VAIE L'ÉPOQUE DES VIKINGS
| rm de la civilisation norvégienne et scandinave aux VIle et VIIle siècles ne nous intéresse pas seulement, comme nous l’avons annoncé brièvement, en ce qui concerne les peuples scandinaves de cette période; elle nous reflète aussi la nouvelle Europe qui, après sa création pendant les grandes invasions en plein chaos et au milieu de troubles multiples, commence enfin à se consolider. Nous voici arrivés à la première phase du moyen âge chrétien, à l'époque où les peuples germaniques sont installés chacun dans un domaine déterminé: les Longobards en Italie; les Goths en Espagne; les Mérovingiens avec leur royaume au territoire très étendu mais de lâche constitution; les Anglo-Saxons convertis au christianisme dès le début du VIle siècle, mais toujours dispersés en leurs sept royaumes; enfin bon nombre de tribus allemandes, fidèles encore au paganisme, comme la Scandinavie. L’empire romain, jadis unique et souverain arbitre des destinées européennes, s'était évanoui: dorénavant s'engage le jeu politique de nom-
breux Etats plus ou moins égaux, premiers préludes à la diplomatie qui devait remplir pour tous les temps à venir l’histoire de notre partie du globe.
On ne saurait méconnaître l’action de cette situation générale de l’Europe sur les pays et royaumes du nord. Dans le poème de Béowulf le devin des Géats se montre inquiet de l'avenir à l’idée de la tension qui existait chez eux vis-à-vis des Frisons et des Francs: de plus, en étudiant le développement de la civilisation, nous avons vu se dessiner, peut-être à la suite d’événements politiques, un double groupement formé d’un côté par les rapports de la Norvège occidentale avec les Mérovingiens et, de l’autre, dès le commencement du VIle siècle, par les rapports du royaume des Svéars avec l'Angleterre et l’Allemagne.
En outre, nous remarquons, datant du VIle et du VIIIe siècle, des circonstances qui ne se rattachent pas seulement, d’une façon plus générale, à l’histoire de l'Europe, mais que nous font connaître aussi les plus anciennes traditions de l’histoire de notre propre pays. Les Eddas appartiennent en partie à cette période et même à une époque un peu plus ancienne, le Béowulf anglais présente des légendes et traditions nordiques de l’époque des grandes invasions, enfin l’histoire des rois de Vestfold composée par Snorre d’après l’Ynglingatal et la poésie postérieure des scaldes fournit comme le premier noyau de l’histoire de Norvège. C’est ainsi que l’époque des vikings (IXe—XIe s.) peut être considérée comme une époque historique relevant dans une large mesure de l’historiographie substituée à l’archéologie; pour la première fois nous aurons, par les sources historiques, des renseignements plus précis
sur les conditions politiques, les formes sociales, la langue et la vie intellectuelle, informations que les sources archéologiques ne sauraient jamais nous procurer de la même manière. Mais l’archéologie aura toujours l’occasion de faire une besogne très utile, tantôt en complétant et en appuyant directement les sources historiques, tantôt en jetant de la lumière sur bien des sphères de l’existence de l’humanité auxquelles l’histoire ne touche point. Il suffit de renvoyer aux travaux de M. A. W. Brôgger, qui sont bien connus et qui ont apporté d’utiles contributions non seulement à la recherche historique, mais encore à la linguistique par l'interprétation de plusieurs vers obscurs de lYnglingatal. J'ajoute un exemple qui montre que les trouvailles d’antiquités peuvent nous servir de documentation précieuse sur l’histoire d’une époque; cet exemple nous est fourni par des objets d'importation étrangère, évidemment de fabrique irlandaise et trouvés en nombre considérable dans les sépultures norvégiennes de l’époque des vikings.
Ces trouvailles n’ont pas par elles-mêmes de quoi nous surprendre après tout ce que nous avons appris sur nos relations avec l'Irlande amenées par les expéditions des vikings. Des objets irlandais en métal de très peu postérieurs à la première expédition historique contre l’Irlande nous sont parvenus par des trouvailles de Norvège qui remontent aux environs de l’an 800. Une des plus anciennes de ces trouvailles nous a livré une pièce extrêmement rare; c’est le reliquaire en bronze découvert dans une sépulture de Melhus en Overhallen et qui, à en juger par l’ensemble du mobilier, a été déposé sous terre à la fin du VIIle siècle.
La plupart de ces objets irlandais trouvés en Norvège ne sont pas très remarquables par eux-mêmes: ce sont le plus souvent des montures en bronze doré destinées à orner des livres, des coffrets et d’autres objets analogues, mais qu’en Norvège on a toujours transformées en broches, puis des montures semblables pour harnais, des cornes à boire avec montures terminales en forme de tête d'animal, enfin de petits seaux fins en bois à montures lisses en bronze et à ornementation gravée, etc. La plupart de ces objets peuvent être qualifiés d'ouvrages irlandais du VIII siècle; quelques-uns sont un peu plus anciens, d’autres plus récents datant du [IXe. Nous avons Ià d’excellents spécimens de l’art décoratif irlandais, qui traversait alors une période de grand épanouissement.
En Norvège, les objets en question ont été trouvés dans des tombes datant de la fin du VIlle siècle, de toutes les phases du IXe et, partiellement, du Xe. Ils constituent un groupe d'objets étrangers qui bien certainement n’ont pas été dans le commerce: ce ne sont ni des ustensiles ni des objets de valeur tels que les bronzes, les verreries ou les armes étrangères. Pour la plus grande part, ces pièces ont dû être des curiosités d'agrément, des souvenirs personnels rapportés de séjours plus ou moins prolongés en Irlande; ces sortes de trouvailles, faites en Norvège, témoignent donc nettement de l’existence de relations très étendues et constantes avec le royaume de Dublin, depuis la fin du VITTe jusqu’assez avant dans le Xe siècle. C'est là, nous le verrons, un point important aussi pour l’histoire de l’époque.
Les textes placent en 795 la première expédition des vikings en Irlande; ils occupèrent Lambüy près de
Dublin, une île qui depuis lors resta en leur possession. Les cinquante années suivantes sont marquées par une forte emprise scandinave et des dévastations dans toutes les parties du pays. Peu après 830 arrive le chef Turgis avec une , flotte royale“, et l'invasion prend dès lors le caractère d’une conquête calculée et réglée, qui va en se développant jusqu’à ce que Turgis fût pris et mis à mort en 844; son parent Domrair (Thorir) tomba à l'ennemi en 847, et comme les Irlandais eurent le secours de vikings danois contre les Norvégiens, les années de 844 à 851 furent les plus précaires pour le royaume de Dublin. Alors arrive en 851 Olav, fils du roi de Norvège, avec des ordres de son père relatifs aux redevances (veitsler) et au tribut; c’est l’Olav Hvite des sagas. Il devient le nouveau fondateur du royaume, qui dura de 852 à 1170. L’annaliste irlandais raconte en 871 qu'Olav alla d’Erin à Lochlann (Norvège) afin d’aider son père Godfred; celui-ci s'était rendu à Dublin pour demander secours contre les Lochlannais qui lui faisaient la guerre. Olav ne revint jamais; on sait qu’il est, selon l’hypothèse de G. Storm, identique à Haklang, fils de Kjôtve, et que, par conséquent, il fut tué dans la bataille de Hafrsfjord en combattant contre Harald Haarfagre. Son successeur à Dublin fut son frère Ivar, père du roi Sigtrygg.
Des annales irlandaises plus récentes mentionnent la dynastie de Dublin comme fondée par les premiers rois, Turgis et Domrair; il n’y aurait donc aucune solution de la continuité familiale par l’apparition d'Olav Hvite après la mort des deux rois: ce sont des membres d’une même famille qui prennent possession de leur héritage. Dans les récits sur Olav Hvite il est dit
expressément que son père en Norvège est considéré comme chef de la famille et, par là, comme le souverain du royaume en Irlande. Les chroniques irlandaises nous font ici entrevoir une situation qui, pour l’historiographie norvégienne, ne peut se dessiner que d’une façon obscure et incertaine; l’absence totale de sources historiques norvégiennes nous empêche de nous former une opinion plus précise sur les rapports qui existaient entre le royaume colonial et la mère patrie.
Or, ces rapports sont mis en lumière par les pièces d'importation des trouvailles norvégiennes bien mieux que par les récits historiques. L’émigration de Norvège en Irlande et un mouvement inverse d'Irlande en Norvège ont été constants; les choses d’Irlande ont dû être très bien connues en Norvège, et les relations ont naturellement été conservées surtout par la famille royale qui régnait sur le pays. Toutes les données militent en faveur de la supposition que le rôle d’Olav Hvite en 851 a été de porter un secours organisé au royaume colonial en danger.
Au X° siècle le contact avec l'Irlande se manifeste autrement; il n’est plus de mode de porter comme des parures des objets de bronze irlandais, comme il n’est plus de mode généralement en Norvège de porter des parures étrangères, mais en revanche commence une véritable assimilation: l’art décoratif irlandais est mis en œuvre sous la forme norvégienne, et plus tard il se produit une action en retour s’exerçant de l’art norvégien sur celui de l'Irlande.
Ces relations avec l’Irlande nous mènent à quelque chose de tout à fait nouveau dans l’histoire de notre civilisation: c’est bien la première et ce sera aussi la
dernière fois que nous rencontrerons pareille chose: je veux parler de nos rapports avec des royaumes coloniaux fondés à l'étranger grâce aux expéditions des vikings. Il fut créé ,une plus grande Norvège“, pour nous servir d’un mot moderne; un monde norois (,norrôn“) comprenant l'Islande, les îles au nord et à l’ouest de l’Ecosse, les contrées de la partie nord et ouest de ce dernier pays, le Westmoreland, le Cumberland, partiellement le pays de Galles, les royaumes de l’île de Man et de Dublin, par moments aussi le royaume de York. Il y avait naturellement des nuances nationales marquées, d’un Islandais par exemple à un habitant du pays de Trondhjem, comme les sagas nous en donnent l'impression, maïs il n’y a aucune trace d'opposition nationale. La littérature nous présente une image vivante de la communication constante entre tous les domaines norois. Ce qui noua ensemble tous ces royaumes et cantons de vikings, ce fut la navigation, qui les avait créés.
Les conditions de l'existence dans ces cantons de vikings, la lutte entre les civilisations norvégienne et étrangère, voilà un sujet extrêmement intéressant, mais qui relève de l’histoire littéraire plutôt que de l’archéologie. Nous renvoyons encore aux excellents tableaux donnés par M. À. Bugge!. Des éléments de civilisation intellectuelle et matérielle sont absorbés de toute part;
l Vesterlandenes indflydelse; le même, Vikingene. — Les choses d’Irlande et, partiellement, d'Angleterre sont le mieux connues. Pour la Normandie, par contre, on n’a presque pas de documents datant de l’époque suivant immédiatement la colonisation; voy. Prentout, Dudon de St. Quentin. L'Ecosse surtout a été bien étudiée au point de vue archéologique; voy. Joseph Anderson, Scotland in Pagan Times, II.