‹ Prédécesseurs et contemporains de ShakespeareChapitre 49 sur 89 · PHILAMINTE · texte numérisé non relu

PHILAMINTE

On se sent, à ces vers, jusques au foDd de Tàme Couler je ne sais quoi qui fait que Ton se pâme.

Sir Amorous La Foole, le rival de sir John Daw, ne fait point de petits vers, mais il donne à dîner; il est satisfait de sa fortune et de son mérite, et il traite le genre humain avec une impertinente familiarité. Il saluerait un juge au tribunal, un évèque en chaire, un avocat à la barre et une dame pendant la danse.

Un jeune homme d'esprit, indigné de la préférence que les précieuses accordent à ces personnages ridicules aux dépens d'un de ses amis pauvre et modeste, entreprend de les démasquer et de les convaincre du ' défaut que les femmes pardonnent le moins, d'une lâcheté notoire. Pour expliquer cette scène plaisante, il faut dire que ces dames, qui devaient d'abord dtn.e.^ chez La Foole, ont accepté VmNiX.^Xxoxv^^^'sX^^^'fe^^'^ ^^

sir John Daw. Profitant de cette circonstance, Truewit (c'est le nom du personnage le plus spirituel de la pièce) se poste en embuscade dans une longue galerie, terminée à chaque extrémité par un cabinet qui se ferme à clef, et il attend là ses deux victimes, qui doivent nécessairement y passer. Le premier qui se présente est sir John Daw.

DAW ou M. LA CORNEILLE ^

Où donc est le chemin du jardin?

^ TRUEWIT OU M. DELESPRIT.

John Dawl je suis heureux de vous avoir rencontré. Par ma foi, je voudrais que cette affaire n'allât pas plus loin entre vous; je voudrais qu'elle fût terminée.

DAW

Quelle affaire, monsieur? entre qui?

TRUEWIT.

Allons, vous dissimulez : entre sir Amorous et vous. Si

vous m'aimez, John, vous ferez maintenant usage de votre

philosophie, pour cette fois, et vous me remettrez votre

épée.

(1/ lui prend son épée.)

La mariée m'a prié de lui épargner la vue du sang à sa noce. Vous avez vu qu'elle me parlait à l'oreille.

DAW

Par l'espoir que j'ai de finir Tacite, je n'ai aucun projet de meurtre...

TRUEWIT.

Est-ce que vous n'attendez pas sir Amorous?

DAW

Non, de par mon rang de chevalier !

1. Jonson désigne la plupart de ses personnages par des sobriquets souvent intraduisibles.

TRUEWIT.

Et de par votre science universitaire ?

DAW

De par ma science universitaire î

TRUEWIT.

Alors je vous rends votre épée et vous demande pardon ; mais ne la remettez pas dans le fourreau, car vous serez attaqué. Je croyais que vous le saviez, que vous vous promeniez pour braver sir Amorous, et que votre vie vous paraissait méprisable, en comparaison de votre honneur.

DAW

Non, non, rien de semblable, je vous assure; lui et moi nous venons de nous quitter aussi bons amis que possible.

TRUEWIT.

Ne vous fiez pas à ce masque; je lui ai vu, depuis le diner, un tout autre visage. J'ai connu, dans mon t^mps, bien des hommes fâchés de quelque perte, de quelque mort ou de quelque injure, mais je n'ai jamais vu ni trouvé dans mes lectures un être aussi irrité que sir Amorous. C'est que vous lui avez enlevé ses hôtes aujourd'hui, monsieur, voilà le motif; et il le publie, derrière votre dos, avec de telles menaces et de tels mépris... Il a dit à Dauphine que vous étiez l'âne le plus fieffé...

DAW

Il peut dire ce qui lui plaît.

TRUEWIT.

Et il jure que vous êtes un poltron si achevé, qu'il sait bien que jamais vous ne lui en rendrez raison en combat singulier ; aussi il veut suivre sa pointe.

DAW

Je lui donnerai toute espèce de satisfaction, monsieur, mais je ne me battrai point.

Oui, monsieur; mais qui sait quelle satisfaction il demandera? Il a soif de sang, et il voudra du sang; mais comment voudra-t-il vous le prendre ? Lui seul le sait.

PÉDÉCESSEURS DE Sh. 14

210 LES MŒIURS

DAW

Je vous en prie, monsieur Truewit, soyez notre médialeur I

TRUEWIT.

Bien, monsieur; alors cachez-vous dans ce cabinet jusqu'à ce que je revienne.

(Il le pousse dans un des deux cabinets qui sont à chaque extrémité de la galerie,)

Oui, vous devez être content d'être enfermé ; car pour ma propre réputation je ne voudrais pas vous voir Recevoir un affront public pendant que je suis chargé d'arranger l'affaire. Mais le voici qui vient. Retenez votre respiration, pour qu'il ne vous entende pas soupirer.

{Continuant comme s'il parlait à sir Amorous,)

Je vous jure, sir Amorous, qu'il n'est pas ici. Je vous en prie, ayez pitié de lui, ne le tuez pas; c'est un chrétien aussi bien que vous. Vous êtes armé comme si vous cherchiez à vous venger sur toute sa race.

{Comme s'il parlait à une troisième personne,)

Mon bon Dauphine, éloignez-le d'ici. Je n'ai jamais vu un homme si en colère. Mais ses amis lui parleront, il entendra la raison.

DAW {dans le cabinet).

Est-il parti, monsieur Truewit?

L'avez-vous entendu?

DAW

Seigneur! oui.

TRUEWIT {à part).

Comme la crainte a Toreille fine !

DAW

Bon Dieu I quels sont ses projets, monsieur? Je vous en priej monsieur Truewit, soyez notre médiateur.

TRUEWIT.

Bon I je verrai si on peut l'apaiser par le sacrifice d'une jamhé ou d'un bras; sinon, il vous faudra mourir.

DAW

Je serais fâché de perdre mon bras droit; je ne pourrais plus écrire de madrigaux.

TRUEWIT.

Eh bien ! si on peut le satisfaire avec un pouce ou un petit doigt, cela m'est égal ; vous pouvez penser que je ferai de mon mieux.

, (Il l'enferme de nouveau.)

DAW

Faites, mon bon monsieur, faites.

[La Foolc entre.)

Sir Amorous?

LA FOOLE ou M. LE SOT.

Monsieur Truewit !

TRUEWIT.

Où allez-vous? Entrez ici, si vous tenez à votre vie. (Il ouvre la porte de Vautre cabinet,)

LA FOOLE.

Qu'est-ce donc? qu'est-ce ?

TRUEWIT.

Questionnez, jusqu'à ce que votre gorge soit coupée. Allez , amusez-vous, jusqu'à ce que cet enragé vous trouve ?

LA FOQLE.

Mais qui donc?

TRUEWIT.

Daw. Voulez-vous entrer?

LA FOOLE.

Oui, oui, j'entrerai. De quoi s'agit-il?

TRUEWIT.

Oui, s'il avait eu assez de sang-froid pour nous le dire, il y aurait eu quelque espoir de vous réGo\vç,vV\fc^\\»s^v^'i^ l'air si implacable et si eiitagé..

212 LES MCŒÎURS

LA FOOLE.

Eh bien! qu'il rage! je me cacherai.

TRUEWIT.

Faites, mon bon monsieur. Mais que lui avez- vous donc fait, dans la maison, pour le pousser ainsi à bout? Avezvous lancé quelque brocard contre lui devant les dames ?

LA FOOLE.

Mais non; jamais de ma vie je n'ai lancé de brocard à personne. Mais peut-être est-il offensé parce qu'en buvant je n'ai pas voulu remplir ma coupe pour lui faire raison.

TRUEWIT.

Par ma foi, cela peut être, vous avez bonne mémoire. Mais il fait sa ronde, il parcourt toutes les chambres de la maison, avec une serviette dans sa main, en criant : « Où est La Foole ? qui a vu La Foole ? » Et lorsque Dauphine et moi nous lui avons demandé pourquoi il criait, nous n'avons pu lui arracher d'autre réponse que celle-ci : « vengeance ! combien tu es douce ! Je l'étranglerai avec celte serviette I » Il a envoyé chercher de la poudre ; que veut-il ou faire? C'est ce que personne ne sait : peut-être faire sauter le côté de la maison où il soupçonne que vous êtes... Mais le voici qui vient ; entrez vite.

(Il pousse La Foole dans le cabinet , puis il continue

comme s'il parlait à John Daw,)

Je vous assure, John Daw, qu'il n'est pas ici. Que voulez-vous faire? Dieu m'est témoin... vous n'attacherez pas un pétard ici ; je mourrai plutôt. Ne voulez-vous pas en croire ma parole? Je n'ai connu personne qui ne s'en tînt pour satisfait.

{Parlant à travers la porte à La Foole»)

Sir Amorous, il n'y a pas moyen de résister: il a fait un pétard avec un vieux pot de fer pour forcer votre porte ; songez à la satisfaction, aux réparations que vous devez lui offrir.

LA FOOLE {dans le cabinet).

Je lui donnerai toutes les satisfactions qu'il voudra, à n'importe quel prix.

TRUEWIT.

Voulez- VOUS VOUS en rapporter à moi pour cela?

LA FOOLE.

Oui, monsieur; j'accepterai toutes les conditions qu'on voudra *.

Après cette double mystification, les deux chevaliers, tremblants de peur, acceptent toutes les conditions que leur prétendu médiateur leur impose. On leur enlève leurs épées et on leur bande les yeux. Daw consent à recevoir cinq coups de pied et La Foole des coups de bâton sans témoins,. Truewit se donne le plaisir de les faire battre par Dauphine, dont ils se sont moqués, à cause de sa pauvreté, et, au moment où leur humiliation est avérée, il ouvre les portes et il fait entrer les précieuses, pour les rendre témoins de la mésaventure de leurs favoris.

A côté de la noblesse véritable, entichée de tant de ridicules, il y avait les faux nobles, les bourgeois enrichis qui essayaient de se faire passer pour gentilshommes et qui, pour mieux soutenir leurs prétentions, commençaient par imiter les vices de la cour. Jonson amène sur la scène un personnage de ce genre, auquel il enseigne les moyens de réussir. Il faut quitter la campagne pour aller vivre parmi les personnages à la mode, transformer en quelques malles de vêtements cinq ou six cents acres de terre, jouer au primeroy comme les élégants"^ jurer par quelque serment particulier et que personne n'emploie, sur-

1. The silent Woman, act. W. Celle ?>te^e ci'&îfe o^s^oje^'è. x^'^semblance avec un épisode des Fourbeines de Sco^w.

tout en jurant parler de son crédit et dire : « Sur mon crédit! de même que je suis gentilhomme! » Pendant le jeu, il ne faut rire que de ses propres plaisanteries. Il faut se prétendre allié aux courtisans et aux plus grands personnages. « Lorsque vous êtes à table avec des étrangers, ajoute le poète, faites venir un huissier, avec une chaîne au cou, qui vous apporte une lettre de tel ou tel seigneur ou chevalier, adressée à Votre Seigneurie. » On dit à un bourgeois qui vient d'acheter un brevet de gentilhomme : « Maintenant, vous pouvez être plein d'orgueil, à cheval sur votre titre, et mépriser chacun, n'aimer personne, ne vous fier à personne, ne dire du mal de personne en face, du bien de personne en face *. »

Cette collection de vices et de ridicules n'empêche pas un courtisan de dire, en parlant de la vie qu'on mène à la cour : « C'est la vie la plus divine, la plus merveilleuse et la plus délicieuse qu'on puisse imaginer, supérieure à toute idée, à toute espérance de plaisir. L'homme y vit dans un ravissement céleste, au point de se croire lui-même, pour le moment, dans un neuvième ciel et de perdre tout sentiment de sa condition humaine, quel qu'il soit, lorsqu'il contemple des clartés si glorieuses et presque immortelles, lorsqu'il entend des voix si'angéliques et si harmonieuses. Cela rend un homme tout quintessence et tout flamme, cela l'élève un moment jusqu'au dôme de cristal du firmament où, planant dans la force de son imagination, il verra que les délices des

1. Érasme, dans Ementita nobilitas, et Rabelais avaient déjà tonu le même langage. Jonson ne fait que les traduire.

Hespérides, des îles Fortunées, des jardins d'Adonis et de Tempe ne sont que de pures ombres et des images imparfaites comparées à la félicité suprême de la cour *. » On saisit sans peine Tironie qui se cache sous ce langage emphatique.

Les attaques de Jonson contre Içs travers de la cour paraissent néanmoins modérées quand on les compare à celles qu'il dirige contre la secte des Puritains. Ce sont là ses vrais ennemis; il leur déclare une guerre acharnée, il ne leur fait point de quartier et il les poursuit dans leurs derniers retranchements avec indignation et presque avec fureur. Pour les écraser, toutes les armes lui sont bonnes. Ce n'est pas seulement l'épigramme, l'ironie fine et littéraire qu'il emploie contre eux, c'est plus souvent encore le ton véhément de la satire et l'énergie du pamphlet. En effet, il ne s'agit point ici de ridicules inofïensifs qui appellent le rire sur les lèvres; ce sont des vices qu'il faut atteindre, et les plus dangereux de tous, car ils se cachent sous le masque de la religion. Le libre et joyeux esprit de la vieille Angleterre court le danger d'être étouffé sous les pratiques menteuses que des fanatiques apportent de la Hollande. C'est une révolution qui se prépare dans les mœurs. On ne veut plus ni gaieté dans les fêtes nationales, ni divertissements populaires, ni plaisirs bruyants et publics.

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