Campbell, An essay on english poetry
i82 THÉÂTRE DE BEN JONSON
tions de Tart poétique d'Horace ne lui paraissent pas également importantes. Il distingue les questions de forme des questions de principes, et, s'il admet sans réserve tout ce qui intéresse la beauté de la composition, il abandonne volontiers ce qui tient aux habitudes locales et aux exigences particulières du théâtre ancien. Il ne se croit obligé ni de conserver le chœur, qui ne pourrait plus avoir la même signification que chez les Grecs, ni de partager ses comédies en autant d'actes et de scènes que celles de Térence, ni de se borner au petit nombre d^acteurs qu'Horace prescrivait de ne pas dépasser.
A l'appui de la liberté modérée qu'il s'attribue, il apporte des arguments et des exemples qu'il expose au public anglais dans le prologue d'une de ses pièces * . « Pourquoi se condamnerait-il à l'imitation servile des usages anciens? Pourquoi n'y ajouterait-il ou n'en retrancherait-il jamais rien, tandis que l'histoire de la comédie grecque ne se compose que du récit des modifications qu'elle a subies? N'a-t-elle pas traversé plusieurs périodes? Avec Epicharme, elle n'avait que trois acteurs ; Cratinus lui en a donné cinq ou six, Aristophane plus encore, et, quoique avec lui elle eût semblé atteindre la perfection, que de changements n'y ont pas introduits encore Ménandre, Cécilius et Plante? Les écrivains de l'antiquité consultaient le goût de leur temps et acceptaient les innovations que leur demandait l'opinion publique. Pourquoi les modernes ne jouiraient-ils pas des mêmes droits? Sont-ils
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tenus d'observer des règles qui n'ont lié aucun de
leurs prédécesseurs? » Ce langage aurait peut-être
effarouché Boileau; mais, ce qui l'eût rassuré, c'est le
respect que Jonson témoigne en principe pour la règle
fondamentale des unités. En effet, Jonson l'a définie,
et, s'il ne l'a pas observée avec autant de fidélité que
nos gi'ands tragiques, il en a du moins compris toute
la valeur littéraire; il y a vu, non point une exigence
arbitraire de la critique, mais la confirmation même
d'une loi de l'esprit humain. Il a saisi le lien délicat
qui unit entre elles les trois unités; il ne s'est pas
contenté de celle d'action par laquelle Marlowe et
Shakespeare voulaient remplacer les deux autres, et
il a cru, avec les anciens, qu'elle ne serait jamais
mieux garantie que si le sujet était renfermé dans des
limites précises de temps et de lieu. Plus Tintrigue
s'étend dans l'espace et dans le temps, pensait-il, plus
elle risque de multiplier les incidents et de disperser
l'intérêt. Si l'auteur dramatique dispose d'un nombre
illimité d'années et peut transporter ses héros d'un
bout du monde à l'autre, il lui sera plus difficile de
concentrer toute son attention sur le moment décisif
de leur vie, de ne regarder ni en deçà ni au delà, et
de ne pas compromettre par une fertilité intempestive
la simplicité du plan.
L'état même du théâtre romantique fournissait à Jonson des armes excellentes en faveur de cette opinion. Nulle part on ne s'y souciait des unités de temps et de lieu. Gomme il le dit lui-même avec ironie, « les auteurs font voir au public, dans une même pièce, une multitude de mera, aie. ^^^^ '^V ^^\:'^"\'îsî^-
mes K y> — c Un enfant, dit-il ailleurs, peut naître dans une pièce et devenir un homme, dès la première scène, avant de quitter le théâtre; puis, après cela, s'élever au rang d'écuyèr et être fait chevalier; quand il est chevalier, voyager dans les entr'actes et faire des merveilles en terre sainte et ailleurs; tuer des païens, conquérir de la renommée, et épouser la fille d'un empereur, son amante; convertir le pays de son beau-père, et à la fin rentrer chez lui boiteux et accablé sous le poids des miracles qu'il a accomplis *. » Ce langage, que Sidney avait déjà tenu quinze ans auparavant, ne rappelle-t-il pas les vers de Boileau'?
Un rimeur, sans péril, delà les Pyrénées, Sur la scène en un jour renferme des années ; Là souvent le héros d'un spectacle grossier, Enfant au premier acte, est barbon au dernier *.
Sur la question des unités, Jonson se rapproche tout à fait du goût français. Quand on lit les prologues qu'il met en tête de ses pièces, on se rappelle les Examens dans lesquels le grand Corneille explique au public les efiforts qu'il a faits pour ne point violer les règles d'Aristote. Le ton seul de ces confidences diflfère. Jonson parle en maître, avec une confiance parfaite dans son infaillibilité, tandis que l'écrivain français, plus modeste, demande humblement pardon des libertés qu'il a prises et témoigne, par les précautions