CHAPITRE XXXII
Comment la Vierge Marie demoura au pied de la croix.
Adonc la Vierge Marie resta devers la croix , regarda son Filz mort et se print à plourer : « Hélas ! mon chier Filz, dit-elle, je t’ay eu par l’œuvre du Sainct-Esperit , et t’enfanlay à grant joye, et maintenant je te vois pendu en la croix , dont j’ay très-grant douleur. Ceulx que tu vouloyes saulver te ont mis à mort. » A celle heure perdit la parolle, puis quant elle luy fut revenue, elle dist : « Ah, chier Filz, pourquoy ne te plaist-il que je meure avec toy, ne te plaise que demeure sans filz ; car tu es mon Seigneur et mon confort. Je perds aujourdhuy tout mon bien de ce monde et ma consolation et délectation. Sire , tu m’avois bien dit que mourir te convcnoit pour nous saulver et rachepter des lymbes, et ressusciteroys le tiers jour; les œuvres que je t’ay veu faire en ta jeunesse me reconfortent; car
jesçay que te verray encores en grant joye, et celuy qui t’a à moy envoyé je le prends à tesmoing. Bien sçay que tu descendras en. enfer pour tirer les tiens, et puis monteras au ciel. » Adonc elle regarda son enfant et de grant pitié qu’elle eut, perdit toute sa force, tellement qu'elle tomba par terre toute pasmée , et à peu que le cueur ne luy partit de la grant angoisse qu'elle souffroit, tant qu’il n’y a cueur si dur ne entendement d'homme qui n’y deust penser. Ses yeux levoit disant : « Hélas! pouvre dolente , que feray-je ? car jamais n’auray Filz. Lasse, j’ay perdu la chose que plus j’aymoye en ce monde. Hélas! comment souffres-tu tant de douleurs à ta mère? Où est la mort qu’elle ne me vient quérir? Lasse, mon confor* m’amour et ma joye que les Juifz ont faict mourir aérant tort et sans cause, pour ce qu’il leur monstroit leurs faultes et enseignoit leur saul- , vement.
» O félons et maulvais Juifz, ne m’espargnez pas; puisque vous crucifiez mon enfant , crucifiez -moy , moy qui suis sa dolente mère, et me tuez d’aulcune mort afiin que je meure avec luy. O faulx Juifs qui me tollez mon enfant , vous estendez au monde sa joye, sa clarté , sa doulccur. Ma vie meurt et mon Filz est seul en qui estoit mon espérance en terre. Hélas ! pourquoy vit la mère après son très-chier enfant. O mort , ne prends pas mon enfant tout seul , mais prends la mère quant et luy, car grant joye auroye-je se je pouvoye mourir avec luy. Trop est doulce la mort et débonnaire quant elle vient où je la demande et désire. Mieux me vault que je meure , que mener vie de mort ; mais la mort si me fuyt quant je la désire. O Jésus , Filz débonnaire , reçoys la prière de ta dolente mère , et ne luy soyes dur ; reçoys moy en la croix atlin que après la mort je
vive avec toy. Chose nulle ne me seroyt si doulce que de mourir avec toy en la croix , et rien ne m’est si dur que vivre après toy. Hélas! tu me estoye père , mère, ülz et mary , et maintenant suy vefve et orpheline , dont j’ay perdu mon enfant çt mon plaisir. Hélas ! où iray-je pour trouver mon enfant? Qui me pourra ayder, qui me donnera confort. Mon Filz qui as tout en ta main , donne moy conseil. Ah , mon chier enfant , il convenoit que ainsi fust faict et que tu fusses en moy incarné. » Pour ce grand desconfort que faisoit la Vierge Marie, les aultres dames qui la soustenoyent avec sainct Jehan et Joseph d’Abarimathie , plouroyent tendrement.
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