CHAPITRE VII
Goût de Jonson pour les caractères exceptionnels. — Traits de ressemblance entre Jonson et Balzac. — Le charlatan en Angleterre au xvie siècle. ~ L'usurier dans la comédie anglaise et dans le roman moderne. — ^ L'avare de Plaute. — L'avare de Jonson. — L'avare de Molière.
Jonson connaît à merveille les défauts de son temps et les ridicules habituels de la nature humaine. Mais ce n'est pas là le spectacle qui l'attire et qui l'intéresse le plus. Il aime les investigations neuves et curieuses, il se plaît à concevoir des caractères exceptionnels, il descend dans les abîmes de la conscience, il scrute les sentiments étranges qui se cachent quelquefois au fond du cœur de l'homme, et il recherche surtout les analyses qui exigent de la pénétration et de la patience. Tandis que quelques-uns de ses contemporains les plus célèbres, Beaumont et Fletcher, par exemple, glissent rapidement à la surface des
choses, sans rien approfondir, il poursuit avec persévérance le développement de ses idées, il tire des phénomènes psychologiques qu'il observe toutes les conséquences qui en découlent, et, quoiqu'il choisisse de préférence pour objet de ses études des passions extraordinaires, il s'efforce de conserver aux actions qu'elles produisent l'apparence rigoureuse de la logique.
Comme beaucoup d'esprits vigoureux, il découvre plus de mal que de bien dans la nature humaine, il croit surtout que la variété du mal offre à l'écrivain des sujets de réflexion plus intéressants, et ce sont les symptômes les plus rares de la dépravation sociale qui attirent le plus son attention. Donnez-lui un scélérat : il l'examinera avec le coup d'œil de l'anatomiste. Si c'est un homme vulgaire, il l'abandonnera bientôt ; mais s'il surprend chez lui des signes de force et d'intelligence, s'il reconnaît dans sa conduite l'indice d'une maladie morale peu connue, il le considère avec joie, comme le naturaliste qui découvre une espèce nouvelle, il le classe dans sa galerie, et il observe à la loupe tous les traits de son visage. Les monstres ne lui déplaisent pas; ils sont rares et ils sont forts. C'en est assez pour piquer sa curiosité : non point qu'il se propose de les réhabiliter, comme on l'a fait si souvent de nos jours; il ne les couronne pas de fleurs, il ne soutient pas le paradoxe moderne de la supériorité du crime sur la vertu. On ne trouverait pas dans tout le théâtre anglais du xvie siècle une seule théorie de ce genre. Le mal n'y est jamais ni déguisé sous des
couleurs brillantes, ni placé au-dessus du bien. Chaque action y est qualifiée comme elle mérite de l'être, sans aucune prédilection pour le vice. Jonson n'a donc point de sympathie pour les méchants et ne cherche pas à les rendre aimables. Mais il les peint tels qu'il les a vus ou tels qu'il les conçoit, avec une effrayante vérité; il fait le dénombrement exact de tous leurs défauts, il signale les mobiles cachés de leurs actes, et il met en relief jusqu'aux moindres détails qui composent l'ensemble de leur physionomie.
Ces peintures minutieuses de la laideur morale, qui rappellent l'exactitude des peintres flamands, sont le triomphe du vieux Ben. C'est là qu'il excelle. Par ia patience, par la puissance de l'observation et par la vigueur du pinceau, il s'élève quelquefois jusqu'au génie. S'il vivait aujourd'hui, on le classerait infailliblement parmi les réalistes; car il n'a peur ni des termes techniques, ni des descriptions détaillées, ni des images crues, ni des tableaux grossiers. On a comparé récemment, et pour la première fois sans doute, notre romancier Balzac à Shakespeare. La comparaison manque de justesse. Ce sont au contraire deux esprits très différents. Tandis que l'un, quoique doué d'un puissant esprit, se traîne péniblement dans les bas-fonds de la société, l'autre s'élève sans cesse, sur des ailes de flamme, vers des régions plus pures. C'est plutôt à Jonson que Balzac ressemble. Tous deux étudient , avec une égale curiosité, les maladies morales de l'âme, tous deux s'attachent à l'observation des caractères exceptionnels et pervers, tous
deux analysent avec patience et peignent avec énergie ce qu'ils ont vu ou ce qu'ils ont conçu. Seulement l'un est un poète qui écrit fortement sa langue; l'autre un prosateur qui ^crit difficilement la sienne.
Balzac a retrouvé des types que Jonson avait déjà créés. Un des premiers personnages que nous rencontrions dans la comédie anglaise semble appartenir au xixe siècle. C'est Thomme à projets, the projector, le fondateur de cent compagnies industrielles qui n'ont jamais existé, mais qui trouvent des actionnaires, l'inventeur de procédés infaillibles pour s'enrichir qui ne font qu'appauvrir les dupes, le banquier sans capitaux qui spécule sur la sottise et sur la crédulité humaine. De nos jours, il crée la société des bitumes du Maroc ou il indique les moyens de faire fortune en élevant des lapins. Au xvie siècle, il se nomme Meercraft; il a la prétention de dessécher tous les marais de l'Angleterre, il propose de faire des gants avec des peaux de chiens, il invente un procédé économique pour fabriquer des bouteilles, il fonde une compagnie pour populariser dans le royaume l'usage de la fourchette apportée d'Italie, et il compose du vin rouge avec des mûres sauvages ^ Les spéculateurs des deux époques peuvent différer dans leurs inventions. Chacun d'eux suit le goût du temps et offre au public l'appât qui doit le mieux le séduire. Mais il y a un principe sur lequel ils sont parfaitement d'accord : c'est que les sots doivent seuls