DE ROME A NAPLES
15 avril.
J'étais heureuse, en quittant ma chère Rome, de penser que j'y reviendrais dans quelques jours.
Nous sortons par la porte de Saint-Jean de Latran. Nous voici sur la grande voie Appienne, au milieu des plus saisissants souvenirs du monde romain. Dans les prairies désertes s'élève une longue suite d'aqueducs à demi brisés d'où sortent des touffes de verdure, dernière et poétique couronne dont la nature orne les grrandeurs déchues. Çà et là, de petits monticules, des colonnes renversées, des amas de pierres nous indiquent des tombes illustres. La nature qui nous entoure est sauvage et grandiose ; tout porte l'âme aux pensées fortes et graves. Au fond s'élève devant nous une chaîne de collines à pentes douces. Ce sont les monts Albains.
Bientôt nous commençons à gravir ces montagnes, au milieu des chênes et des oliviers; au bout d'une heure, nous arrivons au pittoresque village d'Albano. Nous déjeunons et nous allons visiter les environs.
Albano est la véritable petite ville italienne, avec des rues en pente pleines de lumière et de mouvement. Les femmes sont belles, et leur costume est ravissant de grâce et d'élégance ; nous les voyons réunies autour d'une fontaine, portant sur leur tête des vases aux formes antiques. Au-dessus de la ville, nous avons une vue admirable sur les collines verdoyantes d' Albano, la plaine qui s'étend à leurs pieds, et la mer s'allongeant à l'horizon comme une large bande d'azur.
Quelques pas plus loin, nous nous arrêtons, saisis d'admiration, devant un des plus beaux et des plus étranges spectacles que j'aie jamais vus. Au-dessus de nous se creuse une sorte de bassin surmonté par un amphithéâtre de montagnes volcaniques, sauvages et revêtues d'une puissante végétation. Cette ceinture sombre entoure un petit lac paisible, et s'ouvre dans le fond pour laisser apercevoir la vaste étendue de la campagne romaine. C'est sur un des derniers échelons de cette colline qu'est le joli village de Castel-Gandolfo, où le Pape va passer quelques semaines pendant l'été
16 avril.
Au delà de Velletri, nous arrivons dans une grande plaine, d'abord fertile et bien cultivée. Peu à peu, les habitations disparaissent, les champs deviennent plus rares ; leur verdure d'un ton vigoureux se distingue au milieu des immenses prairies peuplées de troupeaux de boeufs aux cornes gigantesques, de chevaux sauvages et de buffles.
Nous sommes dans les marais Pontins ; une grande solitude règne autour de nous, mais la nature nous sourit de toute part.
La route, qui est l'ancienne voie Appienne réparée par Pie VI, suit un canal creusé pour l'assainissement du pays et bordé des seuls arbres qui s'élèvent dans cette immense et verdoyante plaine. Beaucoup de prairies sont marécageuses, et nous voyons jaillir des milliers de gouttelettes brillantes sous les pas des chevaux sauvages. De temps en temps, quelques maisons abandonnées nous montrent les efforts de l'homme pour lutter contre la puissance invincible qui domine seule dans ce désert. Cette grande solitude monotone, paisible et silencieuse, n'est pas sans charme; elle repose l'esprit et les yeux