EXTRAITS DES SERMONS DE BARLETTE
Gabriel Barlette , religieux dominicain italien , a joui d’une grande célébrité comme prédicateur dans le xv' siècle. Né, selon les uns, à Barletta dans le royaume de Naples, et, selon d’autres, à Aquino, il a vécu au-delà de l’an 1480, puisqu’il parle comme d’une chose passée , du siège d’Otrante , ville qui fut prise par les Turcs en 1481 , sous Mahomet II , et sous les ordres du visir Cheduc Achmet pacha. Quelques-uns prétendent que les sermons publiés sous son nom ne sont pas de lui , mais d’un ignorant qui a pris ce nom. Cette opinion est de Léandre Alberti , contemporain de Barlette ; il soutient que ce prédicateur était un grand homme, ayant une véritable éloquence ; la chose est possible , mais sa réputation basée sur les sermons qui portent son nom depuis le xv' siècle , contredit cette assertion. D’ailleurs les prédicateurs de ce temps-là étaient assez dans l’usage de fixer l’attention de leur auditoire par des singularités à la portée du peuple. Au reste , quoi qu’il en soit, voici des extraits qui feront juger de l’état de la prédication dans le siècle où vivait Barlette.
Dans l’un de ses sermons, qui n’est pas le moins burlesque 1 , il dit : « Quoique Dieu ait , de toute
* Voyez l’édition de Venise , 1577, in-8", p. 229. On prétend tjuela première édition des sermons de Barlette date de Brixiir .
» éternité, prédestiné l'incarnation de son Fils, il » voulut cependant qu’elle fût impétrée par les » prières et à la demande de saints personnages ; en » conséquence Adam, Enoch, Mathusalem, Lamech, » iNoé , etc. , se mirent sur les rangs et présentèrent » leur supplique, mais ils n’obtinrent rien. Alors ils » envoyèrent en ambassade les prophètes Isaïe , >. Ezéchiel , Jérémie,, Daniel , etc. , qui ne furent » pas plus heureux. Aux prophètes succédèrent les » rois David, Salomon, etc. , dont la démarche eut » le même sort. Que faire dans une telle conjonc- » ture? il fut résolu qu’on enverroit les femmes de »> l’ancienne loi. Aussitôt se présentèrent 1° Eve à » laquelle Dieu dit : tu as été gourmande, tu » n’es pas digne de mon Fils; 2° dame Sara à laquelle » Dieu dit : tu as été incrédule touchant ton fils » Isaac; 3" à Rébecca : tu t’es montrée partiale » entre Jacob et Esaü ; 4° à Judith : tu as été meur- » trière ; 5° à Estlier : tu as trop aimé la vanité ; » . 6° Enfin la chambrière de quatorze ans, dont le fils » dit à son père : je Fai aimée dès ma jeunesse; « ensuite fut envoyé l’ange Gabriel avec des » lettres. »
Barlette, dans son sermon du 5"' dimanche de carême, parle ainsi du teint de Marie : fuit nigra aliquantulum , et hoc triplici ratione : 1 “ ratione.
1498, 1/1-8°. On en a cité une de 1470 ; mais , selon toute apparence, elle n’existe pas. Tous ces sermons sont en latin ; nous ignorons qui est le traducteur du passage que nous donnons.
complexitmis, quia Judœi tendunfin brunedincm quamdam. et ipsa fuit Judeea ; 2° ralione testifieationis , quia Lucas fecit très imagines Maria, unam Romœ , atiam Loretœ, aliarn Uononiœ, et sunt brunœ; 3° ratione assmilalionis, filius malri communiter assimilatur et à converso ; sed et Chrisli faciès fuit brtina ' .
En parlant de la résurrection 1 , Barlette agite la question de savoir qui devait être l’ambassadeur de cette grande nouvelle à la Sainte Vierge. « Adam dit à J.-C. , c’est moi; mihi incumbil. Jésus lui répond : tu t’arrêterais peut-être en chemin pour manger des figues. Abel vint ensuite : non certainement, tu ' trouverais peut-être en route Caïn qui pourrait encore te faire un mauvais parti ; à Noé , Jésus-Christ
1 Un pire jésuite nommé Blandin , qui a résidé à Dijon dans le rvu* siècle, prêchant un jour dans l’église S. Philibert, émit une op'nion conforme à celle de Barlette sur le teint de la Sainte t ierge. « Ce nigra sum, dit— il , qu’on lit dans le Can- » tique des Cantiques, et qui ne convient prophétiquement qu’à » Marie, voyez-vous, mes chers auditeurs, ne doit pas être » pris a la lettre ; non , la Sainte Vierge n’était point noire ; le * verset suivant, où elle est appelée ftisca , fait voir qu’elle
» n’était que brunelte » — S. Epiphane , né en 310 , mort
en 403 , dit que : « La Vierge Marie avait le teint couleur de » froment , les cheveux blonds , les yeux vifs , la prunelle » prant sur le jaune, les sourcils d’un beau noir et bien » arqués, le's lèvres vermeilles.... et qu’elle avait une grâce a iniinic qui répandait un éclat divin sur toutes ses actions. » 1 Vor. pag. 176 de la meilleure édition des sermons de Barlette', Lyon, Pincent , 1336, i«-8°. On estime aussi celle de Paris , 1327, m-8“.
dit : tu aimes trop à boire; à St. Jean-Baptiste : tu as un habit tout velu ; au bon larron : tu n'iras pas, car tu as les jambes rompues ; enfin un ange fut envoyé qui se mit à chanter : Regirn cœli, tartare, rcssurrèxit sicut dixit , alléluia. »
Dans le sermon de la pentecôte, il rapporte ainsi le motif qui a déterminé le Saint-Esprit à prendre la forme sous laquelle il est venu trouver les Apôtres. Voici le colloque qui eut lieu entre les trois personnes de la Sainte Trinité. « Le Fils dit à son Père : » j’ai promis le Saint-Esprit à mes Apôtres ; il est » temps de tenir ma parole. Le Père répond : je suis » content ,‘faites-le savoir au Saint-Esprit; leSaint- » Esprit s’informe comment le Fils avait été traité; « le Fils expose ses plaies. Le Saint-Esprit , touché » de cet état affreux, s’écrie . malheur à moi! » mais j’irai dans une autre forme qu’ils n'oseront » toucher ; » et il descendit sur terre en langues de feu.
Dans le sermon de l’octave de Pâques , Barlette rencontre dans les doigts de la main, toutes les perfections de l’homme vertueux : « Le pouce et les deux jointures marquent la droiture de l’homme envers Dieu et le prochain. Le doigt index marque la prudence; et les trois jointures une prudence qui s’occupe du passé, du présent et de l’avenir. Le doigt du milieu marque la force, et les jointures lesefforts que cette force doit faire contre le diable, le monde et la chair. Le doigt fidius ou annulaire signifie l’amour, il a une veine qui va au cœur ; ses jointures mar-
qucnt les objets de son amour envers Dieu , le prochain et son ame. Le petit doigt ou l’auriculaire marque l’obéissance ; ses jointures en confirment les
objets , les supérieurs , les égaux , les inférieurs. »
11 remarque dans son sermon du premier dimanche de carême « que deux corps plans peuvent s appliquer l’un contre l'autre, qu’un sphérique et qu’un concave s’appliquent de même , que deux sphériques ne peuvent s’appliquer que dans un point; qu’il en est ainsi des hommes doux et modestes dont l'amitié est aisée et facile ; mais que les orgueilleux représentés par des corps ronds ne peuvent se supporter.
Il avance, dans l’évangile du dimanche Oculi, que plusieurs vont en pèlerinage bons et en reviennent méchants , et à l’occasion du jubilé de son temps , il dit que plusieurs filles allaient vierges à St. Jacques et en revenaient pécheresses. Multœ virgines vadunt ad sanctum Jacobum, quee redeunt mcrctricex, ut patuit in anno jubileo de euntibus Romain, et dormientibns in paleis. Item de duabus viduis Valenciœ euntibus ad sanctum Jacobum.. *
Le même llarlette dit que l’état monastique triomphe dans l’Eglise sur quatre chars magnifiques, attelés chacun de chevaux de diverses couleurs. « Ces » quatre chars sont les quatre ordres mendiants; » Le premier est tiré par des chevaux bruns ou » alezans, ce sont les Franciscains, Cordeliers ou » Capucins ; le second par des chevaux noirs , ce » sont les Augustins ; le troisième par de vigoureux
u chevaux blancs, ce sont les Carmes; et le quatrième » par des chevaux pies, ce sont les Jacobins. »
Dans l’évangile de la tentation de Jésus-Christ, il introduit le diable disant civilement à Jésus-Christ : « Passons au désert , nous y serons solitaires , nous y prierons. Et après que Jésus a remporté la victoire, la Sainte Vierge lui envoie le dîner qu’elle avait préparé pour elle-même : c'étaient des choux , la soupe , des épinards ; il y avait peut-être aussi des sardines. Virgo misit prandium quod pro se paraferai , ut caules , vel trrodium, ut spinariu et forte sardims. » Le jour des cendres , Barlette disjiense du jeûne ceux qui voyagent à pied par nécessité * , mais il y condamne les cavaliers ; il permet pourtant au cheval du cavalier de prendre sa nourriture; eguitante* autem non excusanlur ; equus poteril cœnare, sed non vos sine peecalo.
S'élevant au-dessus de ces minutieuses absurdités, ce prédicateur ne craint pas de gourmander le clergé, et même de comprendre les Souverains Pontifes dans ses acerbes réprimandes. On en trouve un exemple dans son sermon sur le petit nombre
> Da ns les commentaires de Jean Calderiu sur les décrétales, Auctoritales decrelorum omnem ejjectum tant textüs quam gtoss arum in se continentes. Colonise, H70, in-fol. de 60 feuillets , il est dit qu'on ne doit point donner de vin pur à des voyageurs fatigués ; il faut y mettre de l’eau. C’est un grand péché de donner quelque chose à des voyageurs. On trouve encore dans ces commentaires , qu’un prêtre ne doit pas boire plus de trois fois dans un repas , sous peine de pécher. Etc. , etc. , etc.
(les élu« , de paucilate salvandorum ; il y dit : A sancto Pelro usque ad tempora Silveslris fuerunl trigenti duo Papœ , gui per martyrium ferc omîtes transierunt. Undc pont Sixlum , dût vacavit papalus, et nul lus volebat assumere hoc onus et propter pauperlatem et propter mortem ; sed hodic, per munera et per simonias , ingrcdiuntur ad eum. Undi DaîSTÈS, In ferai libro, 19, clamai contra hos : 0 Simon Mage, o ejus misai imita tores qui res divinas , quœ bonitatis debenl esse , vos rapaces , aura et
argenlo conlaminatis ! Quid dicam de presbyteris
cura lis applicate ad libitum.. ...
Dans le sermon du mardi de la pcntecôte , il reproche aux prêtres leurs distractions dans la prière; il cite pour exemple , celui qui, récitant le Pater, le lait de la manière suivante : « Pater uoster qui es in cœlis..., garçon, sellez mon cheval pour aller en ville; sancti/icetur nome n twim... , Catherine, mettez la viande au feu ; fiat vol untas tua... , empêchez le chat d'aller au fromage; panemnostrum quotidianum ..., donnez l'avoine au cheval blanc. Est-ce là prier? » etc. , etc.
Ailleurs, le même prédicateur s'appesantit sür l’ignorance qui régnait alors chez quelques ecclésiastiques et chez quelques Evêques. C'est dans son sermon du lundi de la troisième semaine de carême , qu’il leur reproche d’être peu familiarisés avec le latin ; il cite le trait suivant : « Diaconus ordinandus in sacerdotem , ab episcopo interrogalus de sufficenlià : quoi sunt sacramenla Ecclesiœ ? respondit : tribus ; et tpiscopus : quibus ? crismus , baptismus et mssa pro
defunctis. D’autres disent que ce diacre répondit î ires : aspergUlum, thuribulum et magnum altare
Cela rappelle uneépigramme attribuée à Melin de
1 <• Dès 745, l’oubli de la langue latine était si notoire , ( dit Fleury , dans son Histoire ecclésiast. , tom. tx , p. 327 ) , que l’on porta au pape Zacharie la question de savoir si un prêtre qui avait, dans un baptême, employé la formule baptisa te in nominepatria etfiliaet spiritua sancta, avait fait un acte légal , un vrai baptême. Le Pontife répondit affirmativement, parce que le prêtre avait agi par ignorance de la langue latine. » Il est certain que les mots latins barbares dont s’est servi ce prêtre désignaient bien les trois Personnes de la Sainte Trinité.
En fait de baptême, le pape Clément VII qui résidait alors à Av ignon , fut consulté sur un événement fort singulier arrivé à Montpellier le 6 septembre 1387. Une ânesse mit bas deux êtres ayant la forme d’enfants mâles; on recourut à la décision pontificale pour savoir si l’on pouvait leur administrer le baptême. Après d’amples informations, la réponse du Saint-Père fut affirmative. Cette anecdote extraordinaire est racontée dans V Histoire générale du Languedoc, par D. Vaissette et D. de Vie. Paris, 1730-1745, 5 vol. , à-fol. Voy. tom. v, p. 685. Le texte est en provençal et de l’année où le fait est arrivé. C’est un extrait de la Chronique de Bertrand Boisset, puisé dans les registres du célébré Percsc, et d’un manuscrit de M. Gaufridi , baron de Trets. Voici le début de l’anecdote dans le texte vulgaire.
« L’an mil très cens quatre ving seyt, lo jorn sieis de septemb. nasqueron dos enfans mascles duna bestiaasina apellada Sauma ainsin formats como si fosson natS de dona, et nasqueron en lo castel de Montpellier. Item fou mandat al papa en Auignon
si se baptejeran ou non, per loqual fou grant débat
Après, par le cardenal de S. Angel fou eonegut et déclarai
que los do* eufanssi baptejesson, et ainsin fou fach que bapteias foroii. n ,
St. Gelais , fils naturel d’Octavien de St. Gelai*, Evêque d’Angoulême, tirée d’un petit recueil de traductions cl inventions, imprimé à floue», 1555, m-16.
Quelqu’un désirant être prêtre ,
A l’Evêque se présenta ;
Qui lui dit : si tu le veux être ,
Dis -moi : quoi sunt sacramentel ?
Très , dit-il ; et l’Evêque quas ?
Est s fie s , fuies et chantas.
Vraiment tu as bien répondu.
Greflier, qu’on dépêche son eus ;
Digne est d’être prêtre tondu.
Le titre de cette épigramme étant : Vtmgqtii voulait être prêtre; par G. C. , elle n’est [>oint de Melin de St. Gelais, mais plutôt de Germain Colin d’Angers, poète français , ou peut-être de Georges Châtelain , de Guillaume Coqnillard, Guillaume Crétin, ou d’autres poètes à peu près contemporains.
Nous ajouterons à cette épigramme une citation qui prouve encore l’ignorance extrême de certains ecclésiastiques dans le xvi' siècle : voici le passage d’un sermon rapporté par Conrad d Heresbac 1 . ,« On a inventé, s’écriait le prédicateur , oui, on a „ inventé un nouveau langagequ'on appelle 1<? grec ; „ défiez- vous-en, mes frères, c’est la source (le » toute hérésie. On va mettre entre les mains de „ beaucoup de personnes un livre écrit eu cette a langue , et auquel on donne le nom de Nouveau a Testament 1 ; c’est un ouvrage rempli de poignard*
■ C’était peut-être le Tesiamenlum (græcè) d’Erasme , dont
» et infecté de poison. Quant à l’hébreu, il est » certain que ceux qui l’apprennent deviennent » juifs sur le champ. »
« Savez-vous pourquoiles femmes sont plussujettes à la causerie et à la médisance que les hommes, disait Barlettc dans son sermon du quatrième dimanche de l’ Avait? Le voici : Hoc peccatum maxime régnât inter mulieres, quœ discurrunt hàc et illàc; non postant silere , quia sunt de ossibus, vir de terrà. » Puis il ajoute : Pone quatuor mulieres ab unà parte, dccem viros ab alià , plus garrulabunl mulieres.
Dans le même sermon, il agite une singulière question , celle de savoir si Jésus-Christ portait des souliers; utrum Christus portaverit caleeamenta ? Il est pour l’affirmative. « Nicolas de Lyra , dit-il , semble » n’en pas convenir en prenant la chaussure de » Jésus-Christ [tour une chaussure métaphorique » et non réelle ; mais il a tort , et moi , je soutiens » que Jésus-Christ avait des souliers, quia, ut dicit » Aposlolus ad Hebrceos , cap. 7, debuil per omnia fra- » tribus assimilari, cùm fueril communie in viclu, ita in » vestitu; undè portavil caleeamenta quac. habentur in » sancto Joanne Laterano; donc Jésus-Christ a porté » dessouliers, et ces souliers sont encore aujourd'hui » à S. Jean de Latran. » Il parait que Barlctte était aussi bon logicien que bon archéologue.
la première édition date de Bâle, 15H , Froben, in-fol. , ou l’édition de Robert Estienne, Lutetiœ, 1546, in-16; il est vrai que le catholicisme de ces deux messieurs était alors trèssuspect , surtout celui de Robert Estienne.
Nous dirons encore qu’il cite dans l'un de ses serinons , un mauvais sujet d’Italien qui prétendait que pour être heureux dans ce monde, il fallait avoir « ventre de fourmi, bras de fer et ame de chien. » Que signifie cette absurdité? — Nous avons vu qu’elle n’est pas la seule répandue dans les sermons de Barlette , et cependant ce plaisant orateur avait tant de vogue de son temps , que l’on disait : nescit prœdicare qui nescit barlettare; ce latin est digne d’un tel éloge.
ANECDOTES
Le vénérable Bede , abbé , Ecossais d’origine , mort en 735, a fait dés sermons pour tous les dimanches de l’année. Voici un extrait de son homélie sur l’évangile des noces de Cana , prononcée le second dimanche après l’Epiphanie; il est traduit littéralement 1 .
« Le vin manque au milieu du festin, Marie en avertit son divin Fils, et il répond : Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi? Il n’y a nulle apparence qu’il ait voulu manquer de respect à sa sainte mère , lui qui nous ordonne d'honorcr nos parents, ni qu’il ait rougi de la reconnaître après avoir daigné prendre
* Nous ne présentons point ces extraits des sermons de Bede comme offrant des facéties dans le genre de celles des prédicateurs du xvi’ siècle; nous avons seulement voulu donner une idée de la composition des sermons dans le vin” siècle.
naissance en ses chastes entrailles. L’Evangile répète ce que les prophètes avaient annoncé, qu’il devait naître de David selon la chair ; et dans la réponse qu’il fait à Marie , nous remarquons un éclair de sa divinité ; il voulait lui faire entendre qu’il ne tenait point d’elle le pouvoir de changer l'eau en vin, mais du Père céleste.
« L’eau dont on remplit les cruches , représente la sagesse qui purifie ceux qui l’écoutent , et les abreuve de la science des saints ; les six vases sont la figure des six grands personnages dont la vertu sert d’exemple au reste du monde durant les six âges qùi ont précédé la mort du Fils de Dieu , crant autern lapideœ hydriœ sex posilœ; ces vases sont de pierre, parce que les âmes fidèles sont affermies par la foi , par la charité ; c’est ce que le prince tles apôtres nous fait entendre par ces paroles : tanquam lapides 1 tivi super œdificamini. Ces cruches étaient destinées à la purification des Juifs : c’est seulement pour ce peuple que l’ancienne loi avait été donnée ; quant à l’Evangile, il leur a été présenté, de même qu'aux Gentils. Ces cruches contenaient deux ou trois mesures : ainsi les écrivains sacrés ont parlé tantôt du Père et du Fils seulement, tantôt -du Saint-Esprit avec eux.
« La différence du vin à l’eau est la même que celle de la loi de grâce à celle des Juifs. Le Seigneur aurait pu remplir du meilleur vin les cruches vides. Il a mieuxaimé y faire verser de l'eau, pour montrer par jun changement miraculeux que la loi qu’il pu-
bliait n’était point au fond une loi nouvelle , mais la perfection de l’ancienne.
» Voyons maintenant les six âges du monde figurés par les six cruches : le premier a commencé avec le monde , il finit au déluge ; le deuxième a duré jusqu’à la vocation d’ Abraham ; l’avénement de David au trône termine le troisième; le quatrième s’étend jusqu'à la captivité de Babylone ; le cinquième est poussé jusqu’à la naissance du Messie; le sixième finit à la mort de cet Homme-Dieu. »
On s’imagine bien que les disciples du Sauveur sont représentés par les ministres du festin à qui il ordonne de remplir les cruches. A l’égard du maitre d’hôtel , Bede est embarrassé , il balance entre Nicodème, Gamaliel et saint Paul; il finit par une exhortation à conserver la charité, laquelle a le vin pour symbole. « Purifions nos cœurs de tout vice, remplissons-le8 de la science du salut et des aliments spirituels que l’on puise dans les saintes lectures , afin que nous puissions dire avec le Prophète : Vous nous avez abreuvé du vin de componction , Potasti nos vino compunclionis ; alors nous mériterons que Jésus-Christ nous fasse part de sa gloire, dans laquelle ibvit et règne avec le Père et le Saint- Esprit. Ainsi soit-il. »
Pierre Courtin , carme provençal , a été un assez bon prédicateur pour son temps. Ses sermons ont été imprimés en 1597. Dans celui qui regarde l’avénement du Fils de Dieu, il commence ainsi : « Afin
qu’id et à l’avenir nous puissions dire chose qui soit à l'honneur de Dieu et au salut de nos âmes, nous invoquerons la grâce du benoit Saint-Esprit par les prières de la glorieuse Vierge, lui présentant le salut accoutumé, Ave Maria. » Plus loin il dit : « .... Dieu a voulu disposer son peuple à un si admirable avènement (celui de J. -C.) tant par la loi , figures, que plusieurs sacrifices, et pour cet effet aussi il a donné charge à Monseigneur S. Jean-Baptiste , ambassadeur de son Fils, de prêcher pénitence et admonester le peuple à préparer sa voie. »
Denis Perronnet , théologal d’Auxerre , dont les sermons ont été imprimés en 1604 , prêchant la fêle de S. Marc, prit pour son texte ces paroles de l’Apocalypse : Vidi ostium apertum in cœlo, et débuta ainsi :
« Notre texte nous enseigne, T la présence du Fils de Dieu auquel tous les anges et toul les saints donnent honneur et gloire-, 2” que la vertu îe la parole de Dieu est telle , quelle illumine l’entendement des élus , et étonne les mauvais pour les émouvoir à la pénitence; 3° que les quatre Evangélistes signifiés et représentés par quatre bêtes , ont publié partout la gloire de Jésus-Christ par l'Evangile. » Après cette division , il continue et dit : « Comme Dieu a gouverné le monde inférieur par les quatre éléments et par les quatre principales qualités d’iceux , et par quatre vents principaux, divisant aussi le ciel et la terre en quatre principales parties , qui sont orient, occi-
dent , midi , septentrion ; aussi gouverne-t-il son Eglise par l’Evangile composé et écrit par quatre personnes , saint Jean , saint Luc , saint Marc , saint Mathieu , signifiés et représentés par quatre bêtes ,
lesquelles vit le prophète Ezéchiel, desquelles
l’une était comme un homme , l’autre comme un lion, l’autre comme un veau, et la quatrième comme une aigle volante 1 . »
F rançois-Guillau me Martin , religieux observantin , a publié 26 sermons pour l’Avent, en 1613, sous ce titre : Les marques des enfants prédestinés citoyens de la céleste Jérusalem. 11 débute ainsi dans son premier sermon.
« Ceux qui vont à la conquête de la pierre calamine , font ordinairement voile vers la mer Indique, laquelle , comme un riche magasin de nature, tient en garde et dépôt? les plus belles singularités du monde. L’entrepme est profitable , mais tant hasardeuse que le danger contrepoise bien souvent la valeur, du butin; car comme les navigeans flottent sur les ondes , la calamine ou pierre d'aimant déployant l’action et la prinse qu’elle a sur le fer.
1 Votez Notice sur un bas-relief représentant les figures mystérieuses et symboliques dont les quatre évangélistes sont ordinairement accompagnés ; suivie de Recherches sur Vorigine
de ces symboles ; par Gab. P Dijon , Douillier , 1839 ,
in-4° fig- , tiré à 60 exempt.
attire les clous qui tenaient joints la misaine et carène des navires dont la structure demeure dissipée. Lors les voyageurs abordent aux funèbres tombeaux; la mer indignée du pillage de ses trésors, avec une usurière vengeance ravit la vie de ceux qui présumaient de ravir le joyau de son avare sein. »
On ne soupçonne pas que ce prélude va conduire le prédicateur au danger de mal parler de Dieu ; il craint que la force des divins attraits ne transporte sa pensée et ne précipite les facultés de son ame en un mortel naufrage. Cependant il se confie en la protection divine. « Je voguerai sous la conduite de ce maître pilote au havre de ma Jérusalem ; je suivrai mon étoile tramontane , lui offrant d’abord mon humble salut. Ave Maria. »
Pelbart de Themeswart , théologien qui florissait en 1 550 , tient bien sa place parmi les serinonnaires bouffons et ridicules 1 , et cependant il jouissait d’une grande réputation sous le pontificat d’Alexandre VI. Parlant de la manière dont la Mère de Dieu a été préservée du péché originel, il emploie
' Pelbarti de Themeswart stellarium coronæ beatæ Virginia ; m-8° gothique. Ange Rocca a fait réimprimer cet ouvrage à Venise en 1586, in-4°. M. Michault de Dijon dit que son Pomérium sermonum a été imprimé eu 1519 , in-d”. 11 y ep a encore une édition de 1511 , Hagcnoa , in-fol. gol.
trois preuves dont la dernière paraîtra sans doute puérile et peu convenable au sujet : — ’« Tertium testimonium legis evangelicæ : quia ibi legitur, quod Gabriel salutnndo beatam Virginem , sic dixit : Ave gratià plena , Dominus tecum, benedicta tu in inulieribus , etc. , ex quibus clarescit propositum per singula verba. Nam primo dixit ave , id est , sine ve; et sic negans ve omne , negat peccatum originale. Secundo ait : gratla plena : scilicet plénum est cujus nulla pars est vacua, (iv pAys.) : ergo parsoriginis, id est , conceptionis Mariæ , non fuit à gratià vacua ; quod fuissct si in peccato concepta foret. » — Les miracles que Pelbart rapporte sur la conception immaculée, ne sont ni d’un ton plus sérieux ni moins remarquable. 11 soutient que la Vierge u a point été baptisée, et entr’autres misons qu'il en donne, il remarque que comme elle était pleine de grâce , elle n’en aurait pu recevoir dans le baptême, et qu’il lui eût été conféré inutilement. Il demande encore quel a été le confesseur de la Vierge? — « Videtur quod fuit beatus Petrus , quia ordo est inter confessores et confitentes : cùm ergo beata Virgo luerit summa , debuit coufiteri summo confessori et dignissimo. Hic autem est papa. Sed Petrus fuit papa ; ergo Petro est confessa. » — En faisant l’éloge de la Sainte Vierge, il prétend qu’elle a tout su, même les arts libéraux , tels que la grammaire , la rhétorique , la logique, la musique, l’arithmétique, la géométrie, l’astronomie, les mathématiques, la physique, la médecine; rien de tout cela ne lui était étranger.
Elle savait aussi la métaphysique , parce que cette science est nécessaire à la théologie et que la Sainte Vierge était certainement très-bonne théologienne.
( On verra dans les Mélanges historiques et philologiques de M. Michault , plusieurs extraits des sermons de Pelbart , surtout pour ce qui regarde les arts et les sciences que possédait la Sainte Vierge. ) Au reste ce burlesque orateur avait pris toutes ces belles choses dans le Liber de interner ale Dei genilricis Mariœ laudibus , du fameux Albert-le-Grand. Voy. l’édition de Lyon , 1503 , pet. in4° de 78 pag. Voyez encore le Livre des Singularités , Dijon , 1840 , in-8% p. 383.
Abraham de Sainte-Claire , prédicateur allemand, a prêché à Vienne depuis 1669 jusqu'en 1709. Il mêlait à ses sermons des plaisanteries et des petits contes. Ses écrits sont remarquables par leur singularité et la bizarrerie de leurs titres , tels que ceuxci : « Judas archicoquin : fi du monde : attention, soldat, garde à vous ; etc. » Son Traité de morale divisé en 100 chapitres est intitulé Quelque chose pour tous.
Le Père Jean Clérée 1 , jacobin , confesseur de Louis XH , dit dans un de ses sermons que J.-C.
1 Joannis Clcrce , ordinis prædicatorum , sermones quadragesiraalcs. Parisüs , 1530, Prix 3 à 4 fr.
apostropha ainsi S. Pierre : Petre, tu es semper faluus et callidus. Où l’orateur a-t-il pêché ce texte impertinent?
Le même Clérée , dans son sermon du dimanche des Rameaux, demande : Pauper concubinarie,quotsunt anni quibus tenes concubinam? — Fratcr , sunt bette decem. — Pont mdacter duodemm plenam. « Dites hardiment la bonne douzaine. »