ANECDOTES ET EXTRAITS
Le petit Père André tient une place distinguée parmi les prédicateurs originaux dont les sermons sont assaisonnés de bons mots et de quolibets. Il mêlait ordinairement la plaisanterie à la morale pour réveiller ses auditeurs. Son nom de famille était Boullanger. Né à Paris en 1582 , d'un président au parlement , il était entré dans l'Ordre des Àugustins réformés ; il est mort en 1657. A-t-il mérité complètement la réputation d'orateur bizarre et burles-
que dont on l'affuble assez généralement ? C'est sur quoi nous allons consulter ses contemporains. Vigneul de Marville, tom. II, pag. 315 de ses Mélanges, dit : « qu'il a souvent assisté à ses sermons et qu'il n'a jamais remarqué qu'il eût dit les impertinences qu'on lui attribue ; cependant il convient que , ne lardant point la vérité , il la présentait toute nue et sans voile ; que toutes ses expressions étoient naïves et fort naturelles ; que ses comparaisons étoient toujours prises dans ce qu'il y a de plus bas; et c'est ce qui a donné lieu aux contes que l'on a taits de lui. Mais il menoit une vie très-sainte et très-austère , et n'avoit nulle considération pour le monde. »
Guéret, dans sa Guerre des auteurs anciens et modernes, 1671 , in-12, p. 154, émet une opinion qui fie s'éloigne pas beaucoup de celle de Vigneul dé Marville : « Tout goguenard, dit-il, que l'on croit le petit Père André , il n'a pas toujours fait rire ceux qui l'écoutoient. Il a dit des vérités qui ont renvoyé des évêques dans leurs diocèses, et qui ont fait rougir plus d'une coquette. Il a trouvé l'art de mordre en riant. H ne s'est point asservi à cette lâche complaisance dont tout le monde est esclave, et toute sa vie il a fait profession d'une satife ingénue qui a mieux gourmande le vice que des apostrophes vagues que personne ne prend pour soi. Demandez aux marguilliers de St.-Etienne-du-Mont , comment il les a traités sur leur chaire de 10,000 livres ? Demandez aux jésuites s'il sont satisfaits du panégyrique de leur fondateur? Il disoit lui-même : On ne me
reprochera jamais d'avoir fait des contes à plaisir comme il y en a beaucoup ; j'ai suivi la pente de mon naturel qui est naïf et qui me porte à instruire le peuple par les choses les plus sensibles. Ainsi pendant que d'autres se gtiindent l'esprit pour trouver des pensées sublimes qu'on n'entend pas, j'abaisse le mien jusqu'aux conditions les plus serviles et aux choses les plus ravalées , d'où je tire mes exemples et mes comparaisons. Elles produisent leur effet... » Tallemant des Réaux qui a aussi vécu du temps de notre prédicateur l , lui a consacré un article dam tes Historiettes, édition in-16, tom. VI, p. 42-55. Voici comment il en parle dans le début de cet article : « Le Père André , augustin , vulgairement appelé le petit Père André , étoit de la famille des Boullanger de Paris , qui est une bonne famille de robe. Il a prêché une infinité de Carêmes et d'Avents ; mais il a toujours prêché en bateleur , non qu'il eût dessein de faire rire , mais il étoit bouffon naturellement, et a voit quelque chose deTabarin dans la mine 2. Il parloit dans la conversation
1 Gédéon Tallemant des Réaux , né à la Rochelle vers 1619, vivait encore eu 1691 ; mais il n'existait plus en 1701.
9 Ce Tabarin était un personnage des rues , qui vivait au commencement du xvne siècle , et qui a acquis une certaine célébrité par la manière fine , enjouée et burlesque avec laquelle il débitait ses rôles et ses quolibets à Paris , soit sur le Pont- Neuf, soit sur la place Dauphine , étant en société avec Monder, charlatan et vendeur de baume. On a plusieurs petits ouvrages
comme il prêcboit. Il y tâchoit si peu , que quand il avoit dit quelques gaillardises il se donnoit la discipline ; mais il y étoit né , et il ne pouvoit s'en
tenir Du reste il étoit bon religieux et fort
suivi par toutes sortes de gens , par quelques-uns pour rire , et par le reste à cause qu'il les touchoit. Effectivement il avoit du talent pour la prédication. On a fait plusieurs contes de lui dont j'ai recueilli
les meilleurs »
Ainsi s'exprime Tallemant des Réaux sur le compte du petit Père André. Mais le recueil d'anecdotes qu'il rapporte n'est à citer ni en entier , ni littéralement > parce que plusieurs de ces anecdotes nous ont paru plus qu'apocryphes, et rendues dans un style inconvenant qui était assez familier à Tallemant peu cbâtié dans ses expressions. Ce n'est pas que nous garantissions l'authenticité de tous les faits que nous allons rapporter; le lecteur judicieux pèsera le degré de foi qu'il peut accorder à chacun d'eux.
Un docteur de Sorbonne > qui n'était pas encore habitué au ton familier et aux comparaisons singu-
imprimés sous son nom depuis 1622 jusqu'à 1664, et dout quelques-uns sont assez recherches. 11 a paru dans ces derniers temps un opuscule fort curieux , intitulé : Plaisantes recherches d'un homme grave sur un farceur ( par M. C. Leber), Paris , Crapelet , 1 835 , gr. i>i-16 j c'est de Tabarin dont il est question dans cet ouvrage.
lières du Père André, fut très-surpris , assistant un jour à l'un de ses sermons , de l'entendre comparer les quatre grands docteurs de l'Eglise latine aux quatre rois du jeu de cartes. « Saint Augustin , disait-il , est le roi de cœur par sa grande charité ; saint Ambroise , le roi de trèfle, par les fleurs de son éloquence ; saint Jérôme, le roi de pique, par son style mordant ; et saint Grégoire , le roi de carreau , par son peu d'élévation. »
Un évêque avait appelé le Père André le petit falot ; celui-ci , pour «'en venger, prit pour texte du premier sermon qu'il prêcha en présence de ce prélat , ces paroles : « Vos estis lux mundi. Vous êtes , Monseigneur, le grand falot de l'Eglise, et nous, nous ne sommes que de petits Mots. . . »
Un dimanche des Rameaux, le Père André devait prêcher le soir ; un autre religieux prêchant le matin du même jour , dit qu'il ne savait pas positivement si c'était sur un âne ou sur uneânesse que Jésus-Christ fit son entrée à Jérusalem, mais qu'il laissait ces minuties à discuter au prédicateur du soir. Le Père André , averti de cette raillerie de son confrère , dit dans son sermon le soir : « Comme le prédicateur du matin a été embarrassé pour décider si c'est d'un âne ou d'une ânesse que s'est servi Notre Seigneur, et qu'il me renvoie cette question , vous lui direz que c'est un âne. »
Du temps du petit Père André, on appelait Rubens le peintre de la Reine-mère, parce qu'il avait peint la galerie du Luxembourg. Le prédicateur *
parlant de saint Luc dans un de ses sermons , s'écria : « C'est lui qui est le peintre de la Reine-mère , à meilleur titre que Rubens, puisqu'il est le peintre de la Reine mère de Dieu. »
Un jour , citant dans un sermon ces paroles de l'Evangile : j'ai acheté une métairie , je m en vais la voir. « Vous êtes un sot , dit-il , vous deviez aller la voir avant de l'acheter. »
Une autre fois , tandis qu'il prêchait dans une église de campagne , uji jeu de cartes tomba d'une de ses manches au milieu de l'auditoire ; chacun se mit à rire. Le prédicateur, sans se déconcerter, fit ramasser ces cartes par les plus grands enfants qui se trouvèrent dans l'église, et demanda ensuite à plusieurs les noms des cartes qu'ils tenaient. Ils les nommèrent toutes ; il leur fit après des questions sur le catéchisme, auxquelles ils ne répondirent pas de même. Alors ^'adressant aux pères et mères : « C'est ainsi , dit-il , que vous négligez l'instruction de vos enfants , vous les entretenez dans les inutilités de la vie, et causez par une négligence criminelle la perte de ces âmes précieuses, rachetées au prix du sang divin. » Il s'étendit quelque temps sur cette matière , et ceui que cette aventure avait fait rire d'abord , furent persuadés à la fin qu'il avait apporté ce jeu de cartes pour donner occasion à cette instruction pathétique. Cela annonce beaucoup de présence d'esprit dans ce prédicateur.
À la fête de sainte Madelaine , parlant d'abord de
la vie peu édifiante de cette sainte, encore pécheresse, il se mit à décrire le costume de ses galants et les habilla à la mode : « Enfin , dit-il , ils étoient faits comme ces deux grands veaux que voilà devant ma chaire. » Tout le monde se leva pour voir ces deux godelureaux qui se gardèrent bien de bouger.
Déclamant un jour contre la galanterie des dames , il dit qu'il y en avait une dans l'auditoire dont la débauche avait éclaté. , et qu'il leur allait montrer cette malheureuse pour lui donner de la confusion de son désordre ; « mais non , dit-il , en se reprenant : je ne la nommerai pas , la charité chrétienne me le défend. Cependant userai-je de ménagement avec le vice ? Non , mais accordons cette difficulté , et sans vous nommer personne , je vais vous la faire connoître en lui jetant ma calotte; puis faisant semblant delà jeter : là voilà, dit-il, là voilà.» Toutes les femmes qui étaient vis-à-vis la chaire, baissèrent la tête pour éviter le coup de calotte. Alors le prédicateur s'écria : « Bon Dieu ! je croyois qu'il n'y en avoit qu'une, et en voilà plus de cent. »
Le Père André comparait une fois les femmes à un pommier qui était sur le grand chemin. « Les passants , dit-il , ont envie de ses pommes ; les uns en cueillent, les autres en abattent, il y en a même qui montent dessus et vous les secouent comme tous les diables. »
Ce religieux était chargé d'annoncer une quête pour former la dot d'une demoiselle qui désirait se faire religieuse. Il dit avant de commencer son ser-
mon : « Messieurs, on recommandé à vos charités une demoiselle qui n'a pas assez de biens pour Faire vœu de pauvreté. » (Ce mot a été aussi attribué à Pierre Camus, évêque de Béllëy ).
Notre facétieux orateur cofnmença , un jour , son sermon par cette expression familière : « Foin du pape, foin du roi, foip de la reine, foin de M. le cardinal^ foin de vous, foin de moi, omnn caro fbsnum.
Une autre fois , la foule était telle à l'église pour l'entendre , que des jeunes gens étaient montés sur l'autel. Arrivant en chaire, il s'en aperçut et s'écria : « La prophétie est accomplie , super altare vitulos.
M. de Péréfixe , archevêque de Paris , assistant à un sermon dû petit Père André , se laissa gagner par le sommeil. Le prédicateur s'avisa, pour réveilr 1er lé prélat , de dire au suisse de l'église : « Fermez lès portes, lé pasteur dort, .lés brebis s'en iront, à qui annoncerai-je la parole de Dieu? » Cette saillie causa tant de rumeur dans l'auditoire que Monseigneur se réveilla et n'eut plus envie de dormir.
Un avocat alla, un jour se confesser près de notre prédicateur, qui lui donna pour pénitence de se rendre, dans l'après-dîner , au sermon qu'il. devait prêcher. L'avocat s'y rendit. Le sujet du sermon HaitleD(jemmiûmmutumdéYFj>v&ïig\le, « Savez- vous, mes chers frères, dît l'orateur, ce que c'est que Dtemonium matum? vous l'ignorez ? je vais vous l'apprendre: c'est un avocat aux pieds du confesseur. Au barreau , ces messieurs jasent comme des pies ; mais
au confessionnal, au diable le mot, on n'en peut rien tirer, dœmonium mutum. »
Prêchant dans un couvent frappé récemment de la foudre , notre orateur s'étendit sur la bonté de Dieu qui prend un soin particulier de ses créatures. « En faut-ii d'autres preuves, dit-il, que ce qui vient d'arriver dans la pieuse maison où je prêche ? La foudre tombe sur la bibliothèque , la consume , et ne blesse aucun religieux. Si malheureusement elle fût tombée sur le réfectoire , que de gens tués ! que de larmes répandues ! quelle désolation ! grâces, mon Dieu ! grâces vous soient éternellement ren-> dues du soin que vous ave^ de vos serviteurs et de vos élus ! »
Un évêque qui n'avait jamais osé monter en chaire, ayant quelques griefs contre le petit Père André, lui défendit de prêcher dans son diocèse. « Et moi, répliqua celui-ci, je lui défends de prêcher par tout le royaume. »
Le jour de la fête de saint François , notre orateur prêchant chez les PP. Capucins , releva ainsi le mérite de leur saint patron : « Jésus-Christ , dit-il , avec cinq pains nourrit une seule fois cinq mille personnes. Ah ! que saint François enchérit bien làdessus! avec deux aunes de toile (la besace), il nourrit tous les jours plus de cinquante mille religieux ; ce que Ton doit regarder , ajouta-t-il , comme un miracle perpétuel delà Religion. » (On attribue encore ce mot à l'évêque de Belle y. )
Le P. André, prêchant à Bordeaux le jour d'une
fête qu!on appelle dam cette ville la fête de l'O bref ( ou fête du bout de Fan ) et qui est célébrée par les jeunes mariées , s'exprima ainsi après son exorde : <t Mesdames , puisque je vous prêche votre fête , si faut-il que je vous apprenne l'origine de son nom ; et , certes , je ne puis m'empêcher d'admirer en cela la sagesse de nos pères qui lui ont donné un nom si convenable; car, enfin, quand au bout de Tannée , un père demande à sa fille comment elle se trouve de son mari : O mon père , dit-elle aussitôt , que vous m'avez donné un honnête homme ! O si vous saviez comme il m'aime ! O que je suis heureuse avec lui ! Eh bien! Mesdames, c'est là l'omicron des Grecs , c'est-à-dire le petit O , l'O bref. Mais qu'à la seconde ou à. la troisième année , un père fasse la même demande à sa fille : — Mon père , répondelle d'un air triste , que tes choses sont changées t mon mari est un joueur, un ivrogne, un débauché; que je suis malheureuse ! — Et c'est là , Mesdames , l'oméga, c'est le grand O, «'est l'O de par tous les diables. ».
Le même prédicateur, dans son sermon du mauvais riche , fit la comparaison du pauvre à une poule, et du riche à un petit chien de Boulogne , joujou des dames. « Un riche, dit-il, Dieu, pendant sa vie, le traite comme les femmes traitent leurs petits chiens ; elles partagent avec eux tous leurs bons morceaux ; elles ne les nourrissent que de friandises et les couvrent de rubans jusqu'à la queue. Mais quand le chien est mort, on le jette sur le fumier. La poule
est une misérable qu'on ne nourrit que des choses les plus viles, mais après sa mort elle est servie avec honneur sur la table du maître. De même le riche pendant sa vie est heureux , mais après sa mort il est enseveli dans l'enfer; au lieu que le pauvre est placé dans le sein d'Abraham. »
Ce prédicateur faisait usage des. proverbes les plus populaires et les plus communs ; un jour la reine Anne d'Autriche arriva à son sermon qui était déjà commencé ; il lui dit pour tout compliment : « Soyez la bien venue, Madame, nous n'en mettrons pas plus grand pot au feu. » Et il poursuivit son discours sans le reprendre dès le commencement, selon la coutume.
Un jour, ayant appris que madame de la Trimouille assistait incognito à son sermon sur Y Enfant prodigue , il fit à celui-ci' un train d'équipage tout semblable à celui de la duchesse : « Il a voit , dit-il , six beaux chevaux gris-pommelés, un beau carrosse de velours rouge avec des passements d'or, une belle housse dessus avec armoiries, puis des pages, des laquais vêtus de jaune, passementés de noir et de
blanc »
Dans un sermon sur la Transfiguration , il dit : <c Gela se fit sur une montagne ; je ne sais ce que les montagnes ont fait à Dieu , mais on les rencontre partout : quand il parle à Moïse , c'est sur une montagne ; quand il donne sa loi , c'est encore sur une montagne ; le sacrifice d'Abraham , aussi sur une montagne ; le sacrifice deNotre Seigneur, encore sur
une montagne ; enfin rien ne se fait de miraculeux que sur des montagnes ; aussi la transfiguration ii'étoit pas une affaire de vallée. »
Parlant du mot Hosanna qui se chante le dimanche de» Rameaux , et des enfants qui remployaient lors de Fentrée de Jésus-Christ à Jérusalem : «Ces enfants, dit-il , étoient montés sur un arbre ; je ne me rappelle pas le nom de cet arbre en ce moment , je vous le dirai tantôt. » En effet, le sermon fini, le prédicateur, avant de descendre de chaire, dit : « A propos de cet arbre dont je vous ai parlé, Messieurs, il se nommoit sycomore. »
L'avocat général Talon assistait un jour à son sermon ; le petit Père André voulant lui faire la cour, et parlant de Cicéron, s'écria : « Cicéron, Messieurs, c'étoit un grand avocat général l . »
Prêchant , un jour de Pâques , sur les devoirs des époux , il se demanda si le devoir conjugal , exigé à pareil jour, pouvait être refusé : « A cela , dit-il , il faut répondre par une comparaison : si le jour de Pâques un débiteur vous apporte de l'argent , il est bonne fête, mais les gens ne sont pas toujours en humeur de payer; je suis d'avis qu'on le reçoive: faites l'application, Mesdames. » — St. François de
1 Le titre à* avocat général subsiste depuis 1587; le premier magistrat qui l'a porté est Antoine Seguier , il a eu sa retraite en 1589. Orner Talon, celui dont nous parlons, a été avocat-général de 1632 a 1652, année de sa mort.
Sales, consulté à ce sujet, était aussi du même avis j il a une lettre, fort curieuse sur cette question.
Notre prédicateur interdisait, à bon droit, la lecture des romans à ses auditeurs, surtout aux dames ; «mais un jour il s'exprima d'une manière plus que familière et même ignoble à cet égard : « Les romans, les romans ! s'écria-t-il , j'ai beau les faire quitter à ces. femme? , dès que j'ai tourné le cul , elles ont le nez dedans. ».
Il compara une fois le paradis à une grande ville : « 11 y a , dit4l , là grande rne des Martyrs , la grande rue des Confesseurs, la grande rue des Saintes Femmes, mais il n'y a point de grande rue des Vierges ; c'est un petit cul-de-sac (impasse) bien étroit, bien étroit. ».
Préchant chez des religieuses qui l'avaient pressé de leur donner un sermon , il leur dit en jouant sur son nom : « Eh bien ! me voilà ; à cause que je suis B oui langer , vous croyez que j'ai toujours du pain cuit ; mais vous ne songez pas combien j'ai de choses à faire ! » et il se mit à leur compter toutes ses occupations.
Ce plaisant orateur, faisant le panégyrique de saint Ignace chez les Jésuites, prit pour texte de son sermon : Vos estis fines terrœ , qu'il rendit de cette manière ambiguë : Vous êtes les fins de la terre. » Et pour voiler l'équivoque , il compara les révérends Pères aux Apôtres qui avaient porté l'Evangile aux extrémités de la terre.
' A Poitiers , les mêmes Pères lui demandèrent aussi
le panégyrique de leur patron ; il y consentit. Au milieu de son sermon il supposa un dialogue entre Dieu et saint Ignace qui lui demandait un lieu pour son Ordre : « Je ne sais où vous mettre , dit Jésus- Christ ; les déserts sont habités par saint Benoît et saint Bruno ; saint Bernard occupe les vallées , saint François les petites villes " ; où vous placer? — Ah! Seigneur, dit saint Ignace, mettez-nous seulement en lieu pu il y ait à prendre, dans les grandes villes, par exemple , et laissez-nous faire du reste. »
Peu disposé ^n faveur des RR. PP. , il leur décochait toujours quelques traits. Dans un autre sermon, il dit: « Le Christianisme est comme une grande salade ; les nations en sont les herbes , le» docteurs sont le sel ; le vinaigre, les macérations ; et l'huile, les bon» Pères Jésuites. .Y a-t-il rien de plus doux qu'un bon Père Jésuite ? Allez à confesse à un autre y il vous dira : vous êtes damné si vous continuez ; un Jésuite adoucira tout.. Puis, Fhuile, pour peu qu'il en tombe sur du drap, elle s'y étend et occupe insensiblement une grande place. Qu'on envoie un bon Pèrp Jésuite dans une province, elle en sera bientôt toute pleine. »
« L'Evangile , disait-il une autre fois , est une douce loi, Jésus-Christ nous l'a dit, il le faut croire. »
1 D existe un ancien distique latin relatif aux lieux adoptés par les fondateurs d'Ordres :
Bernard us val les, colles Benedictus araahat, Qppida Frauciscus , magnas Ignatius urbes.
À l'instant deux Jésuites entrent dans l'église où it prêchait : « Tenez , dit-il , voilà deux camarades de Jésus , demandez-leur si cela n'est pas vrai ? »
Un religieux, préchant dans Véglise de Saint-Paul le jour de la fête de S. Jean l'Evangéliste, dit qu'il y avait cette différence entre S. Jean et S. Paul : l'un était bien plus ouvert que l'autre. S.Paul, ajoutait* il , fait le mystérieux et le réservé , et ne veut dire à personne les secrets qu'il a appris du Gel; S. Jean, au contraire , ne cache rien : Tout ce que j'ai vu et tout ce que je sais du Verbe , dit-il , je vous le dis, quod vidimus de Verbo vitœ annuntiamus vobis. Mmede Sévigné qui se trouvait à ce sermon auprès de Ménage, lui dit : « Il me semble qu'il met S". Paul bien bas et S. Jean bien haut.— Venez l'entendre, lui répondit Ménage , le jour de S. Paul; vou* verrez qu'il mettra S. Jean bien au-dessous de lui, et qu'il vous prouvera que S. Paul était sage et prudent de cacher les secrets du Ciel , et S. Jean un indiscret de les révéler. »
Nous trouvons dans les manuscrits de M. le Président Bouhier , que M»1", de Béthune , archevêque de Bordeaux (de 1646 à 1680), ayant prêché près de deux heures dans sa cathédrale , et étant au bout de son sermon qui n'était pas fort clair , finit en disant : « Voyez- vous bien , mes frères , il y a plus
— • 221 — d'une heure et demie que je vous prêche , et cependant ce que je vous ai dit nW tiré ni de la Sainte Ecriture , ni des Pères , ni des Théologiens ; tout cela est de moi. »
Lorsque Jean Sobiesld, roi de Pologne, força le 12 septembre 1683 , les Turcs commandés par lé grand visir Carâ Mustapha , au nombre de 200,000 hommes, à lever le siège de Vienne, un prédicateur, prêchant dans cette ville, prit pour texte de son discours : Fuit homo mistus à Deo cni nome» erat Johannes.
L'Electeur, archevêque de Cologne, Joseph Clément , étant en France en 1711, aimait beaucoup les cérémonies de l'Eglise, qui tenaient à son état ; il disait la messe à la Cour,. et même il aimait à prêcher. Mais il paraît qu'il ne gardait pas toujours le décorum qui convenait à sa dignité. Se trouvant- un jour à Valenciennes au commencement d'avril , il fit inviter toute la ville à le venir voir officier et à entendre son sermon. L'église fut pleine et les tribunes garnies de sa musique avec trompettes et timbales. Il monte en chaire , fait le signe de la croix, salue les assistants, puis tout-àcoup s'écrie : Poisson d'avril , poisson d'avril! et la musique de lui répondre , et lui de rire , de faire le plongeon , et de s'enfuir au bruit des trompettes et des timbales. — Ce singulier prédicateur est mort
presque subitement à Bonn, le 12 novembre 1723, et a été inhumé dans son église métropolitaine, le 4 janvier suivant. Heyendal , abbé de Rolduc , dit qu'il était scandalosissimœ incontinentiœ ,• ce qui contraste avec son oraison funèbre prononcée par le P. Averhausen , jésuite* qui le # représente comme un saint. — L'histoire du poisson d'avril est tirée d'une note des Mémoires de Dangeau , p. 211.
Essayons quelques anecdotes sur les prédicateurs anglais , elles ne dépareront pas notre galerie parénétique.
Saint Aldhem ou Adelm , évêque de Sherborn , voyant que les Anglais encore barbares ( c'était au vne siècle), faisaient peu d'attention à ses sermons y s'avisa d'un expédient singulier pour les attirer et les fixer autour de sa chaire. Il mit .en ballades tous les sujets religieux sur lesquels il avait à les entretenir. Par ce moyen il parvint à se faire écouter l et à
1 Ce n'est pas la seule fois que des moyens un peu profanes ont été employés pour rappeler et fixer l'attention des auditeurs. Les temps modernes nous en offrent des exemples. Nous avons déjà vu que Maillard a chanté à Toulouse , en chaire , la Bergeronnette savoisienne , chanson du temps.
On raconte qu'à Rome , où l'on proche quelquefois sur les places publiques , un prédicateur débitait un jour son sermon en plein air; il avait un assez nombreux auditoire. Pendant qu'il prêchait , un charlatan vient sur la même place et , à une certaine distance , pose sa cage à marionnettes. Voilà Polichi*
opérer une heureuse réforme. Cet évêque est un des premiers qui ont introduit en Angleterre la langue latine et la poésie. Il est mort en 709.
Jacques Usserius ( Usher ) , célèbre chronologiste irlandais , né à Dublin en 1580 , archevêque d'Armagh en 1624 , et primat d'Irlande, prêchait avec beaucoup de zèle et d'ardeur contre la tolérance que l'on avait pour les catholiques en Irlande. Un jour il prit pour texte de son sermon ces paroles d'Ezéchiel : Et assumes iniquitatem domûs Juda quadraginta dies ; diem pro anno dedi tibi. Cap. IV, v. 6. « Vous porterez l'iniquité de la maison de Juda pendant quarante jours ; je vous ai établi un jour pour une année* » Il appliqua ces paroles à l'Irlande en disant qu'à compter depuis cette année ( 1601 ) où il prêchait , dans quarante ans les protestants d'Irlande porteraient l'iniquité de ceux qu'ils voulaient tolérer alors. En effet les quarante ans ne furent pas plutôt écoulés que les Irlandais catholiques ( en novembre
nelle qui attiré les passants par son aigre suzurrement ; il est entendu des auditeurs du sermon , qui aussitôt quittent la place pour se rendre près de signor Pulcinella. Le prédicateur les presse de revenir , puis alongeant du côté des frivoles fuyards Sm crucifix qu'il tenait , il leur crie : « Ecco , ecco il vero Pulcinella !!! Le voici , le voici le vrai Polichinelle. » Cette exclamation burlesque et plus qu'indécente en fit revenir plusieurs, mais «e fut le plus petit nombre.
1641 ) massacrèrent , dit-on , les protestants Anglais au nombre de dix mille. Ce fait est-il bien avéré? Quant à Usserius, il mourut le 10 avril 1655, et son corps fut transféré le 17 du même mois , par ordre du Protecteur , à Londres et inhumé dans l'abbaye de Westminster l .
^JLi
M, de Chateaubriand a cité , dans son Essai sûr les révolutions anciennes et modernes; Paris, 1826, 2 vol. i»-8b , l'extrait d*une espèce de sermon anglais,
1 Six ans Auparavant , il avait assisté , par simple curiosité , à l'exécution barbare du roi Charles Ier ( décapité à Londres le 9 février 1649). C'est de la terrasse de la comtesse de Péterboroug f près de Wite-Hall , qu'il voulut voir cette sanglante tragédie. Mais il ne put en soutenir l'aspect ; il tomba en faiblesse à l'appareil du supplice , et Ton fut obligé de l'emporter chez lui où l'on eut bien de la peine à le rappeler à la vie. Il était pénétré de l'innocence de Charles , et avait même de l'attachement pour ce prince. Voici un rapprochement assez singulier : Usserius a vu sur l'échafaud le premier roi condamné à mort par ses sujets ; et son arrière-petit-fils a assisté le second roi qui, cent-quarante-quatre ans après, a éprouvé le même sort. En effet Usserius a laissé une nombreuse famille ; l'une de ses petites-filles fut mariée à Robert Edgeworth et devint mère de l'abbé de Firmont , ce digne et vertueux ecclésiastique qui , le 21 janvier 1793 , assista l'infortuné Louis XVI dans ses derniers moments. L'abbé de Firmont quitta la France en 1796, se rendit d'abord en Angleterre, puis alla rejoindre Louis- XVIII à Blankenbourg ; il passa près de ce prince les dix dernières années de sa vie, et mourut le 22 mai 1807, âgé de 62 ans.
prêché du temps de Cromwel , et qui a du faire beaucoup d'effet sur les auditeurs :
« Hurlez , hurlez , s'écrie le prédicateur , criez , beuglez , rugissez , ô vous libidineux maudits , jureurs, ivrognes, impurs, superstitieux, diaboliques, Sensuels , habitante terrestres de la terre ! Courbez- Voua , Courbez- vous, 6 vous arbres très-dédaigneux! Et vous chênes élevés , vous , hauts cèdres , et vous petits buissons , crie2 de toutes vos forces ; écoutez , éôbutez , vagues orgueilleuses , et vous , mers indomptables ; édoutez aussi , Vous écume roide , nue,
ineif concise et enragée qui haïssez la réforme »
— Voilà du sublime dont n'approcheront jamais nos prédicateurs français.
Nous citerons encore , mais dans le genre simple , l'extrait suivant d'une pièce en vers composée par un jeune quaker pénétré d'amour pour Jésus-Christ; ce passage commence ainsi en anglais :
« Déar friend J.-C. , wiih true uiifeigned love itheesaluie......
» Mon cher ami Jésus-Christ , je te baise avec un amour sans réserve. . . . Touche-moi , cher ami > moi membre conjointement uni à tous en Christ qui est assis aux lieux célestes. Là je ne serois point étranger parmi les amie. J'aixrie tendrement , je l'avoue, les âmes voyageuses qui soupirent et gémissent véritablement pour, l'adoption qui rachète les péchés »
Arrêtons-nous ; de tels chefe-d'œuvre ne doivent
pas être prodigués; on en trouvera là suite à la source que nous avons indiquée l .
Le docteur Robert South, chapelain de Charles H* prêchait un jour à Londres devant la Cxmr et un grand nombre de seigneurs. Il s'aperçut au milieu de son discours que le sommeil avait gagné une grande partie de ses auditeurs. Il s'interrompt toutà-coup , et changeant de ton , appelle par trois fois le comte de Lauderdale ; ce seigneur , réveillé en sursaut, s'étant levé : « Milord, lui dit tranquillement le chapelain , pardonnez-moi si je trouble votre sommeil ; c'est seulement pour vous prier
1 Nous ajouterons seulement que toutes ces telles chose* sont tirées d'un volumineux recueil anglais en 3 gros vol. in-8* que possède M. de Chateaubriand -, et dont il a donné un détail curieux dans une note de son ouvrage précité , Y Essai sur les révolutions , etc. Vot. tom. II, pp. 184-187. Ce vieux recueil offre une réunion de pamphlets du temps de Cromwell ; ce sont pour la plupart des espèces de sermons politiques , de pièces semi-religieuses dont les titres indiquent asses le cas que l'on en doit faire ; par exemple : Tendre Visitation de l'amour du Père à tous les enfants élus. — * Epttre aux très-justes congrégations qui sont assemblées dans la lumière , et sont les adora" teurs du Père en esprit et en vérité. — Quelques tendres avis au Pape et à tous ceux qui suivent ce chemin. — - Alarmé à la chair, avec une invitation au vrai chercheur. — -Etc., etc. , etc.
de ronfler un peu moins fort , attendu que vous courez risque de réveiller Sa Majesté. »
Le même chapelain, étant en chaire une autre fois , en présence du même roi Charles , s'exprima d'une manière si violente et si comique sur le compte de Cromwell , que Sa Majesté éclatant de rire , voulait lui donner le premier siège vacant x .
Le docteur Swift prêchant un jour sur l'orgueil , dit : « Mes chers auditeurs , il y a quatre sortes d'ôr-
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* Ce sermon a dû étire prononcé vers la fin de 1600 , deux ans «près la mort de Cromwell , décédé le 23 août 1658. (Il avait été déclaré Protecteur des trois royaumes le 26 dçcçmbre 1653). Cet homme ou plutôt cet hypocrite qui joignait l'en thonsiasme religieux à une haute capacité politique , avait tellement fasciné les esprits , que le peuple le regardait comme un saint et le disait assis à la droite du Père céleste. Aussi le 30' décembre de la même année 1658 , le corps de ce saint restaurateur de la liberté anglaise Fut inhumé à Westminster avec la pins grande pompe} ses funérailles coûtèrent à l'Etat plus de 60,000 liv. st. (1,500,000 fr. ) Mais cette gloire s'éclipsa lors de la restauration de Charles II qui , rappelé à Londres , y avait fait sa rentrée le 8'jum 1660. Le 18 décembre de cette même année 1660, les deux chambres ordonnèrent de concert que le cadavre de Cromwell et ceux de trois de ses complices morts- avant la restauration (Ce sont Bradshaw , président de la haute cour de justice , Henri Ireton et Thomas Pryde , membres de cette cour ), seraient exhumés, pendus et brûlés à Tyburn, ce qui fut exécuté le lendemain. Sic transit gloria
gueil : celui de la naissance , celui de la fortune > celui de la figure et celui de l'esprit ; je vous parle* rai des trois premiers ; quant au quatrième , je n'en dirai rien, il n'y a personne parmi vous à qui l'on puisse reprocher irn vice si condamnable. »
Lorsque le fameux voleur Jack Sheppôrd fut enfin arrêté > jugé , condamné à mort et pendu à Londres , tout le monde prit part à cet événement; on fit des poèmes , des pièces sans nombre sur sa vie , sur ses tours d'adresse , 'sur sa capture et sur son supplice , comme on en a fait en France sur Cartouche ; on multiplia par la gravure plusieurs de ses portraits , même celui que fit James Thomill, peintre de la reine Anne , par ordre de oette princesse ; enfin on vit jusqu'à la chaire s'emparer des évasions de Jack Sheppard comme d'un texte de sermon propre à frapper les esprits. Un prédicateur, après avoir rappelé les moyens qu'employa plusieurs fois l'ingénieux voleur pour s'échapper de prison , en tira cette morale figurée , pour engager ses pieux auditeurs à s'échapper aussi , mais chrétiennement, de cette prison terrestre où le pédiè notis retient. Tous les instruments , tous les objets , tops les lieux ipentionnés dans le récit de la plus remarquable des évasions du célèbre Sheppard, ne sont point négligés par le prédicateur; mais tout est au fi'guré. JVoici le fragment :
« Laissez-moi maintenant vous exhorter,mes frères,
à ouvrir les cadenas de vos cœurs avec le clou de la pénitence. Quittez les chatoies de* vos concupiscences favorites ; montez à la cheminée de l'espérance ; arrachez-en le barreau des bonnes résolutions; percez les murs de f terre du désespoir * Elevez-vous jusqu'aux toits de la méditation divine. Fixez la couverture de 1b foi, en vous aidant du fer pointu de l'Eglise; laissezvous glisser jusqu'aux greniers de la résignation ; descendez le* escaliers de l'humilité ; c'est ainsi que vous atteindrez la porte de délivrance , par où l'on sort des cachots de l'iniquité; c'est ainsi que vous échapperez aux griffes de ce vieux bourreau, le diable, qui rôde sans cesse autour de vous comme un lion rugissant , quœrens quem devoret. .... »
Un êvêque anglais-, prêchant un jour à la Cour , dit, en finissant son sermon, que ceux qui n'en profiteraient pas, iraient habiter pendant toute F éternité un lieu que la politesse ne lui permettait pas de nommer devant une assemblée aussi respectable*
L'indéfinissable et admirable Sterne, prébendaire d'Yorck, disait de ses sermons : « Les uns sont sortis tout brûlants de mon cœur , je voudrais que ce fut là usi titre pour les offrir au sien. . . (au cœur d'Eliza); les autres sont sortis de ma tête, et je suis plus indifférent sur leur réception,... » Ailleurs il dit
encore : « Mes sermons sont des hussards qui frap-i pent lestement un coup à droite , un coup à gauche; mais on les verra toujours être les auxiliaires de la vertu.... » Ceux qui ont lu les sermons de Sterne* trouveront cette plaisante définition assez juste. — Dans le cours de son inimitable Tristram Shanéy , il parle aussi de ses sermons , mais sous le nom d'Yorick, et sur le ton facétieux qui domine dans cet ouvrage. « C était la coutume d'Yorick, dit-il * de noter sur la première page de chacun de ses sermons le lieu , le temps et l'occasion où il avait été prêché; et il y joignait toujours un petit mot sur le sermon luimême et qui était rarement à sa louange. Par exemple : Sermon sur la dispersion des Juifs ; je n'en fais pas le moindre cas ; je conviens que c'est un pno dige d'érudition , mais d'une érudition triviale , et mise en teuvre plus trivialement encore. * — Sur un autre sermon : Celui-ci est d'une composition lâche; je ne sais ce que diantre j'avais dans la tête quand je le fis. — Sur un autre : L'excellence de ce texte , c'est qu'il convient à tous les sermons ; et de ce sermon , c'est qu'il convient à tous les textes. — • Pour celui-ci, je mérite d'être pendu, car j'en ai volé la plus grande partie, et le docteur Pidigunes m'a dénoncé; rien n'est tel qu'un voleur pour en découvrir un autre. » — On reconnaît bien là le style gai et piquant de l'auteur. Laurent Sterne est mort en 1768. Voltaire l'appelait le second Rabelais de l'Angleterre ; Swift était le premier à ses yeux.
Un ouvrage intitulé : L'Angleterre vue à Londres et 4ans ses provinces pendant un séjour de dix années, etc. Paris ,1815, fn-8°, nous fournit, pp. 367-371 , des détails assez singuliers sur le clergé anglais et parti* culièrement sur ses prédicateurs , dans les temps modernes , ou, pour mieux dire, dans le temps où l'auteur a écrit l . H commence par nous apprendre une chose très-connue, c'est que ce clergé est le plus riche de la chrétienté depuis le schisme de Henri VIII. « L'archevêque de Cantorbery , primat d'Angleterre, a, dit-il, un revenu de plus de trois millions de francs; l'évéque de Winchester a plus de deux millions: de rente», etc.... ; mais , ajoute-t-il , les prêtres subalternes n'ont pas autant à se louer de leur récolte dans la vigne du Seigneur ; les desservants de petites succursale» reçoivent: une somme fixe et modique du recteur , ou vicaire , ou bénéficier ; et ce léger traitement suffit à peine à leur existence
» Les obligations ou les devoirs du clergé ne, sont pas gênants. Ceux qui sont placés à la tète des paroisses ou des succursales, font les baptêmes, les ma-
1 Cetauteur est M. le maréchal de camp fPillet , chevalier de Saint-Louis , et officier de la Légion d'Honneur , qui a résidé en Angleterre pendant dix ans , dont six comme prisonnier de guerre. Il n'a certes pas flatté la nation anglaise , et quoique dans son introduction il annonce une grande impartialité , on s'aperçoit qu'il a écrit parfois sous l'influence des souvenirs de sa captivité. Mais son ouvrage est curieux et intéressaut.
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riagès et les enterrements des personnes de leur communion , et ce sont les seuls points de communication avec leurs paroissiens. Le dimanche ils récitent le matin et le soir , devant le pupitre qui est au bas de la chaire , des prières qui durent une demi-heure, et ils y ajoutent un sermon de la même longueur. Lorsqu'un prêtre veut débiter quelque chose de bon , il achète ordinairement son sermon tout fait , et il n'a pas la peine d/en charger sa mémoire.
» L'habitude de lire les sermons dans l'Eglise anglicane , vient d'une cause politique. Le prêtre est obligé de représenter son discours devant le magistrat et de jurer qu'il ne s'est servi que des expressions contenues dans son cahier; car le prêtre anglais peut être recherché dans le cas où il serait soupçonné d'avoir répandu une doctrine contraire aux lois établies. Souvent les prêtres de la haute église, dans les circonstances politiques importantes , reçoivent leurs discours tout faits avec ordre de les débiter de la part de l'évêque.
» M. Withbread se plaignit au parlement le 31 octobre 1812 , de cet usage d'envoyer ainsi des discours dans lesquels on provoquait à l'assassinat. Il ajouta que plusieurs ministres avaient trouvé les provocations si choquantes , qu*ils s*étaient refusés à les lire à l'église. M. Bathurst , ministre d'état , répondit que de pareils sermons pouvaient être le fruit d'un zèle indiscret , mais que le Gouvernement n'y avait point de part. J'ai entendu moi-même ,
ajoute l'auteur/ un de ces sermons à Àshburn, dans le Derby-Shire , et l'orateur était à peine descendu de la chaire que deux Français furent assassinés dans la rue par des hommes du peuple revenant de l'é» glise.
>> La femme d'un de ces prédicateurs , du sieur Proby, ministre de Litchefield, en présence de laquelle on dissertait sur l'inconvenance de ces sermons et surtout contre cette phrase débitée par son mari : tuer un Français partout où on le rencontrera est une œuvre agréable à Dieu , ^voulut bien convenir que cette phrase était peut-être un peu forte , mais qu'il était indispensable, pour soutenir l'esprit public, d'exciter le peuple à maltraiter et battre les prisonniers de guerre Français aussitôt qu'ils osaient se montrer. »
L'auteur ajoute au récit de ces tristes détails , la traduction littérale d'une prière publique , adressée par l'archevêque de Cantorbery à tous les ministres des paroisses avec ordre de la lire chaque dimanche, afin d'appeler la bénédiction du Tout-Puissant sur les armes de la Grande-Bretagne contre la France ; cette prière est ainsi conçue : « O Seigneur tout- » puissant ! donne-nous le pouvoir de détruire jusy> qu*au dernier de ce peuple perfide , qui a juré » de dévorer, tout vivants , tes fidèles serviteurs. »
Il faut dire que ce délire frénétique et toutes ces horreurs ont eu lieu dans le temps où la guerre et le blocus continental , ordonné par Napoléon ,
portèrent les Anglais au plus haut degré d'exaspération.
L'auteur parlant , vçrs la fin de son ouvrage, p. 483 , de la religion anglicane , dit qu'en général « son extérieur a moins de solennité , mais plus de recueillement, plus de décence que dans nos églises : une croyance dont toutes les cérémonies se bornent à entendre un sermon lu froidement en chaire , à réciter des prières , et à chanter des hymnes en langue vulgaire, prête moins à l'inattention que la pompe et le chant de l'église latine, n