DE NICE A GENES
Pj-emière journée , 20 février. — Dès la veille au soir, nous nous étions arrangés avec un vetturino. Le lendemain de bonne heure, nous nous embarquons dans une jolie voiture, et nous remettons joyeusement nos personnes à la garde de deux maigres haridelles et d'un brave cocher savoyard à la figure singulièrement nulle et pacifique.
En quittant Nice, nous commençons à gravir, au milieu des forêts d'oliviers, les hautes montagnes qui entourent la petite ville parfumée. A mesure que nous nous élevons, le paysage qui s'étend à nos pieds devient plus grandiose. En même temps la végétation diminue, et bien-
tôt nous n'avons plus devant les yeux que des rochers arides et nus et des pentes abruptes et sans verdure. Tout à coup, vers une petite maison perdue dans cette région déserte , la route tourne brusquement vers l'autre côté de la montagne. Nous sommes suspendus au-dessus d'un effroyable abîme; à nos pieds, entre deux pentes rapides et couvertes d'une verdure sombre, la mer nous apparaît baignant de ses eaux paisibles un petit golfe solitaire et profond. De toutes parts nos yeux ne rencontrent que des amas de rochers qui bordent la côte; le ciel est obscur, les flots sont sans couleur et sans éclat, un grand silence plane sur cette sauvage solitude.
Alors commence, le long de ces rochers sans végétation, une longue et effrayante route lancée comme une étroite corniche au-dessus d'un précipice sans fond. Lorsque nous y plongeons le regard, que de tableaux étranges et gracieux s'élèvent devant nos yeux comme des rêves de fées !
Deuxième journée, 21 février, dimanche. — Nous entendons la messe à Menton, dans une grande église surchargée de peintures, au miUeu
des bonnes femmes du pays, dont le recueillement nous édifie beaucoup. La ville a un aspect pittoresque et animé; les petites rues montueuses sont pleines de groupes joyeux; les femmes sont belles et gracieuses à voir avec leur mouchoir noué sous le menton; les hommes portent la redingote grise et le bonnet rouge
des pêcheurs
A neuf heures, nous sommes établis dans la voiture et nous recommençons à monter au milieu des orangers et des petites villas peintes en rose tendre ou en jaune éclatant. La route suit tous les détours de la côte, s'élevant au sommet des montagnes arides, courant dans les bois d'oliviers, s'enfonçant dans les anfractuosités des rochers humides, ou suivant la plage sablonneuse de la mer. De temps à autre, nous franchissons de larges torrents desséchés qui descendent des cimes blanches des Alpes, au milieu d'un splendide amphithéâtre de montagnes. Puis tout à coup des villages de pêcheurs se dressent devant nous, semblables à une décoration de théâtre. Nous suivons à la hâte la rue montueuse et étroite à travers la population animée et bruyante, et nous recommençons à gravir les rochers désolés, l'esprit plein de .ces gracieuses apparitions.
Je jouissais délicieusement de ces beaux tableaux; je leur trouvais presque tout le charme des vieux amis; il y avait si longtemps qu'ils habitaient mon imagination !
Nous nous arrêtons pour dîner à San Remo ; la végétation devient ici d'une richesse sans égale : les oliviers, les orangers, les aloès, couvrent de leurs touffes robustes le pied des montagnes. Au-dessus, les palmiers dressent leurs têtes gracieuses; ce sont eux qui ont le privilège de fournir les palmes à Rome, le dimanche des Rameaux. La ville, qui a une physionomie étrange et presque orientale, nous apparaît comme noyée dans ces flots de verdure.
Après San Remo, les orangers et les palmiers deviennent plus rares. Deux heures avant Oneglia, où nous devons passer la nuit, le jour baisse; un vent violent et froid commence à s'élever; la route est déserte, aride, dominant la mer à une hauteur effrayante. Çà et là des tours ruinées, bâties pour défendre la côte contre les pirates sarrasins, se montrent sur les rochers solitaires et servent d'asile aux mouettes, qui viennent s'y abattre en poussant des cris sauvages. Tout ce pays est d'une tristesse affreuse. Enfin, nous entrons à Oneglia; nous allons chercher un gîte dans un vieil hôtel bruyant,
2i6 APPENDICE.
mal tenu, plein de grandes salles délabrées et de vieux portraits grimaçants.
Troisième journée, 22 février. — ... Nous rencontrons sur la route une foule de petits villages baignés par la mer et environnés d'une ceinture de montagnes vertes. A mesure que nous avançons, les rochers semblent grandir et s'étendre indéfiniment, le paysage devient d'une sévérité qui nous glace, la mer sombre et menaçante s'étend au loin devant nous, battant avec force le pied des montagnes. Le bruit des flots et des vents forme autour de nous une harmonie sauvage; je l'écoute avec un charme secret , et je me laisse aller en silence à ce frémissement de l'âme devant les grandes scènes de la nature qui lui font entrevoir quelques vagues rayons de l'infini
Nous nous arrêtons à Finale. C'est une jolie ville assez bien bâtie, avec un petit port; elle a une belle église surchargée de marbres, de dorures, de fresques : une véritable église italienne à laquelle il ne manque pas même le vieux petit sacristain venant avec empressement offrir aux voyageurs de leur tirer les rideaux qui cachent d'horribles statues habillées. L'hôtel de Finale est un ancien palais avec "un somptueux esca-
]ier de marbre, une grande salle dominée par une voûte élevée; le tout orné de peintures affreuses, impossibles à décrire, conserve un certain air de splendeur misérable qu'on retrouve à chaque pas en Italie.
La nuit s'avance lorsque nous quittons Finale; la route devient de plus en plus effrayante : bientôt ce n'est plus qu'un étroit balcon creusé le long des montagnes et lancé au-dessus de la mer. Les rochers qui nous entourent deviennent plus hardis, et leurs formes bizarres semblent grandir dans les ténèbres. Enfin voici Savone; nous y trouvons un excellent hôtel, du bouillon chaud, des chambres superbes et des lits immenses où l'on dort en grande pompe