DE MARSEILLE A NICE
17 février.
Le pays que nous traversons pendant la nuit, au sortir de Marseille, doit être accidenté et pittoresque, à en juger par les grandes ombres de montagnes que j'aperçois entre deux sommeils. A la première lueur du jour, nous nous trouvons comme perdus dans un labyrinthe de petites collines solitaires se croisant en tous sens. De temps en temps notre regard plonge dans de belles vallées encore voilées des vapeurs du matin et dominées par des rochers bleuâtres.
Dans une de ces vallées, plus large et plus
2o8 APPENDICE.
fertile, est la petite ville de Draguignan, où nous nous arrêtons pour déjeuner. De là la route continue, tantôt à travers les oliviers et les blés verts, tantôt côtoyant le pied des montagnes. Enfin le terrain s'abaisse tout à fait, la végétation diminue ; nous apercevons la mer, et à côté quelques restes de ruines romaines couronnées de lierre : c'est Fréjus.
Ici on prend des chevaux de renfort pour la fameuse montée de l'Estérel. On ne passe pas sans frémir à côté de ces abîmes qui se creusent à chaque instant. Ce ne sont plus les rochers hardis et dépouillés de la Suisse, mais un chaos de pentes rapides et uniformes tapissées de romarin et de bruyère. Parfois, la mer nous apparaît, entre deux noirs sommets, comme une éclatante plaque de nacre. Enfin nous arrivons au point culminant. Au milieu des prairies solitaires s'élève une petite maison ; à côté erre un troupeau de chèvres sous la garde d'un vieux berger drapé dans un manteau brun. 11 nous regarde passer, appuyé sur son bâton, et sa vue réveille dans mon imagination mille doux souvenirs. J'avais reconnu ce fier et noble type des bergers italiens avec lequel tous les peintres nous ont familiarisés dès l'enfance.
La descente de l'Estérel est moins rapide et
moins sauvage que la montée; les chênes verts et les chênes-lièges à la noire écorce reparaissent d'abord, puis les oliviers, et une plaine d'une richesse incomparable s'ouvre devant nous. Le soleil, en s'abaissant à l'horizon, l'inonde et l'enveloppe d'une vapeur lumineuse. La petite ville de Cannes nous apparaît, caressée par les flots de la mer et dominée par de hauts sommets neigeux, derniers reflets de la nature alpestre en face des splendeurs naissantes de l'Italie. Les Anglais, qui s'entendent si bien à vivre agréablement en ce monde, ont une prédilection pour cette ravissante petite ville et l'ont entourée de châteaux forts où ils peuvent facilement évoquer les plus poétiques souvenirs de la chevalerie espagnole, au milieu de leurs jardins d'orangers, de roses et d'aloès.
A partir de Cannes, la route court dans d'immenses forêts d'oliviers dont les rameaux légers et capricieux nous cachent à peine les teintes chaudes du couchant. C'est un jardin continuel, et pour couronner toutes ces splendeurs s'élève à l'horizon la chaîne des Alpes Maritimes. Nous voyons passer à quelques pas de nous la petite ville fortifiée d'Antibes, posée comme un nid de mouettes sur un rocher qui s'avance dans la mer; puis, de l'autre côté, de beaux villages
cachés sous des touffes d'oliviers et s'étageant sur les coteaux des montagnes.
Nous regardons avec joie cette nature si riche et si nouvelle pour nous; nous suivons avec une curiosité croissante des groupes de paysannes qui reviennent des champs, portant sur leurs têtes le petit mouchoir et le chapeau pointu des femmes de Nice.
Enfin, nous traversons sur un pont de bois une large rivière à moitié desséchée. Il faisait nuit, le vent agitait les feuilles des peupliers, la lune n'éclairait qu'une grande plage basse et sablonneuse, et cependant tout ce que je voyais, tout ce que j'entendais me donnait de l'émotion. O Italie! c'était ton sol que je foulais, c'était ton souffle qui caressait mon visage! O patrie de la foi et du génie, douce terre que j'avais tant aimée et tant désirée, avec quel bonheur je m'élançais vers toi !