‹ Prédécesseurs et contemporains de ShakespeareChapitre 78 sur 89 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

(Gorvino entre.) MOSCA.

Gorvino ! venez, vous êtes l'homme qu'on désire le plusl oh! combien vous seriez heureux maintenant, si vous saviez I

CORVINO ou LE JEUNE CORBEAU.

Eh bien! quoi? qu'est-ce?

L'heure qui a tant tardé est arrivée, monsieur.

CORVlNO.

11 n'est pas mort?

MOSCA

Non, monsieur ; mais c'est tout comme. Il ne reconnaît plus personne.

CORVINO.

Comment ferai-je, alors?

MOSCA

Quoi, monsieur?

CORVINO.

Je lui ai apporté ici une perle.

MOSCA

Peut-être lui reste-til encore assez de mémoire pour vous reconnaître, monsieur. Il vous appelle sans cesse, il

n'a que votre nom à la bouche Votre perle est-elle

d'Orient, monsieur?

CORVINO.

Venise n'en a jamais possédé une semblable.

VOLPONE {d'une voix faible).

Monsieur Corvino !

MOSGA.

Écoutez!

VOLPONE.

Monsieur Corvino 1

MOSCA

Avancez-vous, et donnez-la-lui. •

(A Volpone,) Il est ici, monsieur, et il vous a apporté une magnifique perle.

CORVINO.

(A Volpone,) Gomment vous portez-vous, monsieur?

(A Mosca,) Dites-lui qu'elle pèse deux fois douze carats.

MOSGA.

Monsieur, il ne peut pas comprendre, il n'entend plus, et cependant cela lui fait du bien de vous voir.

CORVINO.

Dites-lui que j'ai aussi un diamant pour lui.

MOSCA

Il vaut mieux le lui montrer, monsieur. Mettez-le dans sa main ; il n'est plus sensible que par là : il a encore le sens du toucher. Voyez comme il l'empoigne !

CORVINO.

Hélas ! bon seigneur ! que ce spectacle est lamentable !

Bah! oubliez cela, monsieur. L'héritier qui pleure rit toujours sous son masque.

CORVINO.

Suis-je donc son héritier?

MOSCA

J'en ai fait le serment, je ne puis vous montrer le testament, avant qu'il soit mort; mais il est venu ici Corbaccio; il est venu ici Voltore et d'autres encore que je ne puis compter, tant ils étaient nombreux ; tous attendaient leur legs, bouche béante. Mais moi, profitant de ce qu'il vous nommait ; « Monsieur Corvino, monsieur Corvino, » je pris du papier, une plume et de l'encre et je lui demandai qui il voulait avoir pour héritier. « Corvino. » Qui pour exécuteur testamentaire? « Corvino. » Et, pour les questions auxquelles il ne répondait pas, j'interprétai les signes qu'il faisait, à travers sa faiblesse, comme un consentement, et je renvoyai chez eux les autres auxquels on n'avait rien légué que le droit de pleurer et de maudire.

CORVINO.

mon cher Mosca!

(Ils s'embrassent.) Ne nous voit-il pas?

MOSCA

Pas plus qu'un ménestrel aveugle. Il ne reconnaît personne, ni le visage d'un ami, ni le nom d'un serviteur; il ne se rappelle ni qui lui a donné à manger, ni qui lui a donné à boire pour la dernière fois.

CORVINO.

C'est bien! c'est bien! Es-tu sûr qu'il ne nous entend pas ?

Lui, monsieur? Mais regardez, rapportez-vous-en à vos propres sens.

{Il crie dans l'oreille de Volpone ; Corvino fait de même

ai^ès lui.) Excellent! monsieur, parlez à votre aise ! Vous pouvez crier plus fort encore. Si Ton déchargeait une coulevrine dans son oreille, c'est à peine s'il l'entendrait.

CORVINO.

Son nez est comme \m ê^o\3L\.A«vv\^\5L\'^ ç.ç>>\l%xa.

MOSCA

C'est bon I Et que dites- vous de sa bouche ?

CORVINO.

Une véritable sentine.

MOSCA

Oh! si vous la fermiez...

CORVINO.

Pas du tout.

MOSCA

Je vous en prie, laissez-moi faire. Par ma foi, je pourrais parfaitement l'étouffer avec un oreiller, aussi bien qu'aucune femme qui le garderait.

CORVINO.

Faites ce que vous voudrez ; mais je m'en vais.

MOSCA

Allez 1 c'est votre présence qui le fait durer si longtemps.

CORVINO.

Je vous en prie, n'employez pas la violence.

MOSCA

Non, monsieur. Eh bien! pourquoi seriez-vous si scrupuleux ? Je vous en prie, monsieur !

CORVINO.

Faites comme vous l'entendrez.

MOSCA

Bien, mon bon monsieur, partez.

CORVINO.

Je ne le dérangerai pas maintenant en reprenant ma perle.

MOSCA

Bah ! pas plus que votr.e diamant. De quel soin inutile vous occupez-vous ? Tout ici ne vous appartient-il pas ? ne suis-je pas ici, moi, que vous avez fait votre créature^ qj\.v vous dois tout mon être?

GORVINO.

Reconnaissant Mosca I Tu es mon ami, mon camarade, mon compagnon, mon associé, et tu partageras tous mes biens.

Excepté un.

CORVINO.

Lequel ?

MOSGA.

Votre belle moitié, monsieur.

(Conino sort,)

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