiments, de grandes infortunes et de grands coups d'épée dans sà Bataille d'Alcazar et dans son Edouard I". Lodge, hé avec tous trois,

devait se ressentir, lui aussi, de Tinfluence des deux styles qui faisaient école au théâtre. Dans sa nouvelle de Rosalinde, où Shakespeare a pris Comme il vous plaira^ il fait de l'esprit à la manière des^uphuistes. Dans les Blessures de la guerre civile, où il décrit la lutte de Marins et de Sylla, il verse le sang, il accumule les horreurs, et il déclame comme Marlowe.

Cette double tendance, ce penchant à Teuphuisme et en même temps, par un contraste singulier, cet amour des situations fortes, des catastrophes sanglantes et des sentiment^ excessife, se retrouvent chez le plus remarquable des imitateurs de Marlowe, che Thomas Kyd.

Kyd a écrit deux pièces qui font époque dans Thistoire du théâtre anglais, Hiéronimo et la Tragédie espagnole. Très applaudies et très admirées d'abord, surtout la Tragédie espagnole, qui a été remaniée en 1601 et en 1602, elles ont fini par fournir un sujet de perpétuelle parodie aux dramaturges du xvii® siècle. Il y a là une curieuse question d'histoire littéraire à étudier. Pourquoi ont-elles d'abord si bien réussi? pourquoi les principaux acteurs de Londres, les Burbadge et les Alleyn, ont-ils rempli, pendant de longues années, le rôle d'Hiéronimo? et pourquoi toute cette gloire est-elle tombée? Voici deux tragédies dont on a .parlé pendant plus de trente ans : c'est beaucoup pour des œuvres dramatiques. D'ailleurs un succès?

même suivi d'une chute, est toujours un des signes du temps. La Tragédie espagnole ne devait pas être dépourvue de mérite, puisqu'elle a eu plus d'éditions qu'aucune des pièces du xvi® siècle ; il fallait qu'il y eût quelque chose de frappant, même dans ses défauts, pour qu'il parût plaisant de les ridiculiser pendant un si grand nombre d'années.

Hiéronimo, la plus ancienne des deux pièces, ne nous intéresse que comme le point de départ de la Tragédie espagnole. C'est une pièce tirée des vieilles chroniques , peut-être même du théâtre de l'Espagne. On ne sait pas pourquoi elle porte le titre de Hiéronimo, car ce n'est pas Hiéronimo qui y joue le principal rôle. L'intérêt s'attache surtout à un gentilhommme^ nommé Andréa, que le monarque espagnol charge de demander le payement d'un tribut que doivent les Portugais à leurs voisins. Il essuie un refus, il fait entendre à la cour du roi de Portugal quelques paroles de menace et de défi, et il retourne dans son pays pour annoncer la guerre à laquelle il se propose de prendre une part active. Avant de quitter les Portugais, il a été provoqué en combat singulier par le fils du vice-roi, Balthazar. Tous deux se cherchent sur le champ de bataille. Après de nombreuses péripéties, Andréa tombe sous les coups de son adversaire. Mais il est vengé par son ami Horatio, fils de Hiéronimo, maréchal de l'armée d'Espagne, qui fait prisonnier Balthazar. A la fin de la pièce, Andréa sort de son tombeau pour remercier Horatio et pour annoncer que sa vengeance n'est pas assouvie, cârj'I lui reste à punir un prince àxx saw^, X^o^^yl-lo.,

neveu du roi d'Espagne, qui, par jalousie, a essayé . d'attenter à sa vie.

La Tragédie espagnole, beaucoup plus célèbre, est la continuation du même sujet. Excepté Andréa, tous les personnages de la première pièce vivent encore et reparaissent dans la seconde avec les sentiments qui les animaient. Hiéronimo est toujours maréchal, Horatio son fils toujours courageux et noble, Lorenzo toujours perfide. Celui-ci a pour sœur la vertueuse Bélimpéria, qui aimait Andréa et qui, après la mort de son amant, a reporté son affection sur Horatio. Lorenzo, par ambition, veut la marier, malgré elle, au prince Balthazar, prisonnier des Espagnols; étonné de la résistance qu'elle oppose à cette union, il découvre qu'elle aime ailleurs, il apprend qui elle aime, il surprend Horatio dans ses bras, et il le poignarde, avec le secours du prince portugais. Hiéronimo, éveillé pendant la nuit, par des cris de douleur, trouve le cadavre de son fils suspendu à un arbre et frappé de plusieurs coups de poignard. Le désespoir de ce malheureux père et la vengeance qu'il tire des meurtriers remplissent les derniers actes de la pièce. H n'a pas été témoin de l'assassinat, il ne sait pas quels en sont les auteurs, il a été mis sur la trace par un avis mystérieux; il doute encore néanmoins, et ce n'est qu'après une entrevue avec Bélimpéria qu'il apprend enfin toute la vérité. Alors il ne songe plus qu'à frap- ^per Lorenzo et Balthazar; pour les atteindre plus sûrement, il dissimule, il cache sa colère sous une gaieté affectée, et il propose aux deux. cow\i^\Afe^ ^'^ ^^ox^et avec lui dans une pièce qu'\\ îaW. te^^^^^'oX'^^ -» ^^^n^^^

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prétexte d'amuser la cour. Cette pièce est une tragédie. Deux des personnages qui y paraissent doivent verser leur sang sur la scène. Hiéronimo réserve ces deux rôles à ses ennemis; Bélimpéria et lui se chargent d'être les assassins. Les rois d'Espagne et de Portugal assistent au spectacle, ils voient tomber Lorenzo et Balthazar, ils voient Bélimpéria se frapper elle-même, ils croient que ces meurtres ne sont qu'un jeu de scène, et ils applaudissent à l'habileté des acteurs, jusqu'à ce que Hiéronimo, se démasquant, leur révèle ce qu'il a fait et leur montre, pour sa justification, le cadavre de son fils.

Le style de la Tragédie espagnole est un mélange d'éuergie et d'emphase, de naturel et de subtilité, qui expliquent pourquoi elle a réussi et pourquoi elle est tombée. Un public qui n'a pas l'expérience du théâtre est facilement dupe des phrases sonores, des mouvements déclamatoires et de l'étalage des grands sentiments. Les héros de la pièce de Kyd imitent les rodomontades des capitans espagnols. Il suffit que leurs exagérations soient quelquefois empreintes de noblesse et de dignité, et que le pathétique des situations serve d'excuse à la violence de leur langage, pour que nous comprenions la première illusion des spectateurs. L'auteur ne cherche pas seulement à émouvofr. C'est aussi un bel esprit qui poursuit l'expression la plus raffinée de la pensée. Il a lu les Italiens et VEuphues de Lyly. Aucun genre de ridicule ne manque donc à son œuvre. Elle est à la fois grossière et maniérée. Tantôt elle exprime avec emportement des passions furieuses, tantôt elle combme feo\âLettv^iv\.\^^ ^ni^^^^^'s»

AVANT SHAKESPEAIIK 1Ô3

les plus subtiles du mauvais goût. On y trouve autant d'antithèses que dans Alexandre et Campaspe. Les amants, les captifs, les combattants sur le champ de bataille, les vieillards accablés par la douleur et les jeunes gens livrés à la joie, y jouent avec les mots aussi librement que si leurs âmes n'étaient pas troublées par les sentiments les plus forts. Balthazar, prince de Portugal, fait prisonnier les armes à la main, est conduit devant le roi d'Espagne par Horatio et par Lorenzo, qui se disputent l'honneur de l'avoir pris. « Duquel des deux êtes -vous le prisonnier? » lui demande le roi. Le prince répond : « De l'un par courtoisie, de l'autre par force. L'un m'a donné de belles paroles, l!autre des coups. L'un m'a promis la vie, l'autre m'a menacé de la mort. L'un a conquis mon amitié, l'autre ma personne. Et, pour dire la vérité, je me suis rendu moi-même à tous deux. » Le monarque, que cette réponse n'a guère éclairé, tranche la question plus simplement et avec plus d'esprit que Balthazar. « Tous deux, dit-il aux vainqueurs, vous méritez une récompense et vous l'aurez tous deux. Neveu, tu as pris ses armes et son cheval ; ses armes et son cheval sont à toi. Horatio, c'est toi qui le premier Tas forcé à se rendre. Sa rançon doit être le prix de ta valeur. Fixesen avec lui la somme. » Ces deux styles si différents donnent une idée de ce qu'il y a de bon et de mauvais dans la Tragédie espagnole, Kyd rencontre quelquefois le naturel en cherchant l'effet, mais il aboutit plus, souvent à l'afTectation. Écoutons, par exemple, le prince de Portugal se plaindre des obstacles qu'Hoj-atio oppose à son bonheur. ^<^ 5e ^ew^^^^^^^^^^^

ratio est un fléau que m'envoie la destinée; d'abo^'d dans sa main il a brandi un glaive, et, avec ce glaive, il a engagé la guerre d'une manière furieuse, et, dans cette guerre, il m'a fait de dangereuses blessures, et par ces blessures il m a forcé de me rendre, et en me rendant je suis devenu son esclave. » Cette série do raisonnements puérils se prolonge trop longtemps pour que nous puissions la citer tout entière. Isabelle, mère d'Horatio, tout en pleurant la mort de son fils, donne carrière à son imagination. Elle s'écrie que son âme a des ailes d'argent qui la portent au plus haut des cieux, où est assis le jeune héros. Hiéronimo se lamente à son tour dans des vers dont tous les poètes contemporains se sont moqués : a yeux, dit-il, qui ne sont pas des yeux, mais des fontaines pleines de larmes I vie qui n'est pas une vie, mais une forme vivante de la mort 1 monde qui n'est pas un monde, mais un amas de méfaits publics I »

Trente ans après la première représentation de la Tragédie espagnole^ voilà tout ce qu'on se rappelait d'une des pièces les plus applaudies et les plus populaires du xvi® siècle. En France, à la fin du xvii^ siècle, on ne connaissait guère Saint-Amant et le Père Lemoyne, qui venaient de mourir, que par quelques vers ridicules.

Le goût de Kyd pour les jeux d'esprit ne l'empêche pas de couvrir la scène de sang. Il fait mourir d'une mort violente tous les personnages, excepté le roi d'Espagne et le vice-roi de Portugal, que leur grandeur préserve sans doute de la même infortune. Horatio est assassiné; les deux, agexvla svùi^\\.^YYv^^ a^\

ont trempé dans ce meurtre périssent à leur tour; Lorenzo et Balthazar, les vrais coupables, sont poignardés, l'un par Bélimpéria, l'autre par Hiéronimo, qui finissent par se tuer eux-mêmes. Avant de mourir, Hiéronimo s'arrache la langue et la jette sur la scène. Nous ne nous étonnerons pas, après cela, que Shakespeare, dans le Roi Lear, fasse arracher les yeux en public au comte de Glocester. C'est encore là un des signes de l'esprit du temps. Marlowe avait donné le signal des spectacles horribles dans la tragédie, et le peuple y avait pris goût. On ne s'étonnait pas, on n'était même pas fâché que le dénouement d'un drame fût un massacre général.

Outre quelques vers énergiques et brillants et des beautés de détails, ce qu'il y a de plus remarquable dans la Tragédie espagnole et ce qui en a fait certainement la fortune passagère, c'est le rôle de Hiéronimo, qu'ont joué longtemps de grands acteurs. Je retrouve dans ce caractère le germe de celui d'Hamlet. Gomme Hamlet, le vieux maréchal espagnol poursuit la vengeance d'un meurtre dont il ne connaît pas avec certitude les auteurs; comme lui, il doute, il hésite; comme lui, il simule la folie pour s'instruire et pour cacher ses projets, en même temps qu'il en éprouve quelquefois les transports par l'excès de son désespoir. Leur démence est une ruse, mais par instants elle devient réelle. Il y a de l'habileté dans leur conduite et de l'égarement dans leur pensée. C'est encore à Kyd que Shakespeare emprunte l'idée de faire jouer une petite pièce dans la grande^ et d'introduire sur la scbiiQ une reprès^xv\âX\oxv ^^i^xsvî^Qjjy^

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