‹ PrédicatorianaChapitre 7 sur 73 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

surtout par le débit. Ces singuliers orateurs étaient grimaciers , esclaves d'une monotonie de tours et de pensées ', quelques-uns même s'astreignaient à des tons mesurés , à des gestes composés : la chose alla si loin , qu'il y eut des prédicateurs assez sots pour se faire une règle de tousser précisément à une telle période, croyant donner par là plus de grâce à la déclamation l . Quelques-uns abusant de leur réputation, prenaient des licences en chaire qui tenaient du scandale : témoin

1 On trouve encore des vieux exemplaires de ces sermons , sur les marges desquels est écrit hem! hem! pour désigner les endroits où il était de la bienséance et même du devoir d'un prédicateur de s'arrêter pour tousser. Voyez le Sermon presc hé par Maillard, et imprimé à Bruges en 1500, in-A° goth.; ( nous en parlons dans le présent volume , page 75 ). Quand l'orateur reprenait son discours , il faisait en sorte que son action fût au niveau de son éloquence tousseuse; il gesticulait à outrance, prodiguait les grands mots , et ne produisait d'effets sur son auditoire ignorant , que par les contorsions de son visage et de son maintien. Balzac prétend qu'un vieux docteur donnant des leçons à un jeune bachelier sur l'art de la prédication , se bornait à lui répeter : percute cathedramfortiter; respice Crucifixum torvis oculis , et nihil die ad propositum , et bene prœdicabis * J'ai vu dans les vieux manuscrits d'un prédicateur, des notes mises à la marge et portant vis-à-vis le texte d'un sermon , dans différents endroits : asseyezr-vous ; — debout} — ici il fout se moucher; — ici il faut crier en diable; etc.

* Ceci nous rappelle, dans un autre genre, de singuliers conseils de discipline réglementaire, que jadis les moines se donnaient entr'eux ; semper benè dicere de Priore , facere officium taliter qualiter , et sinere mundum ire quomodo va dit. Ces conseils , en latin de frère lai, sont assez plaisants; et, quoique Tordre de choses soit bien changé , 'leur exécution n'est peut-être pas tout-a-fait tombée en désuétude chez certaines gens.

Cbrtstantiu Ponce , chanoine de Séville, prédicateur de Charles-Quint, lequel prêchait à la cathédrale de Tolède : la véhémence de sa déclamation l'ayant affaibli, il fit venir du vin et but plus d'une fois pendant le sermon. Le cas que Ton faisait de cet orateur et sa situation firent excuser la nouveauté du spectacle.

On a remarqué que toutes ces pieuses facéties des siècles précités ( les xve et xvi* ) , qu'on ne devrait pas honorer du nom de sermons , sont taillées à peu près sur le même patron. Le même texte servait à tous les sermons d'un carême; le prédicateur, après avoir répété ce texte, faisait un long exorde, après lequel il agitait deux questions, l'une de théologie, et l'autre de droit civil ou de droit canon. Sur la question théologiqué, il rapportait les sentiments des maîtres de l'école, et sur l'autre, il citait les livres, les paragraphes et les lois, comme s'il avait fait un plaidoyer ; quand il avait bien débattu ces questions , il faisait la division de son sermon par des mots dont la terminaison rimait comme si c'eût été des vers , et chacune de ces divisions était encore sous-divisée. Le corps de ces sermons formait un tissu de traits d'histoire profane, de sentiments des philosophes païens, d'imaginations poétiques et fabuleuses , où l'on citait presque à chaque page te grand Epaminondas, le divin Platon, l'ingénieux Homère, etc. Un évêque (Corneille Musso)', dans un discours qu'H prononça à l'ouverture dû concile de Trente , alla jus-« qu'à dire que «les prélats devaient se rendre dans cette ville , comme les preux et vaillants capitaines grecs s'étaient rendus dans le cheval de bois avec lequel on surprit Troie. » Heureuse application ï

Enfin on se dégoûta de cette ridicule et vaine érudition; mais on substitua les théologiens scolastiques

aux auteurs profanes x . On agita dans la chaire les questions les plus abstraites de l'école, et Ton remplit les sermons d'une basse scolastique plus propre à dessécher le cœur qu'à éclairer l'esprit. On préféra ensuite les anciens docteurs aux modernes, et Ton se piqua de savoir la doctrine des Pères ; mais on les cita si souvent, que les prédications n'étaient plus qu'un tissu de passages mal digérés et entasses confusément. De pareils sermons n'étaient pas trop à la portée du peuple; on reconnut depuis que cet amas de passages latins n'était qu'un fatras inutile $ on évita cet abus, pour tomber dans un autre non moins ridicule. Le gigantesque, le boursoufflé, le galimatias, remplacèrent l'érudition latine. Voici un passage de l'Oraison funèbre de Louis-lerJuste , qui fera juger du nouveau genre qui succéda aux citations latines ; l'orateur, parlant de l'abstinence de ce prince, s'écrie : « Royale abstinence des plaisirs! soleil naissant dans les abîmes;; plénitude dans le vide; manne dans les déserts; toison sèche où tout est trempé ; toisop trempée où tout est sec ; corps desséché où les plaisirs le peuvent noyer ; corps trempé et tout imbu de consolations, où l'austérité le dessèche ! etc. » Qu'y a-t-il de plus guindé, de plus obscur et de plus trivial que ces expressions !

Cependant à cette barbare et burlesque éloquence , le Père Senault, oratorien, substitua une méthode exacte , la doctrine de l'Ecriture et de la tradition; il apporta dans la chaire une gravité propre à faire res-

1 Philippe Cospeau , évéque de Lisieux, fut un des premiers qui remplacèrent les citations d'Homère, de Cicéron et d'Ovide, par celles de la Bible, de saint Paul et de saint Augustin.

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