‹ Préhistoire de la NorvégeChapitre 6 sur 19 · TT · texte numérisé non relu

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INFLUENCES EXERCÉES PAR DES GROUPES DE CIVILISATION ÉTRANGERS PENDANT L'AGE DE LA PIERRE NORVÉGIEN.

N°" avons décrit, dans le précédent chapitre, la civilisation locale, avant tout caractéristique de l’âge de la pierre norvégien; cette civilisation, pour les types comme pour les formes de la vie usuelle, conserve des traditions très anciennes qui remontent aux temps paléolithiques et qui plus tard évoluent en Norvège sous l'influence de conditions spéciales. Nous avons mentionné comme des traits caractéristiques les réminiscences de la civilisation de l’os ou civilisation épipaléolithique, qui est restée vivace chez nous jusqu’à la fin de l’âge de la pierre, et au delà; puis lutilisation des roches volcaniques locales dures au lieu du silex, enfin l’ensemble des outils en schiste qui caractérisent le groupe ,arctique“ de l’âge de la pierre nordique. Mais ce milieu d’un aspect assez primitif, loin d’être immuable, a subi une évolution que nous avons déjà indiquée en partie, et il n’est pas non plus isolé par rapport à d’autres régions; bien au contraire, pen-

dant l’âge de la pierre la Norvège était ouverte à de multiples impulsions émanant de Îa civilisation plus avancée de ses voisins du sud, et par cet intermédiaire elle était accessible également aux mouvements importants de civilisation provenant de l’Europe occidentale et centrale.

La Scandinavie méridionale — Ile Danemark avec la Scanie et les pays avoisinants de la Suède — a eu pendant la période néolithique un développement original dû en grande partie à l’abondance du silex dans ces régions. À la suite de l’époque des kjükkenmôüddings, qui est comme Île préambule du néolithique, s'opère un progrès de plus en plus grand dans l'industrie du silex et la culture technique; surtout, pour la fabrication de haches et de poignards en silex, ce domaine nordique atteint à une perfection qui n’est pas surpassé ailleurs dans le néolithique du vieux monde. Dans ce domaine aussi on peut, en se basant notamment sur les formes variées des haches en silex, distinguer des périodes

déterminées du néolithique: les haches à talon pointu sont antérieures aux haches à talon large ou mince; plus récentes sont les haches dont le talon est épais et se termine par un bout rectangulaire; enfin dans les haches en silex encore plus récentes à tranchant large et fortement évasé on peut reconnaître l'influence exercée par les plus anciens outils en cuivre ou en bronze, et il en est sans doute de même pour un grand nombre des poignards en silex, qui remontent également à

l'extrême fin de l’âge de la pierret.

? Sophus Müller, sur le classement des antiquités danoises (1, Copenhague, 1888—1895); Montelius, Les Temps préhist., pl. II —VI.

La Scandinavie méridionale, qui est en Europe lun des centres les plus importants d’une industrie de silex développée, se distingue de plus par ses vastes sépultures monumentales de formes diverses. La forme la plus ancienne est ,dyssen“, le dolmen, chambre à quatre ou plusieurs côtés, construit en lourds blocs de pierre, une seule grosse pierre formant toiture; une autre forme est ,la salle des géants“ (l'allée couverte), bâtiment plus compliqué à chambre plus grande, généralement allongée, ovale ou carrée, d’où un couloir couvert s'ouvre vers l'extérieur, le tout construit en gros blocs de pierre; enfin c’est le coffre en pierres (,hellekisten“), la plus récente des formes mégalithiques, chambre oblongue, carrée, construite en pierres levées et couverte de dalles. Ces trois formes de sépultures sont des tombes communes, destinées aux inhumations successives pour un long espace de temps et, comme on l’a constaté dans la plupart des cas, contenant les restes de nombreux squelettes. Des recherches minutieuses ont fourni la preuve qu’un seul tombeau pouvait servir de sépulture continûâment pendant une période donnée, longue ou courte. Nous savons parfaitement ce qu'on peut conclure de ces tombeaux pour les conditions sociales de l’époque; ce sont des établissements monumentaux et durables, qui ont exigé un important travail collectif et qui témoignent d’une organisation stable de la société, d’un culte de la mort distinctement développé, — en un mot ce sont des monuments qui prêtent un relief singulier à cette période reculée de civilisation dans toutes les régions de l’Europe où on les rencontre.

Au nord, les grands tombeaux sont répandus dans tout le Danemark, dans la Suède depuis la Scanie

jusqu’à Mälaren, dans les îles d'Oland et de Gotland dans la Baltique‘; en Norvège on a découvert quelquesuns des plus récents, appartenant par conséquent à la catégorie des coffres en pierres, près du fjord d’Oslo; c'est donc tout juste si le domaine des tombeaux empiète sur le terrain norvégien, encore cela n'a-t-il eu lieu que vers la fin de la période. On trouve ces tombeaux jusqu'en Europe occidentale; ils sont nombreux dans les Iles britanniques et la France, puis plus loin dans les pays méditerranéens. Les grands tombeaux de pierre procèdent en dernière analyse du domaine égéen et se répandent toujours le long des côtes de la Méditerranée, de l’Europe occidentale et de l'Angleterre jusqu’en Danemark. La ligne côtière le long de l’Europe a fourni la première grande voie à la pénétration de la civilisation de la haute antiquité vers le nord, et la diffusion s’en est visiblement produite par flots successifs : le dolmen (dyssen), forme la plus simple et la plus primitive, arriva le premier, puis vint l’allée couverte. Les coffres en pierres, derniers venus, ont généralement un caractère local, mais nous permettent eux aussi de suivre des rapports de filiation directe dans un rayon qui s'étend de la Suède jusqu'en France.

Les sépulcres de pierre indiquent à coup sûr la diffusion de formes bien distinctes pour le culte de Ia mort et pour la religion, ainsi que probablement de formes sociales particulières. Toute la civilisation matérielle de ce groupe mégalithique se distingue par des caractères constants et qui lui sont propres. Il y a là une parenté indéniable qu’à travers tous les intermé-

© Voy. la carte dans Sveriges Historia (l’Histoire de Suède) de Montelius (I, p. 52).

diaires on peut suivre du nord jusqu’à la Mediterranée, où pour la première fois nous nous rencontrons avec des peuples qui nous ont transmis une chronologie historique. Nous obtiendrons ainsi les premiers points de repère qui permettront d'introduire des dates dans la préhistoire scandinave; il conviendra d’ailleurs de laisser un certain jeu à toutes nos conclusions. Il suffit cependant, pour en donner une idée approximative, de rappeler que, d’après les résultats des recherches les plus récentes!, les allées couvertes apparaissent en Danemark dès le milieu du troisième millénaire avant J.-C. et que l’époque de clôture de l’âge de la pierre nordique doit être de peu postérieure à l’an 2000.

Le Danemark et la Scanie constituent l’un des plus riches et des plus notables domaines de l’Europe mégalithique, par le grand nombre des trouvailles importantes, par leurs sépultures grandioses, aussi bien que par le degré de développement de leur art et de leur industrie’. C’est donc tout naturellement de là que vinrent les impulsions importantes que subit la civilisation matérielle des régions septentrionales de la Suède et de la Norvège. Ce fut d’abord l'importation d'armes et d'outils achevés en silex qui, cela va de soi, étaient absolument supérieurs aux formes primitives de roches et de schistes dont disposait l’âge arctique de la pierre. Ces objets en silex récoltés dans notre pays ont suscité des discussions, par exemple sur la question de savoir si la Norvège a pu se procurer du silex utilisable à l’état naturel; or, M. W. C. Brügger, un des premiers,

1 C. A. Nordman, sur les allées couvertes (,gàänggrifter“) en Danemark (Aarb. f. n. Oldk., 1917, p. 310 ss). ? Sophus Müller, Oldtidens kunst i Danmark, 1 (1918). 5 — Kulturforskning. A. V.

a démontré que les outils les plus grands et les mieux taillés, d’un type tout danois, ont été importés en abondance de chez nos voisins méridionaux!. Cette question en elle-même a son importance, car l’importation nous donne des renseignements intéressants sur le développement des communications et du commerce dans l’extrême nord de l’Europe durant le néolithique; nous avons déjà touché à des faits analogues lorsque nous nous sommes occupés de l’industrie des roches locales et quand nous avons parlé des arrivages d’ambre, d’ailleurs insignifiants, des pays baltiques et du Jutland. Pour ce qui est des objets en silex du sud, nous constatons — et c’est assez naturel, — que l'importation commence sur une échelle relativement peu considérable, par des types anciens de haches (à talon pointu, à talon large) et ne gagne d’abord que les districts sudest de la Norvège. Plus tard elle augmente d'intensité et élargit son domaine jusqu’à ce que les types les plus récents de haches et de poignards soient répandus sur le pays tout entier, car l’aire recouverte par l’importation grandit sans cesse. Non moins intéressant est le rapport entre les haches en silex importées et les haches fabriquées en Norvège avec d’autres espèces de pierres sur le modèle des haches en silex. En faisant le compte, qui d’ailleurs ne s’applique qu’à l’est de la Norvège, les types les plus anciens de ces haches ne se trouvant dans aucune autre partie du pays, nous voyons que pour le type le plus ancien les haches de silex ne représentent que 2 ° du nombre total, tandis que pour le type récent, elles en repré-

1 W.C. Brôügger, Om Strandliniens beliggenhed (1905, pp. 68 ss.). Cf. les Studier d'A. W. Brôgger, pp. 107 ss.

sentent 73 ‘/'. Cette importation augmente au point de pouvoir, à la fin de l’âge de la pierre, fournir presque totalement aux besoins de haches utilisables. Pour la Suède centrale et septentrionale on a signalé depuis longtemps une importation d'objets en silex pareille à celle que nous venons de mentionner pour la Norvège; les conditions, en effet, sont tout à fait analogues?. Des phénomènes semblables se présentent un peu partout dans la civilisation primitive tant en Europe qu'en Amérique. À titre d'exemple, nous pouvons rappeler l’industrie du silex du Grand-Pressigny (département d’Indre-et-Loire en France), que lon connaît parfaitement; ce silex est d’une couleur et d’une structure particulières qui le rendent aisément reconnaissable partout où il se trouve. Des recherches consciencieuses ont abouti à des trouvailles, dans un très grand périmètre, de cette sorte de silex travaillé qui, en dehors du voisinage des ateliers, est connu aussi en Bretagne, dans le nord de la France et l’ouest de la Suisse, et même en Belgique, pays qui pourtant abonde en bon silex à l’état naturel. Ce sont des relations commerciales analogues qui ont fait passer le silex du Danemark et de la Scanie plus avant vers le nord dans la péninsule scandinave.

Nous venons de parler presque uniquement des haches de silex, car ce sont les types directeurs pour la classification des périodes du néolithique, mais on trouve en même temps dans le même domaine toute la série de formes mégalithiques: les ciseaux, les grattoirs, les

Les chiffres sont donnés d’après les Siudier d'A. W. Brôgger (pp. 106—107, 110; résumé p. 183).

? Montelius, Les Temps préhistoriques, p. 40.

pointes de flèche, les lames demi-circulaires en silex, les haches mégalithiques doubles à douille et, ce qui n’est pas la chose la moins importante, les poignards, qui sont si nombreux pendant la dernière phase de l’âge de la pierre nordique qu'ils lui ont valu le nom d'époque du poignard. Il est clair que cette invasion d'objets en silex amène l'absorption, par la Scandinavie septentrionale, d'éléments de civilisation fort importants: les objets importés fournissent par eux-mêmes un très notable supplément à l'outillage local antérieur, et les formes nouvelles exercent en outre une influence profonde sur l’industrie indigène. (C’est ainsi que des types spéciaux de haches en diabase subissent l’action des formes de silex; le type de Vespestad est influencé par la hache à talon mince, la hache de l’ouest par celle à talon épais; les pointes et couteaux en schiste commencent à imiter franchement les pointes et poignards en silex; de longues pointes en schiste à tranchant dentelé reproduisent une forme mégalithique bien connue; des pointes de flèches plates ou en forme de cœur, en schiste, et des couteaux droits en schiste à deux tranchants sont partiellement des copies du poignard en silex. Mais les formes mégalithiques sont également adoptées et mises en œuvre chez nous, tantôt en silex là où la Norvège disposait de cette matière, tantôt, et dans une plus grande mesure, en roches locales. Les formes nouvelles s’infiltrent parmi les vieilles formes locales et s’y mêlent, mais sans que la civilisation mégalithique réussisse à subjuguer ce domaine nordique. Nous y trouvons un facies de civilisation qu’on a très bien nommé ,submépgalithique“; il subit au plus haut point l'influence de la civilisation mégalithique, mais

sans se confondre avec elle et, chose capitale, les grands tombeaux de pierre qui sont le signe d’un grand épanouissement de la vie sociale et de la foi religieuse, y manquent complètement.

En ce qui concerne les sépultures de l’âge de la pierre norvégien nous ne connaissons que la forme la plus simple: les morts étaient ensevelis généralement dans l’assise de déchets de l'habitation selon l'usage primordial qu’on connaît dans le paléolithique français et dans les kjükkenmôüddings danois; ou bien, comme on l’a constaté pour quelques cas, ils étaient ensevelis dans la terre avec certains objets de pierre comme mobilier funéraire; ce dernier rite était plus soigné que celui des sépultures dans les habitations, mais les tombes restaient extrêmement simples, sans coffre de pierre ni monument tombal. À titre d'exception, nous ne pouvons citer qu’un très petit nombre de coffres en pierres, la forme sépulcrale la plus récente du mégalithique; on les a trouvés en Ostfold et aux environs du fjord d’Oslo, comme nous l'avons déjà diti.

Mais nous avons en Norvège d’autres traces d’un mouvement intellectuel qui doit être dû à l'influence de la civilisation mégalithique ou qui a en tous cas en commun avec le néolithique de la Scandinavie méridionale une habitude très remarquable: je veux parler de l’état d'esprit qui se manifeste à nous par les dépôts d'objets sacrifiés et par les trouvailles d’ex-votos. Ce sont des objets qui semblent avoir été déposés dans la terre ou dans l’eau, à la suite d’un vœu, comme un sacrifice fait aux puissances surnaturelles. Notre plan ne nous permet pas d'exposer les preuves de

* Shetelig, Primit. Tider, p. 321 ss.

cette interprétation de tout un groupe de trouvailles; il suffit de renvoyer à l’exposé excellent et convaincant de M. Sophus Müller!. Parmi les trouvailles norvégiennes, nous citerons d’abord celles de parures en ambre de l’âge de la pierre, faites presque toujours chez nous dans des marais et dont deux ont livré chacune cinq et six parures déposées en un même endroit du marais. L'ambre étant si rare dans notre pays à l’âge de la pierre, on ne saurait attribuer à un hasard des découvertes de ce genre; il serait invraisemblable, par exemple, que ces pièces d’ambre eussent été perdues par malheur dans un marais ou dans l’eau: le dépôt d’ambre a dû se faire dans une intention bien arrêtée, et, dans l’état actuel de nos connaissances, nous pouvons supposer qu'il s’agit du sacrifice d'objets particulièrement précieux. Ces trouvailles d’ambre peuvent être rapprochées d’une série d’autres trouvailles, notamment de la découverte d'objets en silex déposés à dessein dans les champs et dans les marais; ce sont des groupes de poignards, de lames demi-circulaires, de grattoirs, et chaque dépôt se compose généralement d'objets de même nature. Parmi les trouvailles les plus importantes de ce genre en Norvège, nous remarquons d’abord celle de Hauske en Torvestad (Karm) avec 27 poignards, 1 lame demi-

circulaire, 1 hache grossièrement taillée, 4 grattoirs, 214

éclats et disques — le tout en silex, ensuite celle d’Ur-

stadmyren en Rygge (Ostfold) avec 32 belles lames

demi-circulaires en silex déposées ensemble en un seul

endroit. Au surplus, il est significatif que ces trou-

vailles d'objets en silex faites dans des marais soient

tantôt composées d'exemplaires d’un rare fini et de 1 Vor Oldtid, p. 300 ss. |

ne <e

grande valeur, et tantôt ne nous livrent — contraste surprenant — qu'un amas de pièces rudes non taillées; dans ce dernier cas le sacrifice proprement dit est représenté par quelque équivalent peu coûteux, mais égal en nombre au don promis et à ce titre satisfaisant pour la forme, procédé bien connu dans les religions de l'antiquité. L'interprétation des trouvailles d’offrandes datant de l’âge de la pierre peut être en somme considérée comme tout à fait certaine; des usages semblables se retrouvent dans les périodes préhistoriques suivantes en Scandinavie, et des allusions de l’Ynglingasaga ainsi que la civilisation moderne des Lapons nous en font connaître d’analogues!.

Un fait d’une importance particulière pour nous, c'est que nous trouvons dans les marais de la Scandinavie méridionale des dépôts tout à fait semblables comprenant des haches en silex, généralement par deux ou trois ensemble et jusqu'a onze en une seule trouvaille, des lames demi-circulaires en silex réunies parfois en groupes d’une vingtaine, des poignards à raison souvent de trente par dépôt; enfin, plus rarement, des pointes de flèche ou des outils, comme ciseaux, grattoirs ou couteaux en silex; d’ailleurs, en Danemark également, beaucoup de trouvailles ne comprennent que des blocs grossiers ou des éclats en silex. Le même groupe est représenté en Suède; on y cite, à titre d'exemple, une trouvaille de vingt lames demi-circulaires en silex et une autre de soixante-dix haches en silex à talon effilé. Les trouvailles tant danoises que suédoises nous fournissent des exemples de dépôts faits dans un ordre déterminé; la même chose a été plusieurs fois observée

! H. Gijessing, Votiv- og depotfund (dans Oldtiden, VII).

en Norvège. Aussi bien au point de vue de la composition que du dépôt ces trouvailles ont toujours des formes fixes qui se répètent partout et qui évidemment expriment des conceptions religieuses de l’âge de la pierre. Nous ne saurions préciser le fond de cette religion; nous présumons cependant & priori que les formes en ont été très simples. Il faut supposer aussi que cette forme de sacrifices en Scandinavie septentrionale est due aux influences de la civilisation mégalithique, les offrandes étant surtout composées d'objets en silex qui sont étrangers à la culture nordico-scandinave ou arctique en Norvège et en Suède. Les types qui sont le plus fréquents, haches, poignards, etc., sont entièrement mégalithiques, et le silex en général, même à l’état de blocs et disques grossiers, est essentiellement représentatif des pays du silex du sud de la Scandinavie. L'objet à sacrifier était en silex: or, le caractère de l’offrande montre suffisamment que la coutume avec les idées religieuses qu’elle traduit a été importée de toutes pièces en Norvège, aussi bien que les objets en silex. Les peuples chasseurs du nord ont donc reçu de la civilisation mégalithique des conceptions nettes de foi et de crainte envers les puissances mystérieuses de Ia nature et, en même temps, des moyens spéciaux de détourner leur colère ou de gagner leur faveur en leur offrant par exemple des parures précieuses en ambre ou des armes en silex; ce sont Ià les premiers rudiments de religion et de culte que la Norvège doit aux impulsions émanant de Îla civilisation mégalithique, sans qu’il en soit de même pour la conception de la mort et les rites funéraires. |

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C’est à des emprunts faits à la même source qu'il faut rattacher l'introduction de l'élevage et de l’agriculture, et tous les progrès matériels qui en découlent. De multiples trouvailles nous montrent que la civilisation mégalithique avait de beaucoup dépassé celle des peuples chasseurs; l'érection des grands tombeaux monumentaux en pierre — pour ne citer que ce fait — implique la fixité du domicile, l’agriculture et l’élevage. Des découvertes faites dans des stations norvégiennes primitives d'habitation nous ont révélé l'existence ancienne d'animaux domestiques: on y a trouvé des ossements de bœuf, de mouton, de chèvre, de porc, ainsi que des empreintes de grains d'orge sur des tessons de poterie. Voilà donc les éléments d’une civilisation d'ordre supérieur qui pénètrent dans un milieu essentiellement représentatif de la vie du chasseur où la capture et la pêche constituent l’industrie principale.

Un des problèmes les plus intéressants dans l’étude de l’archéologie nordique est celui des rapports qui ont existé entre le centre de la civilisation mégalithique en Scandinavie méridionale et les domaines du nord qui ont conservé des coutumes plus simples et plus antiques. Nous venons d'assister aux pénétrations profondes de la civilisation supérieure dans toutes les sphères, en technique, en industrie, dans la vie matérielle, dans la foi et la religion, la question sera donc de savoir comment les influences ont agi, si ç'a été uniquement par la voie des communications et du commerce et par l’action réciproque qui en résulte, — métamorphose par contact pour parler comme les minéralogistes, — ou si la civilisation a été imposée par

invasion de nouveaux éléments de population. M. Knut Stijerna a soutenu que la civilisation mégalithique en Danemark est due à l'immigration d’un peuple dirigeant venu par l’ouest de l’Europe!. En Suède, tout spécialement à la suite des brillantes recherches faites en Uppland, on a cru pouvoir prouver en détail que la civilisation mégalithique et l’agriculture auraient pénétré jusque dans l’intérieur du pays à la suite d’une véritable colonisation par des peuples nouveaux; ceux-ci se seraient emparés de la terre cultivable et auraient fondé de véritables colonies, tandis que la population autochtone aurait continué à vivre comme auparavant dans des habitations primitives le long du littoral; la fusion des deux civilisations et le mélange de population ne se seraient opérés que peu à peu. Pour Ia Norvège on a signalé des faits susceptibles d’une interprétation analogue: dans l’est du pays nous constatons que les formes mégalithiques, et spécialement les haches du type le plus courant, gagnent graduellement du terrain, marquant ainsi le progrès de la civilisation au cours du néolithique: c’est le type le plus récent, celui des haches à talon épais, qui pénètre le plus avant dans les vallées. C’est donc un fait acquis que des cantons ont été défrichés en vue d’agriculture et avec habitat fixe, sous l'influence de la civilisation mégalithique*. L’ouest et le nord de la Norvège n'auraient donc reçu l'immigra-

! Sur la période précédant celle des coffres en pierres (Antikv. Tidskr. for Sverige, 19, n° 2).

? M. A. Bjôrn, qui le dernier a traité ce sujet (Videnskapsselsk. Skr., 1924), croit possible de supposer une immigration en Norvège orientale pendant la période des dolmens (voy. en outre les Studier d'A. W. Brügger).

tion des agriculteurs que dans la dernière période de l’âge de la pierre.

Mais cette théorie, qui présuppose deux peuples différents, les chasseurs et Îles agriculteurs, vivant à côté l’un de l’autre, n’est pas absolument prouvée et ne s'applique pas nécessairement et de façon générale à la totalité des régions de la Norvège et de la Suède. Nous avons au moins une trouvaille des environs de Bergen (Ruskenesset), qui nous oriente dans une autre direction. Le gisement fut trouvé sous une roche et se présenta sous l’aspect d’une station de chasse nettement caractérisée: les harpons en os, les hameçons et les pointes de flèche occupaient la place principale parmi les antiquités, et des os de gibier, oiseaux et poissons, avec des moules comestibles formaient l'essentiel des débris de repas, mais il s’y trouvait aussi des ossements d'animaux domestiques et des empreintes de grains. On a pu constater, en outre, que les roches de Ruskenesset n'étaient peuplées que pendant une petite partie de l’année, au début du printemps. L’ensemble de ces constatations nous amène à conclure à l'existence d’un peuple agriculteur possédant bestiaux et labours, mais se livrant en même temps à l’occupation lucrative de la chasse; pendant cette période il habitait dans des stations désignées par la tradition, mais qui ne lui servaient que temporairement. fci le peuple chasseur est donc identique au peuple agriculteur, et la population en question, malgré les progrès réalisés par elle, a gardé pour son usage propre le vénérable outillage dont il a hérité, tel que les harpons en os, tout à fait inconnus à la culture mégalithique comme à la civilisation des kjôkkenmôüddings de Dane-

mark, et les pointes en schiste qui sont exclusivement arctiques. Ici, évidemment, il n’y a pas eu immigration: c'est l’ancien peuple chasseur qui s’est approprié des éléments de civilisation importants et nouveaux, tout en conservant à beaucoup d’égards sa vieille manière de vivre. |

La lumière n’est pas encore complètement faite sur ces problèmes qui sont parmi les plus captivants de la préhistoire scandinave, et qui ont au surplus un intérêt d'ordre tout général. C’est une tâche capitale que d’élucider ce qui se passa lors de la rencontre des peuples chasseurs primitifs du nord avec la civilisation supérieure, tant au point de vue matériel qu’intellectuel, qui caractérise les peuples mégalithiques européens.

Nous ne nous sommes jusqu’à présent occupés que des influences exercées par la civilisation mégalithique de la Scandinavie méridionale, qui sont certainement pour la Norvège les plus importantes pendant le néolithique. Mais ces influences se croisent avec d’autres dont il est également très intéressant de suivre les courants. Déjà en Danemark, nous observons que des groupes étrangers viennent du continent empiéter sur le terrain des tombes mégalithiques. Le principal de ces groupes est celui des tombes isolées du Jutland, lesquelles, essentiellement différentes des tombes collectives du mégalithique, sont toutes individuelles, et fort simplement arrangées: seulement entourées d’un cercle

de pierres ou surmontées d’un amas de pierres, le tout

couvert d’un tumulus surbaissé. De plus, le mobilier a sa physionomie propre et aisément reconnaissable: parures d’ambre de formes particulières, une céramique originale et surtout de belles formes caractéristi-

ques de haches de guerre à douille. Aussi bien par les objets que par la forme des tombes cette civilisation se différencie du mégalithique. Non moins significative est la répartition de ces tombes: celles du Jutland, les individuelles, constituent une forme propre à l'intérieur du pays et pénètrent par le sud, tandis que les grandes tombes mégalithiques suivent de près les côtes et les cours d’eau. À tous égards les tombes ont leurs pendants en Allemagne, vers le sud; des formes toutes correspondantes se trouvent en Hanovre, vers l’est jusqu’en Mecklembourg, et on rencontre des tombes de structure analogue en plusieurs localités du sud-ouest et du centre de l’Allemagne, ainsi qu’en Bohême et en Suisse. Considéré dans un ensemble plus vaste, ce groupe est un élément de cette civilisation néolithique de l’intérieur des pays, dont le domaine se compose de toute l’Europe centrale depuis le Rhin à l’ouest jusqu’à l'Ukraine au sud-est, et qui partout se distingue par sa céramique propre et ses haches de guerre à douille d’une belle forme caractéristique. Toutes les formes plus fines de ces haches ont dû se développer sous l'influence d'armes similaires coulées en cuivre et donc être originaires de régions où le cuivre était utilisé dans une assez large mesure, bien avant le commencement de l’âge du bronze proprement dit. En effet, on a trouvé de ces haches d'armes en cuivre, dont une polygonale en Scanie et une autre naviforme en Russie. ,La civilisation des haches de guerre“ constitue un groupe principal, parallèle au groupe mégalithique du néolithique européen; tous les deux ont leur domaine propre: Îles tombes de pierre suivent la ligne côtière, la hache de guerre règne sur

les régions intérieures continentales. Mais le grand groupe des haches de guerre a aussi ses variétés locales qui nous permettent de localiser plus exactement les influences qui de là s’exercent jusque dans Île nord, et ces formes très caractérisées fournissent une excellente occasion d'étudier les relations mutuelles des différents pays nordiques.

Les tombes du Jutland sont visiblement le résultat d’un mouvement, — probablement d’une migration de peuples, — qui s’est frayé un chemin vers le nord Île long de l’Elbe et gagne le Jutland de bonne heure dans la période des allées couvertes. Là, ces tombes avec leur mobilier particulier constituent un domaine circonscrit d’une façon remarquable. En dehors du Jutland il n’a été trouvé en Danemark qu’une vingtaine de haches de guerre du type appartenant aux tombes individuelles jutlandaises, plus une trentaine au moins en Scanie, soit au total une cinquantaine dans le mégalithique du sud de la Scandinavie hors du Jutland. On comprend parfaitement qu’elles se soient répandues du Jutland vers l’est par les îles danoises, mais le nombre très restreint de haches de combat exportées par cette voie fait ressortir fortement le contraste entre le peuple des tombes individuelles en Jutland et celui du mégalithique dans le reste du Danemark. Un second groupe de ces haches jutlandaises en dehors de leur domaine propre se concentre aux environs du fjord d’Oslo depuis le Bohuslen et l’Ostfold d’un côté jusqu’au Vestfold de l’autre! Au total, on a trouvé un peu plus

? O. Frôdin, Über die schwedisch-dänischen Verbindungen in der Steinzeit (Opuscula, 1913). Th. Petersen sur une hache en pierre à douille: type jutlandais (Oldtiden, VII, 13). |

d’une vingtaine de pièces dans cette région, et en tenant compte des conditions de distance et de diffusion nous devons conclure qu'elles ont été importées chez nous par mer directement du Jutland; elles fourniraient ainsi un renseignement d’une certaine importance sur les communications dans Île nord pendant le néolithique. Mais en dehors des pays avoisinant le fjord d’Oslo nous n'avons, pour tout le reste du territoire norvégien, que deux trouvailles isolées de ces mêmes haches: une faite à Drangedal en Bratsberg et une autre (un fragment de hache) faite dans le Nordmôüre; en somme, on ne saurait dire que la civilisation de l’âge de la pierre norvégien aït subi dans une mesure considérable l'influence du domaine des tombes jutlandaises.

En revanche, une autre série de formes continentales synchroniques a une tout autre importance dans la péninsule scandinave, c’est celle que représentent les haches de combat à douille, les unes polygonales, les autres en forme de bateau. La première de ces deux formes est la plus ancienne. Elle a pénétré dans le nord, à ce qu’on croit, à une date assez haute de la période des allées couvertes, tandis que la seconde n'aurait été introduite qu'après le milieu de cette même période. Leur aire de diffusion fait remarquer une tendance nette à se diriger vers l’est, la première faisant complètement défaut dans les trouvailles danoises et la seconde étant extrêmement rare à l’ouest du Sund. Nous avons affaire ici à une impulsion venue du sud-est de l’Europe centrale par la Baltique sans toucher au territoire danois. Les haches naviformes ne sont pas rares en Suède, dans des tombes individu-

elles en compagnie d’une curieuse céramique qui nous ramène à la céramique rubanée de l’Europe centrale. Nous entrevoyons ici un groupe distinct, caractérisé par ses sépultures comme par ses haches de combat et sa céramique rubanée, et parallèle au groupe des tombes individuelles jutlandaises, quoique le groupe suédois ne se distingue pas aussi clairement et aussi nettement des groupes voisins que le groupe jutlandais!. Bien des considérations font donc supposer avec vraisemblance que cet apport à l’âge de la pierre suédois est dû lui aussi à une immigration de peuples étrangers; un fait analogue a été prouvé plus péremptoirement pour la Finlande, où les haches naviformes entrent par le sud après avoir traversé la Baltique, donc tout à fait comme pour la Suède*,.

La hache polygonale est courante en Suède et la hache naviforme y est fréquente; on y a signalé plusieurs centaines de trouvailles. La seconde forme se trouve aussi en Finlande, comme nous l'avons déjà dit, tandis que la première fait défaut de l’autre côté de la Baltique. La Norvège possède les deux types, quoique à un bien plus petit nombre d'exemplaires qu’en Suède; ils sont naturellement plus fréquents dans l'est du pays, surtout du côté oriental du fjord d’Oslo; la seconde forme est assez bien représentée dans le nord, mais toutes deux sont très rares dans l’ouest.

1 T. J. Arne, dans ses recherches sur l’âge de la pierre (IV; Fornvännen, 1909); N. Âberg, Studien über die Schônfelder Keramik (Halle, 1918).

* À. Europaeus sur des trouvailles d’antiquités faites dans les paroisses de Kyrkslätt et d'Esbo (Finske Fornminnesfôr. Tidskrift, XXXII n° 1, pp. 152 ss). |

En Norvège, à notre connaissance, les haches de combat ne sont pas accompagnées de céramique étrangère, et ne se trouvent pas dans des sépultures particulières ; seuls les types mêmes des armes sont adoptés. Il n’est donc pas question ici d’une civilisation nouvelle, apportée de toutes pièces par des immigrants étrangers. C'est de loin et de seconde main, par la Suède, que ces impulsions émanant de la civilisation continentale du sud gagnent la Norvège.

Au point de vue technique également, les fines haches d'armes à douille représentent un côté très intéressant de la civilisation nordique à l’âge de la pierre. Elles nous mettent en présence, en effet, d’un travail merveilleusement habile des roches dures, choisies plutôt d'après leur couleur et leur apparence que d’après leurs avantages pratiques; souvent ce sont des roches rougeâtres qui ressemblent à du cuivre, ou bien une pierre pesante et noire, ou c’est du porphyre bigarré; on n’évite pas les pierres très difficiles à façonner, pourvu qu’elles soient d’un aspect agréable. Nous rencontrons aussi des formes complexes, un travail artistique de roches réfractaires et, on peut le dire, un traitement vraiment plastique de la pierre. Des traits dignes de remarque sont l'anneau entourant la douille, le bouton bombé à la base, et, longeant les bords, les minces filets en relief qui se réunissent sous des angles aigus: le tout exécuté avec une parfaite précision et couvert d’un égal et luisant polissage. Ce sont là des produits d’une technique artistique spéciale qui font penser à la plastique égyptienne en roches dures, un luxe très remarquable de formes d’armes achevées.

6 — Kulturforskning. A, V.

Les haches de combat présentent aussi un intérêt particulier pour l’âge de la pierre norvégien, parce que l'importation de ces sortes d'armes n'eut point lieu dans une aussi large mesure que celle des objets en silex venus du Danemark. Pour ces haches la production indigène n'était pas restreinte par le défaut de matières premières; bien au contraire, la Norvège abonde en belles roches, toutes propres à cet usage, et des trouvailles de haches à-demi taillées prouvent que les haches en question furent souvent fabriquées dans notre pays. Il serait donc possible de signaler des variantes proprement norvégiennes de ces types, et dans un cas spécial cela a été fait. Ce cas c’est celui de la série dite des ,haches-rhombes“, belle forme losangique, bien souvent fabriquée en porphyre, quelquefois en une fine pierre rouge. Des haches de cuivre du même type se trouvent dans l’est de l’Europe centrale et, avec variation assez large de la forme, dans le nord; on a une série entière de formes apparentées et réunies par des traits communs. Elles sont répandues dans tout le nord, mais généralement peu nombreuses en comparaison d’autres déjà mentionnées. On rencontre ce type dans toute la Norvège et bien avant dans le nord, assez souvent à l’état d'exemplaires inachevés. Sur la côte ouest il revêt une forme particulière, volontiers un peu plus petite et arrondie de façon plus lisse mais avec, au milieu, une arête qui rappelle la forme primitive; ce sont les haches dites ovoiïdes en porphyre; elles représentent un développement local qui peut être qualifié de dégénérescence, car il s’agit d’un type plus parfait qui devient plus simple et perd beaucoup de son caractère primitif.

Mais en même temps ce type fournit la preuve que les hommes de l’âge de la pierre norvégien sont passés maîtres dans la fabrication des haches de combat, même pour les roches les plus difficiles. Il faut remarquer, d’ailleurs, que les haches-rhombes sont parmi les plus jeunes des haches de combat à l’âge de la pierre et que, peut-être, elles se classent à une période qui ne peut plus être désignée comme appartenant à l’âge de la pierre nordique pur!. Les nombreuses haches épannelées à douille, très simples, mais chez lesquelles certains traits typologiques révèlent l’imitation des plus belles formes de haches de combat, sont naturellement d'une production tout indigène. Ces haches appartiennent à la période finale de l’âge de la pierre et même, en grande partie, à une époque encore plus tardive: nous voilà déjà dans l’âge où le métal était en usage et commençait à marquer de son empreinte la civilisation matérielle.

Nous avons voulu, dans ces rapides aperçus, mettre en lumière certains points principaux de l’évolution de la civilisation en Norvège durant les périodes les plus anciennes, celles que nous comprenons sous la dénomination d’âge de la pierre. Nous avons vu que les débuts de la colonisation de notre pays remontent à la dernière glaciation et peut-être à une époque encore plus reculée, et que la plus ancienne civilisation que nous puissions constater en Norvège est caractérisée par les traditions du paléolithique de l’Europe occidentale. Nous avons étudié le développement suivant: progrès techniques, comme l’utilisation des roches

? Sophus Müller sur les trouvailles d’habitations datant de l'âge du bronze (Aarb. f. n. Oldk., 1919, pp. 85-88).

volcaniques qui commence pendant la période de Nôstvet; influences du mégalithique et de l’âge de la pierre de l’Europe centrale ainsi que des pays baltiques. Le tableau est bien complexe: des courants qui se croisent de façon multiple ont formé Ia civilisation de l’âge de la pierre norvégien.

Reste une seule question à laquelle nous n'avons pas touché et qui ne doit pas être passée sous silence, ayant généralement occupé une place considérable dans la discussion des problèmes de notre âge de la pierre, je veux parler des considérations anthropologiques. Une remarque qui s'applique non seulement à la Norvège mais au nord en général et, on peut le dire, à l'Europe tout entière, c'est que c’est une tâche particulièrement attirante que d'essayer de suivre les nations historiques, leurs langues et leurs races, jusqu'aux temps les plus réculés. Nous nous engageons ici sur un terrain où l'archéologie doit se mouvoir avec la plus grande prudence; notre science ne dispose que des survivances matérielles de civilisation, et les formes de la civilisation ne tiennent pas nécessairement à la race et à la langue. Un peuple peut recevoir d’un autre peuple et la langue et la civilisation sans que la race change, et c’est la combinaison de ces trois éléments qui a créé les nations telles que nous les connaissons dans l’histoire. Il serait banal de citer le fait bien connu que la notion de domaines linguistiques n’est nullement synonyme de celle de races, et le mélange des races, aujourd'hui un vieux phénomène général en Europe, était déjà bien avancé à l’époque néolithique.

Il serait trop long d’énumérer les vieilles théories sur les conditions anthropologiques de la Scandinavie

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à l’âge de la pierre. Disons brièvement que des savants antérieurs se sont représenté la population nordique, prise dans son ensemble, comme formée essentiellement de deux groupes de peuples, l’un primordial d’ordre inférieur, les chasseurs du paléolithique, l’autre provenant d’une immigration ultérieure de la race ,aryenne* ou ,indo-germanique“, les pères du type élancé et dolichocéphale, qui prédomine de nos jours chez les peuples scandinaves, notamment en Suède et en Norvège. Les éléments brachycéphales ou mésocéphales qui existent toujours, notamment le long de la côte ouest de la Norvège, ont donc été regardés comme les restes du plus ancien peuple, celui des chasseurs. Cette théorie a pu sans peine être mise d'accord avec les conditions archéologiques: la population primitive était considérée comme dépositaire de la civilisation des kjôkkenmôüddings en Danemark et de celle de Nôstvet en Norvège, tandis que la race nordique dolichocéphale, la race germanique, ayant, à ce qu'on supposait, immigré en apportant les formes néolithiques en silex, aurait été la dépositaire de la civilisation mégalithique avec élevage de bestiaux, agriculture, etc.

Mais toute l’hypothèse est faiblement étayée. Le matériel anthropologique sur lequel elle se fonde consiste pour une très grande partie en squelettes provenant des grandes tombes de pierre du Danemark et de Ia Suède; c’est là le peuple que nous connaissons, celui

? Montelius, Ueber die Einwanderung unserer Vorfahren dans Archiv für Anthropol., XVII, 151, et dans ses Les temps préhistoriques, p. 41. Andr. M. Hansen, Landnäm i Norge et Oldtidens Nordmænd (Kristiania 1904, 1907). G. Kossinna, Der Ursprung der Urfinnen und Urindogermanen dans Mannus, I (1909), pp. 17, 225 ss.

du mégalithique, qui révèle un mélange visible de Ia race dolichocéphale avec des éléments brachycéphales et mésocéphales, mélange marqué surtout en Danemark, tandis que la Suède fournit d’une manière absolument prédominante la race dolichocéphale, mélangée pourtant d’autres éléments. M. H. Nielsen, le savant professeur danois et le meilleur connaisseur du peuple mégalithique de son pays, a déclaré que les matériaux ne permettent guère de supposer qu'une population originairement brachycéphale en Danemark ait été refoulée par un peuple dolichocéphale ayant immigré plus tard!, et les conditions numériques relatives à la population des allées couvertes semblent indiquer, bien plutôt, que les brachycéphales ont envahi le pays tenu par les dolichocéphales, auxquels ils ont été plus tard incorporés. C'est un fait d'observation constante, aujourd’hui et il en a été de même autrefois, qu’une race d’immigrants réussit son invasion à cause de sa supériorité de civilisation, et non pas de son nombre; le nombre à lui seul ne peut donc nous donner la réponse à la question: quel a été le peuple primitif, et quel est celui qui a immigré plus tard?

D'une importance toute particulière sont les analyses faites par M. Nielsen des débris de squelettes provenant de Sværdborg et de Maglemose’. Dans le marais de Sværdborg on a trouvé les diverses parties, se rencontrant dans leur connexion, du squelette d’un jeune

! H. A. Nielsen, Contributions à l'anthropologie de la population néolithique en Danemark (dans Aarb. f. n. Oldk., 1906, p. 237 ss.), et Contributions ultérieures (£bid., 1911, pp. 81 ss.).

? H. A. Nielsen, sur les trouvailles faites dans les marais de Sværdborg et de Mullerup (4arb. f. n. Oldk., 1921, pp. 205 ss.).

individu qui présente, sous une forme caractérisée, toutes les particularités paléolithiques connues. Les fouilles de Maglemose ont livré une mâchoire inférieure ayant absolument le même caractère. Ici nous rencontrons les hommes les plus primitifs qu’on connaisse en Danemark, d’un type paléolithique de haute stature, rappelant de près la race de Cro-Magnon. Ajoutons que ces débris de squelettes ont été trouvés à des stations d'habitation appartenant à , l’âge de l’os“, période antérieure aux kjôkkenmüddings du Danemark, toute proche du paléolithique et d’un facies qui lui a valu à bon droit la désignation de culture épipaléolithique. Nous avons vu précédemment qu’il y a lieu de croire aujourd’hui à un habitat dans le nord contemporain des périodes paléolithiques les plus basses en Europe occidentale.

Les matériaux se présentent donc bien pour une interprétation d'ensemble. La civilisation paléolithique tardive dans l’ouest de l’Europe appartient à la race appelée du nom de Cro-Magnon. C’est, pratiquement, la même race qu’on retrouve dans l’âge de la pierre nordique tant en Danemark qu’en Suède, — en Norvège, on le sait, les trouvailles de squelettes font défaut, — peut-être même comme l'élément le plus important de la population de l’âge de la pierre; de plus, cette race a indubitablement fourni le type nordique dolichocéphale, caractère distinctif encore aujourd’hui de la péninsule scandinave. Des arguments d’ordre archéologique viennent s’y joindre: rappelons-nous que la plus ancienne période de l’âge de la pierre nordique possède une civilisation se rattachant étroitement au paléolithique. Au double point de vue de l’anthropologie et de l’ar-

chéologie, la liaison peut donc être établie et tout nous porte à conclure que la population nordique primordiale a été la race de Cro-Magnon'. Les autres éléments de cette population du nord ont donc immigré plus tard, et sur plusieurs points il se présente des circonstances archéologiques qui peuvent probablement être mises en rapport avec des mouvements de population, qu’il s'agisse de la civilisation des kjôkkenmôüddings ou de l'invasion des sépultures mégalithiques et des haches de combat de l’Europe centrale. Quoi de plus naturel que des immigrations répétées de peuples étrangers dans le domaine nordique au cours de l’âge de la pierre ? il est d’ailleurs probable que ces peuples ont déjà été d'une race mixte, comme c’est en général le cas des peuples néolithiques de l’Europe.

En Danemark et en Suède les tombes mégalithiques nous ont fait connaître assez de squelettes pour nous donner en quelque sorte l’image d’une population tout entière. Il n’y a pas seulement deux types principaux, l’un dolichocéphale et l’autre brachycéphale avec des formes de transition de l’un à l’autre; il y a dans les deux groupes des variations caractérisées qu’on pourra avec raison nommer des types. Pour le Danemark on a proposé cinq groupes qu'il faut considérer comme des types fixes, et on distingue quatre types différents de crânes appartenant à l’âge de la pierre en Gotland. En détail le tableau est très complexe et vraisemblable-

! Cette manière de voir a été exposée par M. Nielsen et, à peu près en même temps, par Montelius (Paleolithic Implements ; The Antiquaries Journal, I, 1921), et M. Sune Lindqvist (sur l’âge de l’os nordique et les races de l’âge de la pierre, dans Rip, 1918, pp. 65 ss.).

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ment, des apports de nouveaux élements de peuples se sont constamment produits!.

La Norvège est particulièrement mal partagée à l'égard de ces problèmes vu la pénurie, dans notre pays, de squelettes conservés de l’âge de la pierre. La caverne de Viste, avec ses stations d’habitation de la période de Nôstvet, nous a livré le squelette incomplet d'un jeune garçon, mais pathologiquement déformé et inutilisable comme type de la population d'alors’. Deux squelettes provenant d’un coffre en pierres près de Svelvik sont naturellement d’une grande importance, mais c'est là une trouvaille trop isolée pour avoir beaucoup de portée’. En outre, on n’a trouvé en Norvège, pour ce qui concerne l’âge de la pierre, que des ossements dispersés et brisés qui ne fournissent pas de mesures utilisables“. Nous ne connaissons presque pas les caractères anthropologiques des hommes de l’âge de la pierre norvégien.

? Voy. notamment les très intéressantes études de M. C. M. Fürst (Zur Kraniologie, dans K. Svenska Vetenskapsakademiens Handl., 49, n° 2, p. 47—48).

? C. M. Fürst, Das Skelett von Viste; Ein Fall von Skaphocephalie, dans Vid.skabs-Selsk. Skrifter, 1, Math.-naturv. klasse; 1909. n° 1; Kristiania.

* K. E. Schreiner, Die Menschenknochen der megalith. Grabkammer bei Sortvik (Kristiania, 1923).

* Voy. Brinchmann et Shetelig, Ruskenesset, p. 15 —16.

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