‹ Prédécesseurs et contemporains de ShakespeareChapitre 69 sur 89 · L ALCHIMISTE DE BEN JONSON · texte numérisé non relu

L ALCHIMISTE DE BEN JONSON

jourd'hui, un simple souvenir des erreurs du passé; on y croyait généralement. Le peuple surtout allait consulter ceux qui en faisaient profession et leur attribuait sans hésitation un pouvoir surnaturel. Les classes élevées n'échappaient point à cette superstition. La loi portait des peines contre les sorciers, et les cruelles condamnations dont ils étaient l'objet révélaient toute la terreur qu'inspiraient à la société leurs pratiques menteuses. Il était défendu de prononcer certaines expressions cabalistiques auxquelles on accordait une grande influence sur les événements de la vie humaine. Celui qui avait tourné son chapeau trois fois et crié feuz, avec l'intention d'ôter la vie à un homme, était puni de mort, comme s'il eût fait une tentative réelle d'assassinat. La trente-troisième année du règne d'Henri VIII, l'exercice de l'alchimie avait été prohibé et assimilé au crime de haute trahison. Jacques P^, prince superstitieux, écrivait un livre contre les alchimistes, et, pour corroborer ses arguments, il faisait brûler tous ceux qui tombaient en son pouvoir.

Cette sévérité était un acte de faiblesse qui laissait croire à un danger chimérique. Les sorciers ne méritaient ni les honneurs de l'argumentation ni ceux du martyre; en voulant à tout prix les convaincre ou les punir, on leur attribuait une importance dont ils n'étaient pas dignes. C'était le mépris public et non la dialectique ou la loi qui devait faire justice de leurs manœuvres. Jonson, dans sa comédie, leur porta un coup plus terrible que tous les édits royaux sur la sorcellerie; il les livra au ridicule.

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Il s'adresse à tous les bourgeois de Londres qui ont encore la faiblesse de consulter les charlatans, qui vont lire leurs destinées devant le miroir magique, et il les introduit dans le laboratoire de ces alchimistes qu^ils croient doués d'un pouvoir surnaturel. Là, il décrit les secrets du métier, les procédés dont se servent les habiles pour tromper les simples, les artifices qui font tant de dupes et qui ne réussissefnt que grâce à la crédulité publique. La conclusion de sa pièce est claire : « Voyez et instruisez-vous, dit-il au peuple. Voilà les hommes que vous visitez et dont vous achetez les consultations à prix d'or. Ils n'ont pas d'autre puissance que celle que votre sottise leur donne. Ils vivent de vous, et, le jour où vous leur retirerez votre confiance, leur prétendue science s'évanouira comme un songe. »

Pour rendre la leçon plus frappante, Jonson peint l'alchimiste d'après nature, tel qu'on le pouvait voir encore à Londres au commencement du xvii° siècle. D'ordinaire, ce personnage mystérieux n'exerçait pas seul sa profession; il lui fallait des associés et des compères qui l'aidassent à jouer son rôle. La consultation du miroir magique, la plus répandue et la plus à la mode alors, exigeait d'abord la présence d'une femme; car ce n'était pas l'alchimiste lui-même qui voyait les esprits à travers le cristal. Il se bornait à prononcer les formules magiques et à murmurer quelques paroles inintelligibles. C'est à une vierge pure, qu'on appelait speculatrix, qu'il était réservé de regarder le miroir et d'y voir les figures célestes des anges. Ces derniers ne se montraient^ disait-on,

qu'aux jeunes filles d'une pureté au-dessus du soupçon. Outre la femme dont il ne pouvait se passer, l'alchimiste traînait en général à sa suite un second, un aide de camp chargé d'amorcer les clients et de répandre parmi les badauds tous les contes qui pouvaient exciter leur curiosité et leur confiance. La maison d'un alchimiste se composait donc d'une sorte de triumvirat dont chaque membre remplissait des fonctions distinctes.

A la fin du xvie siècle, trois imposteurs s'étaient associés ainsi et avaient parcouru l'Europe, en vivant aux dépens des dupes que la superstition leur amenait. Leurs physionomies étaient très connues du public anglais, et Jonson en reproduit, dans sa pièce, les traits caractéristiques. Dee était le chef de l'as-

sociation, l'alchimiste habile que la foule venait consulter et dont le jargon bizarre, parsemé de mots scientifiques empruntés à la médecine et à la chimie, inspirait un respect superstitieux aux âmes faibles. Il avait pour lieutenant Kelly, né à Worcester, aventurier de bas étage, souple et intrigant, qui recrutait des victimes et les conduisait à son madtre. Tous deux faisaient jouer le rôle de la femme clairvoyante à un jeune Polonais, d'une figure imberbe, qui complétait le triumvirat. Jonson met aussi en scène les trois personnages indispensables : Subtle (le Rusé), dans lequel on reconnaissait facilement Dee; Face (l'Effronté), qui rappelait Kelly, et une femme du nom de Dol, qui offrait une ressemblance frappante avec le Polonais Laski.

Au moment où la scène s'omny^ , \^0K»c«às3v& ^

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établi son quartier général dans une maison de Londres, dont le propriétaire est absent et dont Face est le concierge. Face, déguisé en capitaine, parcourt les lieux fréquentés, les marchés, les places publiques, les bas-côtés de l'église Saint-Paul, où se tiennent les badauds; il raconte les prouesses de son maître, donne son adresse et lui envoie les dupes qui doivent être dépouillées avec l'aide de Dol .

L'entrée en matière est vive, naturelle, habile, et nous transporte tout de suite au cœur du sujet. Là pièce commence par une querelle violente qui s'élève entre les deux associés; ils ont un démêlé sur la part de profit qui revient à chacun d'eux. C'est toujoui-s l'intérêt personnel qui divise les coquins. Dans l'emportement de leur colère, ils se reprochent leurs bassesses, leurs infamies secrètes, les ruses avec lesquelles ils trompent le public, et ils nous dévoilent ainsi les côtés honteux de leurs caractères. Avant qu'ils agissent , nous savons ce qu'ils pensent , ce qu'ils ont fait et ce qu'ils sont capables de faire encore. Subtle et Face en viendraient aux mains, si Dol ne s'interposait entre eux, ne leur rappelait la bonne harmonie dont ils ont besoin pour vivre, et ne finissait, pour les convaincre tout à fait, par leur montrer ses griffes, en les menaçant de les dévisager.

Dès que la paix est rétablie entre les imposteui*s, on les voit à l'œuvre en face de leurs dupes. C'est la diversité des personnages qui les consultent et la variété des moyens qu'ils emploient pour les tromper qui forment le principal intérêt de la pièce. Les niais viennent en grand nombre, de tous les points de Lon-

dres, frapper à la porte de lalchimiste et lui acheter le secret de faire fortune. Dans cette foule bigarrée, toutes les classes de la société sont représentées.

Voici d'abord la petite bourgeoisie, sous les traits d'un clerc de procureur nommé Dapper (l'Eveillé). Dapper voudrait bien devenir riche, pour acheter la charge de son maître, et il sollicite une consultation du savant magicien. Subtle se fait prier pour lui répondre; il objecte que la loi défend Texercice de l'art divinatoire, et qu'il court un grand danger s'il parle. C'est une manière adroite d'extorquer de l'argent à la victime. Gelle-ci ne peut pas trop payer le péril auquel elle expose l'alchimiste, et elle débourse bénévolement tout l'or qu'elle porte sur elle. Quand Subtle tient ie prix de la consultation, il découvre chez son client des signes merveilleux, il reconnaît en lui les indices d'une parenté étroite avec la Reine des Fées; il lui promet même de lui procurer une entrevue avec cette dame mystérieuse. Seulement la Reine des Fées ne se montre pas sans difficulté. Il faut, pour la voir,* être digne de comparaître en sa présence, et se préparer à cet honneur par des cérémonies expiatoires. Subtle donne à Dapper les instructions suivantes : « Tenez-vous prêt pour une heure. Jusque-là, vous devez observer le jeûne. Mettez seulement trois gouttes de vinaigre dans votre nez, dans votre bouche et une dans chaque oreille. Tt^tcv^erL ^^cûs>^^'»s\^î^

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bout de vos doigts et baignez vos yeux, afin d'aiguiser vos cinq sens; criez hum trois fois et huz autant de fois, et venez. »

La maison de Subtle est disposée comme celle des médecins de nos jours. Les clients ne doivent pas se rencontrer, pour ne pas se faire de confidences et garder, s'ils le veulent, l'incognito. On passe par une porte pour entrer et par une autre pour sortir. Pendant que Dapper s'en va, survient un marchand de tabac, Abel Drugger (le Droguiste), qui va construire une nouvelle boutique et qui , pour réussir dans son commerce, voudrait savoir quelles doivent en être, d'après les règles de l'alchimie, l'orientation et la distribution intérieure. Face, en sa qualité de capitaine recruteur, amène le naïf négociant et le présente à Subtle, qui sur-le champ, par un procédé familier aux imposteurs, lui prédit, pour l'amadouer, plus de bonheur qu'il n'en espère. Dans la scène suivante, les deux charlatans jouent leur rôle à merveille; l'un fait des prédictions et l'autre vante la science de son complice.

SUBTLE.

C'est un heureux garçon , j 'en suis sûr.

FACE

Avez-vous déjà pu, monsieur, deviner cela? Vois donc, Abel!

SUBTLE.

Et en bonne voie pour devenir riche.

FACE

Monsieur!

SUBTLE.

Cet été, il portera le costume des notables de sa corporation et, au printemps prochain, le vêtement écarlate du shérif.

FACE

Quoi I et avec si peu de barbe au menton !

SUBTLE.

Monsieur, vous pouvez penser qu'on lui fournira une recette pour faire pousser ses cheveux. Mais il faut qu'il soit sage et qu'il surveille sa jeunesse. La fortune indique pour lui une autre route.

FACE

En vérité, docteur, comment peux-tu connaître cela si vite? J'en suis tout émerveillé.

SUBTLE.

Par une règle de métoposcopie, en vertu de laquelle je travaille, par une certaine étoile sur le front que vous ne voyez pas. Votre visage couleur de châtaigne ou d'olive ne trompe point et votre longue oreille promet. J'ai reconnu cela à certaines taches sur ses dents et sur l'ongle de son doigt mercuriel.

FACE

Quel est ce doigt?

SUBTLE.

Son petit doigt. Voyez, vous devez être né un mercredi.

DRUGGER.

Oui, monsieur, c'est vrai.

SUBTLE.

Le pouce, en chiromancie, nous le consacrons à Vénus, l'index à Jupiter, le doigt du milieu à Saturne, celui qui porte l'anneau au Soleil, le petit à Mercure, qui était, monsieur, le maître de son horoscope ; car il est né sous la constellation de la Balance, ce qui annonçait qu'il serait marchand et qu'il commercerait avec des balances. {Il regarde le plan de la boutique que lui présente Druqqev \

Ceci est l'ouest et ceci le sud.

284 l'alchimiste

DRUGGER .

Oui, monsieur.

SUBTLE.

Et ce sont les deux côtés.

DRUGGER.

Oui, monsieur.

SUBTLE.

Faites-moi votre porte ici, au sud , votre côté le plus large à Touest; à Test, au-dessus de votre boutique, écrivez les noms de Mathlai, de Tarmiel et de Baraborat ; au nord, ceux de Raël, de Velel et de Thiel : ce sont là les noms de ces esprits mercuriels qui chassent les mouches des boites d'épicerie.

L'aristocratie envoie aussi ses représentants dans le laboratoire de l'alchimiste. Après le clerc et le petit marchand, nous voyons entrer le chevalier, l'homme de cour, sir Épicure Mammon. Celui ne se contente pas de consulter Subtle; il a la foi, il fait du prosélytisme, il célèbre partout les merveilles de la pierre philosophale, il ne supporte ni l'ombre d'un doute ni l'apparence d'une discussion. Il pulvérise les incrédules. A ses yeux, contester la puissance de l'alchimie, c'est nier l'évidence. Il a la passion de l'or et celle de la luxure ; il est convaincu qu'il pourra satisfaire l'une et l'autre avec le secours de Subcle, et il se plonge d'avance par la pensée dans toutes les voluptés qui l'attendent. Ce personnage n'a pas disparu de la scène du monde; nous le connaissons, nous l'avons vu de nos jours ; il appartient à notre époque aussi bien qu'à celle de Jonson. Que de fois ne rencontre -t-on pas des gens de qualité qui rompent des

lances en faveur des sciences occultes, qui plaident avec passion la cause du magnétisme, des tables tournantes , des esprits frappeurs , qui s'indignent du moindre signe d'incrédulité, et qui entrevoient dans les prétendues communications qu'ils entretiennent avec le monde surnaturel une source illimitée de jouissances pour l'esprit et pour les sens !

Écoutons sir Épicure Mammon discuter avec un incrédule. Cette scène ne serait pas déplacée dans la comédie moderne.

MAMMON

Vous êtes incrédule, monsieur. Cette nuit, je changerai en or tout le métal que j'ai dans ma maison, et demain matin, de bonne heure, j'enverrai acheter à tous les plombiers et à tous les marchands d'étain leur plomb et leur étain, et je prendrai tout le cuivre de Lothbury.

SURLY.

Quoi, pour le changer aussi !

MAMMON

Oui ; et j'achèterai le Devonshire et le pays de Cor- Douailles, et j'en ferai de véritables Indes. Vous admirez maintenant.

SURLY.

Non, par ma foi.

MAMMON

Mais, lorsque vous verrez les elîets du grand œuvre dont une partie projetée sur cent de Mercure, de Vénus et de la Lune, les change en autant de parties du Soleil, en un millier môme et jusqu'à l'infmi, vous me croirez.

SURLY.

Oui, lorsque je les verrai.

MAMMON

Quoi 1 Pensez-vous que je vous conte des fables? Je vous assure que celui qui possède une M^ Va.^«>M ^ ^s^^^^SS. A'^

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rubis parfait que nous appelons élixir, non seulement peut faire cela, mais peut aussi, par la vertu de cet objet, accorder des honneurs, de Tamour, du respect, une longue vie ; donner à qui il veut sûreté, valeur et victoire. En vingt-huit jours, je transformerai un vieillard de quatrevingts ans en enfant.

SURLY.

Sans aucun doute ; il Test déjà.

MAMMON

Non; je veux dire que je lui rendrai la force de ses jeunes années, que je le renouvellerai comme un aigle, que je le mettrai en état d'avoir des fils et des filles aussi grands que des géants. C'est ainsi qu'ont fait autrefois nos philosophes, les anciens patriarches, avant le déluge. En prenant seulement une fois par semaine, sur la pointe d'un canif, gros comme un grain de moutarde de cet élixir, ils devenaient aussi vigoureux que Mars et donnaient le jour à de jeunes Amours. C'est le secret de la natura naturata contre toute espèce d'infection ; elle guérit toutes les maladies, de quelque cause qu'elles viennent : une souffrance d'un mois en un jour, celles d'une année en douze, et les autres, quelque anciennes qu'elles soient, en un mois, et cela bien mieux que toutes les doses de vos, docteurs droguistes. Avec cela, je me fais fort de faire fuir la peste du royaume en trois mois. Mais vous êtes incrédule.

SURLY.

En vérité, c'est mon humeur. Je n'aimerais pas à être attrapé. Votre pierre ne peut pas me transformer.

MAMMON

Entêté ! Voulez-vous en croire l'antiquité, les vieilles annales? Je vous montrerai un livre où Moïse et sa sœur, ainsi que Salomon, ont écrit sur l'art, et un traité de la main d'Adam.

SURLY.

Gominent?

MAMMON

Oui, sur la pierre philosophale, et en haut hollandais.

SURLY.

Est-ce qu'Adam a écrit en haut hollandais?

MAMMON

11 Ta fait, monsieur, et c'est ce qui prouve que c'était la langue primitive.

SURLY.

Sur quel papier?

MAMMON

Sur des tablettes de cèdre.

SURLY.

Oh ! celui-là, à coup sur, doit résister aux vers.

Un des principaux artifices dont se servaient les alchimistes pour gagner la confiance publique, c'était raffectation d'une grande piété. Us se vantaient de mener une vie sévère, et ils exigeaient de leurs adeptes une extrême pureté de mœurs, sbus peine de ne pas réussir dans leurs consultations. C'était un appât pour les âmes dévotes, et en même temps une excellente excuse pour expliquer au besoin l'insuccès de leurs opérations. Le moindre péché commis par les personnes présentes pouvait faire échouer tous leurs plans. Les charlatans d'aujourd'hui exigent de tous ceux qui assistent à leurs séances qu'ils aient la foi ; ceux du xvie siècle exigeaient la vertu. Aussi le chevalier voluptueux et avidase garde -t-il bien de laisser percer ses sentiments devant Subtle ; il croit à l'austérité de celui-ci, il le considère comme un saint, et, dès qu'il le voit venir, il recomitiaxid^ ^ ^ot^ Vc^fâ^^-

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cuteur, Surly, de surveiller son langage. « Pas un mot profanes devant lui, dit-il, c'est du poison! — Bonjour, père! » ajoute-t-il, en s'adressant à Talchimiste qui entre. Subtle soutient avec beaucoup de sang-froid, en présence de sa dupe, le rôle respectable qu'il s'est attribué. La tirade sentencieuse qu'il prononce est un chef-d'œuvre d'hypocrisie :

(( Mon fils, je crains que vous ne soyez avide, en vous voyant arriver ainsi, juste au moment fixé, et devancer le jour, dès le matin. Gela semble indiquer les inquiétudes d'un appétit charnel et importun. Prenez garde d'éloigner de vous les bénédictions du ciel par une précipitation immodérée. Je serais désolé de voir mes travaux, qui ont maintenant atteint leur perfection, mes travaux, fruits de longues veilles et d'une grande patience, ne pas prospérer sur le terrain où mon affection et mon zèle les ont placés. Moi qui (j'en prends à témoin le ciel et vous-même, le confident de mes pensées), moi qui, dans tous mes projets, n'ai pas eu d'autre but que le bien public, que de pieux offices et que la tendre charité, qui est maintenant devenue un prodige parmi les hommes. Et si, maintenant, vous, mon fils, vous deviez prévariquer et employer pour vos plaisirs particuliers une bénédiction si grande et si orthodoxe, soyez sûr qu'il en résulterait quelque malédiction qui fi'apperait vos desseins artificieux et secrets. »

Il manie à merveille le jargon mystique de sa profession. Il sent d'ailleurs, dans cette scène, qu'il combat pour un intérêt sérieux et qu'il a besoin de donner une haute idée de lui-même. Il parle devant un incré-

dule et devant une dupe. S'il faiblissait, il risquerait de perdre le meilleur de ses clients. Aussi fait-il feu de toutes pièces. Après une tirade prétentieuse sur la vertu, il dirige immédiatement contre son adversaire tout Tarsenal de son érudition de contrebande.

« Il y a d'une part, dit-il, une exhalaison humide que nous appelons materia liquida^ ou l'eau onctueuse; d'autre part , une certaine portion de terre épaisse et visqueuse ; toutes les deux réunies forment la matière élémentaire de l'or; ce n'est pas encore là sa matière propre, propria materia; mais elle est commune à tous les métaux et à toutes les pierres, car, lorsqu'elle est dégagée de la partie humide et qu'elle est plus sèche, elle devient pierre ; lorsqu'elle retient au contraire plus d'humidité, elle se change en.soufre ou en vif-argent, d'où sortent tous les autres métaux. Et cette matière élémentaire ne peut pas tout d'un coup passer d'un extrême à l'autre, au point de devenir de l'or et de franchir tous les intermédiaires. La nature produit d'abord l'imparfait, puis de là elle arrive au parfait. C'est l'eau aérienne et onctueuse qui forme le mercure , le soufre vient de la partie grasse et terrestre : l'une, c'est-à-dire la dernière, tenant la place du mâle, et l'autre de la femelle, dans tous les métaux. Il y en a qui les croient hermaphrodites, parce qu'ils sont à la fois actifs et passifs. Mais ces deux éléments rendent le reste ductile, malléable, extensible. Ils existent même dans l'or; car, au moyen du feu, nous distinguons ce qui les compose, et nous y trouvons de l'or ; et nous pouvons produire ainsi chaque espèce de métal, d'une mamet^ ^\\\s> ^^^i\si^^fc

PHÉDÉCESSEUHii DE SH. V^

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que la nature ne le fait dans la terre : d'ailleurs, qui ne voit, par Texpérience de tous les jours, que l'art peut faire sortir des abeilles, des frelons, des guêpes de la carcasse et des excréments des animaux; voire même des scorpions d'une certaine herbe, lorsqu'elle est placée d'une certaine manière? et ce sont cependant là des créatures animées, bien plus parfaites et plus excellentes que des métaux.

« Et voilà pourquoi votre fille est muette. » Après ce discours nébuleux, Subtle triomphe, comme un médecin de Molière; il espère avoir terrassé son adversaire sous le poids de ses grands mots et de ses arguments inintelligibles.

L'austérité dont il fait parade lui servira plus tai*d à se débarrasser de Mammon, qui devient importun, en demandant sans cesse à voir le trésor que doit lui procurer la pierre philosophale. Il a soin de placer sur le chemin du chevalier la jeune Dol, dont la figure avenante produit l'impression qu'il avait prévue. A peine Épicure l'a-t-il aperçue , qu'il essaye de corrompre Face pour obtenir une entrevue avec elle* Face, dont le rôle est tracé d'avance, se fait longtemps prier avant de céder ; il répond que Dol est la sœur de son maître, il rappelle la sévérité des principes de l'alchimiste, et il feint de redouter sa colère. Mammon ne peut vaincre sa résistance qu'à force d'argent* L'heure si désirée de l'entrevue qu'on lui ménage avec la jeune fille arrive enfin, le chevalier est au comble de ses vœux. Mais c'est là que l'attendait Subtle. Pendant que le voluptueux gentilhomme peint sa flamme en traits de feu k celle cçjl'vI aime^ pendant

qu'il découvre en elle toutes les perfections réunies : « une lèvre autrichienne, le nez des Valois et le front des Médicis; » il oublie les recommandations pressantes de Face, il élève la voix, Dol lui répond sur le même ton, et Talchimiste les surprend, comme s'il avait été attiré par le bruit. Sa colère éclate alors avec une violence calculée. Il leur reproche d'avoir contrarié toutes ses opérations par leur intrigue criminelle ; l'œuvre qu'il avait entreprise exigeait des cœurs purs ; maintenant tout est perdu , et le fruit de ses longs travaux est anéanti par la faute d'Épicure. Au même instant, comme pour confirmer cette déclaration, on entend une détonation épouvantable, et Face accourt précipitamment, le visage bouleversé; il annonce que les substances réunies dans le laboratoire viennent de faire explosion, que les cornues, les matières préparées et les appareils chimiques sont réduits en cendres. A cette nouvelle foudroyante, Subtle feint de s'évanouir, tandis que Mammon s'arrache les cheveux en voyant toutes ses espérances renversées. L'alchimiste a atteint son but; il voulait se soustraire à l'obligation de faire de l'or, s'approprier les sommes avancées par Mammon, et se tirer, sans bourse déher, d'une situation embarrassante. Non seulement, après l'accident, il n'a plus rien à donner, mais il a même le droit de se plaindre; il peut' réclamer une indemnité pour tout le temps qu'on lui a fait perdre. C'est lui qui est l'offensé et c'est à Mammon à lui offrir des excuses. Il est difficile de trouver un moyen plus ingénieux de se défaire d'wxvè. '^sx^'^ qui réclame de l'argent.

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Quant au jeune clerc de procureur, comme il insiste pour voir sa tante, la Reine des Fées, on lui dit qu'elle veut le regarder sans être vue de lui ; on lui bande les yeux et on lui ordonne, de la part de son illustre parente, de déposer tout l'argent qu'il a dans ses poches. Il essaye de sauver quelques débris de sa bourse ; mais, chaque fois qu'il cache un objet, on le pince jusqu'au sang et on lui faire croire que ce sont des génies ailés qui viennent le punir de sa dissimulation, par l'ordre de la Reine.

Les ruses de l'alchimiste sont innombrables. Il trompe chacune de ses victimes par des moyens différents. Il excelle aussi à prendre tous les tons et à jouer mille personnages divers. Nous l'avons vu successivement hautain avec le clercj caressant avec le marchand de tabac, sentencieux, pédant et même sévère avec Épicure Mammon. Nous allons le voir encore changer de rôle et paraître sous un nouvel aspect, avec deux nouvelles dupes. Il s'agit cette fois de deux de ces puritains hypocrites que Jonson a si souvent livrés au ridicule. L'un est un diacre fanatique et obstiné, l'autre un pasteur plus délié et plus fin; ils arrivent l'un et l'autre d'Amsterdam, le repaire de leur sectC; et ils viennent demander compte à Subtle d'une somme d'argent qu'ils lui ont envoyée pour accomplir le grand œuvre. Le diacre Ananias se présente le premier, w M'aççovles>-l\i des tonds? » dit

Subtle, qui ne se donne pas la peine de ménager un subalterne. « Des fonds ? répond Ananias, la communauté ne veut plus vous en envoyer, tant qu'elle n'aura pas obtenu un résultat satisfaisant. Vous avez déjà reçu trente livres. » Subtle attendait cette réponse qu'il avait provo.quée avec intention. Elle lui sert de prétexte pour s'emporter et pour mettre à la porte l'opiniâtre sectaire, dont il n'eût pu se débarrasser autrement. Le diacre repoussé retourne piteusement auprès de son chef, qui comprend, à l'attitude de Subtle, qu'il faut plier devant ses exigences et qu'on obtiendra plus de lui par des promesses que par des menaces. La secte a le plus gr^nd intérêt à ménager un auxiliaire qu'elle croit puissant et qui peut lui fournir des armes redoutables. Aussi le pasteur Trihulation explique-t-il à son diacre qu'un premier échec ne doit pas le décourager. « Il faut savoir, lui dit-il, supporter les injures et employer au besoin des instruments indignes. L'intérêt de la sainte cause excuse tout. La fin justifie les moyens. » Tribulation se présente donc à son tour devant Subtle, précédé d' Ananias, auquel il a fait la leçon, et il répare, par son adresse, la faute de son lieutenant. Subtle se laisse, en apparence, toucher par l'humilité affectée du puritain, et il consent à écouter ses propositions. Mais, quand il voit à ses pieds ces hypocrites raffinés dont il pénètre les secrètes pensées , dont il connaît toutes les manœuvres et tous les artifices, comme il sait que tous deux ont besoin de lui et qu'ils n'oseront pas se révolter sous l'outrage, il cède au plaisir de les accabler de son mépris, de leur taoxvtx<^x o^sîiL*^

294 l'alghimistb

a percé à jour leur conduite équivoque, et il aiguise contre eux les traits les plus acérés de la satire. Chaque fois qu'Ananias ouvre la bouche, il la lui ferme avec colère, et il oblige Tribulation, qu'il fascine, à écouter un langage empreint de la plus sanglante ironie.

SUBTLE.

Misérable Ananias, est-ce toi qui es de retour?

TRIBULATION

Monsieur, calmez-vous. Il est venu pour s'humilier lui-môme en esprit et pour implorer votre patience; un excès de zèle l'a entraîné hors de la voie qu'il devait suivre.

SUBTLE.

Ah! cela change l'affaire.

TRIBULATION

Les frères n'ont en vérité nullement le projet de vous causer la moindre peine; mais ils sont disposés à prêter volontiers leurs mains à tous les projets que l'esprit et vous, vous inspirez.

SUBTLE.

De mieux en mieux !

TRIBULATION

Tout l'argent qui est nécessaire à l'œuvre sacrée vous sera compté. l.es saints jettent par ma main leur bourse à vos pieds.

SUBTLE.

Parfait f Vous comprenez maintenant qu'il le faut. Ne vous ai-je pas encore assez entretenu de notre pierre philosophale et de tout le bien qu'elle doit faire à votre cause? Ne vous-je pas assez montré (sans parler des moyens qu'elle vous donne de payer des forces étrangères et d'entraîner les Hollandais, vos amis, loin des Indes, pour vous servir avec toute leur flotte) que même son emploi médicinal fera de vous une faction et un parti dans

le royaume? Supposez que quelque grand homme d'État ait la goutte ; vous lui envoyez seulement trois gouttes de votre élixir et vous le soulagez sur-le-champ ; c'est un ami que vous vous êtes fait. Un autre souffre de paralysie ou d'hydropisie ; il prend de votre matière incombustible, et le voilà rajeuni : c'est encore un ami. Une dame a passé l'âge de la jeunessse du corps, quoiqu'elle ait encore celle de l'esprit; son visage est trop maltraité pour pouvoir emprunter le secours de la peinture, vous le restaurez avec de l'huile de talc; dès lors vous avez gagné son amitié et celle de tous ses amis. Un lord a la lèpre, un chevalier a des douleurs dans les os, un squire a l'un et l'autre, vous leur rendez la santé avec une simple friction de voire, remède; vous augmentez encore le nombre de vos amis. Vous pourrez être alors ce que vous voudrez et cesser de vous livrer à vos exercices de longue haleine, d'aspirer vos ha! et vos hum! dans une trompette. Je ne dis pas que ceux qui ne sont point favorisés dans un État ne puissent, pour arriver à leur but, faire de l'opposition et prendre une trompette pour réunir leur troupeau ; car, pour dire la vérité, une trompette fait beaucoup d'effet sur les femmes et sur toutes les créatures flegmatiques : c'est là votre cloche.

ANANIAS

Les cloches sont profanes; une trompette peut être religieuse.

SUBTLE.

Pas d'observations de votre part ! Car alors adieu ma patience î Pardieu, j'en finirai. Je ne veux pas être ainsi torturé.

TRIBULATION

Je vous en prie, monsieur.

SUBTLE.

Tout sera rompu. Je l'ai dit.

TRIBULATION

Laissez-moi trouver grâce, monsieur, à vos yeux. Notre homme est corrigé. Son zèle ne \ieYtcvÇiWx^ ^^^ ^^xv.^ vj^'^

2% l'alchimîste

vous Tusage de la trompette ; maintenant que la pierre philosophale est édifiée, nous n'en aurons plus besoio.

SUBTLE.

Non, vous n'aurez plus besoin non plus de prendre votre masque sacré, pour obtenir des veuves qu'elles vous fassent des legs, ou des femmes zélées qu'elles volent leurs maris au profit de la cause commune. Vous n'aurez plus besoin de faire, pendant la nuit, des repas abondants, afin de mieux célébrer le jeûne du jour suivant, pendant que les frères et les sœurs s'humilient et domptent la rébellion de la chair. Vous n'étalerez plus, devant vos auditeurs affamés, vos scrupules pointilleux : vous ne demanderez plus si un chrétien peut chasser au faucon ou avec des chiens , si les matrones de la sainte assemblée peuvent laisser leurs cheveux à l'air ou porter des bonnets, ou avoir ce que vous appelez une idole sur leur linge empesé.

ANANIAS

Mais c'est bien une idole !

TRIBULATION (à Subtle).

Ne faites pas attention à lui.

• (A Ananias.) Je te commande, esprit de zèle , maii« aussi de discorde, de faire la paix avec cet homme.

(A Subtle,) Je vous en prie, monsieur, continuez.

SUBTLE.

Vous n'aurez plus besoin de faire des libelles contre les prélats. Vous ne serez plus obligés d'attaquer les pièces de théâtre, pour plaire à l'alderman dont vous dévorez chaque jour la substance. Vous ne mentirez plus, avec un zèle plein de fureur, jusqu'à ce que vous soyez enroués. Plus de ces artifices si singuliers! vous ne vous attribuerez pas à vous-mêmes les noms de Tribulations de Persécution, de Contrainte, de Longue patience et d'autres semblables que toute votre famille ou plutôt toute votre tribu affecte

de prendre, seulement pour Teffet et pour frapper Toreillc des disciples.

TRIBULATION

Oui, monsieur, ce sont des moyens que les frères consacrés à Dieu ont inventés, pour propager leur glorieuse cause, moyens remarquables et grâce auxquels ils deviennent eux-mêmes fameux rapidement et avec profit.

SUBTLE.

Oh ! mais la pierre philosophale î Tout est inutile avec elle. Plus rien à faire. C'est l'art des anges, le miracle de la nature, le secret divin qui traverse les nuages de l'est à l'ouest, et dont la tradition vient, non pas des hommes, mais des esprits.

ANANIAS

Je hais les traditions, je n'y crois pas.

TRIBULAT10N4 Paix!

ANANIAS

Tout cela, c'est du papisme ! Je ne veux pas me taire, je ne le veux pas.

TRIBULATION

Ânanias!

ANANIAS

Qu'il plaise aux profanes d'affliger les hommes consacrés à Dieu I Moi, je ne le puis.

SUBTLE.

Bien, Ananias, tu l'emportes.

Subtle a eu la satisfaction d'humilier à loisir ces orgueilleux puritains, et, quand il les a cruellement fustigés, il laisse croire qu'il leur fait une concession, en acceptant leur argent. Le caractère de l'alchimiste est, comme on le voit, vigoureusement tracé et plein de verve comique. Il appartieul k \%. Yia.\>X.^ ç^ov^fe^^

298 l'alchimiste de ben jonson

La morale voulait cependant que Subtle, tout habile qu'il est, fût démasqué, et Jonson lui réserve au dénouement une juste punition. Il a recours pour cela à une invention très simple ; il fait revenir brusquement de la campagne le propriétaire de la maison dont Face est le concierge. Face a beau parlementer à la porte, pour donner à ses associés le temps de se sauver et cacher leur fuite; leur présence est trahie par la dénonciation des voisins et par les cris de Dapper qu'ils ont laissé, depuis plusieurs heures, les yeux bandés, en compagnie de la Reine des Fées. Le rusé portier, voyant qu'il ne peut plus dissimuler, obtient son pardon, au prix d'une confession complète, tandis que Dol et Subtle sont honteusement chassés, les mains vides et sans avoir pu emporter le produit de leurs vols. La morale est ainsi satisfaite et la punition mesurée à la faute.

Cette comédie donna le coup de grâce à l'alchimie, en la faisant tomber sous le ridicule. Elle guérit les contemporains de Jonson des croyances et des terreurs superstitieuses auxquelles ils étaient encore en proie. L'imagination populaire, qui depuis le moyen âge avait grandi le rôle des alchimistes, se les représenta désormais sous les traits de l'imposteur Subtle, . de même qu'après l'immortel roman de Cervantes on ne put voir un chevalier sans songer à don Quichotte.

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