‹ Préhistoire de la NorvégeChapitre 14 sur 19 · IPS · texte numérisé non relu

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néanmoins, les Scandinaves conservent leur idiome, l'écriture runique et la religion païenne, ainsi que leurs formes judiciaires et sociales. L’imitation s’allie avec l'originalité d’une manière qui montre assez l'intensité d'expansion de cette époque des vikings.

Nous nous occuperons d’abord des répercussions qu'eut en Norvège ce nouvel état de choses. Il est facile de faire l'inventaire des objets importés. Ce sont des objets anglais en bronze, d’un bon travail, et parfois vraiment luxueux, ornés d’émail multicolore. Les verreries sont rares; ce qu’on en a trouvé est certainement aussi de provenance anglaise. Au [Xe siècle il n'était point rare de porter des parures de fabrique française, dont quelques-unes nous offrent de brillants spécimens d'ouvrages carolingiens. Les armes, bien entendu, constituaient une partie importante de ces objets importés, notamment de pesantes épées à deux tranchants d’une forme qui était devenue commune à toute l’Europe, de la Hongrie à l'Irlande. Les trouvailles norvégiennes nous ont fait connaître d’admirables pièces étrangères, à lame damasquinée, dont beaucoup sont marquées du nom de l’armurier VLFBERN et, souvent, ont une poignée richement ornée !. Des épées pareiïllement marquées sont largement répandues sur l’ouest et le nord de l’Europe et ont à leur date joué le même rôle qu'aux siècles à venir joueront les lames de Passau, de Tolède et de Solingen. Enfin il y a des pointes de lance à face damasquinée et incrustées d’argent sur la douille.

Voilà la partie principale des objets d'importation; comme dans toutes les périodes nordiques anciennes on importait surtout des bronzes, des verreries et des

1 À, Lorange, sur les épées du second âge du fer (Bergen 1889).

armes; il faut y ajouter les monnaies et les objets métalliques précieux. Les trouvailles norvégiennes de monnaies étrangères datant de l’époque des vikings se répartissent en des groupes déterminés par leur date: monnaies d'argent en nombre relativement faible, originaires de l’Europe occidentale et datant du VIII siècle et du commencement du IX; monnaies franques frappées sous Pépin, Charlemagne et ses successeurs immédiats; monnaies anglaises du temps de l’heptarchie; monnaies arabes, en nombre restreint, frappées sous des califes d’Espagne et d'Afrique. Elles ont été trouvées par très petits groupes; généralement on Îles rencontre isolées, souvent aussi déposées dans les tombes. Il faut y voir un butin de guerre rapporté lors des expéditions de vikings dirigées vers l’Europe occidentale, aux environs de 800 et pendant le siècle suivant. À coup sûr, il n'est pas ici question d’une masse monétaire en circulation dans le commerce; ces monnaies n'ont probablement pas eu cours comme instrument ordinaire de paiement !.

Les monnaies plus récentes qu’on a trouvées sont de date assez basse, remontant principalement aux années 1000 à 1035, c’est-à-dire au règne de saint Olav *. Elles témoignent de la circulation d’une grande masse de monnaies, surtout anglaises et allemandes avec quelques-unes de provenance danoise; il s’y mêle aussi d'une manière intermittente bien d’autres monnaies d'origines différentes: italiennes, hongroises, russes, et un lot très important originaire de l'Orient, de l'Arabie

? A. W. Brügger, dans Histor. Tidsskr. (de Norvège), 1910. ? À. W. Brôgger, sur la trouvaille de Foldô en Ryfylke (dans Aarb. f. n. Oldk., 1910, pp. 254, 281).

dont les monnaies à cette époque affluaient abondamment par la Russie jusque dans les pays baltiques. C’est, on le voit, un mélange bigarré de nationalités que représente la masse de monnaies circulant dans le nord à l’époque des vikings, et cela jette une vive lumière sur l’état du commerce d'alors. Sous saint Olav et le tarl Haakon Eiriksôn a lieu la première frappe de monnaies, du reste en quantités infimes, comme sous Olav Skjôtkonung en Suède. Ce n’est que sous Harald le dur que la frappe indigène prend des proportions plus larges, et depuis lors la monnaie norvégienne est prépondérante dans la circulation, comme nous l’apprend la série d'importantes trouvailles de monnaies datant de la période 1050—1070.

Les monnaies récentes de l’époque ont été découvertes non dans les tombes, mais en trésors“, quantités plus ou moins fortes de monnaies enfouies dans le sol; on y trouve généralement aussi d’autres objets de valeur de la même époque. La monnaie est toujours en argent, et ce métal sert maintenant communément d’instrument de paiement, souvent façonné en colliers et en bracelets, en grandes fibules, épingles et autres parures; les parures sont souvent coupées en grandes quantités de menus morceaux, car on se servait de l’argent pour payer après l'avoir pesé. Des balances et des poids à cet usage ont leur place constante parmi le mobilier funéraire. L’argent travaillé donne, non moins que les monnaies, un sentiment très vif du grand développement du commerce et de l'étendue des communications: on rencontre des formes appartenant à presque toutes les régions du monde, depuis l’Europe occidentale jusqu’en Orient.

Là

L’archéologie nous fournit donc d’abondants témoignages, d’une part, de l'importance qu'ont eue pour la Norvège les expéditions des vikings et les colonies nouvelles créées dans les pays de l’ouest; d’autre part, de l’animation du mouvement commercial de l’époque. Cela n’est pas pour nous étonner: les mêmes aspects de l’existence d’alors se manifestent avec la plus grande netteté aussi dans les sources littéraires. Mais l’archéologie nous donne, sur les conditions de la vie de notre pays, d’autres informations qu'on demanderait vainement à l’histoire. Pour cette époque des vikings, qui marque un immense progrès réalisé par notre pays, les trouvailles d’antiquités, aussi bien que les noms de lieux, témoignent unanimement d'établissement de fermes et de défrichage de terres, et cela dans une mesure inconnue jusque-là et rarement atteinte depuis; de même, en d’autres sphères, les conditions du travail prenaient un développement considérable. La fusion du fer a dû être opérée sur une grande échelle pour l'époque, à en juger par la masse d’objets en fer qui nous sont parvenus, et on est arrivé à démontrer qu'elle était devenue une industrie spéciale. Dans les districts qui s'y prêtaient particulièrement, ,les cantons du fer“ comme les a appelés M. Jan Petersen!, ce métal était fabriqué pour l'exportation et livré au commerce en barres de fonte d’une forme particulière. On a trouvé assez souvent des provisions cachées de cette espèce de fer, le fer à l’état de marchandise. Une autre industrie qui eut désormais une grande importance fut la fabrication de marmites en stéatite, matière aisément accessible en maintes localités norvégiennes, incombu-

? Sur les barres en fer dans l’Oldtiden, VII, 171; ibid., X,71.

stible et se prêtant merveilleusement à la préparation d’ustensiles de cuisine. Le stéatite était depuis bien longtemps, au moins à partir de l’âge du fer préromain, employé à cet usage, mais seulement pour le besoin iocal er sur une petite échelle. Avec l’époque des vikings cette industrie évolue d’une façon nouvelle: la production prend l'aspect d’une fabrication en série et vise même à l'exportation; sur l’emplacement de la ville de Heideby près Slesvig on a trouvé quantité de ces marmites sans doute originaires de Norvège 1.

Il va de soi qu'en Norvège les objets d'importation sont infiniment moins nombreux que ceux de fabrique indigène datant de l’époque des vikings. Toutes ces armes que nous possédons en abondance, épées, lances, haches, pointes de flèche, umbos de bouclier, l'outillage si varié destiné à l’agriculture, aux métiers et au travail manuel, tous ces objets ont été fabriqués dans le pays même, ainsi que les parures féminines en argent et en bronze. Dans les tombes masculines dominent les outils d'agriculture, de forge et du travail du bois; dans celles des femmes se trouvent constamment des crochets pour le traitement du lin et du chanvre, des instruments de filage, de tissage, de couture, enfin des ustensiles de cuisine, marmites, poêles, broches, etc. Grâce au curieux rite funéraire de l’époque des vikings nous pouvons tracer un tableau remarquablement large de la vie quotidienne des travailleurs de ce temps.

Les formes norvégiennes de l’ensevelissement révèlent en somme une grande indépendance par rapport

! Jan Petersen, ibid. 3 S. Grieg, sur les outils du forgeron trouvés dans des sépultures norvégiennes (Oldtiden; IX, 21).

à l’influence étrangère. Nous avons vu précédemment que nos sépultures des VIT: et VIII: siècles sont caractérisées par une simplification graduelle qui s'opère visiblement sous l’empire du rite funéraire chrétien de l'Europe occidentale. Mais ce développement en rencontre un autre et plus fort, un mouvement en sens inverse qui tendait à ce que le mort fût accompagné dans la tombe ou sur le bûcher d’un mobilier aussi riche et aussi complet que possible, comprenant non seulement ce qui se rapportait à sa personne, costume, parures, armes, menus accessoires de la ceinture, etc. mais encore des ustensiles de cuisine, des animaux domestiques, notamment le cheval et le chien, très souvent aussi une embarcation, bateau ou navire. C'était un usage funéraire assez coûteux, car à chaque ensevelissement on était tenu de déposer des choses bonnes et utilisables. Mais cette coutume fait en même temps un effet singulièrement terre à terre et brutal, tout à fait différent de l'usage classique d’un festin servi dans le tombeau.

C’est à ce mobilier que les sépultures de l’époque des vikings doivent leur physionomie particulière. On le trouve déposé en quantité égale dans les tombes, qu'elles soient à incinération ou à inhumation, et les trouvailles qui nous reportent à ces quelques siècles compris sous le nom d’époque des vikings sont extrêmement nombreuses, ce qui explique le fait que cette époque occupe plus de place dans nos musées que toutes les périodes antérieures de l’âge du fer réunies. La masse de trouvailles peut indiquer en partie l'accroissement de la population; sur ce point, également, nous sommes en droit de supposer un

progrès rapide. Mais la cause principale en est l’usage d'un mobilier funéraire abondant, qui avait pénétré même dans des couches du peuple où jusque-là l’ensevelissement des morts se faisait avec la plus grande simplicité; la richesse du mobilier n’est pas un caractère distinctif de l’aristocratie, mais une manifestation des coutumes et des croyances du peuple tout entier. C'est ce qui ressort de la qualité moyenne des trouvailles qui en général ne nous découvrent nullement des pièces de luxe ou particulièrement précieuses, mais. des objets simples, de tous Îles jours, et qui ont pu appartenir à des gens très humbles.

Cette singulière abondance communément répandue du mobilier funéraire est, à voir les choses dans l’ensemble, la conséquence d’un usage propre à la Norvège. En Danemark la forme des sépultures de cette époque est évidemment sous la forte influence de l'usage chrétien qui exigeait l’inhumation en cercueil de bois, et ce n’est que tout à fait exceptionnellement qu'on y rencontre un mobilier comparable à celui de Norvège. En Suède Ia crémation prévaut; le mobilier y est généralement parcimonieux et pauvre, quoiqu'il révèle une certaine tendance à évoluer dans le sens de la richesse du rite norvégien. Mais en somme les sépultures sont toutes distinctes dans les trois pays scandinaves à cette époque, ce qui peut nous permettre de distinguer certains détails propres aux conditions de chaque pays et que l’histoire ne nous laisse guère soupçonner. Par exemple, dans l’extrême nord du Jutland on a signalé une forme de sépultures tout a fait étrangère au Danemark, mais commune en Suède et en Norvège, et dont l'apparition doit être expliquée:

par une immigration composée surtout d'habitants du Bohuslen et de l'Ostfold. La situation est analogue dans le cas des sépultures de vikings découvertes à l'étranger, dans l’Europe occidentale. Or, l’enregistrement des survivances de l’époque dans les Iles Britanniques, tel que l’a projeté la direction de notre Fond des recherches de l'Etat, a pour but surtout de découvrir des tombes norvégiennes, qui sont faciles à distinguer des danoises, et de fournir ainsi de sûrs points de repère à l’étude de la participation des Norvégiens dans l’occupation de l’Ecosse, de l’Irlande, de l’Angleterre. L'’antique nécropole de la banlieue de Dublin avec son riche contenu, qui est aujourd’hui conservé au musée national d'Irlande, présente un caractère tout à fait norvégien, et, sur la côte de Bretagne, dans l’île de Groix, on a fouillé un grand tertre funéraire contenant un tombeau de chef en un navire brûlé; cette tombe présente une frappante analogie avec celle trouvée en Nordfjord.

Il est très remarquable qu’à l’époque des vikings, alors que les communications étaient extrêmement actives avec les pays chrétiens de l’Europe occidentale, nos sépultures n’ont pas subi l'influence chrétienne, mais se développent au contraire, on pourrait presque dire intentionnellement, dans un esprit païen. En effet, comme d’autres phénomènes de la vie intellectuelle du temps, les sépultures semblent nous parler d’une réaction consciente contre l'influence étrangère; elles sont comme une manifestation de la fierté nationale vis-à-vis des pays lointains que les vikings avaient l'habitude de visiter. Elles nous font sentir, non moins profondément que n'importe quel monument de l'antiquité, la mentalité des païens, leur conception et culte de la

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