‹ Predicatoriana ou révélations singulières et amusantes sur les PrédicateursChapitre 11 sur 74 · EXTRAITS DES SERMONS DE RAUUN · texte numérisé non relu

EXTRAITS DES SERMONS DE RAUUN

Jean Raulin 1 né à Toul en 1443 , est un de ces prédicateurs , dont les sermons sont encore recherchés à cause de leur singularité. Il était célèbre dans son temps; il se retira à Cluni en 1497 pour y introduire la reforme. C’étaitun grand déclamateur, mais sec et méthodique et plein de divisions selon la coutume du temps ; il égaie souvent sa matière par

• 1 Johannis Ruulin Sermones dominicales Parisiis prnclamati. Pnrisiis , Petit , 1 54 I , in- 8°. Il y en «aussi des éditions in- 4", en plusieurs volumes.

des historiettes qui ne conviennent point à la dignité de lactaire. Nous allons en citer quelques exemples.

Dans son sermon cinquième du jour de Noël , il s’écrie : Ante incarnationem nu 11 us poterat facere bonum forum cum Deo, faire bon marché avec Dieu, quia quantumcumque darent , non poterant emere paradisum : sed postquam factus est puer, optimum forum possumus facere cum eo , et eum quasi puerum decipere, quasi enim pronihilo modo dat regnum cœlorum. Recipitenim monetam,quæ nihil valet, imô omninô damnosa est nobis, quinfalsa; imô si capti essemus eum eà , bulliremus in caldaria inférai, sicut falsi monetarii.

Le sermon quatrième de la pénitence par le même Raulin présente une fable qui a bien pu donner le jour à celle des animaux malades de la peste.

Léo, dit le prédicateur , vocavit lupum , vulpem et asinum ad capitulum, ut confiterentur peccata sua et eis juxta delicta pœnitentiara injungeret. Venit lupus ad capitulum et sic confessus est : ego malefeci quiacomedi ovem ,.quæ ad me non pertinebat, sed hoc habeo ex legitimis juribus patrum rneorum , qui ità ex omni ætate usi sunt , ut pater , avus , abavus et atavus , ità ut nulla sit memoria hominum , quin lupi semper comederint oves. Ad quem Léo : an verum est quod ita habes præscriptum ex omni antiquitate sic comedere oves? Oui dicenti, quod sic : pro tanto crimine imposuit semel dicere Pater noster.

« Supervenit vulpes, et confessa est se raalè egisse , quia capones et gallinas comederat non suas , licet ex oinni ævo in posscssione fuerit sic cornedendi illas. Quæ similiter propter unum Pater nosler absoluta est.

« Supervenit asinus, tria confessus est in capi-1 tulo fecisse peccata. Primùm quia comederat fœnum quod in ripis et dumis ab aliorum quadrigis seu carrucis fortuitô derelictum erat. Cui leo : grande peccatumest, ô asine ! quia aliéna comedisti', quæ tui inagistri non erant. Secundo confessus est asinus quia stercoraverat claustrum fratrum. Cui leo : grande peccatum est fœdarc terram sanctam. Ter* tium peccatum vix ab eo potuit exlorqueri; quod posleà cuin ejulatu et gemitu dixit , quôd ruderat et cantaverat cum fratribus, et cuin eis melodiam feceràt. Respondit leo gravissimum esse peccatum cô quod fralres in discordiam miscrat. Et sic graviter flagellatus fuit asinus propter peccata parva ; et dimissi sunt vulpes et lupus in possessione majoruin cum absolulione. »

Cet apologue est très-déplacé dans un sermon ; mais il est rendu avec beaucoup de naïveté et ne manque pas de malice.

Le conte suivant , tiré du 3e sermon du veuvage, par le même llaulin, est très-connu; on l'a mis en vers, on l'a répélé en prose; mais aucun auteur moderne n'a approché de la naïveté de l'original.

« Dicitur de quùdam viduà, quôd venit ad

euratum suum , quærens ab eo consibum , si deberet iterùm maritari, et allegabat quod erat sine adjutorio, et quod habebat servum optimum et périt uni in arlemariti sui.Timccuratus:benè,accipiteeiim. E contrario ilia dicebat : sed periculum est accipere ilium, ne de servo meo faciam dominum. Tune curatus dixit: benè, nolite eum accipere. Ait ilia : quid faciam? non possum sustineve pondus illud quod sustinebat maritus meus, nisi unumbabeani. Tune curatus dixit : benè, habeatis eum. At ilia : sed si malus esset, et vellet inea disperdere et usurpa re? tune curatus : non accipiatis ergo eum. Et sic semper curatus juxta argumenta sua conccdèbat er.Videns autem curatus quod vellet ilium liabere et baberet devotionem ad eum, dixit ei ut hene distinctè intelligeret quid campanæ ecclesiæ ei dicerent, et secundùm consilium campanarum ipsa faceret. Campanis aiHem pulsantibus , intellexit juxta voluntatem suam rpod dicerent : prends ton valet . prends ton valet. Quo accepto , servus egregiè verberavit eam , et fuit ancilla quæ priùs erat domina. Tune ad euratum suum conquesta est de consilio, maledicendo lioramquâ credideratei. Cui ille : non satis audisti quid dicant campanæ. Tune curatus pulsavit campanas , et tune intellexit quod campanæ «licebant : ne le prends pas , ne le prends pas. Tune cnim vexât io dederat ei intellectum.

Dans un sermon de Pâques, Raulin dit : Si quæritur quare Angélus mulieribus et non viris arcanum resurrectionis committit prædicandum ; potest

dici hoc duplici de causa factum : 1° quia muliere* bonam habent linguam , et vix sciunt retinere sécréta , sed ea citô révélant. Undè cùm quæreretur à quodam philosopho quare linguam Ioquacem magis babent quam viri? respondit , hoc ideô esse , quia homo ex limo factus est , mulier ex osse , scilicet ex costâ Adæ. Si quis autem commoverit saccum plénum limo, non indè sonabit; si verô saccum plénum ossibus, tune varium et grandem sonum emittit , etc.

Gratian Dupont , surnommé de Drusac , a dit la même chose , feuillets 25 et 26 de son livre intitulé : Controverses des sexes masculine! féminin, 1538 , i'n-16, sans nom de lieu.

MM. Barbier et Désessarts ont cité , dans leur Bibliothèque d'un homme de goût, tom. II, p. 446, quelques passages de Raulin qui méritent de trouver encore place ici ; voici commat ce prédicateur explique la conversion du pécliOTr à Dieu et de Dieu au pécheur. « La miséricorde de Dieu , dit-il , est comme la partie de devant du visage, et sa justice celle de derrière , suivant ces paroles : Misericordiam et judicium cantabo tibi , Domine. Or, Dieu ne se tourne que du côté de ceux qui se tournent vers lui , comme un miroir ne réfléchit le visage que de ceux qui se présentent devant la glace.... Ne fuyons point le regard de Dieu à cause de quelques imperfections de notre cœur; le soleil qui entre par une fenêtre, n’en éclaire pas moins une chambre , quoiqu’il trouve des atomes sur le chemin de ses rayons, etc. , etc. »

Ce beau sermon est orné, suivant l'usage de ee temps, d’une histoire, ou plutôt d'une fable qui dut faire une très-grande impression sur l’auditoire. « Un ermite , dit Jean Raulin, suppliant Dieu de lui faire connaître la voie du salut, vit tout à coup un diable transformé en ange de lumière , qui lui dit : Dieu ' a exaucé votre prière, il m’envoie vous dire que si vous voulez vous sauver, il faut me donner trois choses pour les lui offrir de vot re part; ces troischoses sont une lune nouvelle , un disque du soleil , et la première partie d’une rose. Si vous unissez ces trois choses et les offrez à Dieu par mon ministère, vous serez sauvé. L’ermite était très-affligé, ne sachant ce que cela voulait dire. Mais un véritable ange de lumière lui apparut, et lui dit le mot du logogriphe.

La nouvelle lune, dit-il , est un croissant, c’est-àdire un C, dont il a la forme; le disque du soleil est un O ; la première partie du mot rose est un U ; joignez ces trois lettres, et vous ferez le mot cor, c'est-à-dire votre cœur ; c’est ce que Dieu vous demande ; donnez-le-lui , mais ne vous servez point de l’intermédiaire de l’ange de ténèbres qui voulait vous mettre dans l’embarras et vous escamoter ce qu’il vous demandait pour lui et non pour Dieu.

Dans ce même sermon, Raulin , parlant de la nécessité du jeûne, dit : « Rien de plus difficile que la conversion , à moins que le corps ne vienne au secours. Car, comme dit Aristote, le corps suit la lumière. Ainsi, si nous faisons jeûner le corps, l'esprit en sera plus dégagé et plus libre. Un carosse va plus

vite quand il est vide; un navire qui n'est pas trop chargé obéit mieux au vent et à la rame. . . . L’araignée qui marche si bien sur ses pattes , ne peut pas marcher sur le dos ; de mémesi le ventre de l’homme est attaché à la terre , l’esprit ne peut jtas marcher vers le ciel ; et puis par le jeune du ventre, l’homme s’unit mieux a Dieu ; car c'est un principe des géomètres , qu’un corps rond ne peut toucher une surface que dans un point : or , Dieu est cette surface , suivant ces paroles : Justux et reclus Domintis. I n ventre qui se nourrit trop , s'arrondit : donc il ne peut toucher Dieu tjue dans un point; mais le jeune aplanit le ventre, et alors celui-ci s’unit à la surface de Dieu dans tous les points et dans toutes les parties. » Quelle absurde niaiserie !

AÎSECDOTES.

Un prédicateur s’échauffant contre les luthériens , disait : « Ah! ces damnés d'hérétiques sont bien » pires que le diable , car je fais fuir le diable avec » de l’eau-bénite et des signes de croix , au lieu que » ces maudits hérétiques s’en moquent. ... »

Puisqu’il est ici question de luthériens, nous dirons que Luther a aussi prêché , et que malgré ses talents et ses connaissances , car il en avait , il n a pas dédaigné de se conformer à l’esprit de son siècle, esprit de bizarrerie et de trivialité qui déshonorait

la chaire. Pour le prouver, nous nous contenterons de citer le fragment suivant tiré de son sermon sur la trompette du jugement dernier. « Quand Sodôme et Gomorrhc , dit-il , furent englouties en un clin d’œil , tous les habitants de ces villes , hommes , femmes et enfants tombèrent morts et roulèrent dans les abîmes de l’enfer. Alors on n’eut pas le temps de compter son argent ni d'aller courir la

prétantaine avec la p , mais en un instant tout

çequi vivait tomba mort. Ce fut la timbale et la trompette du bon Dieu ; c’est ainsi qu’il fit son poumerlé poump! poumerlé poump ! pliz, plazl schmi, schmir ! ce fut le coup de timbale de Dieu notre seigneur, ou , comme dit Paul , la voixde l’archange et la trompette de Dieu. Car, lorsque Dieu tonne, cela fait presque comme un coup de timbale , poumerlé poump ! Ce sera le cri de guerre et le taratantara du bon Dieu. Alors tout le ciel retentira de ce bruit : kir, kir ! poumerlé poump » ( Voy. ce passage entier dans Flcegel : geschkhte des komischen litteralur, tom. 1 , p. 258. — C’est pourtant dans ce stvleque s’exprimait le rude prédicateur de la Réforme! Combien d’autres bouffonneries n'aurions-nous pas à citer si nous voulions rapporter toutes ses grossières turlupinades contre la Cour de Rome et contre ceux qui lui déplaisaient 1 ! Et cependant c’est cet

1 Son animosité allait jusqu’à la fureur; nous donnerons seulement un échantillon de ses gentillesses dans ce genre : « La

homme que le savant Jean Albert Fabricius appelle (dans son Cenlifolium lutheranum, 1728 et 1730, 2 vol. in-8°), nouvel Abraham, nouveau Moïse, nouveau Samuel, troisième Elie, nouveau Jérémie , nouvel Ezéchias, nouveau Jean-Baptiste, nouvel évangéliste, nouveau saint Paul ! ! !

Luther a beaucoup prêché , mais il paraît que sa morale n’était pas très-sévère si l’on en juge par un passage inséré dans la Biographie universelle, tom. xxv, p. 453 : « Luther, y est-il dit , a avancé dans ses prédications et dans ses écrits , qu’il est aussi impos-

papauté , selon lui , a été fondée par Satan ; Rome est la grande prostituée de Babylone ; le Pape est un scélérat qui crache des diables, un tyran impie, un antcehrist, une bête enragée contre laquelle tout le monde doit s’armer au premier signal. Les cardinaux sont des malheureux qu’il faut exterminer ; les prélats sont des loups dévorants ; les moines , des pharisiens , des sépulcres blanchis. Si j’étais le maître , écrivait-il , je ferais nn même paquet du Pape et des cardinaux pour les jeter tous ensemble dans le petit fossé de la mer de Toscane ; ce bain les rafraîchirait et les guérirait; j’en donne ma parole , j’en donne Jésus-Christ pour garant. » — Les sectaires mêmes ne trouvaient pas grâce devant ce terrible novateur : il appelait les sa- ^ < ramentaires des gens endiablés, perdiablés , transdwblés. Lorsque Henri VIII, roi d’Angleterre ( qui alors...'... mais depuis.....), eut écrit contre Luther, celui-ci l’accabla d’injures. « Je ne sais, dit-il, si la folie t'ilomemr est aussi insensée que la tête de ce pauvre Henri. Oh que je voudrais bien couvrir cette majesté anglaise de bouc et d’ordures comme elle

le mérite ; j’en ai bien le droit Venez , venez , Monsieur

Henri , je vous apprendrai à vivre...... »

sible de se contenir que de se dépouiller de son sexe; que la nature ne permet pas plus de se passer de femme que de se priver de manger ; qu’une femme stérile doit s’adresser à un autre mari ; et il accorde les mêmes droits au mari. Si les femmes sont opiniâtres, s’écriait-il un jour en chaire, il est à propos que leurs maris leur disent : si vous ne le voulez pas , une autre le voudra; si la mailresse refuse de venir, tfue la servante approche ! » Aussi le duc Georges de Saxe lui reprochait-il que jamais on n’avait te tant d’adultères que depuis qu’il avait relâché les liens du mariage.

Simon Vigor, natif d'Evreux , prêcha avec tant de succès qu’il fut élu archevêque de Narbonne en 1570; il mourut à Carcassonne en 1575. Il combattit avec force les hérétiques. Voici des extraits d’un sermon qu’il prêcha devant le Roi , le jour des SS. Innocents. Il y a apparence que c’était devant François II , car il dit en parlant des protestants : — « Qui a fait que nos huguenots ont prins les armes contre leur vrai et légitime Roi ? Ambition : il leur a fait mal de voir encore trois frcres devant qu’ils y pussent atteindre , et que la couronne tombe en leur race. » Plus loin il compare à la ruse d’Hérode celle des protestants qui voulurent surprendre le Roi à Meaux. « Tout ainsi que Ilérode envers Jésus- Christ, les huguenots venaient au Roi , et on leur disait : Comment ! voulez-vous le prendre? Non,

mais nous allons lui présenter requête. Voire, mais vous avez lepée au poing ! est-ce pour baiser les mains de Sa Majesté? Eb , traître, vilain! tu viens comme Hérodc qui cherchait Jésus-Christ,

mais c’était j>our lui couper la gorge Pour venir

à tes fins, tu fais comme Judas le Galilæus, duquel parle Gamaliel , qui s’éleva contre Jules César. Il disait : je ne cherche que la liberté du peuple. Ainsi ceux qui voulaient planter leur fausse religion , qpe disaient-ils ? Nous ne cherchons que la gloire de I>Seu , que conculquer aux pieds le corps de Jésus- Christ. Et encore supj)osé que le sacrement ne fût que du pain , comme vous dites , qui serait image de Jésus-Christ, si est-ce que toujours a été un grand ne fus , faire irrévérence à l'image du Roi. » Ailleurs il dit : « La religion des huguenots, comment a-t-elle été plantée? Par épée et par sang : aussi elle sera finie par éj»ée et par armes. C’est Beze qui confesse que leur religion a été plantée par armes et par sang à la bataille de Dreux. »

Simon Vigor, avec une hardiesse que l’impunité n’a pu rendre excusable , condamne hautement les édits donnés jtour la liberté de conscience , et compare les rois qui les accordent , à llérode qui voulait régner en ôtant la vie à Jésus-Christ.

« Vous avez autorisé un édict que surnommez de

pacification; édict du diable 1 D'autre part vous

avez vendu le temporel de l'Eglise , et ne scauriez dire en quoi l’avez baillé, sinon aux huguenots , de peur qu'ils ne se repliassent contre vous ; mais

qu’est-il arrivé? Regardez comme Dieu renverse les entreprises des hommes ! vous les avez armés contre vous; et ce que vous craignez , vous l’cx périment e2 à la ruine et dévastation de ce pauvre royaume , et vous veulent dépouiller de la couronne ; et si n'y mettez autre ordre , ils vous l’ôteront de dessus la tête..... Ah! nous craignons les Allemands : ôtez ceux qui les favorisent , et vous serez en assurance de ce côté. Vous craignez de perdre l’alliance des hérétiques , et cependant vous perdez la foi Au reste

tout va mal Nous avons raison de dire ce qui

est à la fin de' notre Evangile : Rachel plorans filioi

ÎJIOS. »

Jean Bricot , docteur et théologien de la Faculté de Paris , haranguant un jour François I" à la tète de l’université , lui dit , à propos de la dissipation des finances , que s’il continuait à en user ainsi et à avoir les mains percées comme le grand Saint dont il portait le nom ' , il ferait autant de pauvres forcés que ce Saint en avait fait de volontaires.

Jean de Montluc, célèbre prélat, promu à l’évêché de Valence en 1553, fut soupçonné , vers 1559 , de

1 S. François est représenté avant les mains percées comme Jésus-Christ ; c’est ce que l’on nomme les stigmate? do saint François. ' •

favorisa- le» nouvelles opinions, c’est-à-dire la Réforme ; et cela, pour avoir prêché et dit, en parlant des guerres de religion , qu'il était étonnant et que c’était une grande simplicité en France , de voir brûler Paris, et d’attendre l’eau du Tibré pour éteindre l’embrasement. Il fut accusé d'hérésie par son chapitre; il y eut instance au Conseil privé de P rançois II , puis au Grand-Conseil. Mais par arrêt du 14 octobre 1560, il fut déchargé de l'accusation, et le doyen de son chapitre fut condamné à lui faire des réparations proportionnées à l'accusation. Jean de Montluc est mort en 1579, avec la réputation d un grand politique et d’un prélat aussi zélé qu’éclairé. Scs sermons sur divers articles de foi et sur l’oraison dominicale ont été imprimés à Paris, chez Vascosan, 1559 et 1561 , 2 vol. in- 8°.

Dans le seizième siècle , il »e passait parfois à l’église des scènes scandaleuses au sujet de la Réforme. On raconte qu un religieux prêchait un jour à Strasbourg contre le protestantisme; tout à coup Wolfgangus Musculus, qui de bénédictin s’était fait luthérien , s'élance dans la chaire , en arrache le prédicateur, prend sa place et fait l’apologie de la nouvelle religion. Cette saillie indécente d'un zèle outré fit une grande réputation à W. Musculus parmi les réformés et lui valut, dit-on , une chaire de théologie à Berne. Il paraît que c’était un homme Violent ; aussi Verheiden , jouant sur son nom Mus-

Digiti

eulus, dit que ce n’était pas de ces petits rats, de ces souriceaux affamés qui craignent les chats , mais bien de ces gros rats qui n’en ont pas peur et qui les font reculer. Belle prouesse ! Ce W. Musculus est mort à Berne le 30 août i 563 , laissant une femme et huit enfants dans la misère ; il était âgé de 66 ans.

Cornelis Adriasen de Dordrecht , franciscain , prêcha à Bruges le premier et le second novembre 1567, contre le prince de Condé qui était lié d’amitié avec le prince de Navarre ( depuis Henri IV ). L’extrait de son sermon prouve jusqu’à quel degré de licence, d’insolence et de turpitude peuvent entraîner les fureurs de parti et les guerres de religion. Jamais ce prédicateur ne parle du prince de Condé sans dire : « Ce Condé , ce maudit Condé , cet enragé de Condé , ce bandit , ce double scélérat , cet infâme coquin , etc. , etc. » On avouera que de pareilles épithètes sont inconcevables dans la bouche d’un* orateur chrétien , surtout quand il ajoute qu’il regrette que « Mopseigneur de Guise , ce saint martyr de bienheureuse mémoire , ne l’ait pas fait accrocher à un gibet ( ce Condé ) , quand il le tenait en sa puissance ; ruais les grands diables d’enfer lui

farciront le cul de soufre et de poix ardente

Et ce Condé et les huguenots ont au moins chacun cent mille diables dans le ventre. » Est-il possible qu’on ait déshonoré la chaire par de pareilles gros-

sièretés ! On faisait courir le bruit qu’au mois d’octobre 1567 le prince de Condé s’était fait couronner à Saint-Denis ; sur quoi un poète du temps, digne émule d Adriasen , fit des stances dont on peut juger par ce titre : « La grande trahison et vplerie du roi Guillot, prince et seigneur de tous tes larrons, bandoliers, sacrilèges, voleurs et brigands du royaume de France. » Le prince de Condé fut tué de la. manière la pjus atroce par Montesquiou, après la bataille de Jarnac, où il fut fait prisonnier le 13 mars 1569.

Maurice Poncet, surnommé le petit feuillant, était un prédicateur dans le genre des Menot, des Maillard , etc. ; il vivait vers la fin du xvi° siècle. Il était curé de Saint-Pierre-des-Arcis. Dans un sermon qu’il prêcha pendant le carême à Notre-Dame de Paris , il déclama avec beaucoup de hardiesse contre Henri III et surtout contre une confrérie nouvelle de pénitents, qui avait été en procession dans la ville le jour de l'Annonciation. Il' la qualifia de confrérie d’hypocrites et d’athées. « J’âi été averti de bon lieu, ajouta-tril , qu'hier au soir, qui était vendredi, la broche tournait pour ces gros pénitents , et qu’après avoir mangé le gras chapon , ils eurent pour collation de nuit le petit tendron qu’on leur tenait tout prêt. Ah malheureux hypocrites! vous vous moquez de Dieu sous ce masque, et portez par contenance un fouet à votre ceinture? Ce n’est pas là , de par Dieu , où il faudrait le por-

ter ; c’est sur votre dos et sur vos épaules , et vous en étriller très-bien , car il n’y a pas un de vous qui ne l’ait mérité. »

Ce prédicateur fut exilé. Le duc d’Epernon, l’un des pénitents de cette confrérie , voulut le voir et lui dit en plaisantant : « Monsieur le docteur , on dit » que vous faites rire les gens à votre sermon ; cela » n’est guère beau ; un prédicateur comme vous » doit prêcher pour édifier et non pas pour faire » rire. Monsieur, reprithardimentlePetitFeuillant, » sachez que je ne prêche que la parole de Dieu , et » que ceux qui viennent à mes sermons pour rire » sont des méchants et des athées. Au reste je n’en » ai jamais tant fait rire en ma vie que vous en avez » fait pleurer. »

Le dimanche 8 janvier 1589 , le même prédicateur parlant du duc de Guise qui avait été tué à Blois , se tournant vers Madame de Nemours sa mère, qui était près de la chaire , dit : « O saint et glorieux martyr de Dieu , béni est le ventre qui t’a porté, et les mamelles qui t’ont allaité ! »

Parmi les prédicateurs qui se sont fait un nom du temps de la Ligue, en vomissant des horreurs contre Henri III et Henri IV , on distingue Jean Boucher , docteur en théologie 1 , curé de Saint-Benoît , ci-

1 Sermons de la simulée conversion , et nullité de la prétendue absolution de Henri de Bourbon, prince de Bearn , à

devant prieur de Sorbonne et recteur de l’Université. Ce fougueux prédicateur s’était d'abord déchaîné contre Henri III , avant que ce prince sortit de Paris. Ce roi le fit venir, le traita de méchant et finit par lui pardonner à condition qu il serait plus sage à l'avenir. Voici comment , quelque temps après, ce curé parla en chaire de ce monarque. « Ce teigneux » est toujours coiffé à la turque, d un turbau, lequel » on ne lui a jamais vu ôter, même en communiant,

» pour faire honneur à J.-C. et quand ce mal- » heureux hypocrite faisoit semblant d'aller contre „ les Heistres , il avoit un habit d’allemand fourré, „ et des crochets d’argent , qui signifioient la bonne » intelligence et accord qui éloient entre lui et ces » diables noirs empistolétés : bref c’est un turc par „ la tête, un allemand par le corps, une harpie pni » les mains, un anglois par la jarretière, un |K>lo-

» noispar les pieds, et un vrai diable en l ame. >»

Après la mort d'Henri III , la rage de cet énergumène redoubla contre Henri IV. Un jour il commença un de ses sermons par ces mots du Psalmiste. Eripe me de luto fœcis, qu'd expliquait ainsi : Seit/neur, débnurbez-naus , ütez-nous celte race de Bourbons, il n'en faut plus parler, ils sont tous hérétiques ou fauteurs des hérétiques. Interprétation aussi ridicule qu’insolente.

Saint-Denis en France , le dimanche 25 jnillet 1593, par Jean Boucher. Paris, Chaudière, 1594 , m-8” , tklit, on ong.nale , vendue 50 liv. 19 9. , chez le duc de la \ allière , en 1 784 , et l’édition jouxte la copie de la meme année , i«-8° , n a etc portée qu’à 15 1. 19 s.

P]C]iLiZO^by C.o<

Une autrefois, le vendredi 19 mars 1593, prêchant dans l'église Saint-Barthelemy , il dit qu’il falloit prier Dieu qu’il nous donnât un roy qui fût fds d’homme et non de bête, car , dit-il , ceux que nos politiques demandent est fils d’une louve.

Le lendemain de la réconciliation d’Ilenri IV, il monta en chaire dans l’église Saint-Méry , et vomit contre ce roi mille outrages ; il dit entre autres choses que la cérémonie qui s 'était faite à Saint-Denis ( le serment d’Henri IV entre les mains de l'archevêque de Bourges) n'était qu’une farce, que ce prince ayant été le matin à la messe, avait été au prêche la nuit suivante. Imposture révoltante !

Lorsqu’on apprit à Paris que le Roi avait été blessé d’un coup de pistolet dans les reins, à l’affaire d’Aumale , en mars 1592 , Boucher , dans son prône du 22 de ce mois, dit : « A la vérité, la chair du Béarnais, ou plutôt sa charogne, a esté entamée, mais elle n’a point esté enfoncée, à cause des caractères ( magiques ) qu’on a descouvert qu’il a voit sur luy. » Quelle infernale imagination ! Heureusement la blessure était très-légère , la balle ayant été amortie par les habits et la chemise.

Les sermons que prêcha Boucher à l’église de S.-Méry pour prouver que la conversion d’Henri IV était nulle, sont au nombre de neuf; ils furent imprimés en 1594; mais les Parisiens étant rentrés dans le devoir en eurent tant de honte, qu’après la réduction de Paris, la première chose qu’ils firent dès le lendemain fut de les faire brûler par le bourreau.

Jean Bouéher fut chassé de Paris; retiré en Flandre, il composa le livre affreux de l'Apologie pour Jean Chaxtel , dans lequel il abuse continuellement de l’Ecriture Sainte pour excuser cet assassin.

Jacques Commelet, jésuite, étant à Paris en 1589, excita le peuple à la révolte au sujet des deux frères Guises massacrés à Blois. Le jour de Noël, prêchant dans l’église de Saint-Barthelemy , et ayant pris pour texte ce qui est au 3* livre des Juges , touchant Aod,de la tribu de Benjamin, qui tua Eglon roi des Moabites, il se mit à crier : « Il nous faut un Aod, » il nous faut un Aod , fût-il moine , fût-il soldat , » fût-il goujat, fût-il berger, n’importe; il nous » faut un Aod , il ne faut plus que ce coup pour » mettre nos affaires au point que nous désirons. » H loua beaucoup l’action de Jacques Clément et le mit entre les anges. On l’accuse d’avoir dit en chaire ces mots de David : Eripe me , Domine , de luto ut non infigar , et qu’il avait ajouté que David par un esprit prophétique avait entendu parler de la maison de Bourbon ; cette plate bouffonnerie n’est point de Commelet , mais de Boucher comme nous l’avons dit. On reproche encore à Commelet d’avoir dit dans un sermon , que Dieu n’avait point la puissance de convertir le Roi (Henri IV), ni le Pape le pouvoir de l’absoudre. Ce blasphème est de Lincestre. Après la réduction de Paris , Commelet vint implorer la clémence du bon Henri , qui lui pardonna 1 .

1 Ce Commelet faisait beaucoup de grimaces en prêchant ;

Linccstre , autre fameux prédicateur de la Ligue , dans le sermon de 1589 , qu’il fit à l’église de Saint- Bartlielemy , déclara que le vilain Hérode ( anagramme du nom Henri de Valois ) , n’était plus roi des Français ; il exigea de tous ses auditeurs le serment d’employer jusqu’à la dernière obole de leur bourse , et jusqu’à la dernière goutte de leur sang pour venger la mort des Guises , et pour cet effet leur fit lever la main pour signe de consentement. Le premier président de Harlay qui assistait tranquillement à ce sermon , fut personnellement provoqué par le prédicateur qui lui cria : « Monsieur le président , levez la main , levez-la bien haut afin que tout le monde le voie 1 . » Un jour un

aussi , dans la pièce satyrique intitulée la Bibliothèque de madame de Montpensier , on place les grimaces raccourcies du P. Commelet , mises en tablature par deux dévotes d’Amiens.

* Ce président de Harlay était à l’ail des prédicateurs de la Ligue. L’Estoile raconte que « le samedi 27 mars 1593, Siiuon Filheul , prieur des Carmes à Paris , presehant à Saint-André, rappela que le président de Harlay étant une fois vis-à-vis de lui à l’oeuvre dans l’église Saint-Barlhelcmi où il preschoit , fui Filhebl avoit dit qu’il yavoit un grand nombre de huguenots dans Paris , que la justice ne faisoit pas semblant de voir ue congnoistrc; et que leur connivence estoit cause qu’il y avoit tant d’hérétiques. De quoi ledit de Harlay offensé et de ce qu’il l’avoitainsi prêché à son riez, l’a voit envoyé quérir le lendemain, pour lui demander s’il cougnoissoit quelques huguenots à Paris ; que pour luy, il n’en congnoissoit point; mais s’il en sçavoit, qu il l’en devoit avertir, afin d’y mettre ordre, et non pas prcscher et déclamer de ceste façon en plciue chaire contre li» jus—

des principaux ligueurs fit part à ce Lincestre des scrupules qu’il ressentait de la haine qu’il portait à Henri III. Le bon curé lui répondit : « Moi , je n’eus pas fuit scrupule de tuer le Roi à l’autel , quand même j'aurais eu le corps deDieu entre mes mains. » Quelle abominable frénésie !

La Reine-Mère (Catherine de Médicis), mourut le 5 janvier 1589. Lestoile dit : « qu’elle étoit adorée et révérée à Blois comme la Junon de la Cour , mais quelle n’eut pas plutôt rendu le dernier soupir qu on n en fit non plus compte que d’une chèvre morte. » En effet elle laissa une réputation assez

tice. Auquel il avoit respondu qu’il n’avoit prescbé que la vérité, et ce que tout le monde disoit et savoit ; et qu’au surplus il en congnoissoit beaucoup, desquels, s’il lui plaisoit, il dresseroit une liste et la lui apporteroit. Ce que ledit de Ilarlay n’avoit voulu, et avoit bien fait, car il s’y eût vu tout le premier , comme celui qui n’a été autre toute sa vie, et qui ne valut jamais rien ; ce qu’il répéta par deux fois. >• On conviendra que la hardiesse des prédicateurs dans ces temps de troubles était poussin.- à l’excès.

Ce Simon Filheul ne faisait nulle difficulté d’altérer la vérité dans scs déclamations passionnées. Par exemple, dans un sermon dirigé contre ceux de la religion pr. réf. , il disait : « Les filles de Genève se peuvent marier à dix-huit ans à qui bon leur semble , sans consentement de père , mère ni de parents ; et pour toutes raisons , elles ne sont tenues d’alléguer autre chose que ce beau texte : il vaut mieux sc marier que brûler ; et celles que les maris ne trouvent pucelles , sc peuvent remarier à d’autres. » Ce n’est pas la seule fiction calomnieuse que l’on rencontre dans les sermons de ces temps de malheur.

équivoque 1 , sur laquelle Lincestre s'exprima ainsi dans son sermon du 8 janvier : « La Reine-Mère , dit-il , a fait beaucoup de bien et de mal , et crois qu'il y a encore plus de mal que de bien. Aujourd’hui se présente une difficulté : savoir si l’église catholique doit prier pour elle , qui a vécu si mal et soutenu souvent l’hérésie, encore que sur la fin elle ait tenu , dit-on , pour notre droite union , et n'ait consenti à la mort de nos bons princes ( les deux Guises); sur quoy je vous dirai que si vous voulez lui donner à l'aventure, par charité, un Pater et un Ave , il lui servira de ce qu’il pourra ; je le laisse à votre liberté. »

Un jour des cendres, ce Lincestre dit : « qu’il ne prêcheroit point l'évangile du earéine parce qu’elle

1 L’Estoile dit encore « qu’on publia contre sa mémoire plusieurs pasquils et vers dont voici les meilleurs, faits pour luy servir d’épitaphe :

« La Reine qui cy gist fut un diable et un ange,

Toute pleine de blâme et pleine de lotiauge :

Elle soutint l’Etat , et l’Etat mit k bas ;

Elle fit maints accords et pas moins de débats;

Elle enfanta trois rois et cinq guerres civiles ,

Fit hastir des châteaux et ruiuer des villes;

Fit bien de bouues loix et de mauvais édits.

Soubaitc-Iui , passant, enfer et paradis. »

Catherine de Médicis, fille unique de Laurent de Médicis , est nee à Florence, en 1519; elle a épousé Henri II ^ roi de France, le 28 octobre 1533; veuve de ce prince en 1559, elle est morte à Blois, le 5 janvier 1589; elle a eu beaucoup trop de part au gouvernement depuis la mort de Henri II.

étoit commune et qu’un chacun la sa voit (évangile était alors du féminin ) , mais qu’il précheroit la vie, gestes et faits abominables de ce perfide tyran , Henri de Valois, ce tyran, ce magicien vendu au diable, etc — Il tira de sa poche un des chandeliers du Roi que les Seize avoient dérobé aux Capucins , et sur lequel étoient des satyres engravés, lesquels il affirmoit être les démons du Roi , et que ce tvran adoroit pour ses Dieux; puis passant à Henri IV dans un autre sermon, il déclara, comme nous l’avons dit , qu'il n’étoit point en la puissance de Dieu de convertir ce prince hérétique, et que le Pape n'avoit point pouvoir de l'absoudre et de le réhabiliter pour succéder à la couronne de France. » Qui croirait que ce Lincestre, ainsi que Commelet, furent les premiers à aller se jeter aux pieds de Henri IV, lorsqu’il eut détruit la Ligue? Ce Lincestre surtout fit de tels éloges du Roi et lui donna tant de louanges dans ses sermons royaux, qu’il en fatiguait les plus grands partisans de ce prince.

Cette conduite , dont le tournesol est l'emblème , nous rappelle l’histoire plaisante de ce bon curé des environs de Mantes, qui tout embrasé d’un saint enthousiasme pour la Ligue, ne laissait passer aucun dimanche sans terminer la prière de son prône par ces mots :

» Mes chers frères , je vous recommande un Ave » pour la très-sainte et très-glorieuse Ligue , ainsi ’> que pour ses soutiens. Soyons bien persuadés que » ce sont là nos rois véritables , et que le réprouve

» gascon (Henri IV) n’est qu’un tyran maudit et » de l'Eglise et des hommes. »

Mais il arriva que M. d'Aumale ( Charles de Lorraine), commandant les troupes de la Ligue, en fit passer quelques-unes à travers le village si bien endoctriné, et le régiment traita le presbytère en pays ennemi 1 .

Le dimanche suivant le même curé commença ainsi son prône :

« Mes frères , mes bons amis et paroissiens , vous

1 Ce n’est pas la première fois que cela était arrivé. L’Esloile raconte que « ce d’Aumale , l’un des chefs de la Ligue , ayant levé quelques nombres de fressuriers , faucheurs et telles canailles qu’il conduisoit en persoune, disant qu’il cherchoit les Huguenots pour les dévaliser et massacrer, tua et pilla gentilshommes et roturiers , prêtres , moines , etc. , sans épargner les églises ; faisant autant de maux que les plus échauffés huguenots. Aussi est-ce à faire à des badauds h croire que telles gens aient aucune religion. » ( Mémoires de t Histoire de France, collection de Petitot, tom. 45, p. 292. )

Ailleurs, le même l’Estoilc dit : « Le 7 juillet 1589, quelques troupes de la Ligue entrèrent par force dans Yillencuve- Saint-Georges et firent mille brutalités et inhumanités. Il n’y avoit ni ordre , ni discipline militaire dans l’armée du due de Mayenne, ni seulement apparence de religion ; car quoiqu’ils se dissent catholiques, ils ni* laissaient pas de manger publiquement de la chair aux jours défendus. Bien plus pour prouver leur impiété , ils contraignoient les. prêtres, le poignard sur la gorge, de baptiser ( c’est leur mot ) , les veaux , moutons , cochons , et de leur donner les noms de carpes , brochets , barbeaux ; et sur les plaintes qu’on en faisoit au duc de Mayenne, il répondoit : Il faut patienter, j’ai besoin de toutes mes pièces pour vaincre le tyran. » Ce tyran était Henri IV. ( Mc'me tome , p. 405. )

» savez tous comme sont venus ici les enragés gen- » darmes du Lorrain, comment ils ont tordu le » cou à mes poules , tiré le lard de mon pot, le » vin de ma cave, la farine de mon grenier; et de » son lit, 6 misère! la pauvre Catherine, ma bonne » servante ? Eh bien , sachez que tous ces rois de la » Ligue ne sont rien que des incarnés tyrans, et que » nous n'avons et ne devons avoir, reconnoître et » aimer que le très-brave et très-aimable Henri de » Bourbon. »

A combien de gens ne pourrait-on pas dire : mu- (ato nominc de te fabula narrafur?

Voici encore une girouette que le vent de la Ligue n’a pu retenir dans son parti. C’est Jean Guérin, l’un des prédicateurs les plus ''furibonds qui s’opposèrent constamment aux justes droits de Henri IV sur la couronne de France. L’Estoile raconte que « lorsque le siège fut levé devant la Ferté- Milon (au commencement de 1694), les prédicateurs de Paris firent dire force Pater et force Ave pour en remercier Dieu. Jean Guérin, entre autres, prescha que c’estoit un grand miracle et des plus extraordinaires de dire qu’une petite {«lignée de gens eussent fait lever le siège en plein minuict à ce maudit Bearnois. Il l’appela plusieurs fois fils

de p , et dit que sa mère estoit si publique

qu’elle se prestoit à tout le monde , et qu’il y avoit cinquante ou soixante ministres qui y alloient ordinairement les uns après les autres... Il dit en outre qu'il couroit une déclaration de ce méchant,

que chacun en avoit, mesme les grands, mais qu'il les avertissent de la mettre au feu s’ils estoient sages. »

Aussitôt qu’il apprit la conversion du Roi et l’absolution qui lui avait été donnée à Saint-Denvs par l’archevêque de Bourges , il monta en chaire , fit une longue invective contre la personne de ce prince au sujet de sa conversion qu’il disait simulée, et il exhorta ses auditeurs à prier Dieu avec lui qu’il lui plût d’inspirer au Pape de ne se point laisser fléchir aux feintes soumissions du Béarnais, et de se tenir ferme à ne vouloir point le recevoir au giron de l’Eglise quelqu’instance que ce prince lui en fit par ambassadeurs. Le jour de la réduction de Paris, au moment que les Parisiens allaient ouvrir au Roi les portes de leur ville , ce furieux s’efforça de porter les plus désespérés ligueurs à se jeter sur les politiques et à massacrer tous ceux qui voulaieiit donner entrée au Roi. A peine Henri IV fut-il maître de la ville, que ce lâche fanatique se jeta tout tremblant aux pieds de Targer, l’un des partisans du Roi , le priant de ne le point tuer et que de fait, s’il avait médit du Roi , il en dirait du bien et prêcherait le contraire de ce qu’il avait prêché jusqu’à ce jour.

Nous ne citerons pas un plu* grand nombre de traits des prédicateurs du temps de la Ligue. Ils prêchaient tous la même chose. Les sermons de Jean Porthaise figurent à côté de ceux de Jean Boucher 1 .

■ Cinq sermons du R. I*. F. -J. I’orlliaisc, do l’ordre do

Panigarole 1 , l’un des plus furieux, écrivait au duc de Savoie : « Les prédicateurs fort offensés ajoutèrent encore autres infinies raisons et prêchèrent deux fois le jour en chacune église durant le siège avec telle menée qu’ils ont confirmé le peuple à cette résolution de vouloir plutôt mourir que de se rendre , et menaçoient le premier qui parleroit de composition ou de paix , et les femmes protestèrent à leurs maris que plutôt «le se rendre par famine, elles voudraient manger tous leurs enfants. Le Roy même de Navarre a confessé plusieurs fois que tout son mal venoit des prédicateurs et des curés. » Cependant ces prédicateurs n’étaient pas partisans du duc de Mayenne, qui tenait la royauté sous le titre de lieutenant-général de l’Etat. Ils ne l’épargnèrent pas dans leurs sermons. Le frère Anastase Cochelet, prêchant l’évangile du navire des apôtres, dans lc-

S. François , théologal de l’église de Poitiers, esquels est traité tant de la simulée conversion du Roi de Navarre que du droit de l’absolution ecclésiastique. Paris, Gnill. Bichon , 1594, in- 8°. Vendu 80 liv. chez le duc de la Vallière , en

* Je ne connais de Panigarole que ses « Leçons catholiques sur les doctrines de l’Eglise, divisées en trois parties : i. la première appreste les armes pour combattre les hérétiques ; n. pour les endommager; la tierce pour se défendre contre iceux , prononcées à Turin l’an 1582, par François Panigarole, milanais, de l’ordre de l’observance. •> Trad. de l’italieu, par O. C. T. (Guillaume Chappuis, tourangeau). Lyon , 1585, in- 8".

quel Notre Seigneur dormait, dit : « qu’à l’exemple des apôtres , il falloit exciter Dieu pour aider à la religion catholique et élire un roi pour gouverner l'Eglise en France , qui se perdoit et périssoit faute de roi , parce que le royaume de France ne pouvoit subsister sans un roi , étant un royaume affecté à la monarchie et non à la régence comme M. de Mayenne vouloit faire : ce qu’il ne falloit point souffrir , mais passer outre à la nomination d’un bon roi catholique, à l’exclusion du roi de Navarre. » Le frère Guérin dont nous avons parlé , prêcha sur le même ton , et l’un et l'autre eurent ordre de la part du duc de Mayenne de se comporter plus modestement.

Voici la liste des plus fameux prédicateurs des Seize : *

Marmiton1, curé de Saint-Cosme.

Jean Boucher, cité plus haut, curé de Saint- Benoit.

Guillaume Bose, évêque de, Senlis.

Christophe Aubry 1 , curé de Saint-André-des- Arcs.

■ Cet Aubry, consulté par Pierre Barrière pour savoir s’il pouvait sans scrupule attenter à la vie de Henri IV depuis sa conversion, traita ce scrupule de bagatelle et lui dit qu’il n'y avait que la mort du Roi qui pût assurer la religion catho- •

liq ne. Ce curé n’avait pas plus de respect pour la puissance ecclésiastique : un jour annonçant au peuple la mort de Sixte- Quint, il dit : « Dieu nous a délivrés d’nn méchant Pape et politique ; s’il eût vécu plus long-temps , on eût été étonné de voir prêcher dans Paris contre le Pape, et il eût fallu le faire. »

Frère Bernard de Mont-Gaillard, dit le Petit Feuillant.

François Pigcnât , docteur de Sorbonne, curé de Saint-Nicolas-des-Champs.

Jacques Commelet, jésuite.

Guillaume Lucain , docteur.

Jean Lincestre, curé de Saint-Gervais.

Jacques Cueilly, curé de Saint-Germain-l'Auxcrrois.

Feu Ardent , cordelier, Savoyard de nation.

Jean Guérin , docteur.

Jacques Pelletier, curé de Saint-Jacques-de-la- Boucherie.

Panigarole, Cochelet, et autres. On leur distribuait, dit M. Vitri dans son manifeste, des doublon s d'Espagne , j>our les encourager à crier de plus en plus dans les chaires et y semer des invectives contre Henri IV.

Plusieurs docteurs furent appelés par le Roi pour assister à sa conversion à Saint-Denys ; de ce nombre furent :

René Benoist , curé de Saint-Eustache.

Jean Ghaviniac ou Chevenac , curé de Saint- Sulpice.

Claude Morene , curé de Saint-Méry.

Jean Lincestre, cité plus haut.

Louis Séguier, doyen de Notre-Dame de Paris, et frère Olivier Béranger, jacobin.

Le légat du Pape , ( le cardinal Sega), les menaça

des censures ecclésiastiques , s’ils se rendaient à St.- Denys. Malgré cela ils y allèrent , mais leur conduite fut critiquée par leurs collègues attachés à la Ligue, et condamnée par le Légat.

« Un jour , dit Lestoile , un carme d’Orléans, à qui son évesque avoitfait prester serment de fidélité au Roy , mû de repentance, comme bon ligueur , en vint demander en grande humilité l’absolution au légat qui la lui refusa , et le renvoyant rudement , lui respondit : non dabo, non dabo , debebatis suf ferre martyrium. »

Ce légat , lorsque le Roi fit son entrée à Paris , refusa opinâtrément d’aller voir sa Majesté , « quoique , dit Lestoile , ce Prince eût usé en son endroit d’offres et de soumissions trop basses pour la majesté d’un si grand roy. »

On sait que Henry IV a eu ]>our maîtresse M'11' d’Entragues, marquise de Verneuil , qui était , dit-on, impérieuse, méchante , emportée, peu délicate , coquette et plus ambitieuse que tendre. Un jour que le père Gonthier jésuite prêchait à saint Gervais, le Roi s’y rendit avec M'11' d’Entragues et plusieurs dames de la Cour. La Marquise fit pendant le sermon divers signes au Roi pour le faire rire. Le prédicateur indigné de cette conduite peu respectueuse , se tourne vers le Roi et lui dit : « Sire , ne vous lasserez-vous jamais de venir avec un sérail entendre la parole de Dieu, et de donner un si grand

scandale danslelieu saint? » La marquise de Verneuil voulait que le Roi punit le zèle du prédicateur. Ilenri IV, au lieu de se rendre à ses prières , retourna le lendemain au sermon ; et ayant rencontré le Père Gonthicr comme il allait monter en chaire , il lui dit : « Mon Père, ne craignez rien; je vous remercie de votre correction, mais je vous prie de ne plus me la faire désormais en public. »

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