CHAPITRE VI
Comédies de Ben Jonson. — Mœurs des habitants de Londres au xvifi siècle. — Un journal sous le règne d'Elisabeth. — Les mauvais poètes ridiculisés sur la scène. — Les marquis, les précieuses ridicules et les femmes savantes dans la comédie anglaise. — Tartufe et les puritains. — L'auteur et le public.
Jonson a beaucoup écrit, et dans plusieurs genres, pour le théâtre. Il a fait deux tragédies, des comédies et des masques.
Ses tragédies, Catilina et Séjan, dont nous parlerons plus tard, sont imitées et presque traduites de Salluste et de Tacite. C'est surtout comme auteur comique que nous voulons le considérer. C'est à ses comédies qu'il doit, en Angleterre, sa grande renommée, et c'est là qu'éclate sa véritable originalité. Il ne renonce pourtant point à imiter ]es anciens. Son esprit semble obsédé par le souvenir de ses lectures; son érudition lui présente sans cesse des images, des
expressions et des idées empruntées à l'antiquité. Mais il ajoute à ces réminiscences trop fréquentes le résultat de ses investigations personnelles et des réflexions que lui inspire le spectacle de la société contemporaine. L'auteur comique ne peut se tenir à l'écart du monde; la solitude lui est mauvaise; il a besoin d'être mêlé au mouvement des passions humaines et d'en suivre de près les manifestations extérieures, pour en reproduire le tableau dans ses écrits. Jonson satisfait à cette condition essentielle de son rôle. Élevé, pendant une partie de son enfance, à Londres, familiarisé, par le métier de son beau-père, que lui-même avait exercé, avec les scènes de la vie populaire, il pénètre ensuite peu à peu dans les couches supérieures de la société, il élargit son horizon, il découvre des points de vue nouveaux que la comparaison féconde, et il embrasse, dans le cercle de ses observations, l'ensemble des mœurs anglaises, depuis celles des artisans jurqu'à celles des pairs du royaume. Si l'on veut savoir quels ont été, à la fm du xvi^î siècle et au commencement du xvii^, les habitudes, les travers dominants, les idées favorites, les préjugés à la mode de la population de Londres, ce sont les comédies de Ben Jonson qu'il faut consulter. Elles saisissent ce que l'histoire ne nous raconte pas, ce qu'il y a de plus fugitif dans la vie des peuples : la rumeur éphémère, la nouvelle d'aujourd'hui qui sera oubliée demain, la chronique scandaleuse de la cour Qt de la ville, les mille petites préoccupations d'une grande capitale. Jonson se place à une fenêtre de Fleet-Street, la rue la plus fréc\v\e^V^'è. ^^^i'^.» '^^ ^^^
tablettes de critique à la main^ il note la physionomie des passants. Il regarde la foule bigarrée qui se presse à la porte du théâtre des marionnettes, pour assister à la représentation de la Nouvelle^Londres, de Rome ou de Ninive. Il voit passer devant lui des charbonniers que tout le monde évite et que le peuple poursuit de ses railleries, des porteurs d'eau qui viennent de renouveler leur provision aux aqueducs, des vétérans qui mendient, des domestiques vêtus d'une livrée bleue, des constables appesantis par le vin, des puritains aux cheveux rasés, des bourgeoises montées sur les souliers hauts que les Italiennes et les Espagnoles avaient mis à la mode, et de nobles dames traînées majestueusement dans un carrosse à six chevaux K Les uns vont visiter le bâtiment avec lequel le fameux amiral Drake a fait le tour du monde et qu'Elisabeth conserve à Deptford, comme une curiosité nationale. Les autres sont attirés par un cheval savant qui fait des tours de cartes. Des officiers de justice traversent la rue, en distribuant aux chiens sans maître des boulettes empoisonnées, afin de prévenir, comme on le fait aujourd'hui, les accidents que cause la rage. De jeunes élégants s'installent dans la boutique d'uii marchand de tabac, que le critique aperçoit de sa fenêtre. Là se tient une sorte d'académie, où les fumeurs expérimentés donnent des leçons aux novices. On y trouve tous les ustensiles nécessaires aux professeurs et aux élèves, le bloc d'érable sur lequel on coupe la feuille de tabac, les pinces d'ar-