Bartholomew fair
les mêmes ridicules et les mêmes vices. Elle surprend chez les gentilshommes de la cour d'Elisabeth et de Jacques Ie% comme notre théâtre saisira plus tard chez les marquis du siècle de Louis XIV, une galanterie affectée, un jargon prétentieux, beaucoup de morgue avec peu d'esprit, de grands airs et de petits sentiments, toutes les variétés du ridicule, à côté de tous les genres de vanité. Elle perce à jour, en plus d'un endroit, la sottise des bourgeois enrichis qui veulent jouer au gentilhomme, et le pédantisme des bourgeoises barbouillées de grec. Elle a déjà découvert Oronte, l'homme au sonnet, Mascarille, Gathos et Madelon, M. Jourdain, Philaminte, Bélise et Trissotin, lorsqu'elle se trouve tout à coup en face de la figure sinistre de Tartufe. La même émotion saisit Jonson et MoHère, quand ils reconnaissent le monstre éternel, le fléau de toutes les religions, l'hypocrisie. Le sentiment qu'ils éprouvent nous gagne et nous communique une sorte de terreur, mêlée de colère. Ne nous sentons-nous pas, à la lecture de Tartufe^ inquiets et indignés? Le Puritain aussi nous épouvante par la profondeur de ses vues, par la ténacité avec laquelle il poursuit- ses projets, par l'art de donner aux plus mauvaises pensées l'apparence de la vertu, et par l'incroyable ascendant qu'il exerce sur ceux qu'il a entrepris de dominer. Sous le nom de Busy ou de Tribulation, il s'insinue dans une maison honnête, il s'empare de l'esprit delà mère de famille, il éloigne d'elle fille, fils et gendre, il conseille à la femme de dépouiller son mari, pour la plus grande gloire de Dieu; il prêche et il pratique publiquement le jeûne.,
PRÉDKCESSliLRS DE Sh. ^"'^
mais il se dédommage en secret de l'abstinence qu'il feint de s'imposer, par la recherche de sa table; il affecte le mépris des richesses, et, tous les jours en chaire, il tonne contre le veau d'or; mais, la nuit, il va demander à l'alchimiste la recette de la pierre philosophale. Ne professe-t-il pas cette maxime que les Provinciales ont rendue célèbre : La fin justifie les moyens? Le Puritain est le casuiste du protestantisme. Malgré les efforts du théâtre, la secte persévérante s'éleva lentement jusqu'au pouvoir suprême qui lui fut accordé dans la personne de Cromwell, elle gouverna l'Angleterre par la terreur, étouffa, sous le régime d'une inquisition impitoyable, toutes les résistances de l'esprit public, et se perdit par l'excès même de l'autorité qu'elle avait exercée. Elle avait à tel point lassé la nation que, le jour où elle ne fut plus soutenue par la main d'un grand homme, elle succomba sans lutte. Mais Tartufe est dangereux, même quand il est vaincu. Les vainqueurs le comprirent, et, le lendemain de Ig. restauration, le poète Butler s'empara du personnage de Busy, pour le couvrir d'un ridicule immortel, sous le nom d'Hudibras.
On se demande, en lisant les attaques que Ben Jonson a dirigées contre une grande partie de la société de son temps, comment il a pu avoir impunément tant d'audace, et d'où lui est venue la force qui Ta soutenu contre la coalition inévitable des intérêts et
des vanités qu'il froissait. D'abord il a trouvé dans la royauté le même appui que Molière. Si Louis XIV permettait qu'on se moquât des marquis, s'il autorisait, malgré une violente cabale, la représentation de Tartufe^ ni Elisabeth, qui humiliait volontiers les grands, ni Jacques 1^% qui avait des goûts bourgeois et qui ne se plaisait qu'aux fêtes populaires, n'étaient fâchés qu'on ridiculisât devant eux les travers de l'aristocratie anglaise. En leur qualité de monarques lettrés et même savants, ils ne pouvaient prendre non plus la défense des mauvais auteurs. Les Puritains ne ' manquaient pas de crédit auprès d'Elisabeth; mais Jonson ne les attaqua avec vigueur que sous le règne de Jacques P% lorsqu'il se crut d'accord avec les dispositions secrètes du monarque. Le fils de Marie Stuart devait être odieux aux fanatiques qui avaient poursuivi, avec tant d'acharnement, la condamnation de sa mère ; en plusieurs occasions, ils avaient laissé éclater leur haine. L'un d'eux avait parié ironiquement que le roi d'Angleterre serait élu pape ; la plupart croyaient et disaient tout haut que le prince Henri était désigné dans l'Apocalypse comme devant dompter la bête féroce, c'esl-à-dire la royauté. Jacques n'ignorait pas leurs sentiments et y répondait par une égale antipathie, prudemment dissimulée en public, mais visible pour ceux qui approchaient de sa personne. Il devait donc applaudir intérieurement aux efforts que faisait le théâtre pour détruire l'influence des Puritains.
Soutenu du côté de la cour, Jonson l'était encore par l'état général des mœurs, qui autorisait uae, %\.^is\^-
liberté de langage. Il avait d'ailleurs pour auxiliaires la curiosité et la malice publiques. Il est rare qu'une comédie satirique ne cause pas un vif plaisir à la plus grande partie des spectateurs. Chacun aime à voir les ridicules exposés et les vices flétris sur la scène, à condition de ne pas s'y reconnaître. On est heureux d'y trouver le portrait de ses amis; mais personne ne prend pour soi la leçon. Même quand il s'agit de travers généraux, qui peignent toute une classe de la société, l'amour-propre se console par les exceptions dans lesquelles il se range infailliblement. C'est ce qui explique le succès habituel des satiriques. On croit d'abord qu'ils vont blesser tout le monde, mais on s'aperçoit bientôt que personne ne veut être blessé. La foule, toujours moqueuse, rit de la sottise humaine, et ceux que l'auteur a voulu peindre ne sont pas ceux qui rient le moins haut. Néanmoins, les vanités humiliées sont terribles; elles peuvent dissimuler; mais si elles sentent, sous leur masque, le trait qu'on leur a lancé, elles s'en vengent, et il faut à l'auteur dramatique un ,vrai courage pour les attaquer de front. A ce compte, Jonson était intrépide; il avait non seulement l'ardeur du soldat qui court au champ de bataille, mais la bravoure morale, la plus difficile de toutes, celle qui affronte le danger, sans enivrement et sans espoir de récompense. Il ne s'inquiétait ni des calculs qu'il dérangeait, ni des colères qu'il soulevait sur son passage; il ne pensait qu'à la vérité. Le mépris de l'opinion le cuirassait contre les rancunes, les réclamations et les injures. Il donne quelque part la définition du courage, tel qu'il l'entendait et le pratiquait:
« Le but d'une injure est de me vexer et de me troubler. Mais cela ne peut rien faire à celui qui est courageux. Celui qui ressent la plus petite injure est au-dessous d'elle. Gomment un homme sage peut-il s'avouer plus faible qu'un-sot, en ressentant l'affront que lui fait celui-ci? Mais nous en sommes venus à une telle délicatesse, à une telle susceptibilité, que nous trouvons une insolence pire qu'une injure, et que nous supportons les paroles plus mal que les actions. Nous ne sommes pas si émus d'un affront que de l'apparence d'un affront; comme les enfants, nous avons peur d'un masque, de quelques misérables sons articulés, d'un mensonge, ou de quelques vulgaires paroles de dépit que les lois sages n'ont jamais jugées dignes d'être punies; et telle est la petitesse de la nature humaine, telle est notre misère et la pauvreté de notre esprit, que nous faisons attention à de pareilles choses. Il a ri de moi ! s'écrie-t-on. Il m'a lancé une raillerie I Un troisième a pris le pas sur moi ! Combien toutes ces querelles sont ridicules! Un homme sage ne suit jamais la route populaire; mais, de même que le mouvement des planètes se fait en sens inverse de celui de l'univers, lui aussi marche en sens inverse de l'opinion. Il examine si ces accidents que la voix publique appelle des injures lui arrivent à tort ou à raison. S'il les mérite, ce ne sont point des affronts, c'est sa punition; s'il ne les mérite pas et qu'il ne soit pas coupable, c'est l'auteur de ces injures qui doit rougir le premier et non pas lui. »
Le courage n'exclut pas l'adresse. Jonson, quoique très hardi, connaissait l'art des précautions oratoires,
et, quand il le jugeait nécessaire, il intéressait habilement à son œuvre la vanité de ceux même qu'il attaquait. S'il se moque des courtisans, il a soin de dire que ses critiques n'ont rien de général, qu'elles ne s'appliquent point à la cour tout entière, qu'elles n'atteignent que des ridicules -particuliers, exceptionnels, et il offre ainsi à Tamour-propre des spectateurs un moyen commode de se mettre hors de cause. « Il prend çà et là, dit-il, des types comiques; c'est le droit incontestable du poète ; mais il ne les présente pas comme l'expression de toute une classe de la société. Un écrivain qui parle de Néron attaque-t-il tous les empereurs? Quand on se plaint de Machiavel, fait-on pour cela le procès à tous les politiques? Le poète met en scène un courtisan lâche et fanfaron; pourquoi tous les courtisans se croiraient-ils accusés de ces deux défauts? D'ailleurs, ne doivent -ils pas désirer eux-mêmes, pour l'honneur du corps, que la comédie fasse bonne justice des vices et des ridicules qui se sont glissés dans leurs rangs? » Jonson insinue plus d'une fois dans ses pièces ces réflexions justificatives, afin de fermer la bouche aux mécontents. Il suppose même, dans le Poetaster, que Mercure descend du ciel exprès pour l'encourager et le rassurer sur le résultat de ses épigramraes. « Continuez, lui dit ce dieu, vous faites une bonne œuvre, et tous les honnêtes gens de la cour vous soutiendront. »
Quelquefois, lorsqu'il a été l'objet de vives censures, il ajoute à la comédie attaquée une apologie en règle, sous forme de dialogue. Il paraît que le Poetaster^ qui renfermait une satire si mordante des œuvres de
Marston et de Dekker, avait suscité une tempête contre l'auteur. Les deux poètes ridiculisés avaient répondu, comme nous l'avons vu, dans la Satiromastix^ et, pour gagner des auxiliaires à leur cause en rendant Jonson odieux, ils prétendaient que les hommes de loi et les officiers avaient été, comme eux, livrés au ridicule. C'était ameuter contre leur ennemi deux corps redoutables. Les juges et les avocats étaient alors fort maltraités par l'opinion publique, dont la comédie se faisait naturellement l'écho. On ne croyait ni à leur intégrité ni à leur indépendance. Un proverbe populaire, du temps de Henri VITI, disait que les juges de Londres auraient pu, moyennant une somme suffisante, déclarer Abel coupable du meurtre de Gain. Beaumont et Fletcher les attaquèrent sur la scène avec acharnement. Jonson ne se soucie point cependant d'entrer en guerre ouverte ayec eux, et il se défend de toute intention mauvaise par le dialogue suivant :
l'auteur.
Je puis déclarer que je n'ai jamais écrit une pièce plus innocente et moins offensante que celle-ci. Elle n'est poin^dépourvue de sel, mais elle n'a ni venin ni fiel, et elle ne renferme aucun détail que j'aie craint, lorsque je l'ai mise an théâtre, de voir mal interprété par une langue ennemie. Son seul tort est d'être appelée mon œuvre : c'est là son crime.
POLYPOSUS.
Non ; mais on dit que vous attaquez la loi et les hommes de loi, les capitaines et les acteurs, en les désignant par leurs propres noms.
232 les moeurs dans les comédies de ben jonson
l'auteur.
Il n*en est point ainsi. Je n'ai prononcé aucun nom. J'ai appris jusqu'ici à mes ouvrages à épargner les personnes et à ne parler que des vices : Parcere personis, dicere de vt- His. On m'a accusé d'avoir attaqué les gens de loi, parce que j'ai exprimé la répugnance d'Ovide pour les études de droit; mais, en cela, je n'ai fait que le traduire lui-même. On m'accuse d'avoir maltraité les soldats ; mais moi-même je l'ai été, et je n'ai point cherché à déshonorer par ma plume une profession que je me suis efforcé d'honorer par mes actions. Quant aux acteurs, lorsqu'on parle d'un vice, ils croient toujours qu'on les désigne.
Jusqu'ici, nous n'avons cherché, dans le théâtre de Ben Jonson, que le tableau comique des mœurs contemporaines. Il nous reste à étudier l'œuvre personnelle et originale du poète, les caractères et les types qu'il a conçus, soit qu'il les ait créés par le seul effort de son imagination, soit qu'il en ait emprunté ridée première à la société qui l'entourait.