Ces maisons s'appelaient China Houses
planchers, sans tapis, sont recouverts de nattes. Une viole est suspendue à la muraille; c'est le meuble indispensable de chaque appartement, c'est la piano du XVI® siècle. Les membres de la famille causent entre eux dans l'enfoncement que forment les fenêtres circulaires. A un signal donné, ils dînent ou ils soupent, dans un ordre déterminé. Le sel, placé au milieu de la table, sert de ligne de démarcation entre les maîtres et les serviteurs, entre les invités qu'on veut honorer et les personnes d'un rang inférieur. La conversation s'engage et s'anime, sous Tinfluence du vin. On s'entretient des nouvelles du jour. L'un des convives répète le dernier bon mot de Tarleton, l'acteur comique, qui avait l'habitude d'intercaler, dans les rôles qu'on lui confiait, des saillies inattendues. Un autre raconte l'histoire de Pokahontas, fille d'un roi sauvage de la Virginie. On dit qu'après avoir sauvé la vie à un des colons anglais les plus intrépides, au capitaine Smith, elle a épousé un de ses compagnons, qu'elle a été baptisée sous le nom de Rébecca et qu'elle doit venir en Angleterre, où la reine a promis de l'accueillir avec bonté. On discute sur le mérite de la dernière comédie de Middleton, intitulée le Jetc d'échecs. Les protestants zélés soutiennent qu'il a bien fait de mettre aux prises, sur la scène, un membre de l'Eglise d'Angleterre et un catholique ; ils lui pardonnent même d'avoir travesti Ignace de Loyola. Mais les partisans de l'Espagne demandent que les représentations de la pièce soient interdites et que l'auteur soit jeté en prison. Ce sont eux qui crieront le plus fort et qui l'emporteront. Ceux qui aiment ce spiri-
tuel écrivain se réjouissent qu'il soit chargé de la direction des fêtes solennelles et de la composition des spectacles que la ville de Londres offrait au public dans les grandes occasions. Les vieillards regrettent la gaieté et la verve du vieil Antoine Munday, l'ancien directeur des plaisirs populaires. L'un d'eux même rappelle qu'Antoine a eu ses jours de gloire, et qu'en 1698, après la publication de plusieurs pièces de Shakespeare, Mères l'appelle encore, dans son Trésor de Vesprit^ le meilleur écrivain dramatique de l'époque.
Mais le grand, l'inévitable sujet de conversation, c'est l'établissement des feuilles publiques. Un libraire, du nom de Butler, qui avait fait faillite dans son commerce, imagina de recueillir les nouvelles du jour, de les imprimer et de les vendre. Voilà le journal fondé, à l'exemple du continent. Dès les premiers temps, la concurrence s'en mêla. Un capitaine, auquel la paix a fait des loisirs, spécule aussi sur la curiosité publique et crée une feuille rivale.
Jonson, avec l'indiscrétion habituelle de la comédie, nous ouvre la porte du bureau d'un journal et nous, révèle les secrets du métier. Nous y trouvons des employés affairés qui recueillent les nouvelles, les classent par ordre alphabétique, les inscrivent sur un registre spécial, les divisent en nouvelles authentiques ou apocryphes, nouvelles douteuses, comme celles qui viennent des boutiques de coiffeurs, qui ont passé par la bouche des tailleurs, des porteurs d'eau et des concierges, nouvelles de la saison, nouvelles catholiques, nouvelles protestantes. Un secré-
Prédécessfxrs de Sn. V^
taire enregistre la date du jour où elles sont arrivées, les noms de|^ correspondants qui les envoient et les réclamations qu'elles suggèrent. L'insertion des annonces forme déjà une source de revenus. Le journal les reçoit moyennant deux pence. Le puff, qu'on croit d'invention moderne, date de la naissance même du journalisme. Dès que les nouvelles ont rapporté de l'argent, on a éprouvé le besoin d'en inventer ou d'amplifier celles qui paraissaient trop simples. Le journal trouve tous les jours une amorce à jeter aux badauds. Un jour, il annonce que le roi d'Espagne est élu pape; le lendemain, que le grand capitaine Spinola devient général des Jésuites, ou bien qu'un certain Cornélius a construit, pour le compte des Hollandais, un bâtiment merveilleux qui pénétrera dans le port de Dunkerque et y coulera à fond tous les vaisseaux. Ailleurs il raconte qu'on a découvert, dans le cabinet de Galilée, un miroir, semblable à ceux d'Archimède , assez puissant pour embraser à distance une flotte entière.
La comédie se fait ainsi l'écho fidèle des mœurs et des usages contemporains. Mais ce n'est là que la moindre partie de son œuvre. Jonson ne se borne pas à saisir la physionomfe extérieure du monde; il entre dans l'étude générale des mœurs, et, à mesure qu'il rencontre les ridicules ou les vices qui caractérisent chaque classe de la société, il les signale, tantôt avec une fine ironie, tantôt avec la véhémence du satirique.
Le monde littéraire, le monde élégant, le monde religieux attirent tour à tour son attention.
Nous ne pouvons nous attendre à le trouver indulgent pour les écrivains médiocres. Il sent vivement leurs défauts et ne leur épargne pas les épigrammes. Le théâtre est surtout l'objet de ses critiques. Comme il suivait une route différente de celle qu'on avait suivie jusqu'à lui, il condamnait hautement les vieilles idées auxquelles ses rivaux restaient attachés. Ses reproches s'adressent quelquefois à tous les auteurs dramatiques, sans atteindre aucun d'eux en particulier. Quelquefois, au contraire, il choisit une victime qu'il accable de ses traits les plus mordants. Le vice général du théâtre, suivant lui, c'est que les auteurs dramatiques répètent sans cesse des plaisanteries usées, des apophthegmes vieillis, des maximes communes tirées d'anciens ouvrages sans mérite. Il les accuse également d'emprunter leur esprit aux blanchisseuses, aux cochers de fiacres et aux acteurs bouffons, d'improviser tout ce qu'ils écrivent et de réchauffer deux ou trois fois les mêmes plats, sans aucun égard pour le public. « On voit, dit-il plaisamment, reparaître sur le théâtre les ombres des pièces qui ont été publiées il y a douze ans *. -» Ailleurs, il leur reproche de saisir au vol tous les mots bizarres qui font irruption dans la langue et d'en orner im-