ANECDOTES ET EXTRAITS
Le petit Père André tient une place distingoée! parmi les prédicateurs originaux dont les sermons sont assaisonnés de bons mots et de quolibets. Il mè^ lait ordinairement la plaisanterie à la morale pour réveiller ses auditeurs. Son nom de famille était BouUànger. Né à Paris en 1582 , d'un président an parlement , il était entré dans l'Ordre des Âugustins réformés; il est mort en 1657. A-t-il mérité comtplètement la réputation d'orateur bizarre et burles-'
que dont on l'affuble assez généralement? C'est sur quoi nous allons consulter ses contemporains* Vigneul de Marville, tom. II j pag. 315 de ses Mélanges, dit : « qu'il a souvent assisté à ses sermons et qu'il n'a jamais remarqué qu'il eût dît les impertinences qu'on lui attribue ; cependant il convient que , ne ferdant point la vérité , il la présentoit toute nue et sans voile ; que toutes ses expressions étoient naïves et fort naturelles ; que ses comparaisons étoient toujours prises dans ce qu'il y a de plus bas; et c'est ce qui a donné lieu aux contes que l'on a faits de lui. Mais il menoit une vie très-sainte et très-austère , et n*avoit nulle considération pour le monde. »
Guéret, dans sa Guerre des auteurs anciens et modernes , 1671 , in-12y p. 154, émet une opinion qui ne s'éloigne pas beaucoup de celle de Vigneul dé Marville : « Tout goguenard, dit-il, que l'on croit le petit Père André , il n'a pas toujours fait rire ceux qui l'écoutoient. Il a dit des vérités qui ont renvoyé des évêques dans leurs diocèses, et qui ont fait rougir plus d'une coquette. Il a* trouvé l'art de mordre en riant. Il ne s'est point asservi à cette lâche complaisance dont tout le monde est esclave, et toute sa vie il a fait profession d'une satire ingénue qui a mieux gourmande le vice que des apostrophes vagues que personne ne prend pour soi. Demandez aux marguilliers de St.-Etienne-du-Mont ,* comment il les a traités sur leur chaire de 10,000 livres ? Demandez aux jésuites s'il sont satisfaits du panégyrique de leur fondateur? Il disoit lui-même : On ne me
reprochera jamais d'avoir fcdt des contes à plaisir coitime il y en a beaucoup ; j'ai suivi la pente de mon naturel qui est naïf et qui me porte à instruire le peuple par les choses les plus sensibles. Ainsi peu- . dant que d'autres se guindènt l'esprit pour trouver des pensées sublimes qu'on n'entend pas, j'abaisse le mien jusqu'aux condition^ les plus ser viles et aux choses les plus ravalées y d'où je tire mes exemples et mes comparaisons. Elles produisent leur effet... » Tallemant des Réaux qui a aussi vécu du temps de notre prédicateur % lui a consacré un article dans se» Historiettes, édition in-16, tom. YI, p. 42-55;- Voici comment il en parle dans le débjat de crt article s « Le Père André , augustin , vulgairement appelé le petit Père André , étoit de la fiamille des Botdlanger de Paris , qui est une bonne fiamille de robe. Il a prêché une infinité de Carêmes et d'Avents ; mais il a toujours prêché en bateleur , non qu'il eût dessein de faire rire , mais il étoit bouf fcHi naturellement, et a vx)it quelque chose deTabarin dans la mine ^. Il parloit dans la conversation
> Grédéon Tallemant des Réaux , né à la Rochelle vers 1619^ vivait encore en 1691 ; mais il n'existait plus en 1701.
* Ce Tabarin était un personnage des rues , qui vivait àâ commencement du xvii' siècle , et qui a acquis une certaine célébrité par la manière fine , enjouée et burlesque avec laquelle il débitait ses rôles et ses quolibets à Paris , soit sur le Pont- Neuf, soit sur la place Dauphiue , étant en société avec MondcNr, charlatan et vendeur de baume. On a plusieurs petits ouvrages
comme il prêchoit. Il y tâchoit si peu , que quand il avoit dit quelques gaillardises il se donnoit la discipline ; mais il y étoit né , et il ne pouvoit s'en
tenir Du reste il étoit bon religieux et fort
suivi par toutes sortes de gens , par quelques-uns pour rire , et par le reste à cause qu'il les touchoit. Effectivement il avoit du talent pour la prédication. On a fait plusieurs contes de lui dont j'ai recueilli
les meilleurs »
Ainsi s'exprimeTallemant des Réaux sur le compte Ba petit Père André. Mais le recueil d'anecdotes qu'il rapporte n'est à citer ni en entier , lii littéralement , parce que plusieurs de ces anecdotes nous ont paru plus qu'apocryphes, et rendues dans un style inconvenant qui était assez familier à Talle?mant peu châtié dans ses expressions. Ce n'est pas que nous garantissions l'authenticité de tous les faits ^e nous allons rapporter; le lecteur judicieux pèsera le degré de foi qu'il peut accorder à chacun d'eux.
Un docteur de Sorbonne , qui n'était pas encore habitué au ton famiher et aux comparaisons singu-
imprimés song son nom depuis 1622 jusqu'à 1664, et dont cpielques-uns sont assez recherchés. Il a paru dans ces derniers tonps un opuscule fort curieux , intitulé : Plaisantes recherches titun homme graine sur un farceur ( par M» C. Leber) , Paris , Crapelet , 1835 , gr» w-16 ; c'est de Tabarin dont il est question
dans cet ouvraj^e.
lières du Père André y fut très-snrpris , asrîstant un jour à l'un de ses sermons , de Fentendre comparer les quatre grands docteurs de FEglise latine au quatre rois du jeu de cartes. « Saint Augustin, disait-il y est le roi de cœur par sa grande charité ; saint Âmbroise y le roi de trèfle, par les fleurs de son éloquence ; saint Jérôme, le roi de pique, par son style mordant ; et saint Grégoire, le roi de carreau^ par son peu d'élévation. »
Un évêque avait appelé le Père André le petit felot ; celui-ci, pour s'en venger, prit pour texte da premier sermon qu'il prêcha en présence de ce prélat , ces paroles : « Vos estis lux mundi. Yous êtes , Monseigneur, le grand falot de l'Eglise, etnoBii nous ne sommes que de petits falots. . • »
Un dimanche des Rameaux, le Père André devait prêcher le soir ; un autre rehgieui^ prêchant le matin du même jour , dit qu'il ne savait pas positivement si c'était sur un âne ou sur uneânesse que JésusrChrist fit son entrée à Jérusalem, mais qu'il laissait oei minuties à discuter au prédicateur du soir. Le Père André, averti de cette raillerie de son confrère , dit dans son sermon le soir : a G>mme le prédicateur du matin a été embarrassé pour décider si c'est d'un âne ou d'une ânesse que s'est servi Notre Seigneur, et qu'il me renvoie cette question , vous lui direr que c'est un âne. »
Du temps du petit Père André, on appelait Rubens le peintre de la Reine-mère, parce qu'il avait peint la galerie du Luxembourg. Le prédicateur,
parlant de saint Luc dans un de ses sermons , s'écria : a C'est lui qui est le peintre de la Reine-mère, à meilleur titre que Rubens, puisqu'il est le peintre de la Reine mère de Dieu. »
Un jour, citant dans un sermon ces paroles de l'Evangile : j'ai acheté une métairie, je m'en vais la voir. H Vous êtes un sot , dit-il , vous deviez aller la voir avant de Tacheter. »
Une autre fois , tandis qu'il prêchait dans Une église de campagne, un jeu de cartes tomba d'une de ses manches au milieu de l'auditoire ; chacun se mit à rire. Le prédicateur, sans se déconcerter, fit ramasser ces cartes par les plus grands enfants qui se trouvèrent dans l'église , et demanda ensuite à plusieurs les noms des cartes qu'ils tenaient. Us les nommèrent toutes ; il ''leur fit après des questions sur le catéchisme , auxquelles ils ne répondirent pas.de même. Alors s'adressant aux pères et mères : « C'est ainsi, dit-il, que vous négligez l'instruction de vos enfants , vous les entretenez dans les inutilités de la vie , et causez par une négligence criminelle la, perte de ces âmes précieuses, rachetées au prix du sang divin. » Jl s'étendit quelque temps sur cette matière, et ceux que cette aventure avait fait rire d'abord , furent persuadés à la fin qu'il avait apporté ce jeu de cartes pour donner occasion à cette instruction pathétique. Cela annonce beaucoup de présence d'esprit dans ce prédicateur.
A la fête de sainte Maddaine , parlant d'abord de
la vie peu édifiante de cette sainte, encore pécheresse, il se mit à décrire le costume de ses galants et lei habilla à la mode : « Enfin , dit-il , ils étoient Mu comme ces deux grands veaux que voilà devant ma chaire. » Tout le monde se leva pour voir ces deux godelureaux qui se gardèrent bien de bouger.
Déclamant un jour contre la galanterie des dames , il dit qu'il y en avait une dans Fauditoire dont la débauche avait éclaté , et qu'il leur allait montrer cette malheureuse pour lui donner de la confusion de son désordre ; « mais non , dit-il , en se reprenant : je ne la nommerai pas , la charité chrétienne me le défend* Cependant userai-je de ménagement avec le vice ? Non , mais accordons cette difficulté, et sans vous nommer personne , je vais vous la faire connoître en lui jetant ma calotte; puis faisant semblant .de la jeter : là voilà, dit-il, là yoiïà.n Toutes les femmes qui étaient visrà-vis la chaire, baissèrent la tête pour éviter le coup de calotte. Alors le prédicateur s'écria : « Bon Dieu ! je croyoîs qu'il n'y en a voit qu'une, et en voilà plus de cent. »
Le Père André comparait une fois les femmes à un pommier qui était sur le grand chemin. « Les passants , dit-il , ont envie de ses pommes ; les uns en cueillent, les autres en abattent, il y en a même qui montent dessus et vous les secouent comme tous les diables. »
Ce religieux était chargé d'annoncer une quêta pour former la dot d'une demoiselle qui désirait se feire religieuse. Il dit avant de conounencer son ser-
mon : « Messieurs, on recommande à vos charités une demoiselle qui n'a pas assez de biens pour faire vœu de pauvreté. » (Ce mot a été aussi attribué à Pierre Camus , évêque de Belley )..
Notre facétieux orateur commença , un jour , son sermoa par cette expression familière : a Foin du pape y, foin du roi , foin de la reine , foin de M. le cardinal 9 foin de vous, foin de moi, omnis caro fœnum.
Une autre fois , la foule était telle à l'église pour l'entendre , que des jeunes gens étaient montés sur l'autel. Arrivant en chaire, il s'en aperçut et s'écria : « La prophétie est accomplie , super altare vitulos.
M. de Péréfixe , archevêque de Paris , assistant à nn sermcMi du petit Père André , se laissa gagner par le sommeil. Le prédicateur s'avisa , pour réveiller le prélat , de dire au suisse de l'église : « Fermez les portes , le pasteur dort , les brebis s'en iront , à qui annoncerai-je la parole de Dieu ? » Cette sailfie f»usa tant de rumeur dans l'auditoire que Monseigneur se réveilla et n'eut plus envie de dormir.
Un avocat alla un jour se confesser près de notre yrédicateur , qui lui donna pour pénitence, de se ren- ^ire, dans Fappès-diner , au sermon qu'il devait prêcher. L'avocat s'y rendit. Le sujet du sermon était le Dœmonium mutum de l'Evangile. « Savez-vous , mes. chers frères, dit l'orateur, ce que c'est que Dœmonium mutum ?you% l'ignorez ? je vais vous l'apprendre: c'est un avocat aux pieds du confesseur. Au barreau , ces messieurs jasent comme des pies ; mais
au confessionnal , au diable le mot, on n^enpeut rien tirer, dœmonium mutum. »
Prêchant dans un couvent frappé récemment de la foudre , notre orateur s'étendit sur la bonté de Dieu qui prend un soin particulier de ses créatures. M En faut-il d'autres preuves, dit-il, que ce qui vient d'arriver dans la pieuse maison où je prêche 7 La foudre tombe sur la bibliothèque, la consume, et ne blesse aucun religieux. Si malheureusement elle fiil tombée sur le réfectoire, que de gens tués ! que de larmes répandues ! quelle désolation ! grâces, inon Dieu ! grâces vous soient éternellement ren-^ dues du soin que vous avez de vos serviteurs et de vos élus ! M
Vi\ évi\]ue qui n*avait jamais osé monter en oluùiv, ayant quelques griefe contre le petit Père Andiv« lui défondit de prêcher dans son diocèse^ u Kt moi, répliqua celui-ci, je lui défends de prêcher par tout lo ixivaume. »
Ia^ jour de la fête do saint François , notre orateur pnH*liaut chez los PP. Capucins, releva ainà h niérito do leur Sîunt patix>n : «« Jêsus^hrist, dit*il, uvoo cinq (vûns noumt une seule fois cinq mille porsiMinos. Ah ! que saint François enchérit bien làdoi^sus ! avoo deux aune$ de toile ( la besace), il noiun-it tous les jours plus de cinquante mille rdigioux ; iv que Ton iloii rogardrT • ajouta-t-il , comnM un miniolo jvrp^*iuel do la Religion. » .^On attribue cmxnx^ ce mot à Tovoquo do Belle v. ]
Lo P. Andi*è, pnvhani à Boi-deaux le jom* d'une
fête qu'on appelle dans cette ville la fête de TO bref *(ou fête du bout de Fan) et qui est célébrée par les jeunes mariées , s'exprima ainéi après son exorde : w Mesdames , puisque je vous prêche votre fête , si faut-il que je vous apprenne l'origine de son nom ; et, certes, je ne puis m'empécher d'admirer en cela la sagesse de nos pères qui lui ont donné un nom si convenable ; car , enfin ,• quand au bout de Tannée , un père démande à sa fille comment elle se trouve de son mari : O mon père, dit-elle aussitôt, que vous m'avez donné un honnête homme ! O si vous saviez comme il m'aime ! O que je suis heureuse avec lui ! Eh bien! Mesdames , c'est là l'omicron des Grecs , c'est-à-dire le petit O , l'O bref. Mais qu'à la seconde ou à la troisième année, un père fasse la même demande à sa fille : — Mon père , répondelle d'un air triste, que les choses sont changées I mon mari est un joueur, un ivrogne, un débauché; que je suis malheureuse ! — Et c'est là , Mesdames , l'oméga, c'est le grand O, c'est l'O de par tous les diables. >i
Le même prédicateur, dans son sermon du mauvais riche , fit la comparaison du pauvre à une poule, et du riche à un petit chien de Boulogne , joujou des dames. « Un riche, dit-il. Dieu, pendant sa vie, le traite comme les femmes traitent leurs petits chiens ; elles partagent avec eux tous leurs bons morceaux ; elles ne les nourrissent que de friandises et les couvrent de rubans jusqu'à la queue. Mais quand le chien est mort, on le jette sur le fumier. La poule
est une misérable qu'on ne nourrit que des choses les plus viles, mais après sa mort elle est servie avec honneur sur la table du maître. De même le riche pendant sa vie est heureux , mais après sa mort il ' est enseveli dans Fenfer ; au lieu que le pauvre est placé dans le sein d'Abraham. »
Ce prédicateur faisait usage des proverbe» les plus populaires et les plus communs ; un jour la reine Anne d'Autriche arriva à son sermon qui était déjà commencé; il lui dit pour tout compliment:
« Soyez la bien venue , Madame , nous n'en mettrons pas plus grand pot au feu. » Et il poursuivit son discours sans le reprendre dès le conmtiencémenty selon la coutume.
Un jour, ayant appris que madame de la Tnmouille assistait incognito à son sermon sur V Enfant prodigtie, il fît à celui-ci un train d'équipage tout semblable à celui de la duchesse : a II a voit , dit-il ^ six beaux chevaux gris-ponmielés, un beau carrosse de velours rouge avec des passements d'or, une belle housse dessus avec armoiries, puis des pages, des laquais vêtus de jaune, passementés de noir et de
blanc »
Dans un sermon sur la Transfiguration, il dit: « Cela se fit sur une montagne ; je ne sais ce que les montagnes ont fait à Dieu , mais on les rencontre partout : quand il parle à Moïse , c'est*sur une piontagne ; quand il donne sa loi , c'est encore sur une montagne ; le sacrifice d'Abraham , aussi sur une montagne ; le sacrifice deNotre Seigneur, encore sur
une montagne ; enfin rien ne se fait de miraculeux que sur des montagnes; aussi la transfiguration n'étoit pas une affaire de vallée. »
Parlant du mot Hosanna qui se chante le dimanche des Rameaux , et des enfants qui l'employaient lors de rentrée de Jésus-Christ à Jérusalem : ^Ces enfants, dit-il , étoient montés sur un arbre ; je ne me rappelle pas le nom de cet arbre en ce moment , je vous le dirai tantôt. » En effet, le sermon fini, le prédicateur , avant de descendre de chaire, dit : « A propos de cet arbre dont je vous ai parlé , Messieurs, il se nommoit sycomore. »
L'avocat général Talon assistait un jour à son sermon ; le petit Père André voulant lui faire la cour, et parlant de Cicéron, s'écria : « Cicéron, Messieurs, c'étoit un grand avoteat général * . » *
Prêchant , un jour de Pâques , sur les devoirs des époux , il se demanda si le devoir conjugal , exigé à pareil jour, pouvait être refusé : « A cela , dit-il , il faut répondre par une comparaison : si le jour de Pâques un débiteur vous apporte de l'argent , il est bonne fête , mais les gens ne sont pas toujours en humeur de payer ; je suis d'avis qu'on le reçoive : faites l'application. Mesdames. » — St. François de
* Le titre d^ avocat général subsiste depuis 1587; le premier magistrat qui l'a porté est Antoine Seguier , il a eu sa retraite eu 1589. Orner Talon ,- 'celui dont nous parlons, a été avocat-général de 1632 à 1652, année de sa mort.
Sales, consulté à ce sujet, était aussi du même avis; il a une lettre fort curieuse sur cette question.
Notre prédicateur interdisait, à bon droit, la lec5ture des romans à ses auditeurs, surtout aux dames; mais un jour il s'exprima d'une manière plus que familière et même ignoble à cet égard : « Les romans, les romans ! s'écria-t-il , j'ai beau les fcdrc quitter à ces femmes, dès que j'ai tourné le cul, elles ont le nez dedans. »
Il compara une fois le paradis à une grande ville : « Il y a , dit-il , la grande rue des Martyr» j la gi^ande rue des Confesseurs, la grande rue des Saintes Femmes, mais il n'y a point de grande rue des Vierges ; c'est un petit cul-de-sac (impasse) bien étroit^ bien étroit. »
Prêchant chez des religieuses qui l'avaient pressé de leur donner un sermon , il leur dit en jouant sur son nom : « Eh bien! me voilà; à cause que je suis Boullanger, vous croyez que j'ai tjoujours du pain cuit ; mais vous ne songez pas combien j'ai de choses à faire ! » et il se mit à leur compter toutes ses occupations.
Ce plaisant orateur, faisant le panégyrique de saint Ignace chez les Jésuites, prit pour texte de son scnnon : Vos estis fines terrœ , qu'il rendit de cette manière ambiguë : Vous êtes les fins de la terre. » Et pour voiler l'équivoque , il compara les révérends Pèn\s aux Apôtres qui avaient porté l'Evangile aux oxtiYmités de la terre.
A Poitiers , les mêmes Pères lui demandèrent aussi
te panégyrique de leur patron ; il y consentit. Au milieu de son sermon il supposa un dialogue entre Dieu et saint Ignace qui lui demandait un lieu pour son Ordre : « Je ne sais où vous mettre , dit Jésus- Christ ; les déserts sont habités par saint Benoît et saint Bruno ; saint Bernard occupe les vallées , saint François les petites villes ^ ; où vous placer ? — Ah ! Seigneur, dit saint Ignace, mettez-nous seulement en lieu où il y ait à prendre , dans les grandes villes, par exemple , et laissez-nous faire du reste. »
Peu disposé en faveur des RR. PP. , il leur décochait toujours quelques traits. Dans un autre sermon, il dit: « Le Christianisme est comme une grande salade ; les nations en sont les herbes , les docteurs sont le sel ; le vinaigre, les macérations ; et Phuile, les bons Pères Jésuites. Y a-t-il rien de plus doux qu'un bon Père Jésuite ? Allez à confesse à un autre, il vous dira : vous êtes damné si vous conti- Btlez ; un Jésuite adoucira tout. Puis, Thuile, pour peu qu'il en tombe sur du drap , elle s'y étend et occupe insensiblement une grande place. Qu'on en- Toic un bon Père Jésuite dans une province, elle en «era bientôt toute pleine. »
a L'Evangile , disait-il une autre fois , est une douce loi, Jésus-Christ nous Ta dit, il le faut croire. »
* H existe un ancien distique latin relatif aux lieux adoptés par les fondateurs d'Ordres : •
Bcmardus valles, colles Bcnedictus amahat, Oppida Franciscus , magnas Tgnatius nrbes.
A l'instant deux Jésuites entrent dans l'église où 3 prêchait : « Tenez , dit-il , voilà deux camarades de Jésus y demandez-leur si cela n'est pas vrai 7 »
ANECDOTES
Un religieux, prêchant dans l'église de Saint-P^ul le jour de la fête de S. Jean l'Evangéliste, dit qa'ily avait cette différence entre S. Jean et S. Paul : Fim était bien plus ouvert que l'autre. S. Paul, ajoutaitil , fait le mystérieux et lé réservé , et ne veut dire à personne les secrets qu'il a appris du Ciel; S. Jiean» au contraire , ne cache rien : Tout ce que j'ai va et tout ce que je sais du Verbe , dit-il , je vous le dis, quod vidimus de Verbo vitœ annuntiamus vobis. MTàe Sévigné qui se trouvait à ce sermon auprès de Ménage, lui dit : « Il me semble qu'il met S. Pftul bien bas et S. Jean bien haut. — Venez l'entendre^ lui répondit Ménage, 'le jour de S. Paul; vous verra qu'il me:ttra S. Jean bien au-dessous de lui, et qu'il vous prouvera que S. Paul était sage et prudent de cacher les secrets du Ciel , et S. Jean un indiscret de les révéler. »
Nous trouvons dans les manuscrits de M. le Préadi^nt Bouhier , que Ms^. de Béthune , archevêque de iJordi'uux (de 16i6 à 1680 ), ayant prêché près de d<Mjx heures dans sa cathédrale , et étant au bout dr a^m sermon qui n'était pas fort clair , finit en disant : « Voyez-vous bien , mes frères, il y a plw
d'une heure et demie que je vous prêche , et cependant ce que je vous ai dit n'est tiré ni de la Sainte Ecriture , ni des Pères y ni des Théologiens ; tout cela est de moi. »
Lorsque Jean Sobiesld, roi de Pologne, força ^ le 12 septembre 1683 , les Turcs commandés par le grand visir Gara Mustapha , au nombre de 200,000 hommes, à lever le siège de Vienne, un prédicateur, prêchant dans cette ville, prit pour texte de son discours : Fuit homo misms à Deo cui nomen erat Johannes.
L'Electeur, archevêque de Cologne, Joseph Clément , étant en France en 1711 , aimait beaucoup les cérémonies de l'Eghse , qui tenaient à son état ; il disait la messe à la Cour, et même il aimait à prêcher. Mais il paraît qu'il ne gardait pas toujours le décorum qui convenait à sa dignité. Se trouvant un jour à Valenciennes au commencement d'avril , il fit inviter toute la ville à le venir voir officier et à entendre son sermon. L'église fut pleine et les tribunes garnies de sa musique avec trompettes et timbales. Il monte en chaire , fait le signe de la croix , salue les assistants , puis tout-à- CQup s'écrie : Poisson (t avril, poisson (T avril! et la musique de lui répondre , et lui de rire , de faire le plongeon , et de s'enfuir au bruit des trompettes et des timbales. — Ce singulier prédicateur est mort
presque subitement à Bonn, le 12 novembre 1723, et a été inhumé dans son église métropobtaine, le 4 janvier suivant. Heyendal , abbé de Rolduc , dit qu'il était scandalosisnmœ incontinentiœ , ce qui œntraste avec son oraison funèbre prononcée par le P. Averhausen , jésuite , qui le représente comme un saint. — L'histoire du poisson d'avril est tirée d'une note des Mémoires de Dangeau , p. 21 1 .
Essayons quelques anecdotes sur les prédicateurs anglais , elles ne dépareront pas notre galerie parénétique.
Saint Aldhem ou Adelm , évêque de Sherborn , voyant que les Anglais encore barbares ( c'était au vn® siècle), faisaient peu d'attention à ses sermons^ s'avisa d'un expédient singulier pour les attirer et les fixer autour de sa chaire. Il mit en ballades tous les sujets religieux sur lesquels il avait à les entretenir. Par ce moyen il parvint à se faire écouter ' et à
" Ce n'est pas la seule foîs que des moyens un peu profanes ont été employés pour rappeler et fixer l'attention des auditeurs. Les temps modernes nous en offrent des exemples. !Nous avons déjà vu que Maillard a chanté à Toulouse , en chaire , la Bergeronnette saifoisienne , chanson du temps.
On raconte qu'à Rftme , où Ton prêche quelquefois sur les places publiques , un prédicateur débitait un jour son sermon en plein air; il avait un assez nombreux auditoire. Pendant qu'il prêchait, un charlatan vient sur la même place et, à une certaine distance , pose sa cage à marionnettes. Yoilà Polichl-
opérer une heureuse réforme. Cet évêque est un des premiers qui ont introduit en Angleterre la langue latine et la poésie. Il est mort en 709.
Jacques Usserius ( Usher ) , célèbre chronologiste irlandais , né à Dublin en 1580 , archevêque d'Armagh en 1 624 , et primat d'Irlande , prêchait avec beaucoup de zélé et d'ardeur contre la tolérance que Ton avait pour les catholiques en Irlande. Un jour il prit pour texte de son sermon ces paroles d'Ezéchiel : Et assumes iniqùitatem domûs Juda quadraginta 'dies ; diem pro anno dedi tihi. Cap. iv, v, 6. « Vous porterez l'iniquité de la maison de Juda pendant quarante jours ; je vous ai établi un jour pour une année. » n appUqua ces paroles à l'Irlande en disant qu'à compter depuis cette année ( 1601 ) où il prêchait , dans quarante ans les protestants d'Irlande porteraient l'iniquité de ceux qu'ils voulaient tolérer alors. En effet les quarante ans ne furent pas plutôt écoulés que les Irlandais catholiques ( en novembre
nelle qui attire les passants par son aigre suzurrement ; il est entendu des auditeurs du sermon , qui aussitôt quittent la place pour se rendre près de signor Pulcinella. Le prédicateur les presse de revenir , puis alongeant du côté des frivoles fuyards un crucifix qu'il tenait , il leur crie f « Ecco , ecco il vero Put-cinella !!! Le voici , le voici le vrai Polichinelle. » Cette exclamation burlesque et plus qu'indécente en fit revenir plusieurs, mais €e fut le plus petit nombre.
1641 ) massacrèrent , dit-on , les protestants Anglais au nombre de dix mille. Ce fait est-il bien avéré? Quant à Usserius , il mourut le lÔ avril 1655 , et son corps fut transféré le 17 du même mois , par ordre du Protecteur , à Londres et inhumé dans l'abbaye de Westminster ' ^
M. de (Chateaubriand a cité , dans son Essai swr les révolutions anciennes et modernes; Paris, 1826, 2 vol. i»-8® , Texlrait d'une espèce de sermon anglais,
' Six ans auparavant , il avait assisté , par simple curiosité, à l'exécution barbare du roi Charles I". (décapité à Londres le 9 février 1649). C'est de la terrasse de la comtesse de Péterboroug , près de Wite-Hall , qu'il voulut voir cette sanglante tragédie. Mais il ne put en soutenir l'aspect ; il tomba en faiblesse à l'appareil du supplice , et Ton fut oblige de l'emporter chez lui où l'on eut bien de la peine à le rappeler à la vie. 11 était pénétré de l'innocence de Charles , et avait même de l'attachement pour ce prince. Voici un rapprochement assez singulier : Usserius a vu sur l'échafaud le premier roi condamné à mort par ses sujets ; et son arrière-petit-fils a assisté le second roi qui, cent-quarante-qnatre ans après, a éprouvé le même sort. En effet Usserius a laissé une nombreuse famille ; l'une de ses petites-filles fut mariée à Robert Edgeworth et devint mère de l'abbé de Firmont , ce digne et vertueux ecclésiastique qui , le 21 janvier 1793 , assista l'infortuné Louis XVt dans ses derniers moments. L'abbé de Firmont quitta la France en 1796 , se rendit d'abord en Angleterre , puis alla rejoindre Louis XYIII à Blankenbourg ; il passa près de ce prince les dix dernières années de sa vie, et mourut le 22 mai "1807, âgé de 62 ans.
prêché du temps de Cromwel , et qui a du faire beaucoup d'effet sur les auditeurs : :
« Hurlez , hurlez , s'écrie le prédicateur , criez , beuglez , rugissez , ô vous libidineux maudits , ju- TCurs, ivrognes, impurs, superstitieux, diaboliques, sensuels , habitants terrestres de la terre ! Coiirbezvôus , courbez-vous, ô vous arbres très-dédaigneux! Et vous chênes élevés , vous , hauts cèdres , et vous ipetits buissons, criez de toutes vos forces; écoutez , écoutez , vagues orgueilleuses , et vous , mers indomptables ; écoutez aussi , vous écume roide ^ nue,
îricirconcise et enragée qui haïssez la réforme »
— Voilà du sublime dont n'approcheront jamais nos prédicateurs français.
Nous citerons encore^ mais dans le genre simple , Textrait suivant d'une pièce en vers composée par un jeune quaker pénétré d'amour pour Jésus-Christ; ce passage commence ainsi en anglais î
a Tiesit friend J.-C. , vvith true unfeigned love
ithee sainte
» Mon cher ami Jésus-Christ , je te baise avec un amour sans réserve.... Touche-moi , cher ami<, moi membre conjointement uni à tous en Christ qui est assis aux lieux célestes. Là je ne serois point étranger parmi les amis. J^aime tendrement , je l'avoue, les âmes voyageuses qui soupirent et gémissent véritablement pour l'adoption qui rachète les péchés »
Arrêtons-nous ; de tels chefs-d'œuvre ne doivent
pas être prodigués ; on en trouvera la suite à h souyce que nous avons indiquée ' .
Le docteur Robert South , chapelain de Charles H, prêchait un jour à Londres devant la Cour et un grand nombre de seigneurs. Il s'aperçut au mihea de son discours que le sommeil avait gagné une grande partie de ses auditeurs. Il s'interrompt toutà-coup , et changeant de ton , appelle par trois fois le comte de Lauderdale ; ce seigneur , réveillé en sursaut , s'étant levé : « Milord , lui dit tranqpillement le chapelain , pardonnez-moi si je trouble votre sommeil ; c'est seulement pour vous prier
■ Nous ajouterons seulement que toutes ces belles clioset sont tirées d'un volumineux recueil anglais en 3 gros vol. in-S* que possède M. de Chateaubriand , et dont il a donné un détail curieux dans une note de son ouvrage précité , V Essai sur les réç^olàtwns , etc,\oY.tom. II, pp. 184-187. Ce vieux recueil offre une réunion de pampblets du temps de Cromwell ; ce sont pour la plupart des espèces de sermons politiques , de pièces 8emi*religieuses dont les titres indiquent assez le cas que l'on en doit faire ; par exemple : Tendre visùation de V amour du Père à tous les enfants élus, — Epttre aux très-justes congre'^ gâtions qui sont assemblées dans la lumière , et sont les adoror teuTs du Père en esprit et en vérité, — Quelques tendres at^is au Pape et à tous ceux qui suii^ent ce chemin, — Alarme à la chair , wec une im^itation au vrai chercheur, —Etc., etc. , etc.
— sarde ronfler un peu moins fort , attendu que voug courez risque de réveiller Sa Majesté. »
Le même chapelain, étant en chaire une autre fois , en présence du même roi Charles , s'exprima d'une manière si violente et si comique sur le compte de Cromwell , que Sa Majesté éclatant de rire , voulait lui donner le premier siège vacant ' •
Le docteur Swift prêchant un jour sur l'orgueil > dit : « Mes chers auditeurs , il y a quatre sortes d'or-
" Ce sermon a dû être prononcé vers la fin de 1660 , deux ans après la moft de Cromwell, décédé le 23 août 1658. (Il avait été déclaré Protecteur des trois royaumes le 26 décembre 1653). Cet homme ou plutôt cet hypocrite qui joignait l'enthousiasme religieux à une haute capacité politique , avait tellement fasciné les esprits , que le peuple le regardait comme un saint et le disait assis à la droite du Père céleste. Aussi le 30 décembre de la même année 1658 , le corps de ce saint restaurateur de la liberté anglaise fut inhumé à Westminster avec la plus grande pompe; ses funérailles coûtèrent à l'Etat plus de 60,000 liv. st. (1,500,000 fr. ) Mais cette gloire s'éclipsa lors de la restauration de Charles II qui , rappelé à Londres , y avait fait sa rentrée le 8 juin 1600. Le 18 décembre de cette même année 1660 , les deux chambres ordonnèrent de concert que le cadavre de Cromwell et ceux de trois de ses complices morts avant la restauration ( Ce sont Bradshaw , président de la haute cour dç justice , Henri Ireton et Thomas Pryde , membres de cette cour ), seraient exhumés, pendus et brûlés à Tyburn, ce qui fut ^exécuté le lendemain. Sic transit gloria..*,»-
gueil : celui de la naissance , celui de la fortune , celui de la figure et celui de l'esprit ; je vous {>arlerai des trois premiers ; quant au quatrième , je n'en dirai rien , il n'y a personne parmi vous à qui Ton Duisse reDrocher un vice si condanmable. n
Lorsque le fameux voleur Jack Sheppard fiit enfin arrêté , jugé , condamné à mort et penda à Londres , tout le monde prit part à cet événement; on fit des poëmes , des pièces sans nombre sur a vie , sur ses tours d'adresse , sur sa capture et sw son supplice , conmie on en a fait en f^rance silôr Cartouche ; on multiplia par la gravure pluneon de ses portraits , même celui que fit James Thomill, peintre de la reine Anne, par ordre de cette prinr cesse ; enfin on vit jusqu'à la chaire s'emparer des évasions de Jack Sheppard comme d'un texte à% sermon propre à frapper les esprits. Un prédicatenry après avoir rappelé les moyens qu'employa plusieurs fois l'ingénieux voleur pour s'échapper de prison , en tira cette morale figurée , pour engager ses pieox auditeurs à s'échapper aussi y mais chrétiennement, de cette prison terrestre où le péché nous retient. Tous les instruments , tous les objets , tous les Keox mentionnés dans le récit de la plus remarquable dei évasions du célèbre Sheppard , ne sont point négligés par le prédicateur ; mais tout est au figuré. Voici le fragment :
(( Laissez-moi maintenant vous exhorter^mes firères.
à ouvrir \e$ cadenas de vos cœurs avec le clou de la pénitence. Quittez les chaînes de vos concupiscences fevorites ; montez à la cheminée de l'espérance ; arrachez-en le barreau des bonnes résolutions ; percez les murs de pierr& du désespoir. Elevez-vous jusqu'aux toits de la méditation divine. Fixez la couverture de kl foi, en vous aidant du fer pointu de l'Eglise; laissezvous glisser jusqu'aux greniers de la irésignation ; descendez les escaliers de l'humilité ; c'est ainsi que vous atteindrez la porte de délivrance , par où l'on «ort des cachots de l'iniquité; c'est ainsi que vous échapperez aux griffes de ce vieux bourreau, le diable, qui rôde sans cesse autour de vous comme un lion rugissant ,. qucerens quem devoret.. ... ».
Un évêque anglais , prêchant un jour à la Cour , dit , en finissant sou sermon , que ceux qui n'en profiteraient pas, iraient habiter pendant toute Féternité un lieu que la politesse ne lui permettait pas de nommer devant une assemblée aussi respectable*
^^•^mm
L'indéfinissable et admirable Sterne, prébendaîre d'Yorck, disait de ses sermons : « Les uns sont sortis tout brûlants de mon cœur , je voudrais que ce fut là un titre pour les offrir au sien. . . (au cœur d'Elîza); les autres sont sortis d'e ma tête , et je suis plus indifférent sur leur réception.... ,ic Ailleurs il dit
encore : « Mes sermons sont des hussards qui frappent lestement un coup à droite , un coup à gauche; mais on les verra toujours être les auxiliaires de la vertu.... » Ceux qui ont lu les sermons de Sterne, trouveront cette pljaisante définition assez juste. — Dans le cours de son inimitable Tristram Shandy , il parle aussi de ses sermons y mais sous le nom d'Yen rick, et sur le ton facétieux qui domine dans cet ou^ vrage. « C'était la coutume d'Yorick, dit-il, de noter sur ]a première page de chacun de ses sermons le lieu , le temps et l'occasion où il avait été prêché; e^ il y joignait toujours un petit mot sur le sermon luimême et qui était rarement à sa louange. Par exemple : Sermon sur la dispersion des Juifs ; je n'en fais pas le moindre cas ; je conviens que c'est un prodige d'érudition , mais d'une érudition triviale , et mise en œuvre plus trivialement encore. -?— Sur un autre sermon : Celui-ci est d'une composition lâche; je ne sais ce que diantre j'avais dans la tête quand je le fis. — Sur un autre : L'excellence de ce texte , c'est qu'il convient à tous les. sermons; et de ce sermon , c'est qu'il convient à tous les textes. — Pour celui-ci, je mérite d'être pendu, car j'en ai volé la plus grande partie,. et le docteur Pidigunes m'a dénoncé ; rien n'est tel qu'un voleur pour en découvrir un autre. ». — On reconnaît bien là le style gai et piquant de l'auteur. Laurent Sterne est mort en 1768. Voltaire l'appelait le second Rabelais de l'Angleterre ; Swift était le premier à ses yeux.
Un ouvrage intitulé : U Angleterre vue à Londres et dans ses provinces pendant un séjour de dix années , etc. Paris , 1815, w-S*", nous fournit, pp. 367-371 , des détails assez singuliers sur le dergé anglais et parti* çulièrement sur ses prédicateurs , dans les temps modernes , ou, pour naieux dire, dans le temps où Fauteur a écrit ^ • Il commence par nous apprendre jone chose très-connue, c'est que ce clergé est le plus riche de la chrétienté depuis le schisme de Henri VDI. « L'archevêque de Cantorbery, primat d'Angleterre, a, dit-il, un revenu de plus de trois miUions de francs; l'évêque de Winchester a plus de deux millions^ de rentes, etc... • ; mais, Qjoute-t-il, les prêtres subçdternes n'ont pas autant à se louer de leur récolte dans la vigne du Seigneur ; les desservants de petites succursales reçoivent une sonune fixe et modique du recteur , ou vicaire , ou bénéficier ; et ce légtif traitement, suffît à peine à leur > existence
» Les obligations ou les devoirs du clergé ne sont pas gênants. Ceux qui sont placés à la tête des pa*^ ^-^ TOisçesou des succursales, font les baptêmes, les ma-
' Cet auteur est M. le maréchal de camp Pîllet , chevalier de Saint-Louis , et officier de la Légion d'Honneur , qui a résidé en Angleterre pendant dix ans , dont six comme prisoniùer de guerre. Il ii'a certes pas flatté la nation anglaise , et quoique dans son introduction il annonce une grande impartialité , on s'aperçoit qu*il a écrit parfois sous l'influence des souvenirs de sa captivité. Mais son ouvrage est curieux el^intéressanl.
riages et les enterrements des personnes de leur communion , et ce sont les seuls points de communication avec leurs paroissiens. Le dimanche ils récitent le matin et le soir , devant le pupitre qui est au bas de la chaire , des prières qui durent une demi-heure, et ils y ajoutent un sernu)» de la mêmei. longueur. Lorsqu'un prêtre veut débiter quelque' cho^ de bon , il achète ordinairement son sennoa tout fait y et il n'a pas la peine d'en charger sa: paémoire.
» L'habitude de lire les sermons dans l'Eglise an-. glicane , vient d'une cause politique. Le prêtre est obligé de représenter son discours devantle magistrat et de jurer qu'il ne s'est servi que des expressions contenues dans son cahier; car le prêtre anglais peut être recherché dans le cas où il serait soupçonné d'avoir répandu une doctrine contraire aux lois établies. Souvent les prêtres de la haute église, dans les circonstances politiques importantes , reçoivent leurs discours tout faits avec ordre de les débiter de ■^ la part de l'évêque.
» M. Withbread se plaignit au parlement le 31 octobre 1812 , de cet usage d'envoyer ainsi des discours dans lesquels on provoquait à l'assassinat. Il ajouta que plusieurs ministres avaient trouvé les provocations si choquantes , qu'ils s'étaient refusés à les lire à Téglise. M. Bathurst , ministre d'état , répondit que de pareils sermons pouvaient être le fruit d'un zèle indiscret , mais que le Gouvernement n'y avait point de part. J'ai entendu moi-même,
ajoute Fauteur , un de ces sermons à Ashburn, dans le Derby-Shire , et l'orateur était à peine descendu de la chaire que deux Français furent assassinés dans la rue par des hommes du peuple revenant de Té-r '-^^
gUse,
» La femme d'un de ces prédicateurs , du sieur Proby, ministre de Litchefield, en présence de laquelle on dissertait sur l'inconvenance de ces sermons et surtout contre cette phrase débitée par son mari : tuer un Français partout où on le rencontrera est une csuvre agréable à Dieu, ^voulut bien convenir que cette phrase était peut-être un peu forte , mais qu'il était indispensable , pour soutenir Fesprit pubUc , d'exciter le peuple à maltraiter et battre les prisonniers de guerre Français aussitôt qu'ils osaient se montrer. »
L'auteur ajoute au récit de ces tristes détails , la triaduction littérale d'une prière publique , adressée par l'archevêque de Cantorbery à tous les ministres des paroisses avec ordre de la lire chaque dimanche, afin d'appeler la bénédiction du Tout-Puissant sur ^* les armes de la Grande-Bretagne contre la France ; cette prière est ainsi conçue : « O Seigneur tout- V puissant ! donne-nous le pouvoir de détruire jiis- . * qu'au dernier de ce peuple perfide , qui a juré » de dévorer, tout vivants , tes fidèles serviteurs. »
H faut dire que ce délire frénétique et toutes ces horreurs ont eu lieu dans le temps où la guerre et le blocus continental , ordonné par Napoléon ,
portèrent les Anglais au plus haut degré d^ezaspéra-^ tion.
L'auteur parlant , vers la fin de son ouvrage , p. 483 y de la religion anglicane , dit qu'en gén^^ (( son extérieur a moins de solennité , mais plus diQ recueillement, plus de décence que dans nos églises : une croyance dont toutes les cérémonies se bornent à entendre lin sermon lu froidement en chaire , à réciter des prières , et à chanter des hynmes en laik gue vulgaire, prête moins à l'inattention que la pompe et le chant de Téghse l^atine. »
EXTRAIT DE l'(»IÂISON FUNÈBRE DE GRUXON, PAR U
p. BENING.
Louis de Grillon, né en 1541 , fut Fun des plus grands guerriers du xvi^ siècle ; il se distingua sous cinq rois ( Henri II , François II , Charles IX ^ Henri m, et Henri lY). Les soldats rappelaient Y homme sans peur; Charles IX et Henri ID le saluaient du nom de Brave, et Henri IV , sou ami , le surnomma le Brave des braves. U ne fut pas moins ce-!lèbre par ses vertus que par son courage. Un jour Henri, en présence des Grands de sa Cour et des mir nistres étrangers , mit la main sur l'épaule de Grillon et dit : « Messieurs , voilà le premier capitaine du monde. — Vous en avez menti , Sire , reprit vivement Grillon ; je ne suis que le second , vous êtes le premier. » Ge grand homme mourut le 2 décembre 1615.
Nous ignorons si , pour faire son oraison funèbre^ on a choisi Forateurde la chaire le plus éloquent de. son temps ; mais ce que nous pouvons affirmer , sans crainte d'erreur, c'est que cette oraison est Fnne des pièces les plus singulières qui existent en fait de style bizarre et d'éloquence amphigourique. Elle fut composée et prononcée à Avignon, en 1615 , aux funérailles du héros , par le P. Bening , jésuite , qui la fit imprimer ( avec une dédicace aa Roi ) sous le titre de bouglïeii d'honneur ' . Avant de rapporter les passages les plus saillants de ce burlesque panégyrique , citons le début de la dédicace au jeune roi Louis XIII , qui venait d'épouser Anne d'Autriche , le 16 oetobrç de la même année
> Le titre entier de cet ouvrage est le bouclier d'honneur , çà sont représentés les beaux faicts de très-généreux et puis^ sant seigneur feu Messire louis de berton, seigneur de grillon $ ^ m chetfalier des ordres du Roy, maistre de camp du régiment de ses gardes y conseiller en ses conseils (t Estât et prii^é, lieutenant» colonel de V infanterie Jrançtdse : appendu à son tombeau pour V immortelle mémoire de sa magnanimité , par un Père de la * Compagnie de Jésus , dans l'église cathédrale de Nostre-Dam^e de Dons y d'Ai^ignon. Avignon, 1616, în-8<>. — Lyon, 1616, #
în-4®. — Nouvelle réimpression , Paris ,Desprez , 1759, în-12*, avec pagination de 197 à 324. La cause de cette pagination défectueuse est que celte pièce avait été réimprimée pour figurer à » k fin du 2» vol. de la Fie de Crillon, par Mademoiselle de ■* Lussan; Paris , 1757, 2 vol. in-12. On Ta supprimée et rent- ^ placée par d'autres pièces ; mais on a conservé la composition , ^ sans cLangerla pagination, et on y a fait un nouveau frontîs- " .Ijj piccdatéde 1759.
1615. Ce début donnera un avant-goût du savd faire du P. Bening :
« Sire , dit-il , je crains que ce ne soit une û pertinence parmi les chants d'allégresse que I» France pousse au ciel en actions de grâces pour l'alliance tant désirée entre la France et l'Espagne , d'entremesler le chant lugubre d'une épitaphe funeste , et qu'il ne semble que nous voulions esteindre les feus de joye avec nos larmes et faire &ner les fleurs de lys avec la cendre de la mort. Car, comme la musique n'est pas de saison avec le deuil , ainsi le deuil n'est point à propos au temps de la musique. Néanmoins l'affection que V. M. a portée au sieur Crillon , la perte qu'a faite toute la France , nous donnent le ton pour en commencer nos plaintes et doléances. Bien seroit-ce une impertinence , si nous faisions estât d'arrester le courant de la joye publique avec la bonde et le marbre du tombeau du défunt. A Dieu ne plaise que je prétende couvrir d'un voile violet la face de vostre sacré et fortuné hyménée. Je sçai que le cœur des grands rois , tel que vous estes, Sire, est capable des qualités contraires et qu'il peut tout-à-Ia-fois mener deuil et liesse pour divers subjets et motifs. Il n'y a que les hautes montaignes eu l'Inde , qui en mesme temps ayent le printemps et l'hyver, qui portent le vei'd et la neige , qui sentent la bise et le zépbire ; il n'appartient qu'au roi du ciel , à Jésus , d'estre voyager ensemble et bienheureux ; et par la partie supérieure de son ame reposer au sein de la vision béatifique et
au havre de gloire , et en la mesme ressentir la tourmente d'une douleur extrême. Voire il est à propos de donner du relief à Tesclat de vostre bonheur et du nostre par les ombrages et grotesques de ce discours funèbre * » Cette dédicace fort longue,
finit par ces mots : <c Me contentant en mon particulier, au secret de mon oratoire , à Fimitation de tous mes Pères et frères espandus en ce Royaume , 4'offirir à Dieu pour la prospérité de vostre mariage les victimes de mes lèvres, sans m'enhardir de monstrer à vostre Cour les avortons de ma langue et de ma plume, lesquelles je voue au service de iVostre Majesté comme doit faire, son très-humble , très-fidèle et très-obéissant serviteur, selon Dieu , Fa. Bening , de la Compagnie de Jésus. — D'Avignon^ te 20 janvier 1616. »
 la suite de la dédicace est Toraison funèbre , qui commence ainsi :
« Abjectus est clypeus fortium. Il Reg. , 1 . Le bou». dicr des forts a esté atterré,
» Les choses qui ont coustume dé jetter la pâkaf sur la face des orateurs , le battement dans le cœur et le tremblement sur les lèvres , aujourd'hui m'enflent le courage , m'échauf fent le sang , et me délient la langue : ce sont la saincteté et majesté du lieu , la splendeur et noblesse de l'assistance , le riche et magnifique subject ; car es choses grandes le vouloir suffît , es petites le feire y est requis. Le lieu, c^est cet ancien temple dédié à la plus grande des cieux f la royne des anges , fondé pai: une des plus^
grandes daines de la Judée , saincte Marthe , rétabli et doté par le plus grand des empereurs et rois , Charlemagne ; l'assistance , c'est vous , Monseigneur Tillustrissime et révérendissime , c'est vous, Me»^ sieurs; le subject, ce sont les beaux faits du plus grand guerrier qui ait piéça endossé le hamois , du plus grand capitaine qui ait jamais mené armée , du plus grand maistre de camp qui ait oncques porté le bâton. Hélas ! est-il mort , ce miracle de force, ce prodige de vaillance, ce parangon de magnanimité , ce courage à Tépreuve des adversitçs, difficultés et traverses ? est-il donc mort , Grillon ? n est mort ! ces parements noirs sur ces parois, cette chapelle ardente au mitSà de cette nef, ce son lugubre des cloches , ce grand deuil sur la face y ces larmes aux yeux d'un chacun en sont les fidèles témoins et rapporteurs. D'autant plus que sa vialeur ^me réhaussoit au commencement le courage , d'hantant plus le regret de sa mort me le rabbat main- ,^ tenant. Ce triste spectacle, ce collier veuf, cette épèd orpheline , cet ordre délaissé de feu Louis de Berton , me font fendre le cœur de tristesse , et fondre les yeux en larmes. Comment donc parlerai-je de Grillon? Parler et pleurer tout ensemble ne se peut ; parler je ne puis de sa mort sans pleurer, et parlant de GriUon , faut parler de sa mort. Si feut-il apporter quelque consolation à la douleur de Messieurs ses parents, frères, sœurs et nepveux; rendre quelqu'honneur à l'immortelle mémoire du défunt , et satisfaire aux louables désirs qu'a cette
honorable compagnie d'ouïr parler de Grillon : quoi iaisant, nous parlerons plutôt de Grillon vi«», vant que de Grillon trépassé ; de Grillon sur un cour-^ sier, que de Grillon sur un tombeau ; de Grillon à la tête d'une armée, que de Grillon à la queue d'un convoi ; de Grillon bouillant , soufflant , battant , triomphant , que de Grillon sans force , sans pouls , sans ame, sans mouvement.
» Mais ne sera-ce point par aventure une témérité et imprudence à moi qui fois profession d'une Tie pacifique et non guerrière , de parler des exploits de guerre, comme jadis reprocha Ânnibal à un philosophe péripatéticien? Mais que puis-je dire en si peu de temps sur un si plantureux et ample sujet? Mais quelles paroles pourroit-on trouver pour répondre aux coups que ce bras martial a dessérés « * et assénés sur la tête des ennemis du Roi et de la France ? Mais qui est-ce de vous , Messieurs , xjûi avet eu l'honneur de le voir suant sous son hamois , empoudré parmi les chamaillis, perdu dans la mêlée ^ empourpré de son sang et de celui de ses ennemis , qui ne feroit mieux et avec toute sa perfection , ce que je vais entreprendre d'ébaucher? Néantmoins le commandement de mes supérieurs , les prières de ceux qui me font commandement , les obligations qu'a notre Gompagnie à la mémoire de ce grand héros , la commiunauté du sol natal , l'alliance qui est entre Mars et les Muses m'ouvrent la bouche que le respect et la douleur m'avoient cousue , et me commandent de parler de cet Hercule Musagète
Quel thème prendrons-nous? quel sera le plainchant sur lequel nous chanterons ce funèbre épi- 'taphe? Etant sur ce pensement , je pensai que je ne pouvois mieux louer ce grand guerrier , que d'emr prunter l'oraison funèbre que David fit sur la mort d'un grand guerrier^ et prenant langue de lui^ m'écrier avec lui : abjectus est clypeus foiitium; le bouclier des forts est atterré et enterré»
» Pouvions-nous donner un surnom plus honorable pour un capitaine, mieux convenable au sieur de Grillon^ plus significatif de ses vaillances et prouesses que celui de bouclier ? Car appeler qudqu'un bouclier , écu , ou pavois , c'est l'appeler fort ^ brave, preux, vaillant^ valeureux, courageux ) magnanime; et appeler quelqu'un magnanime, c'est lui donner le haut bout au feit de la guerre , la prescéance aux affaires d'état , la main droite es choses de piété et de religion
» Mais qu'est-ce que magnanimité? qu'est-ce qu'être magnanime? c'est avoir une ame grande. Et qu'est-ce qu'avoir une ame grande? il nous faut expliquer ceci à la façon que les théologiens discourent de la grandeur invisible et ineffable de Dieu, la mettant aux pieds de la grandeur corporelle des créa- ^ tures , et prenant leurs mesures et aUignements d'icelle.;..
» Nous appelons une chose grande qui est assortie '^ * de ces quatre dimensions , longueur, largeur, hauteur et profondeur. Ils disent que la longueur de Dieu, c'est son éternité-, la largeur, c'est son inmien*'
éîté; la hauteur, c'est* sa jpuissance en miséricorde ; là profondeur, c'est sa sagesse ou justice. De mémo* pouvons-nous déchiffrer la grandeur d'une amepai^ ces quatre pièces et ameublements. La hauteur d'une àme est de ne s'attather à rien de b&s La profondeur est dé descendre jusques au plus creux des^
pensées et conseils de l'ennemi La longueur , à
supporter avec patience l'envie , l'ennui , le trayail La largeur du courage ne reconnoît aucunes bornes tii lisières de temps , de lieu et d'âge.' » Or, venons au point. Comttient est-ce que je prouve que le sieur de Grillon a été magnanime et le bouclier des forts? Est-ce parce qu'il étoit extrait d'un estoc fort illustre et généreux?.... Est-ce parce
cjù'il étoit d'une bonne et forte constitution? *
Est-ce donc parce qu'il étoit natif et originaire d'A-. * vignon , que nous pouvons appeler par titre d'iion-^: neur, comme jadis Epaminondas disoit de la plaine de Beoce , l'échàfaùt de Mars ; ou comme Xénophon de la ville d'Ephèse, la boutique de la guerre? Tout, cela est vrai; mais sa magnanimité paroît principalement en la hauteur, profondeur, longueur et lar-*^ geur de son courage.
' n V Là hauteur, en ce qu'il ne pouvoit se tenir sous le toit d'une maison , à l'abri d'une tente , sou» l'ombre d'une courtine, aux champs, à la campagne , au jour, à l'ombre, au soleil , au hâle, au serein; mon Grillon le pied toujours en l'air ou sut* l'étrier, là tête sous le ciel qui étoit son pavillon et «on dais^. La volupté ne Ta jamais collé à la terre'/
les délices ne Tout jamais colleté. Cet Ânnibal ne s'est point arrêté à Capoue; ce Samson n^a point perdu sa force au giron de Dalila ; cet Achille ne changea jamais le pourpoint en une veste féminine ; cet Hercule ne quitta jamais son épée pour prendre une quenouille. Telle étoit la hautesse de son cœur, qu'il étoit supérieur à toutes les difficultés et encombres qui Taccueilloient
» 2"" La profondeur étoit son conseil et prudence qui est Tœil de Tart miUtaire ^ la visière d'un guer^ rier , et le cadran de la vie humaine
» 3"^ La longueur de sa magnanimité étoit sa longanimité et patience à attendre Tennemi et son temps , à ne s'attiédir jamais , à tenir coup à une entreprise, à ne lâcher point; sa vertu ne disoil jamais, c'est assez ; sa valeur étoit sans virgule, $ans souffrance, sans période
» 4° Reste la quatrième dimension de sa valeur f qui est la largeur et l'étendue d'icelle; qu'en dirai* je ; mais que n'y a-t-il à dire là-dessus 7 sa force n'étoit rétrécie en unUeu seulement, encemée d'un temps, limitée à une. sorte d'ennemis , enclose en un âge, attachée à une action. A quoi le voulez-vous, où le voulez-vous, contre qui le voulez- vous ? à pied, à cheval, avec la lance, avec l'épée, au siège, à l'escarmouche, à une saiUie, à une tranchée, sur une muraille , à une brèche , à une camisade, de nuit, de jour, en santé, en maladie, au printemps, à l'hiver de son âge , avec une poignée de gens , avec une grosse armée? il est toujours ûriUon En
quel coin de la France n'a-t-il empreint les vestiges de sa valeur ? Quelle partie de l'Europe n'a senti ou ouï les foudres de son bras ? Toute la France a été le théâtre et le colisée de ses prouesses* »
Le Père Beningi après être descendu dans un grand détail des actions mémorables de M. de Grillon, conduit son héros aux portes de la mort, et le représente , pour me servir de ses termes , sous le pressoir de sa dernière maladie. Voici de quelle manière il S'explique : « Quand la maladie, sergente du del , nous met la main dessus , et que la mort nous dit : il faut suivre , Dieu Ta dit ; allons , suivons, n'estrivons pas, à l'imitation de notre Grillon, qui averti qu'il fallpit déloger , battre aux champs , ïiller servir son quartier au ciel , reçut cet ajournement en maistre de camp, c'est-à-dire, aussi géjuéreusement qu'autrefois il entendoit volontiers le ton de la trompette pour monter à cheval ; car comme le Père spirituel qui l'assistoit , lui eut dit : Moncîeur ) il faut aller au Giel, lui, avec un tressant le prenant par la main et le serrant très-fort , allons, allons y dit-il; tout comme il eût dit pour aller livrer un combat , monter à l'assaut , prendre quelque ville »
L'orateur finit son discours par une longue péroraison qui est dans le même goût. « Hélas ! messieurs, ajNrès avoir emmiellé vos aureilles du narré de tant de vaillances et actes héroïques , faut-il que je les enfielle de ce triste mot : abjectus est ^ il est mort. . . . n n'y a plus de Grillon. Nous ne le verrons plus
faire volter son cheval, le manier à saults gaillards,^ à la carrière, à bridé ronde , en long ; qbjectus est,
il est mort Nous ne le verrons plus dans son
carrosse faire le tour de la ville, réjouir de son aspect ses amis , remplir de révérence les étrangers , aumôner de son argent les pauvres ; dbjectuê est, it est mort. Nous ne le verrons plus dans nos i^^ses battre la poitrine de ses mains , le Gel de ses prières, nos oreilles de sa voii exemplaire ; abjectiis est, il est mort. . . . Où est celui qui jadis a donné la loi à la fortune , la vie à ses eniïemis , la paix à la France ^ le royaume au Roi , leur pais aux François , les tribunaux à la justice, les autels à la religion? abjèctvà est , il est mort. Où est celui qui a gravé son nom sur Fétemité , sa valeur sur le corps de ses ennemis/ sa mémoire sur le cœur des François , sa libéralité sur les mains des pauvres ? abjectus est,û est mort* Où est celui à qui jamais homme ne fit quitter h gantelet , ni fuite le bouclier , ni crainte la coiileiir, ni fortune la constance? abjectus est, il est mort. Mort , as-tu bien osé mettre la main sur celui qtd tant de fois t'a donné le cartel de défi en bataillé rangée? Celui qui a sauvé nos rois n'a-t-il pu sel sauver soi-même? abjectus est, il est mort. Saint Père , voilà votre vassal et défenseur ; Roi de France, voilà votre bouclier; noblesse, voilà votre modèle; soldats , voilà votre père ; painres , voilà votre dé-' pensier ; François , voilà votre pavois ; Âvignonnois, voilà riionneur de votre ville ; Religion , voilà ton protecteur; magnanimité, voilà ton parangon;
clémence, voilà ton lustre;: libéralité, voilà ta gloire ; âncérité , voilà ta perle ; abjectus est , il e«t mort. La BrioUe , Saint-Jean-d'Angéli , Nismes, La Rochelle , voilà vostre foudre ; Caiai8 , Tour$ , Quillebœuf , voilà vostre mur ; Dreux , Jamac , Montcontour , voilà vostre Mars ; Paris , La Fère , jBoulogne , Laon , voilà vostre Grillon ; Chambéri , Conflans^ Charbonnière, Montmillian, voilà le brave Grillon ; Dauphiné , comtat d'Avignon , voilà le brave des braves; abjectus est, il est mort.
» Adieu , Grillon , adieu ; adieu , le capitaine des merveilles ; adieu , la merveille des capitaines ; adieu , mon brave ; adieu :,. brave Grillon ; adieu , brave des braves; nous ne vou& verrons donc plus , nous ne vous ouïrons plus. La grande perte <]u'a laite toute la chrétienté ! le graAd guerrier que vous avez perdu, SaintPère! le grand serviteur que vous aviez là, mon Roi! l'inexpugnable boulevard que o'étoit pour vous ^ 6 France! mais que tu as perdu, Avigpnion ! Son ombre , comme celle du frêne , chafr- •«pit loin de tes murs les serpents huguenots. Mais le «sincère ami , le fprand bienfecteur que tu as perdu , Compagnie de Jésus! Il se disoit tout tien etde cœur et de bouche : aussi avoit-il le cœur dans sa bouche , et la bouche dans son cœur, tant il estoit franc en Sj^ paroles - et cordial on ses franchises* ....
» Au demeurant , ne vous attristez point tant 4^voir perdu un si grand homme , comnae remer- 4»jez Dieu de vous l'avoir prêté , joint qu'il n'est pas tout mort. Ce n'estque.la moindre partie de Grillon
qui est en terre ; son ariie vit et triomphe au cieï ,
qui est rhébergement des âmes magnanimes De
là il oonsidère la France qu'il a tant aimée , le Roi qu'il a tant fidèlement servi , les Princes qu'il a si cordialement honorés, son pays qu'il a toujourt prisé, n me semble que je vous vois , grande ame , prosternée devant la majesté de Dieu , mettant à ses. pieds toutes vos couronnes , navales , murales , ci^ viques , triomphales , comme les saints vieillards de l'Apocalypse , et dire avec eux : Dignus es, Domim Deus nostêr, acdpere gloriam, et honorem, et virtutem. »... Jaçoit que 'son ame vive , néanmoins Grillon est mort , abjectus est. L'union entre l'ame et le corpsi est rompue. Â quoi est-il réduit ce grand héros! cette hautesse de courage , combiaa est-elle abbais^ sée ; cette longueur, combien raccourcie; cette largeur, combien rétrécie ; cette profondeur, conijbien applanie ! Âlcmène portant le^ cendres de son fik Hercule dans une petite urne, chez le tragique latin, s'écrie tout éperdue de douleur et d'admiration : Bue ille decrevit gygas! Est-il possible que dans le creux et l'obscur de cette grotte soit encoffré ce grand Grillon , la réputation duquel alloit joindre les nues , et les victoires outrepassoient les limites de France , et que cinq ou six pieds de terre suffisent à celui de qui le coeur étoit plus large que toute l'Europe! Hue ille decrevit gygas.... »
L'auteur trace ensuite un petit tableau de la piété de Grillon , qui , malgré la trivialité du style , ne manque pas de force, « La dévotion de Grillon , dit-
ît, n'étoit point féminine, mais mâle, virile et martiale , sdon son naturel , air guerrier et humeur soldatesque ; la brièveté de son oraison étoit aggrandie par la grandeur de son ame ; ses prières étoient comme les ouvrages de Timante, auxquels , comme dit Pline : plùsintetligebaturquàmpingebatur. Son cœur {Nirloit plus que sa bouche ; les mondains au contraire parlent plus souvent de la bouche que du oqeur. Le sieur de Grillon traitoit avec Dieu comme avec les rois , brièvement et révéremment. Ce n'est pas pourtant que je veuille dire que quand en une longue traite de prières , la ferveur, Taffection et la dévotion s'y retrouvent , que cette oraison ne soit de plus grand prix et valeur; mais j'assure qu'une petite oraison, bien troussée et faite avec attentioû et récollection intérieure , est plus agréable à Dieu,
qu'une longue^ lente et languissante oraison.
La dévotion solide ne consiste pas à marmoter les psôlmes , mais à les pratiquer ; car Dieu aime' mieux
voir bien faire , qu'ouïr bien dire »
Enfin le Père Bening termine son chef-d'œuvre par quelques réflexions sur la nécessité de mourir : i{ Abis, dit-il, à quoy en venons-nous , Messieurs? Pour Dieu , éveillons-nous et pensons à ceci : Grillon est mort, et il nous faut mourir. H n'y a honune si liaut monté que la mort ne désarçonne ; si haut perché , qu'elle nç culbute ; si bien armé à\ blanc et •à cru , qu'elle ne perce ; si bien retranché et barricadé qu'elle n'enfonce; si ferme en son assiette qu'elle ne renverse. La mort est cet Até d'Homère
qjui se promène et danse sur la tête des hommes ; la
mort est ce glaive de Damoclès , qui , lorsque nous
l)anquetons et passons nos jours en plaisirs ou
quelque joyeux déduit , nous pend sur la teste; la
jqiort est la faux que Zacharie voyoît voler en Fair;
la mort est la pierre qui , dévallant d'une montagne,
abbattit cette superbe statue de Nabuchodonosor ,
composée d'or, d'argent » d'airain et de terre ;^ la
mort est le bord et l'arène pu se rompent et se brisent
les flots sourcilleux de3 puissances, terriennes , qui
semblent devoir abysmer et absorber toute la terre. . .
H feut mourir ; nous, partageons jce jour, cette ma-
. tinée , cette heure , cette, mii^ute , voire ce momeAt ,
avec la mort , et cependant le temps , le jour, Theure
et la minute est incertaine.. Une heure a soixante
minutes; après ai voir passé la première, on ne peut
se promettre de passer la seconde , et se peut faire
qu'après avoir passe les cinquante-neuf, on ne
passera pas la soUantième , mais on trespassei^a. Il
faut mourir ; nous ne pensons mourir que quand
nous rendons le dernier soupir. Il n'en va pas ainsi,
ce dit Sénèque ; nous mourons tous les jours , à tout^
heure , à tous moments ; nostre vivre n'est qu'un
mourir.; à mesure que nous vivons , nous mourons ;
^.mesure que nous croissons , nostre vie descroît.
Qui a vécu un tiers de ses ans , a un tiera d,^ soi
mort ; la vie nous fuit, la mort nous suit. Il faut
mourir, et cependant nous ne pensons qu'à vivre.
Tous les hommes sont après à faire des projets; tel
fait bastir une belle maison , mais sur le point de
l'habiter, voici le grand mareschal de logi& qui lui commande de desloger et remuer mesnage; tel dresse un joli parterre , mais aucun de ses arbres ne l'accompagnera à la sépulture, fors qu'un ra- Jtneau de cyprès ; td fait de belles .emplettes ,, mais jie» héntier$ les débiteroAt pour lui ^ tel fait dessein xje voyager, de vo;r le pays , mais Dieu lui en fait ypir un auquel il ne s'attendoit pas. Il faut mourir et bien mourir ^ pour bien mourir, bien vivre; pour Jt)ien vivre, mourir à TambitioA, volupté çt avarice. J*ai dit , et n'ai rien dit. » Ainsi finit Torateur.
Tel était çç que Vpi;i appelait encore éloquence de la chaire au conunencement du dix-septième siècle , du moins chez certains, prédicate^urs , comn^e le Pèyp Bening. ' ^ ,
'" AîîEICDOTÊS. /
Dans un sermon sur le jugement deimierj un prédicateur navarrois , pariant des trompettes effrayantes qui réveilleront les morts à la fin du monde, s'écria : « Oui, vops les entendrez, péjeheurs „ quand vous, y .penserez de jmoins , peut-être demain, quedis-jedemain, peut-être tout-à-l'heure. » A l'instant lea voûtes de Téglise retentissent du son -terrible d'une douzaine de trompettes qu'il avait feît placer secrètement dans la nef. Tout l'auditoire est dans uiïe frayeur mortelle; on croit voir' lés gouffres de l'enfer prêts às'ehtr'ouyrir. Chacun s^en^fuit en tremblant. Dès-lors pe . prédicateur fut en odwr de sainteté parmi le$ Navarroâi».
n n'est pas le seul qui ait eu recours à des moyeni aussi singuliers pour frapper les fidèles.
Un bon curé de campagne , faisant le prône à ses paroissiens , dont le territoire était en vignoble , leur dît : (c Vous savez , mes chers frères , combien les saints vendangeurs ont fait de tort par le passé à nos vignes ; je vous donne avis que notre bon prélat les a tous transférés entre Noël et les Rois, auquel temps ils pourront geler et grêler tant qu'ils voudront. » Rabelais, liv. m, ch. 33, attribue cette plaisante imagination à François de Dinteville , évêque d'Auxerre(de 1514 à 1530 ) ; mais Estienne Tabourot ' en gratifie un curé de l'Âuxerrois. C'est une imitation du conte que Bebelius fait de ce fou qui pestait contre le soleil de ce qu'au lieu d'être si ardent en juillet , il ne gardoit pas un peu de cette chaleur pour l'hiver qui en avait tant besoin.
Un capucin dit un jour en, chaire que la Provi-
' YoT. soD Almanach imprimé sohs le nom de Jiun YoiTEf- Breton ( auagramme d^EsTiEMNB Tabourot), Paris, 1588, in*8<*. E. Tabourot, né à Dijon en 1547, j est mort eu ld90. Sa tombe se volt encore à Tégllse Salnt-Benfgne. Son ouvrage le plus connu a pour titre : Les Bigarrures etjtouches dujei' gneur des Accords , qui a eu plusieurs éditions , dont la plus complète et la dernière est de 1662 , 2 tom. en 1 vol. in-12.
dence avait mis la mort à la fin de la vie pour don-L ner aux pécheurs le temps de se convertir.
Un homme fort simple , ayant acheté une charge d'auditeur des comptes y alla un jour au sermon , et à chaque fois que le prédicateur disait : mon cher auditeur, il prenait cela pour lui , te levait et faàrlait une inclination,.
Un chanoine de Liège, pour vanter le mérite de ^aint Hubert, disait en chaire que « si le Saint- Esprit étoit mordu d'un chien enragé , il faudroit ^u'il recourut à son saint pour être guéri, n
Un chanoine de Saint-Cloud prêchait un jour que lè superflu n'est point à nous , mais aux pauvres , et qu'un seul habit doit suffire à un bon chrétien. Un honnête marchand , frappé de l'éloquence du prédicateur, lui porta le lendemain deux hd^its , de trois qu'il avait , pour le prier de les remettre aux pauvres. Le chanoine absent de chez lui par un trèsmauvais temps, rentre tout trempé, un instant après l'arrivée du marchand, et prie celui-ci, avant de l'entendre , de lui permettre de changer d'habit , parce que le sien est mouillé. « Ah ! oui , dit le iniirchand, vous avez des habits de rechange , tandis que vous dites en chaire qu'un bon chrétien ne doit en avoir qu'un; eh bien! à votre exemple, je me
servirai des miens dans le naauvais temps. » Et il remporta si^ deux habits.
•ff
' L'histoire dti premier ou plutôt des deux premiers ^fermons (ju'a prêches l'illustre Bossuet , est assez re- Ifnarquable pour que nous la rappdions dans un ouvrage consacré à quelques singularités parénétiques. L'orateur, à peine âgé de seize ans, et n'ayant pas encore terminé ses études, se trouva dans le cas d^'improviser son premier sermon , non pas à l'église, non pas en plein jour, mais dans un élégant salon , aux bougies et au milieu d'^un cercle brillant , composé des dames tes plus distinguées de la capitale et de quelques beaux esprits. M. le cardinal de Bausset raconte ainsi cette curieuse aventure :
« Le marquis de Feuquières ( protecteur de Bossuet) , parloit souvent avec enthousiasme à Madarne et à Mademoiselle de Rambouillet du talent extraordinaire et de la facilité prodigieuse de ce jeune ecclésiastique. Il ne craignit même pas d'avancer que si on. vouloit enfermer le jeune Bossuet seul et sans livres , dans une chambre , en lui laissant seulement quelques moments pour se recueillir, il se trouveroit prêt à prononcer un sermon §ur tel sujet qu'on jugeroit à propos de lui dompier. Le défi fut proposé sur-le-champ par Madame et Mademoiçelle de Rambouillet , et accepté par je marquis de Feuquières qui envoya chercher Bossuet au collège de Navarre. Il n'arriva que dïans la soirée à l'hôtel de
Rambouillet. Toutes les Conditions annoncées furent remplies avec l'exattitiide la plus minutieuse. Le jeune- orateur, après tm inoment de réflexion , prit la parole , étonna là nombreuse et brillante assemblée qui l'entendoit, et surpassa l'idée que le marquis de Feuquières avoit prétendu donner de son talent et de sa facilité. Il étoit onze heuriés du soir lorsque Bossuet prêcha ce singulier sermon; c'est ce qui fit dire au bel esprit Voiture, quil nâvoit jamais ouï prêcher ni si tôt ni si tard.
M. Cospéan, évêque de Lisieux , qui 8é tfouvoit alors à Paris , ayant ouï parler de ce sermon , désira entendre prêcher notre jeune orateur de la même manière ; il l'invita à Sè rendre chez lui , et là , en présence de deux autres prélats , amis de M. Cospéan , Bossuet prononça un diScoùrfequi excita l'admirâtioii de cette assemblée si peu notiibreuse et par cette raison plus redoutable pour le jeune orateur. L'àtlditoire étoit sans doute moins brillant que celui de l'hôtel de Rambouillet ; mais il étoit composé de juges plus capables d'apprécier les dispositions et le mérite d'un orateur chrétien et d'un ministre de l'Evangile. M. Cospéan fut frappé de l'espèce de phénomène que lui offroit un jeune ecclésiastique qui n'avoit pas même encore achevé le cours de ses études. »
Ce fait prouve les heureuses et précoces dispositions que Bossuet avait pour l'improvisation. Dans sa longue et brillante carrière , il a prêché six Carêmes et quatre Avents, soit à Paris , soit à la Cour, et lui-
iaaéme a souvent dit qu'il n'avait jamais prédbé le méine Carême vl le même Avewt. Et combien d'autres sermons lui sont encore dus, sans compter les oraisons funèbres ! Quel talent! quelle facilité et quelle activité, surtout quand on considère ses autres ou-* vrages!
Jacques-Bénigne Bossuet, né à Dijon, dans la nuit du 27 au 28 septembre 1627, est mort à Paris le 12 avril 1704, un peu avant quatre heures et demie du matin , âgé de soixante-^seize ans six mois et seize jours*
Le Père Séraphin » célèbre prédicateur , prêchant devant Louis XIV , dit à ce monarque : « Sire , je n'ignore pas la coutume qui me prescrit de vous faire un compUment ; mais je suppûe Votre Majesté de m'en dispenser ; j'ai cherché un compliment dans l'Ecriture-Sainte et j'ai eu le malheur de n'y en point trouver. »
Le même prédicateur, préchant une autre fois devant Louis XIV, s'aperçut que l'abbé de Fénéion dormait; il s'interrompit et dit : « Réveillez cet abbé qui dort et qui n'est peut-être au sermon que pour faire sa cour au Roi. » Sa Majesté sourit.
peut-être
de fiÛFe une peinture un peu trop vive et trop directe de la conduite de Louis XTV ; ce prince en témoigna 8on mécontentement par ces mots : « J'aime à prendre ma part d'un sernKMi» mais je n'aime pas qu'on me la fasse. »
Le même Roi demanda un jour à Boileau quel était un prédicateur qu'on nommait Le Toumeux et auquel tout le monde courait* «Sire, répondit le poète , Votre Majesté sait qu'on court toujours à la nouveauté , c'est un prédicateur qui prêche l'Evangile. » Le Roi lui ordonnant d'en dire sérieusement son avis , il ajouta : « Quand il monte en chaire , il fait si peur par sa laideur qu'on voudroit l'en voir sortir, et quand il a commencé à parler > on craint qu'il n'en sortCé
Le Père Chaussemer, jacobin, prêchant devant Louis XIV, après le fameux passage du Rhin, et dans le moment où le Roi venait de laver les pieds des pauvres pendant la semaine-sainte, dit à ce monarque : « Ces ondes orgueiUeuses que vous avez passées avec autant de rapidité qu'elles sont rapides elles-mêmes , sécheront un jour ; et ces gouttes d'eau que vos mains royales viennent de répandre sur les pieds des pauvres, subsisteront éternellement devant le tribunal de Dieu. »
Le célèbre Bourdaloue , dans son sermon de la fausse œnsciencev dit : « Sou venez- vous que le che^ min du ciel est étroit, et qu'un chemin étroit ne peut avoir de proportion avec une Conscience large. >> C'est à peu près l'idée qu'un ancien prédicateur â rendue dans le style de son temps : « Le Ciel n'a point de porte cochère, on n'y entre point en carrosse. »
Lé même orateur prêchait le Carême à Sdint^ Sulpice. Un jour que M. le Prince y était, l'orateur se fit long-temps attendre. Cependant tout le monde causait à l'église en l^attendant ; et comme la foule était grande, le bruit était aussi fort grand. SitôÉ que M. le Priilce aperçut le Père Bourdaloue, il s'écria tout haut : « Voici les ennemis, voici les
ennemis ! »
Ménage iayatit assisté à un sermon que Bourdaloue prêchait en présence du Roi de France et du Roi d'Angleterre > dit en le voyant descendre de chaire î « Voilà le prédicateur des Rois et le roi des prédicateurs *. »
* C'est ainsi que , de notre temps , on appelle un riche banquier de la nation israélite , le Koi des Juifs et le Juif dei Rois.
Notre grand orateur excellait surtout dam les portraits dont il enrichissait ses discours ; une daiiie disait que tous les prédicateurs qui l'ont voulu copier ^ n'ont fait que des marmouzets.
Le IPère d'Harrouis , jésuite, disait, avec une naïve et piquante modestie , à Ménage : « Lorsque le Père Bourdaloue prêcha l'année dernière à Rouen, les artisans quittoient leurs boutiques pour aller l'entendre ; les marchands , leur négoce ; les avocats , le palais ; les médecins , leurs malades qui s'en trouvèrent mieux; mais pour moi, quand j'y prêchai ensuite, je remis toute chose dans l'ordre; personne n'abandonna son emploi.
Un capucin , prêchant, un jour, devant le prince de Gôndé, le compara à Belisaire, et dit que la valeur ne leur avait jamais manqué , mais souvent la fortuné.
Le maréchal de Gassion entendant prêcher un religieux qui exhortait le peuple à se sauver : « Je crois , dit le Maréchal , qu'il nous prend tous pour des poltrons. » {Lantiniana. ) .
Madame Comuel disait du PèreGonneueu, jésuite.
et prédicateur fort sévère , qu'il surfaisait en chaire, mais qu'au confessionnal il donnait à bon marché.
L'abbé de Beau vais, prêchant le Carême de 1773, à Versailles, tonna fortement dans son dernier sermon contre les vieillards vicieux qui conservent encore au milieu des glaces de l'âge les feux impun de la concupiscence. Louis XV assistant à ce serrooa avec toute sa Cour , dit en sortant au maréchal de Richelieu : a M. le Maréchal , le prédicateur a jeté bien des pierres dans votre jardin. Oui, Sire, reprit le Maréchal , il y en a tant jeté, qu'il en est rejailli quelques-unes dans le parc de Versailles. »
SUR LE p. DE KLA