ET SUR LES PRÉDICATEURS ESPAGNOLS
Le Père Joseph-François de Isla ' , célèbre jésuite espagnol, né à Ségovie en 1714 et mort à Bologne
' Quoique Feller et la Biop^phie unii^erselle donnent av Père de Isla le pmiom de Jean . nous croTons devoir l'aj^Mkr Joseph^ François, et nous nous appuvons de rantorîté de M. de la Serna Santander , eélèbn* bibliographe espagnol , qnî , cHanl les divers ouvra«jes du Père de Isla , et entre antres son Hisiona (Ui famojfQpredicador^etu:.. Tappelle toujours Joseph-Franpdi- VoiE7 Le Ccfhilosrite des lires de C. de la Serma SmmUÊmiir, rxdi'ire pur lus^mc'rne : Bruxelles , 1803 , 4 vol. în-8*, S* 3263 et 3;î<XV
L'abW Feller faît naître le P. de fcla, « 1703,àTiUavîâne dans le rovaume de Léon ; nous prêsumoiB ^ne c'est «■(
(Italie) en 1783, a composé, sous le nom du licencié Lobon de Salazar , un ouvrage très-remarquable , intitulé : Historia del famoso predicador fray Gerundio de Campazas, alias Zote8,escrita por el Lie, D. Francisco Lobon de Salazar. 1758-1770 , 2 vol. in-4\ Ce livre, dont le premier tome çi été imprimé en Espagne , et le second hors du Royaume , est une critique ingénieuse , fine , judicieuse et très-gaie des mauvais prédicateurs espagnols. Il est à leur égard ce que D&n Quichotte est aux romans de chevalerie, et ce que . le Chef-d'amvre d'un inconnu est aux commentateurs en us ; malheureusement il est très-difficile, pour né pas dire impossible , de faire passer les beautés de cet ouvrage dans une autre langue ; Fauteur est inimitable dans son style , surtout dans le satyrique et le plaisant. Cependant il existe une traduction anglaise sous ce titre : The History of the fantous Preacher friart Geruntde Campazas, ortherwise Gerund Zotes. Translated front the spanish. London, Davies, 1772, 2 vol. in-8®. Il en a paru une en français dans ces derniers temps ; elle est intitulée : Histoire du fameux prédicateur frère Gerunde de Campazas, dit Zotes; écrite far le Pire Jean Isla, sous le nom du licencié Don François Lobon de Salazar > prêtre bénéficier de Preste , d'Aquila et de Villagarcia de Campos , curé de la paroisse de Saint-^ Pierre, professeur de théologie en l'université de Yalladolid. Dédiée au public; traduite de l'espagnol par F. Cardini. Paris , chez Aimé André , 1822 , 2 forts vol. tii-8'*. Mais, nous le répétons , ces traductions, par la difficulté de rendre la fijaesse et le mordant de
Texpression de Fauteur , ne donnent qu'une idée imparfaite de son talent et du mérite de son ouvrage.
Nous n'entrerons dans aucun détail sur la vie plaisante de frère Gérunde ; mais nous citerons quelques passages d'anciens sermons espagnols qui oat autorisé , à juste titre , le Père de Isla à les tourner en ridicule.
Croirait-on que l'on a poussé en Espagne le hon-» teux abus de l'application de la mythologie aux choses sacrées jusqu'à prêcher et imprimer un sermon où se trouve cette absurde allusion dont le ridicule surpasse encore l'inconvenance : « Marie fut conçue de la blanche écume de la gréce divine dans la mer de. la nature humaine ^ . » Et cette autre infemie : « Le divin Adonis Christ s'amouracha de la belle Véinus Marie ^. » Nous trouvons ailleurs un insensé prédicateur qui ose bien se servir de . la fable de Danaé pour prouver que Dieu aime les âmes chastes qui vivent cloîtrées : a En Danaé, dit-il , je contemplé une ame retirée qui a fait vœu de clôture pour sa vie; et mi Jupiter transformé en pluie d'or, je considère le Christ, qvi descend comme pluie du ciel. Et nubes pluant Justum. »
Un curé de village avait si souvent parlé du Dieu Apollo dans les sermons qu'il prêchait à ses parois-»
« VoY. V Histoire de Ff, Gerunde , tom. I , p. 368 ; il 7 * de longs détails sur cette écume.
a VoY. idem, p. 30.
siens , qu'une vieille femme faisant son testament , y inséra cette clause : << Item, je lègue mes poules et le coq au bienheureux signor saint Polio, pour la grande dévotion que j'ai eue pour lui depuis que notre curé en a dit tant de bien. »
Voici le début d'un sermon sur la circoncision ; il est pris parmi les grands modèles du siècle : « Sachez que la vapeur condensée du nuage qui servit de carrosse triomphant à Jésus-Christ, fut formée de la congélation de la sueur diaphorétique sortie de Sa Majesté dans le jardin des Oliviers. » Puis l'orateur dit ensuite : « La circoncision a été le prélude de l'enchaînement sanglant , la cause de l'œuvre de la rédemption, ou le cachet déchiré, le sceau ouvert, le fil rompu qui a annoncé la Passion ; l'heureuse missive adressée au Christ qui, étant en même temps Dieu , étoit digne d'être déifié. Dignus est Agnus, qui occisus est, accipere virtutem et divinitatem. Amant libéral , il donne des gages de générosité dans la peau
dont il se dépouille La sortie de son sang a été
plus solennelle , que son entrée dans Jérusalem n'a été la cause de sa mort ; orient de l'occident , courage de l'abattement, coin de la sépulture, fin première de la fin et de tout ce qui est au-delà. Le bois aride de la croix ne dessécha point la valeur du Christ ; les clous l'augmentèrent et ne laissèrent pas évaporer la suavité de sa vertu. Le coup de lance produisit un fruit d'une liqueur rougeàtre , aromatique et odoriférante. Christ est la fleur de la croix; la circoncision lui donna la naissance parce qu'il
fiit la fleur de cette fleur y et le premier bouton de ht rose de vie ou bourgeon animé. Le couteau fut la première épine qui perça sa vie ; et sa Uiessure la première vapeur du plus exquis parfum ^ . »
On retrouvera le pendant de ce galimatias dans l'extrait suivant d'un sermon sur la Sainte Vierge ; commençons par Texorde :
a Le meilleur Ave, la fidèle Marie , vint à l'oppo^ site d'Eva ( d'Eve). Si Eve fit Tourlet de la rase, Marie broda le tissu de la vérité. Eve fit pécher Adam,
Marie demanda au Christ notre Rédemption
L'ange vient saluer la Vierge et lui donne un avi$ obscur et mystérieux , quod enim ex te nascetur sane-
tum O Marie, la plus pure Ave de grâce qui soit
dans le livre purpurin de la génération du Christ, Uvre pour lequel le sang servit d'encre , Marie de papier , le Saint-Esprit de plume , et dans lequel furent réuais et reliés les cahiers épars du volume de la vie : cet Ave miraculeux ne peut être autre chose que Y Ave Maria. Saluons-la donc et donnons-lui les éloges qu'elle mérite. Ave Maria. »
Après cet exorde vient le sermon dont il suffira de citer un passage pour prouver qu'il est vraiment digne de cet exorde. L'orateur dit : « Lorsqpie la très-sainte Marie portoit dans le sein son divin fils Jésus , l'archange Gabriel qui lui servoit d'escorte et de garde du corps , l'accompagnoit partout sous la
• Voyez la même histoire de Fîr. Gerunde , pp. 47, 48.
fonne humaine ; il lui montroit une superbe croix qu'il portoit au cou et sur laquelle Fenfant Jésus jetoit de temps en temps ses yeux de colombe. . . . * »
Voici des détails miraculeux relatifs aux trois rois mages , que nous ignorions complètement , et qu'il est bon de connaître, surtout sortant de la chaire de vérité , selon Fhabile prédicateur :
« Le Gel , par un prodige singulier , dit-il , fit connoître aux Mages la naissance du Christ. Dans la même nuit , 1"* il naquit un enfant au roi Balthazar, et cet enfant, d'après Bosquier, fut saint Barthélémy, lequel enfant se levant aussitôt debout , dit ces paroles : In hâc nocte , in Judœâ , natus est nobis Salvator mundi. 2^ En entrant dans un des jardins de son palais, le roi Melchior entendit une voix; c'étoit celle d'une belle colombe qui disoit : In hâc nocte natus est Salvator generis humani. 3® Dans le même moment et la même nuit , il naquit d'un petit oiseau qui avoit déposé ses œufs dans le jardin du roi Gaspard , un lion et une brebis , le Ciel voulant faire connoître par cette merveille que le Verbe divin s'étoit fait homme et avoit pris naissance ; c'est saint Germain qui le rapporte. . . . ^ »
Passe encore si , à de telles fables bizarres , le prédicateur , emporté par un zèle aveugle et outré, ne mêlait pas quelquefois des propositions scandaleuses;
« VoY. la même histoire , pp. 49 , 50.
^ Idem, p. 50.
par exemple 9 il dit que : « Jésus-Christ, quoique né pour tous , naquit spécialement pour saint Joachim, et presque pour lui seul ; — que le Christ est le souverain poisson, parce que les épines, espèces d'arêtes , firent partie des instruments de sa Passion; — que les âmes se transforment en lois (de Dietk) par la force de l'amour divin; — que Jésus est le EMeor pénate dans chaque famille chrétienne.; — que la sagesse de Marie est supérieure à celle du Christ ; — que le peuple angélique ( le ciel) éprouva un tremblement de terre peu après sa fondation; — que saint Jean fut le remède contre le mal de cœur qui affligeoit Jésus-Christ ; — que Dieu est sujet, à ce mal ; etc. , etc., etc. ^ » Comment de pareilles absurdités ont-elles pu entrer dans la tête d'un homme et surtout d'un homme chargé de. prêcher l'Evato-
gile?
Dans un sermon imprimé à Madrid en 1740, le prédicateur fait un escamoteur de saint Jean de la Croix dont il célèbre la fête ; et pour mieux développer son idée , il s'explique ainsi :
« Lorsque des sauteurs de corde et des joueurs de gobelets arrivent dans un village , deux sortes de gens concourent indépendamment d'eux à se donner en spectacle : les curieux, et les mimes ainsi nommés dans l'antiquité , et que nous appelons arlequins. Le curieux ne perd point de vue le joueur de gobelets ,
• Itlem , p. 51 .
sans cependant parvenir à connoître en quoi consiste son habileté. iJ arlequin prétend l'imiter, mais seulement pour faire rire. Le sujet de mon sermon sera la lumière de la raison de moii très-grand saint Père , obscurcie par le diable Submodio : de manière que quand celui-ci est attentif au jeu comme curietuc et qu'il emploie toute sa perspicacité , il ne peut saisir les plus beaux tours d'adresse , et que lorsqu'il est ar/eftim et qu'il cherche à imiter la légèreté du sauteur de corde , il ne fait que servir de risée , ce qui est l'effet de l'audace du démon. Mes deux points seront donc le diable curieux et le diable arlequin. Ave Maru. »
Ensuite il établit dans son discours que la sagesse divine qui a déjà passé une éternité à jouer , selon ce m!bt de la Bible, Delectabar per singulos dies, ludem omni tempore (Prov. viii , v. 30), a donné des leçons de jeu et d'escamotage à S. Jean de la Croix , en lui expliquant tous les instruments dont se sert l'opérateur dans ses jeux de ^lains , tels que la baguette, les cartes, les gobelets , les soucoupes , les livres , les couteaux, les boules, l'alêne, les étoupes, les rubans, etc. , qui, tous, après le jeu , disparoissent dans la poche de l'escamoteur , comme tout ce qui nous a occupé pendant la vie disparoit dans la poche de la mort. Ainsi « la baguette marque la manière dont la sagesse de Dieu gouverne l'empire ; sur le livre sont écrites les destinées de la vie ; les cartes représentent les dignités et les emplois que l'on ambitionne et qui varient continuellement ; les étoupes désignent la va-
ûité de ceux qui recherchent les honneurs , et le feu ce qui fomente l'irascibihté et la concupiscence ; les rubans, ce qui nous enchaîne et fascine nos yeux ; les soucoupes; Temblême du plus grand des mystères ( l'Eucharistie); les boules, les biens de la fortune qui roulent comme elle; les gobelets qui couvrent ces biens et la manière dont ils sont répartis ; le couteau, sa vraie signification; et Y alêne, la pointe aiguë dont la charité quelquefois nous blesse. Dieu joue ainsi , et a enseigné à jouer de la même manière au grand S. Jean de la Croix. » Comment a-t-on pu autoriser l'impression de pareilles bouffonneries !
Veut-on un exemple du style amphigourique de certain prédicateur espagnol ; il faut recourir à une phrase qui termine l'exorde d'un sermon sur la présence réelle dans le Sacrement de l'Eucharistie : « Vous la démontrer , mes frères , ce sera la grande et pénible entreprise de la frêle barque de mon entendement , prête à déployer ses voiles dans le golfe du discours ; et pour qu'elle reçoive en poupe une brise bénétique , il est nécessaire d'implorer le souffle de la divine impératrice des anges , par Tacrostiquc épinikion du celestial paranymphe, qui est VAve Maria * . » — Voici un autre passage qui ne le cède en rien au précédent : l'orateur parlant du baptême
• Cela rappelle l'exorde d'un Capucin qui débuta ainsi: ^ J'embarque ce discours sur le galion de mes lèvres , pour passer la mer orageuse de vos attentions et arriver enfin au port fortuné de vos oreilles. ^)
du Messie, s'exprime ainsi : «< Le Sauveur reçut le firigide mundificant , baptizatus est Jésus ; le taffetas azuré du céleste rideau fut immédiatement déchiré, et aperti sunt cœli ; et le Saint-Esprit descendit en voltigeant en forme de colombe ; Spiritum Dei descenr dentem sicut columbam ' . n
Le Père Isla a voulu se moquer de ce genre , en étalant tout ce qu'il y à de plus ridicule dans le premier sermon qu'il prête à son fameux prédicateur, frère Gérunde de Campazas ; le sujet est la fête de Sainte-Anne; voici comment il fait débuter son burlesque orateur, qui entonne d'abord d'une voix creuse et gutturale le Suit béni et glorifié le Saint- Sacrement, qui ensuite fait gravement le signe de la croix, et qui, après avoir toussé deux fois, commence ainsi son exorde*-
« On n'estime pas moins la couleur verte , bien qu'elle ne soit pas jaune , que l'écarlate qui n'est pas bleue. Dominus, altitudo divitiarum sapientiœ et scientiœDei ! Les couleurs ne manquèrent pas à sainte Anne pour être l'oracle de la vue , et les paroles pour être la foi de l'ouïe, comme l'a dit le Christ, fides ex auditu, auditus autem per verbum Christi, Cette grande sainte naquit, ainsi que la foi l'assure pour l'avoir ouï dire, de couleur rouge, parce que les
' Ailleurs II est dît que cette dîvîne Colombe bat toujours des ailes sur la tête des prédicateurs.
^ Cet exorde n'est composé que de phrases ridicules , on-^ pruntées aux«prédicateurs du temps.
ondes azurées de ses funestes sensations la firent palpiter avec force daus le sein maternel ; ex utero ante luciferum genui te. À cet ange transparent , à cette diaphane intelligence , à cet objet spéculatif de la plus acre dévotion , ce peuple extatique et fervent consacre son culte hyperbolique , et admire son visage agréable et serein ; vuttum iuum deprecabuntur omnes divites plebis. w Je quitte un moment Texorde et je passe au sujet tant important que l'auditeur curieux conmience à comprendre. Qui potest capere capiat.
<« Anne , comme chacun le sait , fut la mère de Notre-Dame , et des auteurs dignes de foi affirment qu'elle la porta vingt mois dans son sein, hic mensis sexius est illi; et d'autres ajoutent qu'elle pleura, plorans ptoravit in noctem : d'où j'infère que Marie fut une Zahori ^ . » Que l'auditeur attende l'argument. « Sainte Anne fut la mère de Marie ; Marie fut la mère du Christ ; donc sainte Anne est l'ayeule de la Très- Sainte-Trinité , et Trinitatem in unitate veneremur.... w
Nous ne prolongerons pas cette citation d'un ser-
. mon plusque ridicule,oùrauteur , accumulant toutes
les absurdes conceptions des prédicateurs du temps ,
en a fait la plus sanglante satire. Il est certain que
son livre prouve quel était l'état déplorable de la
' Le mot Zahori signifie en Espagne , chez la gente populaire , une personne née avec la faculté de voir clairement et nettement toute chose cachée , et même enfouie , pourvu qu'elle ne soît pas couverte d'un drap bleu.
chaire en Espagne aux xvn® et xvnf siècles ; et, comme il le dit lui-même : « Au lieu de prédicateurs , TEspagne avait des criailleurs , des charlatans, des saltiiftbanques, des perroquets et des insensés. » Cependant il y avait quelques orateurs dont les sermons furent généralement estimés, tels que saint Thomas de Villeneuve, Louis de Grenade et le P. Vieyra ; ai*rêtons-nou8 à celui-ci.
Lfe P. Antoine Vieyra , de Tordre des Jésuites , si joui de la plus haute réputation , comme prédicateur et comme zélé missionnaire. Né à Lisbonne en 1608 , il est mort au collège de Bahia dans le Brésil, en 1697 ; il à rempli cette longue carrière, féconde en événements curieux , de la manière la plus honorable, soit dans ses missions, soit à la Cour de Lisbonne, soit à la Cour de Rome, soit même sous les verroux de Flnqùisitiori. On l'appelait le Cicéron lusitanien ; et le général des Jésuites , dans sa correspondance , le nomme le véritable interprète de l'Ecriture Sainte , l'organe particuliet ou canal du Saint- Esprit, le modèle des orateurs et le père de t éloquence. Cependant, il faut en convenir, le P. Vieyra a parfois été entraîné par le mauvais goût de son temps. On trouve dans ses sermons quelques traits assez siriguhers, et qui, à coup sûr, ne lui oîit pas valu les titres pompeux dont nous venons de parler. Par exemple, dans son sermon sur là puissance de la Sainte Vierge , il raconte l'historiette suivante qu'il à sans doute tirée de quelque légende ridicule du xm® siècle ; la voici telle que la donne dans une note ,
cet égard est tel qu'un de leurs prédicateurs crut singulièrement flatter ses auditeurs , en employant dans un «ermon sur la tentation de Jésus-Qirist , rhyperbole suivante qui paraîtra sans doute peu convenable dans son résultat. <« Le fiable , dît-il , porta le Sauveur du monde sur le pinacle pour tâcher de le tenter ; mais ayant trouvé à qui parler dans la forme syllogistique , il changea de batterie. Il offrit au Fils de Dieu , l'empire des divers royaumes, et avec une lunette d'approche, il lui fit voir l'Italie , l'Allemagne , la France ; mais par malheur pour lui , les Pyrénées lui cachèrent l'Espagne , ce qui le mit au désespoir ; car s'il eût pu découvrir au Sauveur toutes les beautés qu'elle renferme , je ne sais trop ce qu'il en seroit arrivé. » (VoY. Etat présent de l'Espagne, par l'abbé de Vayrac; Paris, 1718, 4t;o/. iii-12i)
Un religieux espagnol, Pierre de Valderame, prieur du couvent de S. Augustin à Séville, pror nonça, en 1610, le panégyrique de saint Ignace, le jour de la fête de sa béatification. Ce discours , chefd'œuvre de ridicule et de bizarrerie , a été traduit en français, par le P. François Solier , et cette traduction a été condamnée le 1®** octobre 1611 , par la Faculté de théologie de Paris, quoiqu'elle eût été approuvée par Mathieu Le Heurt, docteur de Sorboune ^ . Prouvons par différentes citations comr
' Cette traduction venait d'être imprimée à Poitiers , avec
bien est fondé le jugement que Ton a porté de cette pièce singulière.
« Le nom de sainct Ignace, escrit sur du papier , dit Torateur , fait plus de miracles que Moyse avec sa baguette sur laquelle estoit escrit le nom de Dieu, et autant que les apostres au nom de Jésus-Christ , par la vertu qu'il leur avoit donnée ; son nom a tant d'auctorité que toutes les créatures luy obéissent sur le champ.... Quand S. Ignace vivoit, sa vie et ses mœurs estoient si graves ^ si sainctes et si relevées , mesme en l'opinion du Ciel , qu'il n'y avoit que les Papes comme saint Pierre , les impératrices comme la Mère de Dieu , quelques souverains monarques , comme Dieu le Père et le Fils , qui eussent le bonheur de le contempler »
On connaît beaucoup d'éloges emphatiques du fondateur de la Compagnie de Jésus ; mais on ne conçoit pas des exagérations d'une telle absurdité.
Voici d'autres extraits du même panégyrique que je dois à l'obligeance de M. G D * , philologue et bibliographe distingué, qui a eu la bonté de les copier littéralement sur le volume de Poitiers ,
celle de deux autres sermons sur le même sujet , sous ce titre : Trois très-excellentes prédica'ions prononcées ait jour et f este de la béatification du glorieux Patriarche , le bienheureux Ignace , fondateur de la Compagnie de Jésus , par le R. P. Pierre de f^alderame , et par deux autres RR. PP. Dominù» cains ; le tout nout^ellement traduict par le P. Solier de la Comp, de Jésus. A Poic tiers , par Ant. Mesnier, 1611 , //i-8». de viii-223 pag.
cité dans la note précédente. Ces extraits offrent un autre genre de ridicule.
« Geste saincte religion * disoit parfois à Dieu : Erue à framea, Deus , animam meam, et de manu caïds Qnimam meam.... Délivrez, ô grand Dieu , délivrçz paa vie des pattes du chien et du tranchant de Fespée, qui est une façon de parler assez extraordinaire , car si le prophète eust dit : délivrez-naoy des pattes du lyon , les griffes duquel sont autant dangereuses que ses dents, il eût beaucoup accourci et esclard sa prière. S'il eust dit : déhvrez-moy des pattes du tigre, il eût encore plus doctement et plus avantageux cernent parlé. Car le tigre ne donne jamais coup de patte qu'il n'emporte la pièce de la chair qu'il touche. Mais disant , délivrez-moy de la patte du chien, il a usé d'une nouvelle sorte de parler j laquelle néantmoins estant bien pesée vient fort à propos et si est très subtile. Quand le chien veult mordre le passant , il ne se sert point des pattes ; mais lorsqu le dogue ou mastin se rue sur celuy qu'il veut offen ser et luy porte les pattes contre la poictrine , c'es signe qu'il le veut outrager en la face où les play sont plus laides et difformes » p. 2. et 3.
« A ceste occasion , le patriarche Abraham travailla tant pour empescher que son fils et légitima héritier ne print femme de la race de Canaam , quoy qu'il habitast en leur terre » Ce ne fut pas tan
' Le mot Religion signifiait alors ordre religieux, et c'est^ de l'ordre des Jésuites qu'entend ici parler le P. Yalderame.
à raison de l'idolâtrie que les Cananéans suivoient , comme parce qu'ils estoient yssus de Cam, homme yilain et roturier , qui perdit sa noblesse pour avoir encouru la malédiction de son père. ... H. estoit voirement noble de race , mais son impudence le rendit vil et obscur. De luy sont descendus les Mores ou Nègres, que Dieu semble avoir teints deceste funeste couleur pour montrer qu'ils sont yssus de parents vicneux.... » p. 3 et 4.
« C'est raoy seul en ceste assemblée qui ay trèsjuste subject de craindre, me trouvant au bord d'un td océan de sçavoir et en présence de si grands esprits y lesquels me semblent prests à remarquer les Iraicts de ma témérité et arrogance, à guise d'une grande armée qui tient l'arc bandé et la flésche preste à décocher , et donner dans le blanc de mon ignorance , pour avoir entrepris de monter en ce lieu et discourir d'un si haut subject en leur présence... » p. 9.
« On racompte une chose merveilleuse des avettes
ou mouches à miel : c'est que qui en part ou divise
^ne , trouve au milieu de son intérieur une petite
iteste de bœuf. Ainsi l'a escrit Ulysse Aldobrando
( Aldrovande), et le confirme par divers passages de
plusieurs grave^s auteurs. La raison est parce que les
abeilles s'engendrent de la teste d'un bœuf ; et l'au-
theur de la nature nous a voulu donner à entendre,
par ceste merveille, que nous devons porter gravé et
empreint au milieu de nostre cœur celuy qui nous a
donné Festre et la vie
» Par aventure est-ce aussi la cause pour laquelle Nostre Sauveur appeloit les Juifs ses ennemis du nom des abeilles.... Car ils sembloient porter encore au cœur le faux Dieu qu'ils avoient adoré (le veau d'w), parce qu'ils ne pouvoient engloutir le vray Dieu qu'ils presemtoient ( pressentoient ). » p. 16 et 17.
« D'icy je descouvre à mon ad vis clairement (t5e) que vouloit signifier l'apparition du glorieux apostre S. Pierre, faite à nostre bien-heureux Ignace, pour le guérir d'une fort longue maladie. Car ce divin apostre est particulier médecin des mammelles, comme nous apprenons del'histoire de sainteÂgathe^ à laquelle il rendit les tettes que le tyran luy avmt fait arracher^ ainsi qu'elle recognoissoit disant : Dieu m'a envoyé son apostre pour me guérir , et mamitlam meam meo pedori festituere , et remettre en mon sein la mammelle que le tyran m'avoit cruellement ostée» Le bien-heureux Ignace donc et sa religion sacréô estantslesmammelles spirituelles, du laict et doctrine desquelles les enfants reçoivent la première et les vieillards leur dernière nourriture , il fut rai^ sonnable que le sainct qui est singulier médecin des mammelles corporelles vînt aussi guérir le» spirituelles de l'Eglise. .. . » p. 43.
« Mais je veux demander à Dieu Nostre-Seigncar, la raison pourquoy ce bien-heureux personnage secourt si promptement et tant asseurement lof femmes qui sont en travail d'enfant. Il me semble^ Messieurs, que Sa Maiesté divine me respond, que ce bien-heureux patriarche, comme bon pasteur, a
prins la charge d'enseigner le peuple chrestien, qui est le troupeau de Dieu. Partant qu'il doibt assister aux mères qui sont enceintes, de peur que les créatures , qui sont comme les agneaux qu'il doibt après eslever , ne se perdent. . . . ; . Car le vigilant pasteur accompagne toujours les brebis qui sont pleines, pour les ayder à se délivrer et garantir les agneaux de tout danger. » p. 5i et bi.
« Je sçay bien que le parfaict amour ne peut estre esteint par l'eau.. •• Je sçay bien que Jonas, ayant cent mille tonneaux d'eau sur la teste, ne perdit pourtant le feu de Tamour de Dieu qui brusloit en sa poictrine, veu que du ventre de la baleine mesme il luy addressoit ses prières et requéroit misérir corde. » p. 74.
« N'estimez pas , Messieurs , que ce soit , sans y avoir pensé, que j'ai appelé travail l'instruction de la jeunesse* Car Artemidore a piéça escrit , et non «ans cause, que qui songe estre en travail d'enfant, ou en avoir charge, se peut asseurer que quelque peine et travail l'accueillera bientost, parce qu'il n'y a rien plus laborieux ni difficile au monde que bien eslever des enfants... » p. 82-83.
« Son humilité s'estendit bien jusques à ce poinct là : et la mesme vertu fut aussi cause qu'il ne voulut donner son nom à la rehgion qu'il avoit instituée, ni permettre qu'on l'appelast la Compagnie d'Ignace ou des Ignaciens , comme on praticque journellement ez autres reUgions, qui portent les noms de leurs fondateurs , comme les Au-
gustins , Bénédictins , Bernardins, Célestins : ain$ leur donna le nom de Jésus , de peur que celuy dlgnace ne lui acquist trop de bruit et de renom parmy le monde.... » p. 85.
Le P. Labat raconte , dans ses Voyages en Espagne et en Italie, Amst., 1731 , 8 vol. i)i-12 , tom. iv, p. 26 , qu'il assista , étant à Tivoli , le 1 5 septembre 1709, à un sermon extraordinaire qui se fit en plein air sous des oliviers. Ce jour est dédié à la fête du Nom de Marie. Le prédicateur étoit l'un des plus célèbres du pays. Laissons maintenant parler l'auteur ; quoiqu'un peu verbeux, il peint assez bien :
« Ceux qui faisoient les honneurs de la fête, ditil, me placèrent civilement vis-à-vis le prédicateur. Il parut, après s'être fait attendre raisonnablement, monta en chaire , s'assit sans cérémonie , examina son auditoire d'une manière grave et même un peu méprisante ; et après quelques moments de silence, se leva , ôta son bonnet, fit un signe de croix sur son front, un autre sur sa bouche, un troisième sur son cœur qu'il plaça au côté gauche selon l'ancien système, et enfin un quatrième qui couvroit ceuxlà, puisqu'il retendit depuis la tête jusqu'au bas de l'estomac. Il s'assit après cela, enfonça son bonnet, et commença son discours par ces paroles : Vidi librum grandem scriptum intus et forts, qu'il expliqua ainsi : Ecco il verissimo ritrato di Maria sempre virgine; c'est-à-dire, voici le véritable portrait de Marie tou-
jours vierge. Cette application fut suivie d'une longue digression sur tous les livres dont on ait eu cx)nnoi^nce jusqu'à présent, tant manuscrits qu'imprimés. Ceux qui composent l'Ecriture Sainte passèrent les premiers en revue ; il en nomma les auteurs , il fixa l'époque et les raisons de leur composition, n passa de là à ceux des anciens philosophes, des Egyptiens, des Grecs ; ceux des Sibylles parurent sur la scène, et l'éloge de la Sibylle tiburtine y fut mêlé fort ingénieusement. L'Iliade d'Homère ne fut pas oubliée , non plus que l'Enéide ; pas un ne lui échappa ; après quoi il conclut que rienn'étoit comparable à ce grand livre écrit dehors et dedans ; livre, nous dit-il, sorti de l'imprimerie du Saint- Esprit, enregistré en la datterie du Père éternel, dédié à la Sagesse incréée , approuvé par les docteurs des neuf hiérarchies, publié par les douze apôtres dans les quatre parties du monde ; livre enfin qui tient la première place dans la bibliothèque céleste, dans lequel les anges et les saints étudient continuellement , qui est la terreur des démons, la joie du ciel, les délices des personnes divines , la récompense de l'Eglise triomphante, l'espérance de la souffrante, le soutien , la force, le boucher de la mihtante. Il ne sortit point de cel grand livre , il le feuilleta pendant trois grands quarts d'heure, et s'apercevant qu'il étoit temps d'aller se reposer , il nous quitta brusquement sans nous dire adieu, c'està-dire sans nous bénir et sans avoir parlé de la Sainte
Via^ge autrement que dans rexplication de son texte.
a Jamais je n'ai entendu de sermon qui i^i'ait plu autant que celui-là , jamais je ne me suis moins ennuyé ; aussi je ne crois pas que, dans ce genre de prêcher, il y ait jamais rien qui en approche. La Passion du P. Imbert, supérieur de notre mission de la Guadeloupe, son sermon de S. Jean de Dieu, celui du P. Ange de Rouen, capucin , sur Findulgence de la portioncule, m'a voient paru jusqu'alors des chefs-d'œuvre inimitables ; mais je dois dire à la louange de celui que je viens de rapporter , et pour lui rendre justice, qu'il surpassoit autant ces trois pièces, que le ciel empirée surpasse celui de H lune en grandeur et en élévation. »
Le Père Chatenier, dominicain, prêchant à Paris vers 1715, rappela, dans la chaire, le ton et les parades des siècles précédents, si l'on en croit Sablier> qui dit l'avoir entendu , et qui rapporte , danfr ses Variétés sérieuses et amusantes, tom. III, p. 487-49j0, quelques traits de ses sermons. « Un jour, dit-il, que le P. Qiatenier étoit en colère contre les jeunes gens qui venaient à ses sermons pour rire , il nous reprocha vivement notre indécence, et finit par nous dire : « Après votre mort, où croyez-vous que vous irez, jeunes gens? Au bal, à l'opéra, dans ces assemblées où il y a de belles femmes? Non, non; au feu, au feu , au feu ! » Et il prononça ces derniers mots
d'une voix si forte et si effrayante , qu'il épouvanta l'auditoire , et que tout le monde songeoit à fuir, croyant que le feu étoit à l'église, w
« Dans un autre sermon, parlant des devoirs réciproques des maîtres et des domestiques, il supposoit un dialogue entre le confesseur et son pénitent; le confesseur recommandoit au pénitent d'être bon, humain envers ses serviteurs et servantes , de ne point les maltraiter, de les aimer. — Mais , mon Père, répliquoit le pénitent , comment voulez-vous que j'aime cette servante? Elle est laide, elle est puante, elle me fait de mauvaise soupe. »
« Une autre fois , prêchant à Saint-Germainl'Auxerrois , il étoit probablement mécontent des 3[narguilliers, car il les envoya en enfer la fourche 9U cul. »
« Il excelloit à travestir les histoires de l'Ancien et du Nouveau Testament. Pour prouver les suites funestes de la paresse , il raconta ainsi l'histoire de David et de Betzabée : « David étoit un paresseux qui ne se levoit qu'à midi. Dieu le punit. Il alla sur sa terrasse à peine éveillé; de là, il vit une grosse vilaine qui n'étojit pas couverte, et fit le péché. »
M Voici comment Qiatenier racontoit la conversion de la Madeleine : « C'étoit, disoit-il, une grande dame de qualité, très-libertine; elle alloit un jour à sa maison de campagne, accompagnée du marquis de Béthanie et du comte d'Ëmmaùs. En chemin faisant, ils aperçurent un nombre prodigieux d'hommes et de femmes assemblés dans une prairie. La
grâce commençoit à opérer ; Madeleine fit arrêter 8on carrosse, et envoya un page pour savoir <ye qui se passoit dans cet endroit. Le page revint, et lui apprit que c'étoit Fabbé Jésus qui prêchoit; die descendit de carrosse avec ses deux chevaliers, s'avança vers le lieu de l'auditoire , écouta l'abbé Jésus avec attention , et fut si pénétrée de sa doo trine, que de ce moment elle renonça aux vanités mondaines. » Cette histoire du bon Père Chatenier le fit dès-lors appeler l'abbé Jésus. »
« n se permettoit quelquefois d'ajouter aux détails historiques qui sont dans les Évangiles, et il ne le faisoit pas toujours heureusement, comme on va le voir. Parlant un jour de la Passion, il dit en propres termes : « Quand on fut près de pendre Notre Seigneur, les disciples envoyèrent en poste S. Jean pour en donner connoissance à la Vierge sa mère, qui étoit en Galilée, et pour la prier de venir voir son fils avant sa mort. S. Jean arriva qu'il étoit déjà nuit. La Vierge lui répondit : « Qu'on le pende si on veut ; il est trop tard, je ne sortirai point. » Cela doit vous apprendre , filles et femmes , à ne point sortir à heure indue. Cela n'est point dans l'Évangile; mais je puis bien me l'imaginer. » (ExTRArrdes Variétés, p. 489-490.)
Ne serait-ce pas ce même prédicateur qui, pour donner une leçon aux dames de la Cour , feignit d'être à la porte du paradis, où il vit plusieurs per-
sonnes qui se présentèrent pour entrer. « Une duchesse frappe à la porte. S, Pierre demanda : qui estlà? La duchesse répondit : C'est Madame la duchesse une telle. — Quoi! dit S. Pierre, Madame la duchesse qui va au bal, Madame la duchesse qui va à Vopéra , Madame la duchesse qui a des galants, Madame la duchesse qui met du fard ! Au Diahle , au Diable Madame la duchesse ; et il lui ferma la porte au nez. »
Un évêque de Noyon n'estimait que les gens de qualité; revenant d'entendre prêcher l'abbé Testu, il dit : « En vérité , je viens d'entendre un gentilhomme qui prêche bien. » Le même évéque s'étant engagé à faire le panégyrique de Saint Jean-de-Dieu, envoya dégager sa parole, parce qu'il trouva dans la vie de ce saint qu'il avait été domestique.
Ménage disait que , de son temps, il y avait trois singuhers prédicateurs à Angers : le P. Costar , qui n'avait qu'un sernaon; Bautru, prieur de Slatras, qui n'en avait que la moitié d'un, car un jour il resta à mi-chemin ; et le prieur de Pommier , qui n'en avait point du tout , car , monté en chaire , il resta la bouche ouverte , et en descendit sans prononcer un mot.
Le même Ménage raconte qu'un cordelier, prê-
chant la Passion dans un couvent , se mit à genotq: selon la coutume, après la première pause, pendant que les religieux chantèrent : Crux ave. Comme il se relevait, des veaux, qui passaient dans la rue, se mirent à beugler d'un ton si semblable au chant qui venait de finir , que le prédicateur , croyant que c'étaient les religieux qui commençaient la strophe suivante : Te summa , se rejeta aussitôt à genoux , œ qui fit sourire plus d'un auditeur.
Un prédicateur diffus pr^hait tous les dimanches, et se* cachait le reste de. la semaine pour éviter ses créanciers : « Cet homme , dit un plaisant , est invisible six jours de la semaine , et incompréhensible le septième. »