PRÉFACE A LA MUSIQUE DE CÉSAR FRANCK
lyriques la pitié et le pardon. Des oratorios depuis Bach jusqu'à Mendelssohn ont décrit des scènes et chanté des vœux bibliques; Schumann, dans le Paradis ei la Péri, dit avec une grâce pathétique la magie des larmes pour laver nos visages et nos coeurs passionnés ; mais de quelle âme inespérée est venue cette musique-ci toute en consonnances d'amour divin où retentit plus intense et plus prophétique, comme dans un arrièrechant, la voix des évangélistes?
Si la musique est vraiment le langage secourable qu'on parle aux heures de crise comme celle où nous sommes, ce qui déborde de. cette grande âme sur le monde nous attirera vers ce missionnaire ingénu de la beauté qui console et rachète. Par la vertu de la musique, langage du mystère et de l'ineffable, il accomplit la réconciliation de deux mondes. Sa bonne parole de rêve nous propose une formule d'harmonie. Et c'est peut-être lui le « cinquième évangéliste ».
Janvier 1896.
Préface à la Musique de Guillaume Lekeu
Avant d'avoir atteint à la virilité intellectuelle, Guillaume Lekeu est mort, mais quelque chose de Tœuvre entrevue et commencée lui survit. Les attentifs distinguent une âme personnelle à travers l'écriture inégale des pages qu'il a signées.
Ecriture grise d'un poète qui n'a pas eu le temps de laisser mûrir son art et de tracer les formes fécondes d'où naît pleinement l'esprit. Mais nos âmes sont telles qu'elles cherchent plutôt des sujets d'émotion que des
objets de satisfaction et préfèrent la conception qui s'offre à l'œuvre qui s'impose.
L'œuvre accomplie est finie et nous voulons l'infini devant nos âmes ouvertes afin qu'elles construisent elles-mêmes leur foi.
Lekeu était à l'entrée du chemin ; il allait d'une allure tantôt nerveuse, tantôt lasse^ avec la volonté de ne voir le paysage qu'à travers soi, voulant le voir en harmonie.
Il avait des accords intérieurs à exprimer. II lui fallut le temps d'un long voyage en rêve pour venir à la source de son être.
Il venait d'y goûter.
Il est mort les lèvres fraîches de la rosée de ses chants spirituels, à l'instant où sa bouche hésitante s'entr'ouvrait pour les dire.
De la source qu'il n'a pas eu le temps de dégager tout à fait, coule un filet de musique pure à travers son paysage sobre de Wallonie ; coule lentement, en imprimant une trace douloureuse aux pierres, musique qui pressent et.se souvient et n'a point hâte de vivre.
Vivre ! Il priait que ce fût selon sa pensée. Toute son attitude de poète semble une imploration fervente pour que les chants ne s'en
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aillent pas de lui sans déceler un peu du mystère qui Toppresse.
Il accueille avec un sourire quelques-uns de ces chants wallons, noëls jeunes et joyeux, thèmes d'attachement qui retentissent aux sommets clairs de la nostalgie. — Le plus beau soleil laisse tout de même un peu d'ombre au bord de la route. — Mais une impénétrable forêt se masse à Torient de son cœur pour le faire frissonner de tristesse et assombrir ses chants.
Il devait douter du bonheur qu'on aspire à rez de terre; le bonheur n'est pas autre chose que le parfum de la terre au printemps. Il croyait à la joie de l'esprit, que les hautes tristesses enfantent.
C'est du couchant que lui rayonnait le soleil après avoir contourné la forêt.
Alors que les rayons descendent pour la prière dans l'eau du songe les chants d'heu-. reuse humeur s'adoucissent comme si les chanteurs s'agenouillaient en caressant les herbes.
Les chants lui semblent venir le soir d'une foule de voix lointaines qui consentent à sa
paix et à sa solitude; arômes et parfums mêlés, encens d'oraisons, harmonieux océan d'impalpables où son être aux vibrations subtiles se trouvera en rapport réel avec la nature.
Que l'existence bruyante et sensuelle s'éteigne en dégradations de jour encerclant l'ombre où il attend. Les lueurs du soleil mourant gisent dans la vallée. L'obscurité enveloppe déjà le sommet de la montagne et la nuit vient sur lui, la nuit « et l'oublieuse paix du rêve de la terre » (r.
Il attend le silence pour penser.
Sa musique nourrie de silence éveille la pensée. Elle la prolonge par des avenues de rêve jusqu'où point le jour spirituel.
A tous les degrés de son œuvre on peut apercevoir le signe de son être.
Lui aussi n'écoute que la voix intérieure et même lorsqu'il n'a pas l'art nécessaire pour la faire apparaître toute, la qualité de cette voix encore faible ou malhabile, marque la page qu'on reconnaîtra, et dont on se souviendra, tant il est vrai que ce que les ouvriers
(1) Lekeu : Nocturne.
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d'art appellent la forme, n'en est que l'apparence. De toujours la forme fut mariée à la substance. La forme est aussi une chose essentielle et pour chaque poète une chose innée. L'œuvre se fait en nous et c'est lorsqu'elle est mûre, à fleur de la pensée, qu'il faut qu'on la cueille intacte avec des mains délicates, des mains selon la vie, si peu actives pourtant, si peu tactiles, qu'il vaudrait mieux qu'elles fussent irréelles.
L'art c'est peut-être d'endormir les mains de Tartiste dans le songe, de sorte que leur action s'accorde avec l'action de l'âme; car nos mains trempent dans l'existence et ce qu'elles font en toute indépendance est matériel et brutal.
On dit souvent d'un artiste qu'il a de la « patte » et les occasions de le dire sont nombreuses. Dire qu'il a de « la main » ne semblerait pas assez fort pour exprimer la grossièreté de son geste, mais l'esprit de la plupart des hommes est ainsi fait que le mot est pris en éloge.
Que la main de l'artiste laisse sa trace dans l'œuvre, c'est la tare de l'œuvre. Les ébauches
de Lekeu n'en sont pas exemptes. Ce que je veux indiquer dans ces notes qui ne touchent ni à la technique ni même au détail des morceaux, c'est la présence d'un poète et la transparition d'une sensibilité originale à beaucoup de places de cette musique voyellée de mélodies par où l'âme regarde.
En haut de la prison de chair où l'on étouffe d'obscurité, une fenêtre donne sur la campagne infinie. Ceux qui ne veulent pas faire l'effort de s'y hausser disent qu'elle est aveugle.
Il a deviné la fenêtre où regarder délivre ; il l'a ouverte et, comme si le point qu'il fixait au loin s'aimantait de toute la force de son regard, les images y affluèrent. Il sentit que la vie se mettait en mouvement pour lui. Il voulut demeurer à la fenêtre ouverte de sa pensée à contempler la procession de ses rêves.
Je ne pourrais mieux représenter l'attitude de ce musicien qui s'efforça d'être absolument ce que la destinée souhaitait qu'il fût : l'harmoniste de sa sensibilité.
L'harmonie le préoccupa tout de suite; et
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prenez ce mot dans son acception vraiment esthétique.
Il médite pour unifier ses impulsions. Il cherche des rapports et à renouer les rythmes en vastes théories, et la campagne où processionnent ses rêves dans la mélancolie d'un pays de fagnes ou de bruyères, ondule de région à région sans qu'on y éprouve la matérialité du paysage. Les tableaux s'ennuancent et les plans fondent aux enharmonies de son imagination.
Ce qui caractérise cette musique souvent terminée en doute ou en lassitude, c'est qu'elle est de continuelle allure, dédaignant la symétrie et la statique. Elle va sous le regard permanent de qui lui cherche un but au delà des sensations. Dans son harmonisation Lekeu a travaillé à infiniser le sentiment tonal. On arrive à un pays découvert où les collines sont fluides comme des vagues et où plane l'attente inquiète de l'âme du poète.
Mars 1896.
Préface à un livre sur le wagnérisme en Belgique
Une émeute esthétique qui a duré trente ans. Un mouvement de vie, une marée de forces autour de l'œuvre d'art magnétique; une manifestation de la rue qu'il faut noter pour ce qu'elle signifie.
Wagner n'a ainsi soulevé le peuple des esthètes et des artistes que parce qu'il apportait l'œuvre d'art synthétique qui conditionnait nouvellement toute la vie spirituelle. Il a révélé une façon nouvelle de transposer la vie pour en faire éclater et rayonner l'esprit.
Le wagnérisme fut une religion. Il eut ses fidèles et ses faux dévots.
Si rère humaine se phasait par évolutions esthétiques, on pourrait dater de Wagner un siècle nouveau. La Tétralogie, Tristan, Parsifal en seraient le triple portique sculpté d'indications profondes sur les « au delà » du temps et de l'espace.
Mesurer à ceci la mode wagnériste, c'est dire la' superficialité de ce fanatisme musicolâtre, devenu, chez les mondains, un simple tic.
En cette Belgique qui fut, pour l'œuvre de Wagner, ce que, politiquement neutre et libre, elle devrait être pour toute œuvre d'art : une terre de refuge et d'épreuve, le wagnérisme a pris tout son relief. C'est par ici qu'il se répand ; la Belgique le reflète par le monde; elle est le champ de défrichantes discussions, d'enthousiasmes réconfortants.
Le phénomène était neuf pour notre public et le sollicitait tout entier.
L'Allemagne, la France, l'Italie sont habituées à voir naître et se développer des personnalités de musiciens. La tradition de
récole lyrique des Pays-Bas étant brisée depuis deux à trois siècles, on en est réduit, en Belgique, au dilettantisme. Je n'y vois de notable que l'œuvre localisée de Peter Benoit, et Benoit est à la musique ici ce que Mistral est à la littérature en France.
Le vvagnérisme nous a fait une période d'animation et de fécondation. Le malheur vient de ce que les hommes soient si empressés à parler avant d'avoir compris et continuent à parler lorsqu'ils ont cessé de comprendre.
Wagner apportait une pensée un peu trop vaste pour la moyenne des intelligences, d'autant que cette pensée était d'une qualité inusitée.
On effleura de raisonnements son intuition. Il eût fallu épuiser sa conception pour la connaître (1).
Comment savoir à quelle distance est le fond du puits aussi longtemps qu'on n'en a pas tiré toute l'eau, seau à seau.
■ (1) Cette conception, Maurice Kufferath l'étudié dans son ouvrage inachevé de Tamihœuser à Parsifal, dont chaque volume nous apporte un précieux enseignement.
Ce qu'on aime en ces arrivées, trop souvent c'en sont les effusions et la volupté qu'elles vous causent. On choie cette volupté. On l'entretient. On exulte plus haut qu'on ne pense à celui qui vient d'arriver. Celui qui venait d'arriver, ce n'était pas Richard Wagner, c'était l'art tout entier sous une forme nouvelle.
Quelques-uns ont vu la forme poétique à son apparition, combien d'êtres songèrent à l'esprit et à la genèse? La masse des rhéteurs avait découvert un nouvel alphabet, une grammatique intéressante. Pour initier la masse des sensoriels, c'était insuffisant. On a resserré autour du nom de Wagner, on a étriqué sur sa personnalité des théories d'art humain qui s'étaient érigées, impersonnelles dans son rêve.
On a étouffé le v^agnérisme en l'embrassant étroitement.
L'événement, du reste, n'eut rien que de naturel et de nécessaire. Heureusement on ne pouvait pas écraser l'âme dans le corps. La vie qui était ici fut transportée là. Elle ondule toujours d'un endroit à un autre.
Toutes les fleurs de la plante ne fleurissent pas à la même branche. Une effervescence poétique a favorisé, d'autre part, la survivance et la propagation de Tesprit que respire l'œuvre de Wagner. Il nous est venu, d'ailleurs, d'autres aspects de la même pensée, et nous avons vu d'autres sites nuancés d'autre lumière sous le même climat, ce climat idéaliste où nous venions d'entrer.
La vie ne se détruit pas. Il faut regarder en avant, pas en arrière de l'événement, ses conséquences. Assurément, l'idéalisme s'accentue. Le w^agnérisme, mort, se transfigure. Quand le vin coule des grappes sous le pressoir, ne déplorons pas le sort des raisins : et le vin coule... Mais c'est pour un trop petit nombre d'altérés.
Le wagnérisme a eu le mouvement de ces vagues profondes qui se défont trop tôt et s'épandent en pleine eau. Ceux qui attendent anxieux sur la plage en recueillent un prestigieux spectacle, mais l'écume de neige et l'eau vive ne les ont pas touchés.
Songeons un peu à ceux-là.
On peut s'isoler pour aimer une œuvre.
Mais il s'agit ici du populaire mouvement vers une expression puissante à éduquer l'être dans les hommes. L'élan avait été superbe. Les cahots de la marche et des incertitudes à l'entrée des chemins ont désorienté les processionnaires. Arrêtons-nous, pour qu'ils se rejoignent et que le cortège passe.
D'actif, le wagnérisme est devenu passif. Ce n'est plus à force d'énergie qu'il agit, c'est à force d'inertie. La machine a déroulé tout son ressort; elle s'arrête. La foule a joué logiquement son rôle; elle est maintenant comme les enfants que la curiosité a poussés à demander un objet et qui, l'ayant dans les mains, ne savent comment s'en servir. Elle a recueilli pieusement le fardeau, mais elle ignore les chemins par où le porter au but.
La foule belge, plus que d'autres, a pris contact avec Wagner. Qu'a- 1- elle retenu de cette fréquentation? Des sensations de musique. Je crois qu'on n'a éduqué que des oreilles. L'ouïe s'est blasée sur des harmonies et des orchestrations. On a modifié des sonorités, enrichi la matière musicale. La
luminosité de la musique de Wagner est vive et son fluide intense. La foule est éblouie, excitée. Mais ces sensations éveillent-elles une sensibilité spirituelle? Y a-t-il un progrès de la vie dans l'être?
Ah! si la révélation pouvait se faire, de l'essentiel du drame, par la beauté des formes lyriques, ce serait l'intuition parfaite que le passionné symphoniste de la Tétralogie désire. Notre foule aurait-elle la lucide sensibilité qu'il faut pour entendre profondément la musique? Jusqu'à présent, rien ne l'a prouvé. Pourtant, son élan vers Wagner indique un pressentiment. Je rêve que la musique de Wagner lui communiquera cette sensibilité. Et je dis à dessein la « musique », car elle est le fluide langage animique de ce théâtre. Elle est le vêtement suggestif des paroles, et les paroles s'inscriraient en lettres mortes à l'esprit de celui que la musique n'électriserait pas.
Expliquer les œuvres est inutile. Notre devoir, toutefois, est de rendre la foule attentive à ce qu'elles disent.
Les phrases détachées de la conversation
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