‹ PrédestinéeChapitre 8 sur 18 · GÊNES · texte numérisé non relu

GÊNES

A Gênes, j'entrai vraiment en Italie; je prenais possession de ce monde de l'art et de l'idéal que le génie a su créer sur ce sol enchanté. Il y a vraiment quelque chose de solennel dans cette première initiation de l'art aux grandes leçons

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du passé et aux éternelles merveilles du génie. Aussi c'est avec une sorte de recueillement que je suis entrée dans les églises et les palais de Gênes. J'en suis sortie éblouie et enivrée, et cependant ce que je voyais n'était qu'un bien faible reflet de ce que je devais admirer plus tard.

Depuis longtemps Gênes la Superbe, la ville des doges, lafière et puissante république, n'est plus qu'un port de mer bruyant et animé, mais sans importance. L'époque qui l'éleva si haut est maintenant bien loin de nous ; mais en voyant tout ce qu'elle a laissé, on sent passer comme un dernier souffle de l'esprit entreprenant qui l'a rendue si forte et si brillante. Les monuments de la grandeur de Gênes sont encore debout et font resplendir au soleil d'Italie leurs richesses et leur beauté. Il y a des rues entières bordées de palais; plusieurs sont habités par d'anciennes familles, et le peuple semble avoir du respect pour tous ces noms qui font sa gloire. Ces magnifiques demeures sont en marbre. Il semble que sous ce ciel éclatant, sur cet amphithéâtre de colUnes pittoresques qui s'ouvrent aux rayons du soleil comme un splendide écrin, le luxe seul puisse avoir une place. Le goût de la richesse et de la somptuosité est ce aui domine

à Gênes, dans les palais, dans les églises, dans les splendeurs même de la nature; aussi lorsque, en face de ce décor éblouissant, on veut revenir vers le passé, le souvenir des travaux et des guerres de la laborieuse république se perd dans celui de la puissante reine des mers.

La position de la ville est magnifique : un amas de collines à la tête chaude et brûlée par le soleil entourant un golfe profond, au pied duquel s'étagent une foule de maisons, de coupoles, de tours environnées d'orangers, de magnolias et de lauriers; voilà ce qu'est Gênes. On ne peut s'imaginer la splendeur de ce tableau lorsqu'on le voit du haut des jardins qui dominent la ville.

Nous passons à Gênes quatre jours employés à visiter les églises, les palais et les villas. Les églises, sauf la cathédrale et Sainte-Marie de Carignan, se ressemblent toutes ; elles sont d'une grande richesse, couvertes de dorures, de peintures et de marbre. On leur reproche souvent d'avoir une certaine apparence théâtrale. Ce n'est pas certes l'impression qu'elles m'ont produite. Je n'oublierai jamais la reHgieuse émotion dont j'ai été saisie en entrant dans l'égUse de l'Annunziata. Je suis restée d'abord comme éblouie de ce luxe de dorures et d'ornements

auquel nous ne sommes pas accoutumés en France; puis j'ai laissé mes regards errer sur toutes les peintures qui m'entouraient. Partout des légions d'anges, de saints, de martyrs, à genoux sur les nuages, chantaient les louanges de Dieu. Peu à peu il me semblait que toutes ces têtes créées par le génie et la foi s'animaient devant mes yeux ; je les sentais vivre à côté de moi , me parler des secrets du ciel et réaliser comme une vision du Paradis. Il me semblait que le nuage qui nous cache le monde de l'infini s'écartait à demi, et que j'entrevoyais un instant les splendeurs de l'éternel Hosannah... Je n'essayerai pas de dépeindre les palais de Gênes. Les architectes célèbres qui les ont construits ont su varier à l'infini leurs splendides façades; mais c'est toujours le même style, simple, noble et riche à la fois. Parmi tous ces palais, je n'en ai vu que deux, le Palais-Royal et celui d'André Doria, qui aient une belle vue sur le port. Les autres sont dans des rues sombres; tous ont leurs salons et leur galerie au troisième étage, ce qui est peu agréable aux jambes des visiteurs. L'ancien palais des Doges, un des premiers que nous ayons visités, a une imposante façade, style de la Renaissance, et une vieille tour mauresque. 11 n'y a rien à voir

ati dedans; mais que de souvenirs assaillent l'imagination lorsqu'on descend ce large escalier où ont passé tous les grands hommes de la République ! Je voyais se dresser devant moi mille scènes d'une autre époque; je sentais revivre les noms illustres qui en ont fait la gloire : Christophe Colomb, André Doria et tant d'autres

Le palais Brignolle et le palais Balbi ont un vrai musée de magnifiques tableaux. Là j'ai vu pour la première fois les œuvres des grands peintres et j'ai compris la magie de leur art; j'en suis sortie l'imagination pleine de ravissantes visions qui m'ont suivie longtemps après que j'eus quitté Gênes. Je croyais ne les oublier jamais, mais aujourd'hui où d'autres émotions ont passé sur ces premiers souvenirs, je ne me souviens plus de rien, si ce n'est du charme enivrant que j'éprouvais à retrouver sur ces toiles quelques rayons de la beauté idéale qui est le rêve de toutes les âmes.

Nous avons aussi visité à Gênes la villa Pallavicini, bâtie depuis quelques années à peine et à quelque distance de la ville. Hélas! combien les grands seigneurs génois ont dégénéré depuis leurs ancêtres!

Cette ville, qui a coûté des sommes énormes,

n'est qu'un bizarre assemblage de pavillons, de grottes, de lacs en miniature. Tout cela, heureusement, ne peut nous cacher le spectacle de la mer s'étendant étincelante à nos pieds, et le luxe d'une végétation exotique qui nous enveloppe de ses parfums et de son éternelle verdure .

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