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LES GRANDES INVASIONS ET L'ÉPOQUE MÉROVINGIENNE

| période romaine de l’âge du fer, dont nous venons de nous occuper, se clôt, selon la chronologie ordinaire, avec le IVe siècle après J.-C. Les quatre siècles suivants constituent une autre période qu'avec Montelius nous nommerons la période des grandes invasions. Il conviendra de faire ici quelques remarques sur les déterminations chronologiques et les périodes de l’âge du fer nordique en général. Le point de départ pour la fixation des périodes préhistoriques dans le nord est fourni par les découvertes qui ont livré des objets d'importation étrangère, bronzes, armes, monnaies et autres objets analogues, dont la date peut être établie. (On eut par là les premiers points de repère pour les antiquités indigènes déposées en compagnie des antiquités étrangères, et ainsi il devint possible de grouper aussi les trouvailles où les objets d'importation n'étaient pas représentés. La vieille objection qu'une monnaie a pu circuler longtemps avant d’être déposée sous terre ou, encore, que nul ne peut

savoir combien de temps un ustensile en bronze a mis pour parvenir du midi au nord et par combien de mains il a passé, — ces objections ont perdu de la force à mesure que les matériaux sont devenus suffsamment abondants et que les combinaisons de trouvailles se sont montrées dans l’ensemble tout à fait constantes. On peut établir que des groupes spéciaux d'objets étrangers constituent des éléments immuables de tout un groupe déterminé, composé par ailleurs de formes indigènes et caractérisant ainsi une certaine période de l’évolution du style d’un pays, ainsi que de l’histoire de sa civilisation. La raison en est tout naturellement que les objets étrangers ne sont pas entrés en Scandinavie par hasard ni séparément. Une importation spéciale, par exemple de monnaies romaines en or ou de verreries de l’Europe occidentale, et qui a pris l’importance d’un élément archéologique appréciable, a toujours été le résultat de données historiques précises et appartient donc aussi à un âge bien déterminé. À côté d'objets d'importation qui fournissent une date, la chronologie a trouvé une aide de plus en plus importante dans les recherches sur l’évolution et sur la connexion des types, ainsi que dans l'étude des diverses phases du style ornemental.

Un tableau synoptique des trouvailles de monnaies romaines faites dans le nord montrerait très clairement comment l'exportation des monnaies dépendait des vicissitudes du temps. Nous avons remarqué que les plus anciennes trouvailles faites en Germanie des plus anciens deniers romains, ceux de la République et ceux du début de l’époque impériale, se répartissent essentiellement vers l’ouest dans les régions de l’Elbe

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Fibule en argent dor

jusqu'à la Hollande, avec un groupe isolé plus faible dans la région de Posen; ces deniers plus anciens ne pénètrent pas, on peut le dire, dans le nord. Les autres, plus récents, datant de la fin du deuxième jusqu’au commencement du troisième siècle, se répandent surtout vers l'est et ont été trouvés en grandes quantités dans les îles baltiques!.

Dans la seconde moitié du IVe siècle nous assistons à une nouvelle importation de monnaies, cette fois de monnaies romaines en or, aurei et solidi;, une grande partie de ces solidi, appelés médaillons d’or, sont doubles et ont été imité d’une façon barbare. On a démontré depuis longtemps que toutes ces monnaies se réunissent en un groupe chronologique nettement délimité; elles ont été frappées en totalité sous Constantin le grand et ses successeurs immédiats. On peut donc en toute sûreté en fixer l'importation aux environs de 350 à 375. M. Brôgger a prouvé que ces monnaies ont été pour une bonne part frappées en Gaule, notamment à Trèves, ce qui lui a permis de les mettre en rapport avec les faits historiques qui se passaient à la frontière romaine. Durant l’éternelle guerre défensive contre les Germains on eut là une courte période de paix depuis 369, à peu près jusqu’à la mort de l’empereur Valentinien en 375. Ces monnaies en or sont donc venues dans le nord aux environs de 370; elles ne se trouvent dans la Scandinavie qu’en Fionie et en Norvège. La conclusion de M. Brôgger est que, tout bien considéré, cet or n’est pas parvenu en Scandinavie par l’entremise des trafiquants :

! Almgren, sur des trouvailles scandinaves de deniers dans

Oldtiden, VII, p. 209 ss. Brôgger, Ertog og Ôre, p. 17. 12 — Kulturforskning. A. V.

il a été rapporté personnellement par des Norvégiens qui s'étaient associés aux Francs de la frontière rhénane sous le règne de Valentinien. |

Plus tard, probablement cette fois aussi dans une occasion spéciale, un nouveau flot d’or envahit la Scandinavie au Ve siècle, ou plutôt depuis le milieu de ce siècle. Ce sont des solidi frappés sous des empereurs byzantins, depuis le commencement du Ve jusqu’au commencement du VIe siècle (Brôgger, Ertog og Üre, p. 58). Ce courant monétaire plus récent se différencie de l’autre non seulement par l’époque, mais encore par les pays qu'il atteint. La masse principale des monnaies récentes se concentre sur les grandes îles baltiques et sur la Suède, où les monnaies anciennes ne se trouvent point. Aussi l’archéologue suédois M. Arne a-t-il émis l’opinion que les solidi d'OÜland et de Gotland ne sont pas des survivances de relations commerciales d'une certaine durée, mais qu’ils sont parvenus dans ces îles par suite de quelques circonstances spéciales et qu’ils y ont été apportés par des Germains immigrant du sud!. Dans ce cas également, l'importation des monnaies a été à coup sûr occasionnée par des conditions historiques particulières et se rattache en effet à une courte période qui va du milieu du Ve jusqu’au commencement du VIe siècle. En Norvège on n’a trouvé que peu de solidi d’or récents; notre pays a pourtant reçu une assez bonne part de tout l’or qui pénétrait ainsi dans le nord et y fut transformé en bagues, en bracelets et en colliers. Les trouvailles norvégiennes ont livré en tout environ neufkilogrammes d’or*.

? T. J. Arne, Fornvännen, 1919, p. 107.

? J. Bôe, sur les trouvailles norvégiennes d'or dans Bergens Mus. Aarb., 1920—1921; série histor. et des antiquaires, n° 2.

On voit que les monnaies nous en apprennent long sur la répercussion qu'ont eue en Scandinavie les événements historiques qui se sont passés près des frontières romaines pendant les grandes invasions; en même temps elles fournissent une base très sûre pour les déterminations chronologiques relatives aux périodes correspondantes de l’âge du fer scandinave. Bien entendu, les limites des diverses périodes de civilisation ne peuvent être fixées avec la même rigueur que des dates historiques, mais grâce aux médaillons d’or la limite qui sépare la période romaine de celle des grandes invasions peut être tracée avec toute la netteté désirable et fixée à la fin du IVe siècle. Il y a en effet tout lieu de faire partir du début du Ve siècle une nouvelle période de civilisation. Dès cette époque l'influence de la civilisation romaine n’est plus un facteur prépondérant de l'évolution scandinave; tout en tenant compte de nombreuses réminiscences toujours perceptibles de la civilisation classique, on ne saurait nier que ces siècles, le V et le VIe, ne soient caractérisés avant tout par un développement nordicogermanique autonome, en contact constant avec les royaumes germaniques plus récents de l’Europe occidentale et centrale. Mais les influences émanant de ces peuples germaniques n’ont pas la puissance du grand courant de civilisation classique qui caractérise les premiers siècles de notre ère; il n’y avait plus, dans le niveau de civilisation, l’énorme différence qui avait existé entre le nord et le monde classique à l’ancienne époque romaine. Vis-à-vis des Germains les Scandinaves étaient davantage sur un pied d'égalité, et jusqu’à un certain point on peut même parler d’action réciproque.

Le caractère de cette évolution nouvelle en Scandinavie est bien illustré par un exemple pris dans une catégorie spéciale et intéressante en elle-même, celle des bractéates nordiques en or. Les bractéates constituent un groupe nordique particulier de pendentifs en forme de monnaies; elles sont faites d’une mince plaque d’or, frappées d’un côté seulement et munies de monture et d’agrafes pour être portées. Les plus anciennes des bractéates sont des imitations évidentes des médaillons romains en or mentionnés plus haut, maïs d’une technique simplifiée; la frappe est parfaitement reconnaissable: c’est l'effigie d’empereur des monnaies de l'époque de Constantin, ou bien ce sont un cavalier ou plusieurs figures entières debout, dus sans doute à une interprétation arbitraire du revers des monnaies. Souvent aussi nous y surprenons des réminiscences altérées de légendes monétaires, des lettres latines mal comprises et mêlées de signes runiques détachés. Mais bientôt apparaît une composition nouvelle d’un caractère tout nordique: une grosse tête d'homme posée directement sur un quadrupède, soit cheval soit bête à cornes, probablement un bouc; le groupe est accompagné d’attributs constants, oiseau, croix gammée, triscèle, ou encore d'inscriptions runiques plus ou moins longues, ayant certainement en partie un sens magique. Nous n'avons plus ici affaire à de simples altérations d'images des monnaies romaines; les monnaies ont fourni le prototype, mais la figuration des bractéates n’en exprime pas moins des idées nordiques et la mentalité nordique. La technique et le dessin de la frappe se sont affranchis de la gaucherie inhérente à l’imitation des images romaines; ils ont acquis un style sûr et ferme,

barbare si l’on veut, mais expressif et possédant par là même sa beauté propre. Les bractéates ne sont pas seulement des parures, mais aussi des amulettes, et comme telles encore elles peuvent très bien être un héritage des médaillons d’empereurs romains: on conçoit sans peine que l’effigie impériale ait possédé des qualités magiques protectrices. Mais sur les bractéates le sens foncier de l’image est également tout à fait transformé et repose désormais sur des conceptions et des croyances nordiques. Ce n’est qu’à partir des bractéates en or les plus récentes que la signification magique semble disparaître; à ce moment les représentations figurées font défaut et cèdent la place aux motifs d'animaux d’ordre purement ornemental!. L'évolution des bractéates a lieu essentiellement au cours du Ve siècle, et leurs formes les plus récentes sont encore en usage dans la première moitié du siècle suivant.

Les bractéates forment une série nordique bien caractérisée. On en a trouvé par centaines en Scandinavie, mais très peu en Angleterre et seulement quelques-unes dispersées dans le sud du continent. Elles marquent donc assez nettement le fait que l’évolution nordique suit désormais des voies plus indépendantes. C'est ce qui apparaît non moins clairement dans une sphère voisine, celle des arts décoratifs. En même temps que les bractéates d’or prennent leur forme nordique au cours du Ve siècle, un style nordique nouveau se fait sentir dans la décoration d’autres ouvrages

! S. Müller, Vor Oldtid, pp. 601 ss. B. Salin dans Antikv. Tidskr. fôr Sverige, XIV, n° 2. Montelius, sur la chronologie de l’âge du fer nordique, dans Sv. Fornminnesfür. Tidskr., X, 68 ss. O. Janse, Le travail de l’or en Suède (Orléans, 1922).

métalliques et notamment dans celle des grandes fibules d'argent qui étaient les principales parures de l’époque. Nous réservons pour la suite l'étude d'ensemble sur cet art décoratif, nous bornant pour le moment à rappeler que cette période, — le Ve et le VIe siècle, — est aussi la première phase de l’histoire de l’ornementation animale dans le nord, phase qu'avec M. S. Müller nous nommons la phase du style des grandes invasions et qui a son premier grand épanouissement au VIe siècle. D’une égale importance sont les nouveaux types indigènes de parures, qui constituent une série de formes variées, toutes appartenant à l'époque romaine récente, et dues aux transformations typologiques de la fibule à pied replié (mit umgeschlagenem Fuss)!. Les grandes fibules d'argent à plaque carrée étaient d’abord fabriquées en minces plaques avec décoration gravée, travail plus solide remplaçant l’ancienne technique à minces lamelles d'argent repoussé sur armature de bronze; plus tard elles étaient fondues encore plus solidement et décorées d’ornements en relief ainsi que d’une épaisse dorure brillante, avec incrustation de plaques d’or et de filigranes et avec des grenats montés en relief. Les plus grandes et les plus magnifiques sont des parures toutes gigantesques, d’un goût barbare, mais témoignant éloquemment du perfectionnement des métiers norvégiens au VI: siècle. Les filigranes en or sont toujours en vogue; on en a trouvé d'admirables, comme les médaillons à pierres montées et avant tout quelques montures pour fourreaux d’épée avec magnifique ornementation animale d’une exécution technique

1! Cette forme a été étudiée à fond par M. Salin (Die altgerman. Thierornamentik).

excellente. Le style des ornements nous donne Îa certitude d’être en présence de pièces nordiques; des experts ont assuré qu’on ne saurait imaginer un travail en filigranes plus fin et plus délicat.

Outre les pièces rares en métal précieux, on rencontre des parures plus simples et fondues en bronze. La plus importante série en est formée par les fibules dites cruciformes, parures de belle apparence, de forme simple et solide en bronze uni, mais avec application très discrète d’'ornements gravés et, plus rarement, avec incrustation d'argent. Les fibules cruciformes datent de la période qui va de la fin du [Ve à la première moitié du VIe siècle. Elles sont surtout fréquentes en Norvège et représentées de façon égale en Scandinavie et en Angleterre. Outre les grandes fibules, soit une seule en relief soit une cruciforme, les femmes de cette époque portaient généralement plusieurs paires de toutes petites fibules en bronze qui ont aussi leurs types propres, mais qui étaient des accessoires pratiques de vêtement plutôt que des parures proprement dites. Parmi les autres menus objets en métal caractéristiques de l’époque, nous nommerons les fibules-agrafes qu’on fixait sur les manches de vêtement au moyen de boutons d'argent doré avec ornements, de plus les fibules de ceinture, les parures en forme de bouclier, etc.

La céramique est aussi une partie intéressante de l'industrie de cette époque. Elle consiste toujours en vases d'argile très primitifs, d’une pâte peu résistante et faiblement cuite; l’émail naturellement est inconnu, et les vases peints n'apparaissent nulle part; tout au plus la surface est-elle teinte en brun ou en

noir et polie. Mais les formes sont agréables; ce sont tantôt de nouvelles variations d’anciens types datant de l’époque romaine, tantôt des types absolument nouveaux. En Norvège, une nouvelle série apparaît à la fin du IVe siècle: elle se compose d’ustensiles d’argile en forme de petites situles et certainement formés sur le modèle de petits seaux ou baquets en bois. Ce type est exclusivement norvégien et a été fabriqué avec prédilection au cours de deux ou trois siècles; on fit plusieurs petites inventions techniques : on ajouta de l’asbeste ou du mica à la masse argileuse, de manière à rendre les objets légers et minces, et des formes particulières de décor comme les entrelacs ou les figures estampillées se développèrent. Nous nous rendons bien compte que cette céramique résulte non pas d’une industrie domestique, mais d’un travail ayant tout à fait l'aspect d’un métier organisé.

Les exemples de l’industrie nationale qui viennent d'être cités montrent assez qu’au point de vue de lhistoire de la civilisation une période nouvelle commence avec le Ve siècle, et nous aurons la même impression en nous tournant vers les marchandises d'industrie étrangère importées. Ce ne sont plus les vases à boire en verre romains aux ovales polis, mais des verres de fabrique demi-barbare originaires de l’Europe occidentale, probablement surtout des pays rhénans: de hautes coupes en verre clair verdâtre rubanné. Des verreries absolument semblables se trouvent dans l’Europe centrale, en France, en Angleterre, et un assez grand nombre en ont été découvertes en Norvège. Notons un détail remarquable: les verres trouvés en Norvège sont plus épais et plus solides que ceux rencontrés

dans les pays méridionaux; on croirait presque à une marchandise particulièrement massive et fabriquée directement en vue d’une exportation lointaine. Outre les verreries, il y avait surtout une espèce particulière de chaudrons en bronze dont l'importation se faisait en grandes quantités: une forme dont le fond et les côtés sont séparés par une arête saillante, puis des plats bas en bronze à bords dentelés, ouvrages exécutés toujours à la perfection. Ces chaudrons ont l’air d’être originaires du nord de la France et, comme les verreries, ils ont probablement été colportés jusque chez nous par le commerce qui avait pour point de départ l’embouchure du Rhin; ils ont pu, d’ailleurs, cheminer en partie à travers l’Angleterre.

On peut prouver, à l’aide de l'archéologie, que l'Angleterre a eu des communications directes avec le nord, le Jutland et l’ouest de la Norvège pendant la période qui nous occupe. Nous avons dit brièvement que les bractéates d’or du nord furent adoptées par l'Angleterre. D'un autre côté il semble que des variations tardives de bractéates d’or norvégiennes soient influencées par les sceattas des Anglo-Saxons. En outre, nous constatons que les grandes fibules d’argent en relief n'existent en Angleterre que sous des formes tardives, tandis que tous les éléments plus anciens de l’évolution de cette forme de fibules sont originaires de la Scandinavie; de même, on peut présumer que l'ornementation animale en Angleterre s’épanouit sous des impulsions scandinaves ou, du moins, qu’il y a eu à ce point de vue une action réciproque entre l’Angleterre et la Scandinavie. Par les fibules cruciformes, l'Angleterre communique d’abord avec le Jutland et

plus tard avec l’ouest de la Norvège. Des fibules cruciformes de provenance anglo-saxonne et dues à l'importation ont été trouvées isolément en Norvège. Partout ici, il s’agit de formes communes à la Scandinavie et à l'Angleterre anglo-saxonne, mais elles ne jouent qu’un rôle secondaire sur le continent, dans les domaines français et allemand, et fournissent ainsi la preuve de communications directes existant entre les peuples apparentés de l’un et l’autre côté de la mer du Nord pendant des siècles avant l’époque des vikings.

Une nouvelle contribution à l’étude de nos communications avec l’Europe occidentale aux Ve et VIe siècles a été apportée tout récemment par ailleurs, grâce à l’examen des inscriptions runiques. M. von Friesen, professeur d’Upsal, a démontré ! que les noms de personnes dans les inscriptions de cette époque ne sont pour une bonne part pas scandinaves, mais appartiennent à l’ouest de la Germanie, aux domaines franc et frison. Il fait valoir à ce sujet le commerce de peaux et de fourrures que faisait la Scandinavie; nous le connaissons par des sources littéraires contemporaines. Lesinscriptions runiques sont d’une très grande partie norvégiennes et originaires notamment de la côte ouest de la Norvège. Nous pouvons nous former ainsi une image vivante des communications qui existaient avec la côte frisonne et la France: des marchands étrangers ont dans une grande mesure visité notre pays et s’y sont souvent fixés. Mais, chose singulière, l’écriture runique même qui nous sert de source est propre à la Scandinavie bien plus qu'aux Germains de l’ouest, et parmi les

! Otto von Friesen, Rôstenen.

pays germaniques c’est certainement la Norvège qui possède le plus grand nombre d'inscriptions à runes anciennes.

L'écriture runique est, elle aussi, comme nous l'avons dit, un emprunt fait à la culture classique; c’est à la vérité une écriture particulièrement germanique, mais née par imitation des écritures latine et grecque. Elle pénètre dans le nord avec le puissant courant civilisateur venu du sud-est au troisième siècle, comme le prouvent les inscriptions des objets trouvés à Vimose en Danemark et de certains objets isolés provenant de trouvailles faites en Norvège et en Suède et mentionnées précédemment. Nous rencontrons assez souvent, datant du IVe siècle, des inscriptions sur de menus objets en os; il y en a aussi qui certainement ont été dans une large mesure gravées sur bois; on en a trouvé d’autres sur des parures, et voici qu'apparaît un nouvel usage dans l’emploi des runes, celui de les inscrire sur des pierres commémoratives. La pierre runique d’Einang en Valdres est toujours debout sur le tertre funéraire où elle fut d’abord élevée; elle est suivie d'une longue succession de monuments similaires datant des Ve et VIe siècles. Nous n'avons pas à nous occuper du côté épigraphique et philologique des inscriptions; elles ne nous intéressent ici qu’en tant que phénomène de civilisation.

Presque toujours, ce que disent les runes nous paraît singulièrement insignifiant; en règle générale, elles nous offrent à peine plus d’un nom ou deux: avant tout l’auteur est nommé, souvent aussi celui en l’honneur de qui le monument a été érigé. Mais la pauvreté du contenu est de l'essence même des runes,

qui étaient destinées non pas à transmettre des renseignements à la postérité, mais à protéger par un moyen magique un tombeau ou un monument. Il n’est pas rare de trouver des inscriptions cachées à l'intérieur d’un tumulus et que ne devait jamais lire un être humain. (Comme les runes sur bractéates, sur d’autres parures et sur objets en os pour le travail manuel des femmes, les runes sur pierres étaient consacrées de façon magique par l’écriture même. Ce fait extrêmement intéressant jette une vive lumière sur la psychologie germanique primitive: c’est l’énigmatique, tenant de la sorcellerie et propre à l’art d'écrire, qui a d’abord inspiré les inventeurs des runes, et cette atmosphère mystique, magique, a plané toujours sur elles, tant qu’on s’en est servi dans l'écriture, fort avant dans l’âge chrétien !.

Les runes sont introduites dans le nord à une date remarquablement haute et y demeurent après leur disparition chez les peuples germaniques méridionaux. Elles entrent en Angleterre lors de l'invasion des Anglo- Saxons et y sont transformées d’une façon spéciale et conforme à la phonologie anglo-saxonne. Chez les Germains du continent, par contre, elles ne sont connues qu'assez tard, au VIe siècle et par des communications nordiques. M. Salin a relevé le fait que les inscriptions runiques allemandes et françaises sont le plus souvent gravées sur des parures dont la forme a été empruntée dans le midi à des types scandinaves, notamment aux grandes fibules en relief

? Sur l'écriture runique en général, voy. S. Bugge, Norges indskrifter (introduction). ©. von Friesen., Runeskriftens härkomst (Upsal, 1904). B. Salin, Die altgerm. Thierornamentik.

à plaque carrée. Voilà un nouveau trait qui met en lumière l’action réciproque entre les civilisations du nord et de l’Europe occidentale à l’époque mérovingienne ancienne; de même, les inscriptions nous font entrevoir les communications directes et personnelles nouées d’un pays à l’autre.

Le rite funéraire de l’époque des grandes invasions continue la tradition de l’âge du fer romain. L’incinération est encore employée dans tout le pays, et les familles nouvelles sont ensevelies dans les nécropoles traditionnelles, selon l’ancien usage, avec un mobilier simple, ce caractère principal de tout le rite funéraire de notre âge du fer, qui suit une tradition durable et nationale. C’est le rite du peuple, se conservant pendant des siècles, tandis que les éléments étrangers qui s'y étaient infiltrés, s’effacent peu à peu. Les riches tombeaux à incinération contenant des armes, qui avaient prévalu si longtemps, disparaissent à leur tour, ou peu s'en faut, dès la fin du IVe siècle, et à cette époque commence un certain nivellement des vieilles inégalités dans la disposition des sépultures à incinération; la forme de l’est de la Norvège et, en général, de la Scandinavie, celle qui consiste à recueillir et à enterrer tous les restes du bûcher funéraire, commence, sporadiquement dès le IVe siècle, ensuite d’une manière de plus en plus nette à rayonner sur la côte ouest, où auparavant les os brûlés avaient toujours été inhumés purs et blancs sans mélange avec les autres restes du bûcher; cette dernière forme occidentale, qu'on peut appeler celle des ,sépultures à incinération pures“, domine également dans le pays de Trondhjem depuis l’âge du fer romain jusque fort avant dans l’époque

des grandes invasions !. Le contraste que se font entre elles ces deux formes de sépultures était ancien et profond, comme nous l’avons fait observer en étudiant l’âge du fer préromain, et le nivellement qui s'opère à l'époque des grandes invasions indique certainement un rapprochement entre les différents districts du pays qui jusque-là avaient été nettement séparés les uns des autres.

Sur le large fond d’un rite funéraire homogène et uniforme se dessine simultanément un groupe spécial de sépultures à inhumation, qui s’épanouit avec une abondance remarquable au cours des Ve et VIe siècles. Pour la disposition et le mobilier elles tiennent de très près à celles, fort riches, qui datent de l’époque romaine récente et que nous avons mentionnées précédemment. Ce sont les mêmes grands cercueils en pierre ou en bois, le même riche mobilier d'armes, de parures et d’ustensiles de table. Le mort est enterré tout habillé, reposant sur des peaux et enveloppé dans des tapis; le cercueil est rempli de feuillage et de fougères, les dalles sont posées et le tombeau est recouvert d'un tumulus souvent de dimensions considérables. C'est à ces tombeaux que nous sommes redevables d’un choix si riche des objets de cette époque: bagues d'or, parures et armes avec coupes en verre, ustensiles en bronze et céramique indigène, un ensemble qui a enrichi les musées norvégiens et rendu leurs collections du Ve et du VIe siècle les plus nombreuses et les plus abondantes de la Scandinavie.

La diffusion de ces sépultures est limitée d’une façon toute particulière. On se rappellera que les ,tom-

! Th. Petersen, Meldalsfundene, p. 29.

bes romaines“ récentes en Norvège sont dispersées en diverses localités du pays et qu’elles sont en nombre assez restreint, tandis que les riches sépultures analogues du Ve siècle se concentrent sur le littoral, le long de la côte depuis le Vestfold jusqu’au sud et sur la côte ouest, jusqu’à Môre et à la région de Trondhjem. Les trouvailles se rattachant à la période plus ancienne ont été surtout très nombreuses en Vestfold, mais à partir du VIe siècle la limite se déplace vers l’ouest, de manière à faire tomber le centre de gravité sur les régions du sud et de l’ouest; la même forme de sépulture se répand également assez loin au nord sur la côte jusqu’à Dverberg (Steigen), — prolongement extrême du domaine occidental. Nous avons donc ici un groupe particulier de sépultures qui se distingue par son caractère local et qui, à mon avis, nous fait entrevoir certaines conditions historiques en Norvège pendant l'époque des grandes invasions.

Ce qu'il y a de plus singulier, c’est que la limite du groupe de trouvailles se déplace constamment en Norvège vers l’ouest, parallèlement au déplacement correspondant des communications avec l'étranger. L'influence classique, venue du sud-est, décline depuis les environs de 400; au Ve siècle il y a encore dans le sud de la Scandinavie des impulsions venues manifestement de l'Allemagne, notamment du Hanovre, tandis qu’au VIe siècle nous ne sommes guère en communication directe qu'avec les royaumes germaniques de l'Europe occidentale, — Angleterre et France. En même temps on constate qu'avec le IVe siècle disparaissent en Danemark et en Suède les riches ,tombes romaines“ récentes, et que plus tard un déplacement

analogue se continue en Norvège; les sépultures les plus récentes dépassent à peine Mandal vers l’est. Dans le domaine nordique les sépultures nous montrent qu'il s’est opéré un mouvement vers l’ouest absolument parallèle aux mouvements synchroniques de peuples sur un théâtre historique plus vaste: les Germains marchent vers le nord en quittant les pays avoisinant la mer Noire, puis disparaissent de l’Allemagne orientale; enfin, les Anglo-Saxons occupent l'Angleterre. Le groupe entier de nos trouvailles de sépultures riches datant de l’époque des grandes invasions nous montre donc clairement que des événements analogues ont eu leur retentissement en Norvège du troisième au cinquième siècle. Nous avons déjà dit qu'on a voulu considérer les riches sépultures à inhumation datant de l’époque romaine récente comme un témoignage d’une pénétration de peuples germaniques immigrant du sud-est en Norvège et partiellement en Suède; en effet, les riches sépultures à inhumation des siècles suivants sembleraient indiquer une invasion plus forte d'éléments analogues.

Voici quelques points de repère autres que ceux d'ordre purement archéologique. Le nom que portent encore aujourd’hui les préfectures de Rogaland et de Hordaland sur la côte occidentale de la Norvège se retrouve parmi les noms de tribus germaniques suffsamment connus dans l’histoire de l’époque des grandes invasions et ayant, plus loin au sud, laissé des traces dans d’autres noms de lieux, comme Rügen, Hardsyssel et Harz. Selon l'opinion communément reçue, ces tribus ont dû immigrer en Norvège au cours de la période si agitée des grandes invasions. Il serait donc

Pi.

Ornement en or; époque des vikings.

parfaitement naturel de concevoir cette immigration comme parallèle à celle des Anglo-Saxons en Angleterre et de rattacher ainsi les données archéologiques aussi bien que les noms de tribus à des événements historiques connus. On est arrivé, dans un autre ordre de recherches, à des conclusions tout à fait analogues en étudiant les réminiscences du culte païen conservées par des noms de lieux norvégiens!. Ici encore le littoral révèle un état plus mouvementé, plus tourmenté, avec empiètement du culte étranger, et, comme l’a relevé M. M. Olsen, ce caractère religieux est tout à fait propre au domaine des riches sépultures à inhumation datant de l’époque des grandes invasions.

Nos sources s'accordent et nous permettent de tracer les contours d’un royaume créé à l’époque des invasions sur les côtes de la Norvège, parallèle à ceux des Anglo-Saxons en Angleterre, des Francs en Gaule, des Goths et des Longobards en Italie. M. M. Olsen a en outre appelé notre attention sur un témoignage historique direct de l'existence de ce royaume aux environs de 500. C'est une note de Jordanès, laquelle jette une lumière insoupçonnée sur la situation politique de la Norvège au commencement du VIe siècle. On y voit mentionnés à part, ,les peuples de Grenland, egdes, üyrygs, adalrygs, hordes et raumes“; suit ceci: »Sur ceux-là régnait naguère Rodulf qui, dédaignant son propre royaume, s’empressa de recourir à l’appui du roi des Goths, Théodoric, et trouva auprès de lui le secours qu’il cherchait“. Les noms des peuples : énumérés correctement par Jordanès dans leur succession géographique correspondent exactement au terri-

! Magnus Olsen, Hedenske kultminder, p. 284.

13 — Kulturforskning. A. V.

toire qui, comme d’autres considérations nous ont déjà amenés à le supposer, doit être appelé un ,royaume du temps des grandes invasions“ en Norvège. Ce royaume a été fondé, selon toute probabilité, lors d’une immigration de tribus étrangères à la fin du IVe siecle; il a dû avoir une longue période florissante aux Veet VIe siècles et, en ce qui concerne la civilisation, se rapprocher de très près des Anglo-Saxons, surtout de ceux de l’Angleterre centrale, vu l’accord remarquable qui apparaît dans les costumes, les parures, les armes, ainsi que dans les métiers et l’art Notamment pour ce qui est du costume, les ressemblances surprenantes amenées par la communauté dans les formes et l'emploi de parures, de fibules-agrafes sur les manches, etc. s'expliquent le plus naturellement par la proche parenté des deux peuples, mais en même temps l'existence, maintenue pendant plusieurs siècles, de communications directes entre l’Angleterre et la côte ouest de la Norvège peut être suffisamment prouvée et, comme nous l'avons déjà dit, les pierres runiques entre autres choses témoignent du contact avec les peuples germaniques de l’ouest par le commerce sur le Rhin. C’est ce royaume de la Norvège occidentale, occupant la ligne côtière du pays, qui a d’abord eu nom de Norvège ou Norvegr (la voie nord)!.

Mais les sources ne donnent que peu d'informations sur la manière dont il faut se représenter l’organisation de ce royaume. La force de sa consolidation n’est pas suffisamment prouvée par le fait qu’il y avait à un moment donné un roi commun qui, d’ailleurs, fut obligé d’avoir recours à Théodoric. Un centre reli-

? Magnus Olsen, Hedenske kultminder, p. 285.

gieux, du moins pour le Hordaland, a été le Njardarlog (aujourd’hui Tysnes). Au reste, les plus anciens renseignements historiques fournis par nos sagas et reflétant peut-être l’état des âges reculés font penser plutôt à une confédération de tribus et de chefs. Toujours est-il que les sépultures témoignent de conditions aristocratiques fortement prononcées. Comme l’île de Seeland à l’époque romaine ou l’Uppland aux VIIe et VIII: siècles, le sud et l’ouest de la Norvège possèdent aux Ve et VIe siècles un nombre immense de sépultures avec mobilier riche, coûteux et avec monuments considérables. Chose non moins caractéristique, ces sépultures se trouvent être rattachées, isolément ou par petits groupes, à certaines fermes. Les districts côtiers norvégiens ont donc eu à cette époque une classe très nombreuse de familles placées au-dessus de la foule par leur opulence et possédant un sens familial profond. A la vérité on trouve des mobiliers de toutes sortes depuis les plus simples jusqu’à ceux des tombes exceptionnellement brillantes de quelques chefs, mais la différence n’est pas assez décisive pour rompre le caractère des prétentions communes à toute la classe.

Nous venons d'interpréter le type des riches sépultures à inhumation des Ve et VIe siècles somme un élément étranger introduit en Norvège à l’époque des grandes invasions. Voici comment les choses ont dû se passer: les tribus étrangères se sont emparées du littoral depuis le Vestfold jusqu'à la côte de Môre, ont même atteint certains points situés plus au nord, et ont formé une classe dominante vis-à-vis de la population ancienne. Les vieilles traditions du rite funéraire

se continuent sans interruption à côté de l’usage étranger, ce qui montre avec une suffisante clarté que les indigènes restaient où ils étaient; l'aristocratie nouvelle, d’ailleurs, n’a pas forcément été en nombre prépondérant par rapport à la totalité du peuple. Il est donc particulièrement intéressant de rechercher des traces d'influence réciproque entre les deux peuples. Il est fort probable qu'une partie des anciens habitants ont adopté le nouveau mode de sépulture, mais c'est un fait impossible à démontrer scientifiquement. Par contre, les riches sépultures à inhumation sont manifestement influencées à certains égards par l’ancien usage norvégien. En Norvège, la vieille tradition voulait que le mort fût posé la tête orientée vers le nord ou le nord-est, tandis que selon le rite des pays du midi elle était orientée vers le sud, comme c'est le cas en Norvège aussi pour les ,tombes romaines“ anciennes et récentes, mais alors exceptionnellement. Dans la grande majorité de nos sépultures, la tête du mort est dirigée vers le nord, le nord-est ou l’est; le vieil usage norvégien prévaut donc en un point assez important de l’ensevelissement.

Autre trait proprement norvégien: on continue à construire des tertres funéraires assez imposants audessus des tombeaux. Plus loin au sud, les tombes germaniques sont placées en pleine terre, mais en Norvège on ne saurait imaginer un ensevelissement important sans l'érection, sur le tombeau, d’un puissant tumulus. Chez nous, l'habitude de construire des tumulus n'était jamais tombée en désuétude comme en Danemark et en Allemagne; dès l’époque romaine impériale et après elle, il est visible qu’en Norvège

on a voulu construire des tumulus vastes et imposants. Ajoutons, comme un trait particulièrement norvégien, les grands coffres en pierres, qui se retrouvent rarement de même dans d’autres pays, mais pour les cercueils en bois la Norvège présente des spécimens conformes aux sépultures de l’ouest de la Germanie. Sur des points importants la physionomie propre reste donc visiblement norvégienne, bien que l'ensemble des trouvailles de ce groupe doive être considéré comme d’origine étrangère.

Le rite funéraire nous apprend que les étrangers n'ont pas constitué une caste isolée au milieu d’une population réduite en sujétion; c’est ce qui est confirmé par un autre trait du rite de ce temps dans l’ouest de la Norvège. On y constate plusieurs cas de sépultures collectives: deux ou trois individus sont ensevelis dans un même cercueil, ou bien plusieurs tombes d’une même date et jointes de près les unes aux autres sont recouvertes d’un commun tumulus. C’est là une forme du tombeau familial qui distingue le rite occidental des Ve et VIe siècles; elle est d’ailleurs spéciale à la Norvège et révèle certainement un développement particulier de l'esprit de famille et de race’. Il est extrêmement intéressant de trouver côte à côte, dans ces

! E. de Lange, Gravfeltet paa Lunde i Vanse (dans Oldtiden, 1; 1910).

? E. de Lange, sur un tombeau familial de l’époque des grandes invasions trouvé en Hardanger (dans Bergens Museums Aarb.; 1917—1918).

H. Shetelig, sur des trouvailles nouvelles relatives à l’âge du fer (ibid.; 1916—1917).

Cf. Neergaard, sur des tertres abritant de nombreux tombeaux (dans Aarb. f. nord. Oldkyndighed; 1910).

groupes de tombes, des sépultures à inhumation représentant un usage introduit par des étrangers, et des sépultures à incinération disposées à tous égards selon les traditions anciennes du pays. On ne saurait guère attribuer à un simple hasard le choix de sépulture, par exemple dans le cas d’ensevelissement d’un mari et de sa femme dans un même tombeau mais d’après un rite tout différent: on ne peut y voir que le résultat d’une alliance entre deux familles ayant des traditions toutes différentes. Nous avons, datant surtout du VIe siècle, toute une suite d'exemples de pareils tombeaux familiaux où les diverses formes de sépultures se croisent dans toutes sortes de combinaisons. Il dut s’ensuivre un assez prompt nivellement, une assimilation aux éléments nationaux des éléments étrangers, et finalement, l'unification de toutes les inégalités. Nous avons parlé longuement des riches trouvailles relatives aux Ve et VIe siècles, et elles le méritent bien. Elles sont intéressantes par elles mêmes, vu qu'elles représentent une grande période de notre. histoire antérieure aux documents écrits et qu'elles nous fournissent tant d'enseignements utiles. Bien entendu, on se tromperait fort en supposant que ces formes aristocratiques reflètent tous les aspects de la civilisation norvégienne à l’époque des grandes invasions; il serait aussi faux de conclure de cette manière que si on s’avisait de baser l’étude de la civilisation française sur le seul ameublement de luxe au Louvre. Or, nous disposons d’autres sources; nous possédons des types de maisons du temps avec le simple inventaire du ménage de tous les jours, ustensiles en argile

grossiers et épais pour la cuisson, pierres à briser

le blé, enfin d’autres objets simples. La maison d'habitation se compose d’une pièce unique, allongée et de grandes dimensions, à plancher en argile et avec deux séries de colonnes en bois supportant le toit. C’est évidemment ce type de maison qui est appelé »Salle“ dans les Eddas et qu’on a retrouvé chez nous lors des fouilles pratiquées en Jæren et en Lista; des habitations toutes semblables, datant de l’époque romaine, ont été exhumées très nombreuses à Gotland. La forme de construction a été celle qui est appliquée aux fermes de l’époque des grandes invasions, mais il est rare que ces types de maison peu imposants soient conservés assez intacts pour être identifiés aujourd'hui.

Un trait fort surprenant de la vie du temps, c’est que les cavernes situées le long de la côte révèlent continuellement des traces d'habitation pendant toutes les phases de l’âge du fer depuis la période romaine jusqu'à l’époque des vikings. Les trouvailles, naturellement, sont pauvres: de petits outils en fer, des rognons de silex, des tessons de cruches, une fois une arme en fer, souvent des pointes de flèche en os et, toujours, des débris de repas qui donnent l’impression d’une manière de vivre toute primitive, les coquilles et les moules constituant encore une part assez essentielle de la nourriture. (On a beaucoup discuté la question de l'existence de ces primitifs ,troglodytes“ en un temps où, en général, les Norvégiens étaient devenus des paysans agriculteurs. On a songé à des séjours possibles, dans ces cavernes, de naufragés ou de proscrits; on y a même voulu trouver des témoignages d’un reste de la population autochtone non

encore assimilée aux agriculteurs arrivés plus tard, et continuant à mener sa vie de l’âge de la pierre dans ces cavernes du littoral. Plus probable est l'opinion formulée par O. Rygh, selon laquelle l’assise des détritus dans les cavernes peut provenir de courts séjours d'individus de passage, comme on en rencontre actuellement à nos stations de pêche où le concours de peuple est grand à certaines époques de l’année. Une trouvaille faite à Hildershavn près Bergen a fourni la preuve que les habitants des cavernes étaient en rapport avec le port; là, les navires faisaient fréquemment relâche pour la nuit, et l'équipage s’installait et préparait ses repas sous une roche surplombant le port. Les trouvailles de cavernes se prêtent tout naturellement à un tableau d'ensemble de la vie du temps et nous aident à imaginer un peuple errant en quête de pêche et de chasse, et voyageant le long de la côte. Les antiquités trouvées dans ces cavernes ne diffèrent pas non plus de celles des sépultures; à titre d'exemple, nous rappelons que des pointes de flèche en os trouvées dans les cavernes, et celles trouvées dans les sépultures de l’intérieur ont exactement les mêmes formes.

Un autre groupe de survivances antiques, qui ne saurait être passé sous silence, est formé par les forteresses qu'en Norvège on appelle généralement des châteaux de cantons. Ce sont des fortifications primitives, construites sans art sur des hauteurs escarpées et isolées, déjà faciles à défendre par leur nature même. On choisissait une crête de montagne aux côtes rapides, malaisée à gravir, et on complétait ces défenses naturelles par des murailles en pierres sèches; l'entrée

notamment est souvent défendue par un revêtement d’un ou piusieurs ouvrages avancés. La plupart de ces ,Châteaux“ sont des édifices puissants qui auront exigé un grand effort collectif. Ce sont les plus anciennes constructions publiques de quelque importance que nous ayons dans notre pays. Elles témoignent d’une organisation et d’une discipline considérables en vue de la réalisation de projets militaires; elles nous parlent de temps agités où l’on avait besoin de nombreux forts. Elles sont en grand nombre surtout dans le sud et l’ouest du pays; on en trouve aussi ailleurs, ainsi en Ostfold, dans le centre (les ,\Oplands“) et en Telemark. Leur date n’est pas facile à fixer, les fouilles ayant été assez rares; on en a examiné une en Lista: elle remonte à l’époque des grandes invasions. En Gôtaland on en a étudié plusieurs absolument analogues, et les antiquités qu'on y a trouvées appartiennent dans l’ensemble essentiellement aux IVe et Ve siècles. Pour la Norvège, les forteresses semblent bien être antérieures à l’époque des vikings, car elles ne sont jamais mentionnées dans les récits historiques qui pourtant relatent souvent des événements où les ,châteaux“ auraient joué un grand rôle s’ils avaient été encore en usage. Cependant, ils n'avaient pas disparu; ils existaient alors comme ils existent aujourd’hui; chose étonnante, ces vieilles fortifications paraissent être tombées complètement dans l'oubli dès une époque historique assez reculée, dont les besoins politiques et militaires étaient de nature toute différente.

Ce nom de ,châteaux de cantons“ a fait supposer que les forteresses étaient destinées à servir de refuge à la population des cantons lors d’une attaque enne-

mie. Mais elles ne se prêtent pas d’une manière convaincante à cette interprétation. Elles ne sont nullement toujours commodément situées comme refuges pour les cantons, mais elles occupent toujours de forts points stratégiques: elles dominent l’accès des cantons, les chemins qui passent dans les défilés des montagnes, ainsi que les communications maritimes. Elles ont un caractère bien plus marqué et plus spécialement militaire que ne l’exprime le terme ,châteaux de cantons“; on fera bien d'abandonner ce nom et d’y substituer tout simplement celui de ,châteaux“ (borger), qui est le mot de notre ancienne langue ainsi que du dialecte néo-norvégien.

Les châteaux ont pu avoir un rôle bien plus efficace au cours d'opérations militaires importantes qu’on n’a généralement voulu le croire. Pendant les combats en Angleterre à l’époque des vikings, de vieilles constructions analogues ont souvent joué un rôle considérable ; d'anciennes défenses, datant de l’âge du bronze ou des temps celtiques, y furent de nouveau employées contre l'ennemi, et on a pu constater la force surprenante qu'avaient ces forteresses très simples pour paralyser, même avec une garnison faible, l'invasion d’une armée étrangère. Les châteaux norvégiens reflètent, de leur côté, une époque de troubles de notre âge du fer préhistorique, c'est-à-dire selon toute probabilité la période qui va du troisième au cinquième siècle et pour laquelle nous avons, sur tant de points, des preuves de l’action exercée par les remous du courant des grandes invasions sur l’état de notre pays. De plus, nos châteaux révèlent des influences directes émanant de pays étrangers où l’art de la guerre et de la fortification avait déjà

pris un large développement qui dépassait de beaucoup les besoins peu durables des cantons épars de la Norvège. Chez nous, ces châteaux constituent un élément étranger introduit assez artificiellement au moment d’une situation historique donnée: voilà pourquoi ils furent si vite oubliés.

Dans l'histoire tout se répète. Lors d’une situation pareille à celle de l’époque des grandes invasions, pendant les expéditions des vikings dirigées contre les Iles Britanniques, les Norvégiens y trouvèrent des fortifications qui leur faisaient l'effet d’une nouveauté et qui étaient cependant absolument analogues aux vieux châteaux de leur pays; c'était une forme irlandaise des forteresses, et elle fut imitée et employée par les rois de Dublin. A ces impulsions britanniques plus récentes sont dus un ,virke“ dans les îles Féroé et un château en Islande; ils n’ont aucun rapport avec les châteaux norvégiens préhistoriques.

Revenons à la ligne principale de notre exposé pour nous occuper du revirement assez visible survenu dans la civilisation norvégienne à la veille de la période suivante, le VIT: siècle. Il faut souligner d’abord un changement manifeste dans le rite funéraire, qui est toujours notre meilleur fil conducteur en fait d'archéologie et qui est maintenant caractérisé par une forte simplification dans la disposition et le mobilier des sépultures. L'usage des grands coffres en pierres tombe en désuétude, et les tombes sont tout simplement placées sous terre, d’abord sans doute dans un cercueil en bois aujourd’hui

disparu. Les tumulus vont en décroissant, deviennent bas et peu apparents, ou bien les tombes sont creusées en pleine terre, et dépourvues de tout monument qui signale leur emplacement. De même, le mobilier s’appauvrit et, notamment, les vases à boire, les tasses et les ustensiles disparaissent complètement. C’est au commencement de ce VII: siècle que disparaît en Norvège la vieille conception si classique selon laquelle des repas de festin devaient être servis dans les tombeaux en l'honneur du mort. En outre, il s'opère de profondes modifications portant sur les objets personnels, les parures, les armes et, très probablement, le costume: voilà qui marque la rupture avec des traditions locales centenaires.

Les grandes fibules en relief disparaissent aussi, ainsi que les fibules cruciformes et tous les types anciens ; à la place on voit des formes entièrement nouvelles: broches soit rondes ou ovalaires et bombées, soit découpées dans une plaque et en forme de figurines animales, des oiseaux, des serpents et autres figures analogues. Ces formes avaient été rares jusque-là dans le nord, sinon absolument inconnues; par contre, on en avait fait un usage fréquent chez les peuples germaniques habitant plus au sud, notamment chez ceux de civilisation mérovingienne dans l’Europe centrale et le sud de l’Angleterre. Si ces formes du VII: siècle ont prévalu chez nous, c’est naturellement que, grâce à des impulsions nouvelles, le goût et les modes nordiques sont devenus plus conformes aux coutumes de l'Europe occidentale. Le même mouvement se manifeste aussi dans les formes d’armes et dans l’armement. Jusqu'au VIe siècle inclusivement, on portait en Norvège

les armes traditionnelles issues de types qui s'étaient développés à une époque reculée de la période romaine : une épée à deux tranchants; deux lances, l’une à barbelures, l’autre avec lame à deux tranchants, toutes deux relativement légères; souvent aussi une hache et toujours un bouclier de bois à umbo de fer. Les cuirasses n’ont jamais été trouvées dans notre pays, elles ont dû être chez nous presque inconnues à une date préhistorique. Pendant des siècles ce système d'armement avait été constamment maintenu avec quelques variations, survenues au cours du temps, dans le détail des formes d'armes. A la fin seulement du VI: siècle un changement sérieux se produit : l’épée à deux tranchants disparaît, et les deux lances sont remplacées par une seule à pointe de fer très grosse, large et lourde; ajoutons-y une arme nouvelle, épée courte à un tranchant, la scramasaxa des Francs. C’est exactement le même changement d'armement que nous constatons pour les nécropoles mérovingiennes du nord de la France datant du commencement du VII: siècle, et ce changement n’a lieu nulle part ailleurs dans le monde germanique. Partout où peut s’exercer notre contrôle, comme nous venons de le voir pour les constructions tombales, les parures et les armes, nous découvrons donc des impulsions fortement novatrices émanant de la culture francomérovingienne, tandis qu'auparavant la Norvège avait été plutôt liée à celle des Anglo-Saxons.

Ce changement de l’armement suit pas à pas lé développement correspondant dans le nord de la France et est, dans la Scandinavie, propre à l’ouest de la Norvège,; c'est en somme le même domaine qui se distinguait antérieurement par ses grandes et riches sépultures

à inhumation, mais on constate maintenant un déplacement assez sensible des limites. Celle de l’est se déplace toujours vers l’ouest, l’Agder n’appartenant plus à la civilisation de l’ouest, qui en revanche conquiert, d’une part, tout le Valdres en passant du Sogn par la montagne, et, de l’autre, en partie le Gudbrandsdal en partant du Stryn; elle prédomine aussi plus au nord sur la côte, dans les districts au nord de Trondhjem et dans le Nordland. Ce groupe de civilisation de l’ouest de la Norvège à une période récente de l’époque mérovingienne doit marquer nécessairement l'existence continue de notre royaume de l’ouest né à l’époque précédente, celle des grandes invasions. Nous voyons qu'il a perdu au sud l’Agder, c’est-à-dire la côte sud jusqu’au Jæren; en revanche, il s’est emparé du Valdres, peut-être partiellement du Gudbrandsdal. Cette même forme de civilisation de l’ouest prévaut autour de la partie intérieure du fjord de Trondhjem et possède aussi une colonie nettement marquée bien loin au nord, aux environs de l’île de Hisen!.

À en juger par l’état de la civilisation de l’époque, tous les pays de l’ouest en une série continue depuis le Rogaland jusqu’au Môre et aux régions s’y rattachant sont toujours très nettement opposés à l’est de la Norvège, comme à la totalité de la Scandinavie, situation que nous ne pouvons guère expliquer que par la supposition d’un contraste politique. Or, dans l’est comme en Suède, nous entrevoyons maintenant l'existence de relations avec l’Angleterre et, simultanément, de communications civilisatrices importantes, vers le sud, avec

1 Pour des renseignements statistiques détaillés, voy. S. Grieg dans Vidensk. Skrift., Il; Hist.-filos. klasse, 1922, n° 9.

des peuples germaniques du continent aussi éloignés que les Longobards de l'Italie septentrionale. Les relations avec l’Angleterre sont indiquées par la forme si curieuse et si rare des épées à anneau, communes à l'Angleterre, à l’est de la Norvège et à la Suède; on en a en outre trouvé deux magnifiques dans des tombes longobardes. Mais pas une n’a été trouvée dans la Norvège occidentale, ni dans la France mérovingienne. Les rapports avec l’Angleterre sont marqués encore par limportation de verreries anglo-saxonnes. Les communications avec le continent se manifestent par des objets d'importation comme des armes, des boucles de ceinture magnifiques, des parures en $, etc.; ajoutons-y l'influence visible exercée par les Germains du continent sur l’évolution de l’ornementation nordique au VIT: siècle, qui adopte des motifs étrangers, têtes d'oiseau, têtes de sanglier, et, surtout, un style plus compliqué de l'ornementation à entrelacs!. Ces impulsions venues du sud se font sentir le plus fortement dans les îles baltiques, Gotland et Bornholm, mais elles sont aussi d’une grande importance pour l’Uppland, qui est le centre de la civilisation suédoise et qui atteint à cette époque l'apogée de sa civilisation, et pour l’est de la Norvège’. Ces régions norvégiennes montrent des traces indubitables de communications spéciales avec le sud de lAllemagne et les districts limitrophes de la France, ainsi qu'avec Gotland et Bornholm; elles subissent en même temps une certaine influence émanant de

1 S. Lindqvist, sur l’origine du style suédois de l’époque des grandes invasions (dans Ris, 1919; p. 65 ss); le même, sur l’histoire de cette époque en Suède, dans Fornvännen, 1922, p. 166 ss.

? S. Grieg, Akersfundet (dans Oldtiden, VII, pp. 80, 149).

PUppland en Suède. Dans le pays de Trondhjem l’action de la civilisation suédoise est très forte aux VII et VIII: siècles.

À coup sûr, une situation politique nouvelle est en train de changer tout l’ancien régime de la péninsule scandinave. Le royaume des Gœætars s'écroule, et la Suède entière est réunie sous celui des Svéars; en Uppland ïl est créé un centre politique plus puissant que ne l'avait été aucun autre dans la péninsule et, soit influence soit exemple, ces événements suscitent un mouvement nouveau dans l’est de la Norvège. Les vieux royaumes de tribus, la Romerike, le Hedemark, la Ringerike, s'étaient toujours jusque-là distingués par leur esprit profondément conservateur en tout ce qui touchait au rite funéraire et à la religion’, probablement aussi à la politique. Certains apports de provenance étrangère sont assimilés et disparaissent, le royaume de Hadeland même perd sa physionomie propre au cours d’une centaine d'années. Mais pendant la période précédant immédiatement l’époque des vikings s'élèvent, dans ces vieux royaumes, des sépultures princières qui comptent parmi les plus puissantes de la Scandinavie : les tumulus de Rakne en Romerike et de Sven en Hedemark. Ce sont là des monuments tout à fait à la hauteur des sépultures royales du vieil Upsal ou du tumulus d’Ottar à Vendel, et la trouvaille d’Aker avec le riche mobilier d'objets de luxe importés qu’elle nous a livré rivalise dignement avec celle des tombeaux de chefs à Vendel. La nécropole la plus imposante de

* M. Olsen, Hedenske Kultminder i Norske Stedsnavn (Réminiscences de culte païen dans des noms de lieux norvégiens), p. 284.

1a Scandinavie est celle des rois de Vestfold près Borre, où les ancêtres de Harald Haarfagre ont été ensevelis sous des tertres funéraires durant bien des générations.

Les tombes royales témoignent d’un effort nouveau, pendant cette période, dans l’est du pays, pour acquérir un pouvoir politique plus étendu et former un Etat solide, visiblement sur le modèle du royaume des Svéars; il est significatif à cet égard que les rois dits ynglingars se soient rattachés par leur généalogie à la lignée d’Upsal. Ces tentatives d'ordre politique ont abouti, on le sait, à l’union de la Norvège sous un roi unique, maïs avant la réalisation de cet idéal la royauté naissante dut se trouver face à face avec la formation d'Etat bien plus ancienne du pays de l’ouest. Il fallut que le principe de royaume uni l’emportât sur la confédération aristocratique fondée par les Hordes et les Ryges à l’époque des grandes invasions: ce fut le vieux royaume de Rodulf qui périt à Hafrsfjord.

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