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mort; et nous en sommes pénétrés davantage encore en nous reportant à l’époque des vikings, qui est une époque plus qu’à moitie historique et comme au seuil du moyen âge chrétien. Ce caractère de profond et sincère paganisme des âmes est, comme nous l’a très bien montré M. À. W. Brôgger, l’un des traits qui nous aide le mieux à saisir la physionomie propre de cette époque; c’est un élément capital de la conception que les hommes d'alors se faisaient de l'existence et qui se reflète dans les sépultures, aussi nettement que dans l’Ynglingatal, ce poème entièrement lié aux idées de la mort et au culte funéraire. Cette orientation des esprits était commune dans toutes les classes de la société: tout le monde s’efforçait de procurer au mort, dans la mesure du possible, le mobilier qu’exigeaient les croyances et les coutumes. Une même pensée est au fond de l’ensevelissement d’un paysan dans son bateau avec son cheval, ses armes, ses outils, et de celui d’un roi dans son navire avec un mobilier des plus luxueux. C’est la haute classe sociale, celle des chefs, où les considérations économiques ne pouvaient former d’obstacie et où sans doute l’orgueil et l’amour- propre étaient en jeu, c’est cette classe qui nous a laissé les monuments funéraires les plus puissants et les plus mémorables de toute l’Europe septentrionale. Il n'y a que quelques-uns des plus grands tumulus de l’âge du bronze qui puissent être comparés, sans les égaler, avec les sépultures royales de l’époque des vikings. Nous avons déjà mentionné brièvement ces vastes monuments: le Raknehaug, le plus grand de toute l'Europe, mesurant environ 95 mètres de diamètre et haut de 20 mètres; les neuf tombeaux royaux de la 15 — Kulturforskning. A. V.
nécropole de Borre; les tumulus d’égales dimensions en Karm près Haugesund et à Skei (Leka en Namdal).
Dans certains cas, de tels colosses recouvrent une grande construction tombale en bois, imitant de près une petite chambre et princièrement garnie, par exemple l’un des tombeaux de Haugen (Rolvsüy), mais les sépultures à navire sont en majorité et offrent la forme vraiment royale des ensevelissements en Norvège à l’époque des vikings.
Le navire du roi, souvent long de plus de 20 mètres, fut posé sur la place destinée au tombeau. Au milieu du navire était dressée une tombe en bois et de la même forme que la tente du bord à pignon pointu. Le mort y reposait sur un lit de plume à coussins. Îl nous est parvenu des restes de vêtements ouvrés d’or, à broderies ou à applications de soie multicolore, des tapis à dessins et des tissus muraux historiés. Dans le Storhaug de Karm, le seul qui n'ait pas été pillé anciennement, on a trouvé un bracelet en or, des pièces de jeux en verre et en ambre et toutes les armes d'usage. Le mobilier personnel a certainement été le plus riche possible; malheureusement, les violateurs anciens de tombeaux en ont volé la plus grande partie. Le reste du mobilier a dû être à l'avenant. Je n'ai qu’à rappeler la trouvaille faite à Oseberg, où les conditions extérieures — chose rare — étaient assez favorables pour que tout ait pu être conservé;, on a trouvé là une grande quantité d'objets: coffres, baquets, seaux, vases de cuisine au complet, outillage textile et instruments de travail manuel, trois ou quatre lits, quatre traîneaux, un grand char à quatre roues, de plus le navire même avec toute sa garniture, deux tentes de camp et bien d’autres objets. Cette
trouvaille d’Oseberg est mémorable surtout parce qu’elle nous a fourni en abondance des ouvrages sculptés sur bois et des tissus historiés; elle nous a révélé la plus importante, à cet égard, des sépultures royales connues; les autres tombes sont du reste dignes de celle-là en ce qui concerne la disposition et le mobilier.
Un très grand nombre d’animaux domestiques ont été immolés dans les enterrements: à Oseberg on a trouvé treize chevaux, six chiens, un jeune bœuf et une tête de bœuf coupée; le navire de Gokstad contenait à peu près le même nombre de chevaux et de chiens plus un paon; à en juger par le rapport sur les trouvailles de Tune et de Skei en Leka, on a exhumé dans ces localités bien des os d'animaux domestiques. La trouvaille d'Oseberg présente encore — détail très intéressant — les os de deux femmes, l’une vieille et l’autre jeune; cette dernière a été sans doute une esclave, une serve, immolée pour accompagner sa maftresse défunte. La pratique des sacrifices humains nous est connue aussi par les documents littéraires; elle n’avait rien de révoltant en un temps où la servitude était un élément normal de l’organisation sociale.
Les grandes sépultures à navire sont les monuments les plus remarquables du paganisme norvégien et offrent en outre un intérêt historique spécial. Elles se rattachent particulièrement à la lignée des rois de Vestfold, à cette série de rois qui fondèrent un royaume de Norvège uni. Les sépultures de Gokstad, d’Oseberg, de Borre, de Karmü ont donc par excellence le caractère de monuments nationaux rappelant les glorieux souvenirs de la période qui forme l’introduction de notre histoire.
LES SÉPULTURES À NAVIRE ET LA CON- STRUCTION NAVALE. EMBARCATIONS TROUVÉES DANS LES MARAIS.
| Le sépultures royales dont nous venons de parler sont remarquables surtout par les navires qu’elles contenaient. L’ensevelissement en navire n'était nullement, nous l'avons vu, réservé aux princes; il était d'usage général d’inhumer un mort dans un bateau d’une certaine dimension. Ce singulier usage n’a pas, à notre connaissance, d’équivalent dans l’Europe préhistorique. Les sépultures à char des périodes de Hallstatt et de La Tène sont apparentées aux sépultures à navire, mais elles ne leur sont pas identiques; il est plus instructif de rapprocher ces sépultures, d’une part, des tombes anciennes trouvées en Egypte, dont une est de pierre en forme de bateau, et, d'autre part, des tombes des peuples primitifs actuels décrites par Montelius !. Une chose surprenante, c'est que les sépultures nordiques à navire subsistent encore à uné époque assez tardive, alors que les Scandinaves avaient
1 Dans Svenska Fornminnesfôr. Tidskr., VI, 149.
depuis longtemps traversé les phases d’une civilisation aussi primitive que, par exemple, celle des îles de l'océan Pacifique. Pour expliquer ce fait, il ne suffit donc pas de renvoyer en général aux coutumes et aux. croyances des peuples sauvages.
Des archéologues ont interprété les sépultures en question par l’évolution générale du rite funéraire norvégien: le navire du tombeau aurait eu le même sens que le mobilier funéraire en général, que les outils et les ustensiles de ménage, que le cheval et le chien; en d’autres termes, ce navire n'aurait été qu’un objet destiné à l’usage du mort dans l’autre monde. Les premières sépultures à navire connues dans le nord remontent au VIe siècle et ont été trouvées dans la Norvège occidentale et septentrionale; une autre a été découverte en Angleterre, datant de la même époque, et à une date un peu postérieure plusieurs apparaissent en Suède et en Finlande. Le développement de ces sépultures coïncide donc avec celui du mobilier funéraire qui, à l’époque des vikings, se fait plus abondant. Par conséquent, l'interprétation que nous venons de citer paraît fort satisfaisante. Elle repose, il est vrai, sur l’idée que les sépultures à navire les plus anciennes que nous connaissions soient aussi les plus anciennes qui aient existé; or, ce n’est là qu’une hypothèse. Car, dans les temps reculés, les navires furent construits en matières périssables, sans clous de fer, et ainsi il n’en restait pas trace sur le bûcher funéraire ni par suite dans le tombeau; les sépultures qui nous
! H. Shetelig, dans Oldtiden, VII, pp. 73, 87. 2 S. Lindqvist, sur les sépultures des Ynglingars, dans Fornvännen, 1921, pp. 177, 194.
occupent représentent peut-être un usage qui remonte à une époque trop lointaine pour que nous puissions la déterminer. Rappelons à ce sujet un groupe de monuments funéraires originaires de l’île de Gotland; ce sont des pierres disposées en forme de navire, qu'on a pu rapporter à la quatrième ou cinquième période de l’âge du bronze!. On est d’accord pour supposer que ces sépultures naviformes expriment la même idée que les sépultures à navire, c’est-a-dire que ce dessin en pierres est la représentation symbolique d’un navire; en effet, les conceptions de ce genre remontent manifestement bien plus haut que les plus anciennes sépultures à navire de l’époque des grandes invasions; elles nous reportent à une époque où les sépultures ont pu être en rapport avec celles, correspondantes, de l’Egypte, et on a des exemples de la survivance, à l’époque des vikings, de traditions de l’âge du bronze. Cela étant, on peut présumer avec la plus grande vraisemblance que les sépultures à bateau ou à navire de l’époque des vikings se rattachent à d’antiques traditions nordiques et que le navire a eu un sens plus spécialement symbolique que le reste du mobilier funéraire: il était sans doute destiné au voyage par mer pour le royaume des morts. Nous retrouvons donc ici des conceptions étroitement apparentées aux idées des peuples classiques relatives à l’obole que les morts portaient dans leur bouche pour payer Charon, le nocher des enfers. Et justement, la Scandinavie nous a fourni, datant de l’époque romaine et de celle des grandes inva-
? Bror Schnittger dans Aarb. f. nord. Oldk., 1920; p. 43.
? Shetelig, dans Bere. Mus. Aarb., 1916—17 (hist. ant. række n° 2; p. 85).
sions, quelques exemples de cette obole sous forme de monnaies ou de petites pièces d’or! Ce fait vient encore à l'appui de l'explication symbolique de nos sépultures, comme l’a surtout fait remarquer l’archéologue suédois K. Stjerna’. Nous avons donc des raisons suffisantes de croire que ces sépultures sont liées à des idées nordiques sur la mort, sur un voyage maritime que l’homme aurait à faire après l’ensevelissement. En tout cas, les embarcations en tant qu'élément du mobilier funéraire ont donné naissance aux sépultures royales qui, plus que tout autre chose, rendent si intéressante l’époque des vikings en Scandinavie. La trouvaille d’Oseberg, à elle seule, nous fait assister à l’ensemble de la vie du temps, depuis les détails infimes de tous les jours jusqu'aux formes les plus hautes de l’art décoratif de la sculpture sur bois et du tissage.
Les navires funéraires ont le plus grand intérêt pour l’histoire de la civilisation. I[l est extrêmement rare que, comme dans le cas d’Oseberg, une embarcation nous soit conservée en son entier et datant d'une époque si reculée. Deux ou trois fois on a découvert des restes d’épaves de navires remontant à l'antiquité classique, mais ils parviennent à peine à nous donner une idée du navire complet. La littérature n’en donne pas de descriptions très détaillées, et les illustrations qui en représentent sont généralement exécutées à une trop petite échelle et d’une manière
1 Shetelig, dans les Dissertations publiées in memoriam de S. Bugge (Kristiania, 1908).
? Sur les funérailles de Skjôld (dans les articles offerts à M. Schück; Stockholm, 1905).
trop sommaire et trop élémentaire pour être utiles à l'archéologie. Nos navires vikings sont donc d’une très grande importance pour l’histoire générale de la navigation, ils apportent de la lumière sur l’évolution nautique et technique de ces temps lointains, aussi bien que sur l’histoire de notre pays.
La navigation et les choses de la mer jouent un rôle de premier plan dans toute notre histoire ancienne, en temps de paix comme en temps de guerre, et les navires vikings qui, par une chance inouïe, nous ont été si étonnamment bien conservés, nous fournissent les plus précieuses informations sur le développement de la construction navale en Norvège. Les vaisseaux de guerre, les ,longues nefs“, dont étaient si fiers les rois et les auteurs de sagas, ne sont, dans leurs traits essentiels, que le développement du type de bateau que nous connaissons par les spécimens d’Oseberg et de Gokstad. Très probablement, des navires de ce genre ont produit le type spécial des vaisseaux de guerre, et le mode de construction, tel qu’il nous apparaît dans le navire de Gokstad, a dû fournir le point de départ de l’évolution des longues nefs. De plus, les navires nous renseignent pleinement sur la manière dont les hommes de l’époque des vikings ont su résoudre un problème technique assez complexe, et sur le souci exigeant qu’ils avaient de la solidité et de l'exécution soignée de l’ouvrage.
Le plus grand et le plus parfait de ces navires est celui qui fut trouvé en 1880 à Gokstad près Sandefjord'. [1 mesure 23",80 de long et est construit tout en
* N. Nicolaysen, The Viking-Ship discovered at Gokstad (Kristiania, 1882).
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[Xe siècle.
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Tête d'animal décorative, sculptée sur bo