LA NORVÈGE À L'ÂGE DU BRONZE
Co" âge est, en Norvège, la période la plus énigmatique de la préhistoire. A la vérité, notre pays conserve des témoignages péremptoires de l’emploi du bronze pour les armes et les outils, pendant un très long espace de temps qui peut être évalué à un millier d'années environ, et il possède les formes de civilisation qui caractérisent en général cette phase ancienne de l’évolution européenne. De plus, nous possédons les monuments stables de cette période: des sépultures partiellement grandioses, des quantités de gravures rupestres traduisant des idées de religion et de culte de la mort dans le mystérieux langage figuré de l’âge du bronze. Mais l'étude de cet âge chez nous se heurte à une difficulté, c’est que malgré l’existence en Norvège de bronzes et de bronzes travaillés de façon à égaler en tous points ce qu’on trouve de meilleur ailleurs pour la qualité, les dimensions et l’ornementation, ces bronzes sont excessivement peu nombreux eu égard à la durée du temps et à l'étendue du pays. Ils sont effectivement en si petit nombre
que souvent les juges Îles plus compétents ont été amenés à nier l'existence d’un âge du bronze en Norvège, ne voyant dans nos bronzes que des importations fortuites et disséminées. Néanmoins, il faut convenir, d'autre part, que l’âge du bronze norvégien est mis en relation intime avec la civilisation contemporaine d'Europe par les sépultures et les gravures rupestres, qui toutes deux sont les expressions de faits intellectuels; il n’y a donc pas isolement, mais au contraire il y a liaison avec la civilisation de l’âge du bronze tout entier, et cela dans les sphères les plus centrales. C’est surtout pour donner une orientation nécessaire de ces questions, qui n’ont pas encore été étudiées à fond, que nous donnerons par la suite une brève esquisse de cet âge. Voici une autre question qui présente un intérêt d'ordre tout général: dans quelle mesure la civilisation de l’antiquité la plus haute a-t-elle pénétré un domaine situé aussi loin à la périphérie de l’Europe? Cette question a été agitée dans ces derniers temps: les historiens suédois L. et C. Weibull ont révoqué en doute la légitimité de la désignation âge du bronze nordique, se demandant si elle ne porte pas à faux.
Le premier problème qui se pose est donc: dans quelle mesure le bronze a-t-il été connu et utilisé en Norvège? à quel point notre pays a-t-il participé aux progrès de la technique et de la civilisation causés par la supériorité du métal sur la pierre? Ce sont là des questions extrêmement importantes, parce que l'usage des métaux a été, d’une façon générale, peut-être le plus grand facteur de l’évolution de la civilisation humaine. Nous donnerons donc comme un fond à notre
exposé en faisant d’abord un tableau de la première diffusion des métaux au service de la civilisation. Nous avons déjà eu l’occasion de faire observer précédemment que l’usage des métaux forme un élément, qui ne nous est pas inconnu, du néolithique européen. Il est tout indiqué qu’un métal qui existe dans la nature à l’état natif puisse être utilisé tel quel dans une industrie lithique, comme cela est arrivé et dans l’ancien et dans le nouveau monde. Dans l'Amérique du Nord ce fut le cuivre des districts avoisinant le Lac supérieur que les Indiens utilisèrent et estimèrent beaucoup comme un succédané de la pierre; le cuivre y fut extrait à l’état natif et façonné par martelage, puis raclé et poli par les mêmes procédés que la pierre. Et le cuivre se répandit dans un large rayon aux Etats-Unis parmi les peuples qui usaient de la pierre!. Mais chez les peuples plus septentrionaux et plus primitifs la civilisation doit être en général considérée comme un âge de la pierre avec usage du cuivre, et non comme un âge des métaux, ni comme un âge du bronze proprement dit, car celui-ci, en Amérique, ne s’est développé qu’au Mexique et au Pérou. Ces faits d'Amérique sont intéressants à comparer avec l’évolution de l’ancien monde. Le métal connu le premier fut sans doute l'or: des parures en or se trouvent dans les sépultures du mégalithique où tout le reste du mobilier est en pierre, et nous avons visiblement affaire ici à de l’or lavé et utilisé sans fusion. Mais le cuivre aussi apparaît de bonne heure, et alors nous rencontrons dans l’ancien
® Warren K. Moorhead, The Stone Age in North America (Boston & New York, 1910; II, pp. 160 ss.). H. Beuchat, Manuel d'archéologie américaine (Paris, 1912; p. 153).
monde de prime abord une invention d'importance capitale pour tous les âges suivants, l’art d’extraire le métal renfermé dans le minerai. Cette invention nous mène bien au delà de l'étape représentée par l’âge du cuivre de l’Amérique du Nord; elle comporte entre autres choses la science de fondre et de couler le métal.
Au témoignage de toutes les données qui sont à notre disposition, l'extraction du cuivre a été inventée dans l’Asie antérieure, de très bonne heure, — au troisième millénaire avant J.-C., — et elle a gagné de là le Caucase, l'Egypte et les pays méditerranéens. Le cuivre, employé en Egypte sous les plus anciennes dynasties, est répandu autour de la Méditerranée vers le milieu du même millénaire; la connaissance de ce métal passe en Europe centrale, où notamment l’Autriche et les pays alpestres deviennent des centres importants de l'extraction et de la fabrication du cuivre par exploitation minière et fusion. C’est cette période, où le cuivre est employé à côté de la pierre et où le cuivre est donc un élément d’une civilisation lithique, qu’on a nommé l'âge du cuivre“, la période énéolithique!. Ce n’est pas tout à fait un âge du métal, c’est un âge de la pierre avec du cuivre, où l’état de l’époque de transition se reflète doublement dans les formes d'armes et dans l'outillage: d’une part on coule directement en métal les formes des objets de pierre, ainsi les haches plates sans douille ont la forme des haches de silex; d'autre part les avantages et la technique du métal
? Matth. Much, Die Kupferzeit in Europa, und ihr Verhältniss zur Kultur der Indogermanen (Jena, 1893). Cf. Montelius, Die Chronologie der ältesten Bronzezeit (Braunschweig, 1900).
font naître des formes nouvelles, plus élégantes et plus compliquées, comme celles des haches de combat à douille ou des minces lames plates pour poignards ou haches-poignards. À leur tour les formes de métal sont imitées en pierre; elles sont d’un travail plus lourd et d’une forme un peu simplifiée à cause de la nature même de la matière employée, mais le modèle reste bien perceptible. Nous avons vu déjà que des séries entières d’élégantes haches de combat du mégalithique en Europe centrale ont une origine analogue, et il faut croire que les poignards en silex du nord aussi dérivent originairement de lames de poignard en métal. Dans un certain rayon de l’Europe centrale cette période peut être nommée avec raison un âge du cuivre, mais plus au nord le cuivre est d’une importance secondaire par rapport à la pierre, et dans les régions nordiques ce métal tend à disparaître. L'âge du cuivre européen est dans le nord un âge de la pierre n'offrant que très peu de découvertes isolées d'objets en cuivre, mais cet âge de la pierre a pris en beaucoup de choses l’aspect d’une civilisation plus méridionale où le métal jouait déjà un rôle considérable!. Pour la Norvége, les objets en métal n’y parviennent point; on n'y a du moins trouvé jusqu'ici aucune pièce de ce genre: dans l'extrême nord de l’Europe l’âge du cuivre n’est marqué que par un reflet des formes métalliques de haute époque, telles qu’elles nous apparaissent dans les poig-
! Sophus Müller, Urgeschichte Europas (1905; pp. 41 ss.), et le même sur le début et le plus ancien développement de l’âge du bronze en Danemark d’après les plus récentes découvertes (Aarb. f. n. Oldk., 1909, pp. 4—6). Montelius, Minnen, fig. 147— 152, p. 288; texte pp. 10, 14, 30.
nards en silex et les haches de combat en différentes espèces de pierre.
Mais dès les dernières phases de l’âge de la pierre nordique, dès la période caractérisée par les coffres de pierres et les poignards en silex, quand le bronze, alliage de cuivre et d’étain, commençait à atteindre la Scandinavie, ce métal est déjà connu sur la côte ouest de la Norvège. La trouvaille faite à Ruskenesset et mentionnée plusieurs fois précédemment a livré entre autres choses deux toutes petites pièces de bronze qui, on peut le prouver, ont trouvé place dans la terre en même temps que le reste de l'inventaire lithique appartenant à cette station de chasse; leur âge peut être fixé par des poignards en silex, des épingles en os, une parure dentiforme en os, toutes formes caractéristiques de la période des coffres en pierres. Il n’était que naturel que le métal gagnât bientôt la Norvège, une fois qu'il avait commencé à être connu dans les pays situés immédiatement au sud, attendu que des communications commerciales régulières s'étaient établies entre les domaines en question dès l’âge de la pierre; nous avons déjà fait mention de l'exportation croissante de silex qui se faisait de la Scandinavie méridionale jusqu’en Norvège. Et dès la première période d’un véritable âge du bronze nordique les bronzes apparaissent dans les trouvailles norvégiennes; ils ont les mêmes formes caractéristiques que celles du domaine central de la civilisation nordique et sont sans aucun doute contemporains du début de l’âge du bronze!.
* Pour la division et la chronologie nous suivons le système de Montelius relatif à l’âge du bronze nordique (voy. son L’Age du Bronze en Suède; XIIIe Congrés International, Monaco, 1906,
Ce furent en effet des relations commerciales orientées vers le sud qui, en général, introduisirent le bronze dans le nord pendant l'antiquité; les mines de cuivre norvégiennes et suédoises ne furent exploitées que bien plus tard, en pleine période historique; et quant à l’étain, il n’y en a pas dans toute la Scandinavie. À l’âge du bronze chaque pièce de métal dut être importée dans le nord de domaines fort lointains; l'importation la plus importante se faisait du sud à travers l’Europe centrale avec des influences civilisatrices venues de l'Italie et plus tard de la Grèce, tandis que des Iles Britanniques il ne fut importé que très peu de bronze. Dans ces conditions le métal, comme
t. Il, pp. 235—274; et ses observations dernières dans les Minnen, l texte D. 29):
ire période du commencement du XVIIIe jusqu’au milieu du XVIe siècle avant J.-C.
2e période du milieu du XVIe jusqu'à la fin du XIVe siècle avant J.-C.
3e période du commencement du XIIIe jusqu’à la fin du XIIe. siècle avant J.-C.
4e période du commencement du XIe jusqu'au milieu du Xe siècle avant J.-C.
5e période du milieu du Xe jusqu'au milieu du VIII siècle avant J.-C.
6e période du milieu du Ville jusqu’à la fin du VIle siècle avant J.-C.
Dans chaque période sont distinguées en outre les phases anciennes et récentes.
M. Sophus Müller a tout dernièrement proposé neuf ,groupes chronologiques“ pour l’âge du bronze danois, mais sans entrer dans des déterminations absolues de périodes (Aarb. f. n. Oldk., 1909, pp. 116—119).
Supposant connues les conditions générales de l’âge du bronze nordique, nous concentrerons notre exposé sur la Norvège seule.
on le pense bien, était très coûteux; aussi est-ce un des phénomènes les plus remarquables de toute la préhistoire européenne que l'abondance, dans la Scandinavie méridionale, de vieux bronzes, abondance dont on ne trouve l'équivalent nulle part à la même époque. On a voulu expliquer, avec raison sans doute, cette splendeur de l’âge du bronze nordique par le commerce de l’ambre qui était très recherché pour la parure dans les pays du midi. C’est l’ambre originaire des côtes du Jutland qui a servi d’instrument d'échange et qui a valu au Danemark son abondance de bronze, et c’est aussi l'or, le seul métal hors le bronze que le nord ait connu à cet époque. Mais la Norvège ne possédait pas de ressources analogues pour faire face à l’échange du métal étranger!; nous devons donc nous attendre a priori à trouver dans notre pays une bien moindre quantité de bronzes que chez nos voisins méridionaux.
Les bronzes de la ire période, comme nous l’avons dit, atteignent la Norvège. Ils ne sont pas très nombreux, mais ils sont répandus dans tout le pays et ce sont des objets typiques pour cette période: les haches plates (celts) à tranchant évasé et à bords d’'emmanchure, de forme tantôt plus large, tantôt mince, effilée comme celle des haches-spatules; les grosses haches lourdes à douille, rappelant exactement les haches en pierre de forme simple et qui, rien que par leur poids, représentent une valeur notable de métal. Plusieurs de ces haches sont probablement des ,trouvailles de dépôt“, objets de prix déposés dans la terre, des ,trésors“ ou »Cachettes“, comme c’est indubitablement le cas au
! M. À. Bugge a effleuré cette question dans l’introduction de son Histoire de Norvège (Norges Hist. I, 1, 32).
7 — Kulturforskning. A. V.
moins pour une découverte faite dans une pente pierreuse de la montagne d’Aurland (Sogn) et qui nous a livré deux haches plates et un bracelet, le tout en bronze. Les poignards en bronze de date haute qui sont entrés une ou deux fois dans nos musées comme provenant de trouvailles isolées, ont pu être en réalité déposés parmi un mobilier funéraire selon le rite simple qui était ordinaire à la fin de l’âge de la pierre.
Une très importante trouvaille qui jette une vive lumière sur l’état de la civilisation pendant le premier âge du bronze en Norvège consiste en une hache plate à bords d’emmanchure provenant de la côte du Romsdal et conservée au musée de Trondhjem. C'est la célèbre trouvaille de Hegdalsvik (Otterôen); la hache fut recueillie sur ce qui était autrefois la surface du sol et qu’un enlèvement de tourbe avait remis à découvert. Elle était associée à quelques centaines de pièces en silex taillé, surtout probablement des débris de tranchets, plus quelques éclats, enfin le fragment d’un polissoir plat en grès. Nous savons d’ailleurs, grâce à des trouvailles faites aux stations danoïises d'habitation, que le silex était employé à côté du bronze; la seule présence de ce polissoir indiquerait donc l'usage, subsistant encore, de la pierre pour les outils tranchants de certaines dimensions. Mais le polissoir a pu avoir une autre destination que celle d’affiler les haches en pierre: il a pu servir à affiler de l’os, et la hache en bronze ne se trouve pas ici plus dépaysée que n'importe où
en Europe à la même époque!. Aussi bien, aux envi-
! K. Rygh a déclaré péremptoirement: ,La trouvaille remonte sans nul doute à la plus ancienne période de l’âge du bronze” (Trondhj. Vidsk. Selsk. Skr., 1909, no 10, p. 23).
rons de la Méditerranée, le silex est employé comme matière secondaire à côté des métaux pendant l’âge du bronze ancien.
L'âge du bronze commence donc en Norvège par des objets typiques et largement répandus, quoique singulièrement peu nombreux, et il en est de même pour toutes les phases suivantes du millénaire qui constitue l’âge du bronze. La seconde période, celle du plein épanouissement, caractérisée par les plus beaux bronzes et la richesse de lornementation à spirales, période qui s’introduit dans le nord par suite de relations avec la Grèce mycénienne, est également représentée en Norvège par d'excellents bronzes richement ornés. On y remarque des épées, des poignards et des pointes de lance, les grosses haches d’armes à ornements et les ,paalstaves“, plus légers, élégants, également ornés, puis des bracelets d’or, et de l’or en feuilles qui servait à décorer d’autres objets, enfin des parures de femme: les types anciens des fibules, les plaques de ceinture couvertes de bordures à spirales concentriques. L'étude de toutes les périodes de l’âge du bronze norvégien nous entraînerait trop loin, et on pourra examiner les antiquités de chaque phase avec des matériaux bien plus abondants en se basant sur le grand âge du bronze danois. Qu'il suffise de répéter que notre âge du bronze par tous ses traits, par toutes ses formes, par sa technique et par le décor des bronzes se relie de la façon la plus étroite à celui de la Scandinavie méridionale, et que toutes les phases de l’évolution de cet âge sont représentées sur le sol de la Norvège. Notre âge du bronze est continu; donc il
s’agit d’un tout autre phénomène que ce qu’on pourrait
qualifier d’une importation accidentelle et sporadique d'objets de bronze isolés. Cet âge présente toutes les nuances de la civilisation du bronze, et son évolution l'amène au même point qu'atteignent les civilisations contemporaines du nord. Des trouvailles norvégiennes ont livré des pièces magnifiques qui partout seraient remarquées et admirées; nous possédons des formes d’armes, des ornements à spirales remontant au premier âge du bronze, qui sont parmi les meilleurs qu'on connaisse ; nous avons, datant de phases plus récentes de la même période, de grands colliers remarquables et des chefsd'œuvre de fonte comme les cors et les vases à suspension, ainsi que la singulière et capricieuse ornementation de l’âge du bronze tardif, qu'on ne trouve que dans le nord. Mais nous avons aussi, datant de toutes les périodes, des objets en bronze plus humbles, tels que petits couteaux, pinces à épiler, haches de travail, ciseaux, poinçons, faucilles, lames de scie, pointes de flèche, hameçons. A en juger par l'inventaire d’antiquités de l’âge du bronze en Norvège, on ne dirait pas que ce métal ait été chez nous un luxe rare et éphémère, car à côté des pièces élégantes nous apercevons des objets tout simples où le bronze était employé vulgairement pour les besoins pratiques de la vie usuelle.
Et à ce sujet se pose une question d’une certaine importance: dans quelle mesure les bronzes ont-ils été fabriqués dans notre pays? Le métal était dû à l’importation sans doute, mais c'était le cas pour toute la Scandinavie, et l'importation des matières brutes n’empêchait pas la production indigène des bronzes; au contraire, Nous connaissons, il est vrai, beaucoup
d'objets importés ayant des formes propres à l'Italie, à l’Europe centrale, partiellement aux Iles Britanniques et, comme de raison, ces importations se marquent surtout à la toute première étape de l’âge du bronze. Mais dans la grande majorité des cas les bronzes nordiques ont leurs types propres, originaux, inconnus ailleurs qu’en Scandinavie, et qui prouvent suffisamment que les objets sont des produits de l’industrie indigène. Cette évolution aussi originale que riche est un des traits les plus notables de l’âge du bronze scandinave, pourtant si dépendant de l'importation en fait de matières brutes'. Des trouvailles nous ont renseignés sur le mode de travail dans l’art de la fonte, sur les divers procédés employés: moules en pierre ou en argile, coulage en sable ou fonte à cire perdue’. La fonte du bronze fut dans le nord développée à la perfection, comme en témoignent d’une manière frappante les vases à suspension et les cors, d’un coulage si difficile et si compliqué.
Nous avons donc à nous demander jusqu’à quel point de semblables objets de bronze ont été fabriqués en Norvège. Qu'on ne s'étonne pas que, dans notre pays, aucune trace n'ait été trouvée d’une fonderie de bronze: même en Danemark, pays si abondant en découvertes remontant à l’âge du bronze, on n’a trouvé
? À la différence des Iles Britanniques, où les travaux en bronze atteignent également une perfection admirable et basée sur la production indigène des matières brutes (cf. Déchelette, Manuel II, 1, 219: les fondeurs de lances en bronze [dans les Iles Britanniques] conservèrent sur ceux de la Gaule une incontestable supériorité).
? C. Neergaard, sur la trouvaille de Haag (Aarb. f. n. Oldk., 1908, p. 273).
qu’une seule fonderie, et par un heureux hasard. Mais, pour la Norvège, il y a des indices. Ainsi les intéressants moules pour celts (haches de travail) taillés en talc, cette roche locale utilisée aussi à l’âge de la pierre norvégien et éminemment qualifiée pour ce but nouveau, car elle est facile à façonner et incombustible. En Norvège on a trouvé quelques moules de ce genre, quelques autres en Suède et plusieurs en Danemark; comme le talc à l’état brut n'existe que dans la Norvège (avec le Bohuslen), l’idée s'impose que l’utilisation de cette espèce de pierre pour les moules est une invention norvégienne!. Il faut aller jusqu'en Moravie pour trouver du talc dans le sud; en Europe centrale, du reste, cette espèce de pierre ne fut pas employée pour faire des moules pendant l’âge du bronze: on y substituait des grès de diverses sortes. Un autre trait important est la différence, pour certains détails, entre les formes norvégiennes et danoises.
Quant aux haches de travail plus simples, qui étaient fondues dans des moules en pierre, on peut également signaler des traits caractéristiques de la Norvège; ainsi pour un type qui a son domaine propre, comme l’a démontré Montelius, dans les contrées centrales de la Suède, et qui est d’ailleurs apparenté aux formes russes. (On en remarque de similaires en Norvège, mais avec une variante particulière dans la forme qui donne une preuve irrécusable de la production locale de ces bronzes. Une autre série de petits
! La stéatite peut se trouver en Danemark, mais si rarement qu'elle n’a guère pu fournir le matériel pour les moules de l’âge du bronze (C. Neergaard, L. c., p. 328).
celts en bronze, propre au nord de la Norvège, a des affinités dans l’est, — en Finlande, — où elle s’est introduite, croit-on, par influence norvégienne. Ces celts à douille, comme on les appelle, remontent aux périodes récentes de l’âge du bronze, mais je peux citer ici une lourde hache massive en bronze à douille, datant de la première période de l’âge du bronze et trouvée isolément en Môre dans une colline de gravier; c’est sans doute un dépôt. Cette hache est mal venue à la fonte, le moule ayant été insuffisant d’un côté de la douille, et l’une des faces est déparée par des creux et des ampoules qui conservent encore du sable fin provenant du moule. Elle a visiblement été coulée en moule de sable, mais la fonte est restée imparfaite. Il est donc fort peu probable qu'elle soit une pièce due à l'importation; plus vraisemblablement, elle fournit un exemple de fonte norvégienne indigène en bronze dès la 1re période de l’âge du bronze. Je mentionne enfin des fragments de creusets en argile trouvés naguère en Vestfold et sur la côte du Môre; on y reconnaît tous les caractères distinctifs des creusets de l’âge du bronze*.
1 O. Montelius, sur l’âge du bronze de la Suède septentrionale et centrale, dans Antiqv. Tidskr. für Sverige, II, pp. 214, 340.
S. Lindquist sur les haches à douille de l’âge du bronze (Opuscula Montelio dicata, p. 79).
W. C. Brôgger, sur le celt en bronze trouvé à Bôüle près Porsgrund, dans Oldtiden, VII, 37 ss.
A. Hackman, sur la hache en bronze trouvée à Helsberg en Pemarsocken, dans Abo stads Historiska Museum, 1907, pp. 40 ss.
? Cf. C. Neergaard sur la trouvaille de Haag, p. 289 ss. — On pourrait mentionner aussi un lingot de bronze brut (du Hor-
daland), mais on ne saurait prouver qu’il remonte à l’âge du bronze.
Qu'on n'objecte pas que les témoignages qui ont pu être réunis en faveur de la fabrication d’objets en. bronze pendant l’âge du bronze norvégien sont en trop petit nombre et trop dispersés. Il n’y avait que peu d'objets, et c'étaient des objets d'espèces toutes particulières, qui furent coulés en des moules durables de pierre; pour d’autres on se contentait de moules plus périssables en argile qu’il est partout extrêmement rare de retrouver, et peut-être pour la plupart des objets employait-on le moule en sable ou à cire perdue, de sorte qu'aucun moule ne restait après la fonte. En tout cas il est avéré que des objets en bronze ont été fondus dans notre pays à l’âge du bronze. La preuve, il est vrai, ne porte que sur des outils de formes simples, mais ce fait même a son importance particulière et indique que le métal était non seulement connu par quelques objets rares, précieux et importés, mais avait obtenu droit de cité même pour la fabrication des objets d'usage courant.
Ce fait cependant ne suffit pas a nous faire deviner l'énigme de l’âge du bronze norvégien. Comment expliquer la singulière pauvreté en objets de métal pendant toute cette longue période? Le visiteur le plus distrait des musées norvégiens aura eu l'impression que l’âge du bronze y est représenté d’une manière bien plus pauvre qu’au musée de Copenhague par exemple. Cet état des musées montre déjà d’une façon frappante la grande pénurie en Norvège d'objets de bronze antiques; mais ce fait devient plus surprenant encore si l’on songe que toutes les périodes et tous les types y sont représentés également et d'une manière assez complète, quoique par un
Collier en bronze.
Vase à suspension.
Fin de l’âge du bronze.
nombre étrangement petit d'objets. Tout cela nous ramène finalement à la vieille question: sommes-nous en présence d’un véritable âge du bronze, ou le bronze n’a-t-il pas été plutôt un appoint étranger apporté à la culture d’un âge de la pierre?
Partout en Europe, on continue à l’âge du bronze à employer la pierre et notamment le silex, comme une matière secondaire, à côté des métaux; mais les instruments et les armes de certaines dimensions étaient presque toujours en bronze. Les exceptions sont rares: on a signalé seulement en Danemark des exemples de formes de l’âge du bronze imitées en silex et en os; en Norvège un petit groupe de poignards en silex contrefaisant admirablement d’anciens poignards en bronze. D'ailleurs, même en Italie, et aussi en Angleterre, on a trouvé des poignards en silex datant du premier âge des métaux.
Les récentes recherches sur les stations d'habitation en Danemark à l’âge du bronze sont très instructives à ce point de vue!. Il s’y trouve d’abord une céramique très caractéristique qui, à elle seule, suffit pour qu'on attribue les découvertes à l’âge du bronze, ensuite des creusets, des moules (entre autres le fragment d’un moule en argile pour une épée en bronze), enfin quelques bronzes qui sont naturellement de ces menus objets qu’on perd facilement, comme des épingles, des boutons, etc. Tout cela indique l’âge du bronze, mais il n’en est pas moins certain qu’on a travaillé le silex aux stations d'habitation dans une assez grande mesure; on y trouve constamment une certaine quantité de rebuts
1 Sophus Müller sur les découvertes de ces stations (Aarb. f. n. Oldk., 1919).
de silex et un nombre considérable d’éclats, de couteaux en éclats, de grattoirs, de briquets et de nucleus. Tous ces objets sont tellement nombreux qu'on a par là même un irrécusable témoignage de l'emploi du silex pour la fabrication des outils à l’âge du bronze, et cela jusqu’à la dernière phase de cet âge. Notons cependant que les outils ne sont pas des mêmes types principaux qu’à l’âge de la pierre. La conclusion s'impose donc que les outils et armes les plus grands ont été en métal; les haches, les épées, les lances, etc., étaient en bronze, et de toute la tradition de l’âge de la pierre il ne subsistait que l’emploi du silex pour les petits outils d'usage courant dont on faisait une grande consommation, notamment les éclats, les couteaux en éclats et les grattoirs. Les éclats sont grands et de bonne qualité: l’âge du bronze avait conservé une excellente technique sur ce point, ce qui était tout naturel, de même qu'il continuait à employer les outils d’os à côté de ceux de métal. Nous avons cité déja une trouvaille faite dans une station norvégienne d'habitation, qui donne tout à fait la même impression que les découvertes danoises dont nous venons de parler; c’est la trouvaille de Hegdalsvik, où une hache en bronze de l’âge ancien du bronze fut trouvée en compagnie de rebuts d’éclats de silex.
L'ensemble de ces données nous amène à penser que les trouvailles norvégiennes représentent un âge du bronze analogue à ceux de Suède, de Danemark, et en général de tout le nord de l’Europe‘ qui conti-
l Pour toute cette question, voy. aussi L. Weibull sur le système archéologique des trois âges, son origine et sa légitimité (Tidskr. f. Skäneland, V, 247); C. Weïbull sur la colonisation de
nuent toujours à utiliser la pierre en même temps que le bronze. Les pays les plus septentrionaux, étant les plus pauvres en bronze, employaient d'autant plus le silex, la pierre et l'os comme matières premières, mais appartenaient néanmoins à la même grande période de civilisation. Des éléments autres que le bronze, comme les vêtements en étoffes de laine tissée et une céramique très spéciale, sont d’ailleurs eux aussi caractéristiques de cette période. La céramique offre un intérêt particulier, car il n’est guère possible de supposer qu’elle ait été importée.
On n’a pas encore dit le dernier mot sur la question du rapport entre le bronze et la pierre à l’âge du bronze norvégien. Elle reste obscure; espérons que l'avenir nous instruira plus amplement, Mais une période de civilisation comme l’âge du bronze ne se caractérise pas seulement par l'emploi des métaux; sur ce point la terminologie archéologique pourrait nous induire en erreur: le terme âge du bronze comprend toute la civilisation du temps, avec ses formes sociales, ses modes de sépultures et ses croyances religieuses; et nos sources nous permettent d'observer l’état de la Norvège d'alors sous ces différents aspects bien mieux que de résoudre la question de savoir dans quelle mesure le bronze était employé. Ce sont les la Suède (Lund, 1923); Shetelig, Primit. Tider, p. 354 ss.; À. Bjôrn, dans Videnskapsselsk. Skrifter, 1924; pp. 41 ss.; G. Ekholm sur les contributions les plus récentes à la préhistoire de la Suède (Fornvännen, 1923, p.68 ss.). Rapprocher une vieille remarque de Montelius: ,Le bronze étant toujours assez précieux, on continua, pendant l’âge dit du bronze, à fabriquer des haches de guerre, des
pointes de flèche et des lances en pierre“ (Les temps préhistoriques, p. 97).
monuments stables qui ont le plus d'importance pour l'étude de l’âge du bronze norvégien.
Les sépultures de l’âge du bronze comptent parmi les monuments de l'antiquité les plus captivants dans notre pays. On en a trouvé par centaines et de toutes parts chez nous. Ce sont de puissantes sépultures tumulaires dans les regions à découvert de la côte ouest, notamment en Jæren et en Karm, ou des monceaux de pierres sèches amassées près des caps et sur les falaises tout le long de nôtre côte. Nous rencontrons donc ici une différence très profonde d’avec l’âge de la pierre norvégien; les tombeaux mégalithiques en leur forme la plus récente n’ont fait qu'’effleurer le territoire norvégien, et nous sommes mal informés sur les tombes de notre âge de la pierre, tandis qu'à l’âge du bronze la Norvège suit le mouvement général, et ses rites funéraires sont les mêmes que ceux du reste de l’Europe.
Les sépultures du plus ancien âge du bronze nordique consistent en tombes très simples avec un seul poignard en bronze pour tout mobilier funéraire, de même que le poignard en silex est le seul compagnon de l’homme dans les plus récentes tombes de l’âge de la pierre. Mais bientôt nous trouvons des sépultures plus grandes et un mobilier plus riche: de vastes tombeaux à murailles de pierres, ou des cercueils faits de troncs de chênes creusés, les cercueils dits ,de chêne“; chambre sépulcrale recouverte d’un gros tumulus à noyau de pierre. Dans le cercueil repose le mort enveloppé dans des peaux, en plein costume d’un tissu de laine, avec armes, parures et objets de toilette. Ce sont ces tombeaux à inhumation qui caractérisent les
IOI
phases plus anciennes de l’âge du bronze norvégien, mais à partir de la 2° période déjà nous constatons des cas d’incinération; ce dernier mode devient graduellement plus général et se substitue, pendant l’âge du bronze récent, à l’ancienne inhumation. L’incinération, usage nouveau, marque indubitablement une révolution dans les conceptions de la mort et de la survie; cet usage apporte tout naturellement des modifications complètes dans l'extérieur des sépultures. Les os brûlés sur le bûcher sont conservés dans un coffre exigu en pierre ou bien dans une simple urne en argile; on ne construit plus ni les chambres en pierres ou en bois, ni les sépultures tumulaires de dimensions considérables. Les tombes de l’âge du bronze récent sont très souvent introduites comme tombes secondaires dans des tumulus antérieurs, et les amas ou tas de pierres qu’on continuait à ériger dans cette période sont tout petits et peu apparents; vers la fin de l’âge du bronze nous remarquons parfois les sépultures simples à incinération pratiquées en pleine terre, comme cela est ordinaire dans les premières périodes de l’âge du fer.
Il n'entre pas dans notre plan d'étudier de près Îles sépultures nordiques de l’âge du bronze dont nous venons d'indiquer brièvement le développement et qui sont d’ailleurs très connues!. Nous nous bornerons à faire remarquer que nous trouvous en Norvège toutes les formes de sépultures mentionnées de l’âge du bronze et en grande quantité, à la seule exception des cercueils de chêne qui n’ont pas été signalés jusqu'ici sur
! Montelius, Les temps préhist., pp. 127 ss. S. Müller, Vor Oldtid, pp. 295 ss.
le territoire norvégien. Notre pays aussi possède les grands tombeaux à murailles de pierres où le mort fut déposé sans incinération et vêtu d’un tissu de laine, l’homme muni de quelque arme en bronze, avec des boutons en bronze pour la ceinture et, rarement, avec un anneau d’or; la femme avec des parures, bracelets par exemple et plaque de ceinture. Ces tombes ne se rencontrent pas chez nous fréquemment avec des formes aussi riches qu’en Scandinavie méridionale, mais c’est absolument la même forme de sépulture. Et les tumulus érigés sur la chambre funéraire sont parfois de dimensions imposantes et qui ne le cèdent pas aux plus grands que nous connaissions. C’est notamment, nous l’avons dit, dans les districts découverts situés sur la côte ouest, en Jæren, en Karm, où les conditions naturelles rappellent beaucoup le Danemark et où les communications avec le Jutland sont faciles, que les tombes du premier âge du bronze révèlent les mêmes types qu'en Danemark. La plupart des tombes norvégiennes de cette période ont une forme un peu différente et commune à la Norvège et à la Suède, mais étrangère en général au Danemark. Ce sont les amas de pierres sèches, de dimensions souvent considérables, placés volontiers sur des montagnes près de la mer, sur des promontoires élevés ou sur des falaises (de 1à le nom d’amas de falaises ou, dans l’ouest, amas de moines), mais aussi érigés dans les cantons de l’intérieur de l’est et du nord. Les amas de ce type dans notre pays appartiennent surtout à l’âge du bronze et contiennent de vastes tombes à inhumation, avec de petites caisses d’os calcinés généralement rajoutées dans un amas ancien, mais contenant rarement des objets.
Ce sont des tombes pauvres, extrêmement exposées aux intempéries comme aux pillages, mais dans les cas où un mobilier funéraire y a été trouvé, il était composé d'objets appartenant à l’âge du bronze et jamais à des époques postérieures. Une ou deux fois seulement il s’est trouvé que de tels amas ont été élevés dans la première période de l’âge du fer; donc, ce qui était tout naturel, le rite funéraire de l’âge du bronze s’est continué un peu dans la période immédiatement suivante.
Les sépultures nous rendent donc notre âge du bronze autrement vivant que ne le font les seules antiquités. Les tombes matérialisent en quelque sorte la religion de la mort et le culte funéraire. Elles appartiennent par conséquent aux sphères les plus importantes de la vie du temps, et d'autant plus importantes qu’il s’agit ici de mouvements intellectuels. Il est donc intéressant de remarquer que, pour ce qui est des sépultures, la Norvège a été à l’âge du bronze en contact intime avec les courants généraux de la culture européenne. L’incinération, qui marque une révolution capitale dans les conceptions de la mort, se répand en Norvège en même temps que dans la Scandinavie méridionale, et un peu plus tard qu’en Europe occidentale. On peut, pour la construction du tombeau, citer des détails qui rattachent d’une manière frappante les monuments norvégiens à des usages étrangers. Comme exemple, je citerai le fait qu’on trouve parfois un mur de pierres circulaire érigé à l’intérieur du tumulus et recouvert par lui. Il y a des établissements tout à fait analogues en Angleterre’. La forme en rappelle vague-
? Harold St. George Gray, Report on the Excavation at Wick Barrow (Tauntons, 1908, p. 56; cf. Déchelette, Manuel II, 2, 635).
ment les tombes de Mycènes situées dans une enceinte circulaire, et il pourrait bien y avoir ici quelque rapport de filiation. La coutume de sculpter des figures sur les parois et le toit de la chambre sépulcrale est particulièrement caractéristique. L’exemple le plus célèbre en est fourni par la sépulture de Kivik en Scanie!, mais un décor similaire des tombes est ordinaire en Norvège aussi, quoiqu'il soit généralement de formes plus simples: on y remarque des symboles solaires, des images de navires, des spirales et autres dessins purement ornementaux. On sait que ces usages se retrouvent largement répandus en Europe à l’âge du bronze et en partie même antérieurement; ils sont dus sans doute à des conceptions religieuses rattachées à des idées sur la mort.
Les sépultures nous font sentir, d’une autre manière encore, que la Norvège participe plus étroitement qu’à l’âge de la pierre à la civilisation générale de l’Europe. Nous avons vu que les tombes mégalithiques ont à peine pénétré en territoire norvégien; notre pays n'a donc pas participé à l’organisation sociale d’ordre supérieur dont témoignent certainement ces sépultures. Il en est autrement à l’âge du bronze: les vastes tumulus ou les amas de pierres de dimensions assez imposantes doivent être des manifestations d’une structure sociale fortement aristocratique et d’un ordre supérieur à celui qu’on peut supposer chez les peuples tout à fait primitifs. Ce sont des monuments érigés à l’origine sur une tombe individuelle et contenant sou-
! Montelius, Les Temps préhistoriques, p. 103. — E. de Lange sur les dalles ornées dans les sépultures de l’âge du bronze norvégien (Berg. Mus. Aarbok, 1912, n° 4).
vent plusieurs tombes adventices, — des monuments qui ont exigé le vigoureux effort collectif d’un peuple puissant et travailleur. De telles sépultures impliquent une société organisée, dans la mesure des forces du temps, en Norvège et en Danemark aussi bien que dans la Grèce de l'antiquité classique. Evidemment, on peut se demander si la Norvège d'alors a eu des sociétés assez avancées pour mériter le titre de royaumes ou d'Etats; nous n'en savons rien de positif, mais jincline à croire légitime une conclusion affirmative. En tout cas, nous pouvons établir que l’âge du bronze norvégien marque la disparition, dans notre pays, de l’état tout à fait primitif et le premier acheminement vers les formes sociales d’ordre supérieur.
Nous venons de rappeler la coutume si caractéristique de l’âge du bronze, celle d’orner les tombes de signes sacrés et d’autres gravures. Nous avons déjà dit que cet usage était fort répandu en Europe à l’âge du bronze, et précisément cette branche de la civilisation ou, si l’on veut, de la vie intellectuelle de l’âge du bronze a laissé dans la péninsule scandinave une richesse de monuments plus grande que nulle part ailleurs en Europe: je veux parler des gravures rupestres de notre âge du bronze.
On a prouvé depuis longtemps qu’elles appartiennent à l’âge du bronze, du moins dans la grande majorité des cas, et même qu’une bonne partie d’entre elles, — et entre autres des figurations d'armes, — appartiennent au début de l’âge du bronze. La date est fixée aussi par le fait que nous trouvons des figures tout à fait analogues sculptées sur les tombes de l’âge du bronze; en outre, il y a d’autres motifs communs
8 — Kulturforskning. A. V.
aux gravures rupestres et à l’ornementation des objets de l’âge du bronze. Comme exemple il me suffira de rappeler les rasoirs en bronze ornés de petites images de navires. L’époque où ces gravures ont été sculptées ne peut être fixée exactement, mais cette incertitude est assez peu importante. Certains traits indiquent que des figures semblables étaient exécutées encore dans la première période de l’âge du fer, et cela n’est guère surprenant, Car un phénomène comme Ja sculpture de gravures rupestres ne dépend pas de circonstances de la civilisation matérielle comme l'usage du fer ou du bronze.
Les gravures rupestres constituent un élément extrêmement intéressant de l’âge du bronze nordique. Sans doute, les images sont très simples, ce sont des figures raides et schématiques sculptées sur le rocher, notamment sur des rochers en pente nus et unis. Trés souvent ce sont de grands groupes de gravures avec une foule de figures réunies sur un même plan, mais ne formant généralement pas, semble-t-il, une composition d'ensemble ; on a bien plutôt l'impression qu’elles ont été faites au cours d’un long espace de temps par adjonction constante de figures nouvelles. Aucun vestige de groupement artistique: les gravures rupestres n’ont en général aucun caractère artistique; ce sont des images schématisées à l'extrême et leur représentation est simplifiée, raidie, aussi éloignée que possible de la forme naturaliste; tout a été exécuté en vue de rendre chaque objet reconnaissable et bien intelligible, car ce sont maintenant les concepts qui ont de l'importance, et non plus l’aspect pittoresque des êtres et des objets. Nous sommes loin de l’art réaliste de l’âge de la pierre,
et cette différence nous fait sentir l'écart qui existe entre un peuple chasseur primitif et un peuple de l’âge du bronze, agriculteur, sédentaire et d'organisation supérieure.
Quel est le sens exact des gravures rupestres? Voilà hier comme aujourd’hui l’un des grands problèmes de l'archéologie nordique. Tout récemment on a fait, de côtés et d’autres, de nombreuses et remarquables tentatives pour résoudre cette énigme que sont les signes symboliques des gravures rupestres. M. Ekholm, le professeur d’Upsal, a fait observer avec raison qu’elles se rattachent, sous beaucoup de rapports, au culte funéraire, mais il paraît s'être trop exclusivement occupé de cet aspect spécial de la question. M. Just Bing, dans une série de dissertations, a essayé de les interpréter en les comparant à des faits qui relèvent de l’histoire des religions et du folklore; mais ces faits appartiennent tous à des époques trop récentes pour que la méthode comparative puisse être employée d’une manière convaincante. C’est à M. Almgren que nous devons jusqu'ici le travail le plus solide sur ce sujet’; il se base sur des comparaisons entre les gravures rupestres scandinaves et les figurations analogues de l'Europe méridionale à la même époque. On peut considérer comme acquis que les gravures rupestres sont dues à des motifs religieux et consacrées en partie au culte funéraire, de même que les gravures simi-
laires dans les tombes, mais qu’en somme elles appar-
! G. Ekholm, De Skandinaviska Hällristningarna (Ymer, Stockholm, 1916). Just Bing dans Oldtiden, III (Stavanger 1913). O. Almgren, Felsenzeichnung (Reallexikon der Vorgeschichte; Berlin).
tiennent dans une plus grande mesure au culte divin en général. Il est sinon prouvé, du moins possible que, ainsi que Worsaae l’a dit déjà !, nous ayons affaire à des représentations de dieux sous la forme humaine; en tous cas, on peut faire sur ce point des rapprochements frappants avec l’art égyptien de la même époque, où les dieux et les rois sont représentés avec des dimensions colossales par rapport au commun des mortels. La comparaison avec les conventions employées en Egypte met bien en lumière le caractère des gravures rupestres. Nos figures si gauches sont pourtant de la même période, appartiennent au même groupe de civilisation que les vieux empires méditerranéens, et c'est à bon droit que Montelius a rapproché des phénomènes apparentés les uns aux autres et datant de la haute époque des métaux de l’ancien monde*. Dans les Alpes de l'Italie du Nord, certaines gravures rupestres nous représentent les armes dites haches-poignards, qui sont typiques du premier âge du bronze. Le Portugal offre des spécimens de gravures rupestres figurant les anciennes haches plates en bronze. Plusieurs chambres funéraires de la même époque en France et en Irlande ont des figures semblables sculptées sur les parois rocheuses, et le nord, nous l'avons vu, possède également des gravures rupestres datant d’une phase ancienne de l’âge du bronze. Il n’est donc guère téméraire de prétendre que nous som-
! Worsaae, The Industrial Arts of Denmark (1882). Les objections de M. S. Müller ne sont pas soutenables. Des dieux anthropomorphes peuvent très bien coexister avec des symboles impersonnels qui les représentent.
? Montelius, Chronologie der ältesten Brant pp. 206 ss.
mes ici en présence d’un mouvement intellectuel qu’on peut suivre de la Méditerranée jusque dans le nord à âge ancien des métaux et qui, justement en Norvège eten Suède, a laissé tant de vestiges durables.
Les gravures rupestres ne sont pas une écriture; elles sont des images, qui expriment souvent de façon toute concrète des objets ou des êtres déterminés, hommes et animaux, arbres, voitures, navires, etc., fréquemment même des scènes entières et intelligibles, comme ,le laboureur“ bien connu ou des combats et des ,noces“. Il est évident que ces objets ne signifient pas des mots ou des combinaisons de sons, ils ne font que présenter tout simplement les choses sous une forme abstraite et schématique. Mais à côté il se trouve des signes qui ne figurent pas des choses existantes et qui sont par conséquent des symboles à sens conventionnel, comme des cupules, des anneaux et des roues, des plantes de pied, des spirales, etc. Evidemment, ces signes ont une signification religieuse, et ils ont joué dans les gravures rupestres un rôle qui se rattachaïit étroitement aux objets représentés eux-mêmes. Je ne m'étendrai pas ici sur les essais qu’on a faits pour interpréter les gravures rupestres; ces questions-là sortent du cadre strictement archéologique; notre tâche se borne à apprécier les gravures rupestres en tant que facteur de civilisation, et nous ne pouvons aborder lhistoire des religions, qui présente ici des difficultés extraordinaires parce que, pour la Scandinavie, il s’agit d’un lointain âge du bronze préhistorique sans points de repère littéraires et séparé de la tradition qui nous est parvenue plus tard par d'immenses espaces de temps. Nous nous bornerons ici à relever la très grande place
occupée en Scandinavie à l’âge du bronze par le culte du soleil. Les symboles solaires sont parmi les signes les plus ordinaires dans Îles gravures rupestres; il suffit de rappeler la trouvaille célèbre faite à Trundholm en Danemark d’une représentation solaire!,
Nous avons encore d’autres traits qui concourent à mettre en lumière la vie religieuse de l’âge du bronze. Je rappelle avant toute autre les trouvailles d'objets de bronze qui avaient été déposés dans des marais ou enterrés comme offrandes à des divinités. (Cet usage, dont on peut presque dire qu'il est commun à tous les hommes, a été si excellemment décrit par M. S. Müller pour ce qui est du nord* que je puis me borner à remarquer brièvement que ce groupe de trouvailles est assez abondamment représenté en Norvège et s'y présente sous des formes absolument identiques à celles des trouvailles danoises. (On sait que les trouvailles d'objets votifs sont caractérisées notamment par leur composition nettement homogène, comme dans les trouvailles faites à plusieurs reprises de deux bracelets, de deux ou quatre colliers, de deux cors en bronze, déposés ensemble dans un marais. C'est là un fait qui ne peut guère être expliqué par des motifs pratiques, comme par la supposition de trésors ou des valeurs cachés, et qui tout naturellement nous suggère l'idée de sacrifices offerts aux êtres surnaturels. Il serait légitime de pousser cette interprétation plus loin et de l'appliquer à d’autres d’écouvertes analogues, comme la série de trouvailles de haches d'armes dont certaines sont des pièces magnifiques, recueillies dans
? S. Müller dans les Nord. Fortidsminder, I.
? Vor Oldtid, pp. 368 ss.
des conditions absolument semblables ! Ces dépôts votifs étaient d’ailleurs très fréquents en Norvège dès le néolithique, et ils se présentaient alors sous la forme d'objets de silex®; l’usage dura, bien au delà de l’âge du bronze, jusque dans les temps des grandes invasions, comme nous le verrons par la suite.
Au reste, nous savons qu’il y a eu à l’âge du bronze d’autres formes d’offrandes votives: les cupules que nous remarquons dans les gravures rupestres ou isolées sur des rochers et des montagnes étaient probablement des écuelles réservées aux offrandes; très rarement on a même trouvé un véritable autel construit en pierres. À ces quelques indices on peut joindre les images de la tombe de Kivik, qui figurent certainement quelque fête sacrificielle, des offrandes consacrées aux morts et entourées de cérémonies solennelles.
On serait tenté d'entrer dans le détail de la vie quotidienne et de la civilisation matérielle à l’âge du bronze norvégien, sur lesquelles les gravures rupestres nous fournissent tant d'informations intéressantes, mais une pareille étude dépasserait le cadre de ce rapide aperçu. Nous avons voulu nous restreindre à étudier la question principale, c’est-à-dire la position de la Norvège par rapport à l’âge du bronze européen en général. On a vu que notre pays est pauvre en trouvailles de bronzes, et il faut croire que le bronze y a été rare et coûteux. Mais les pièces n'en sont pas moins typiques; parfois même elles sont admirables: rappelons-nous que la fonte du bronze a eu lieu aussi
? Voir l’énumération dans Aarb., 1907, p. 18. ? Shetelig, Primit. Tider, pp. 314 ss.
dans le pays même. Le bronze n'est pourtant pas seul à caractériser l’âge du bronze européen, et en Norvège cette période a laissé des témoins importants de sa civilisation, comme les sépultures en tumulus et en amas de pierres, les symboles religieux et les gravures rupestres. La Norvège aussi possède ,les mausolées et les mémoires du temps“, pour nous servir d’un mot paradoxal et frappant qu’on vient de dire à ce sujet. Ce sont là des témoignages du cachet imprimé par la puissante civilisation des pays méditerranéens sur la vie et la société d’un pays pauvre, le plus septentrional de l’Europe, qui a donc eu, lui aussi, sa part de ce précoce épanouissement de l'antiquité classique, contemporain aussi bien de l’apogée de la puissance égyptienne que de la Grèce mycénienne.