LE FER ET ,L'ÂGE CELTIQUE DU FER
D principe de la division archéologique des périodes préhistoriques en Europe, ce système d’origine scandinave des trois grands âges — la pierre, le bronze et le fer —, est aujourd’hui assez communément accepté pour qu’on ait besoin de le justifier.
H est prouvé jusqu’à l’évidence que l’humanité a d’abord passé, pendant un laps de temps immense, par un âge de la pierre, qu’ensuite le bronze fut inventé et qu'il fut employé comme le métal le plus important du vieux monde jusqu’à ce que le fer prît enfin la place dominante. Comme nous l'avons dit, on a de nouveau contesté q'uil fût légitime de parler d'un âge du bronze nordique, non qu'il soit douteux, comme auparavant, qu'on ait employé le bronze antérieurement au fer, mais on s’est demandé si la désignation d'âge du bronze en elle-même est fondée et si le bronze a joué dans la civilisation le rôle capital qu'on à voulu lui attribuer. Des doutes pareils ne sauraient se concevoir sur le nom de l’âge du fer. L'emploi du fer est indubitablement un de ces progrès
qui ont fait époque dans l’évolution intégrale de la race; c’est un progrès qui a ouvert la voie à toutes les civilisations d'ordre supérieur des siècles suivants. Dans la vie moderne le fer est toujours un des facteurs principaux, — peut-être le plus important — de l’évolution matérielle de l’univers.
Et le rôle du fer ne fut pas moins important aux âges anciens, chez les peuples des pays méditerranéens comme dans l’Europe préhistorique, quoique l’état du monde fût alors infiniment plus simple. Le bronze avait eu, en son temps, une grande importance, mais il était incapable de fournir une base large et générale à la culture matérielle. Des métaux comme le cuivre et l’étain sont relativement rares dans la nature; ils sont localisés en quelques points seulement et ne peuvent servir d'une manière courante à tous les. besoins pratiques. Presque partout dans l'antiquité le bronze a dû être une matière coûteuse. C'est surtout à cette circonstance que le fer doit son immense supériorité. A la vérité il est plus difficile de préparer le fer, qui exige plus de travail et de combustibles que le cuivre et l’étain. Mais son domaine dans la nature est illimité, il existe presque partout et peut être fabriqué partout. De là les énormes avantages qui résultèrent de l'invention du fer. Ces faits, démontrés depuis longtemps et généralement connus, devaient être relevés ici parce que, naturellement, le passage du bronze au fer a eu une importance particulière pour les contrées lointaines où le bronze était difficile à se procurer et spécialement pour un pays comme la Norvège. Il n'est plus question d’un métal qu'on ne pouvait importer que tout travaillé; avec le fer, il s’agissait d’un
LE
métal qu'on pouvait travailler dans le pays même, et cette industrie se transmit de bonne heure d’un peuple à l’autre sur toute la surface du vieux monde.
Le fer n’a d’ailleurs pas été extrait de mines creusées dans la montagne; ce procédé ne fut employé en Scandinavie qu'à une date assez basse des temps historiques. L'élément de la fabrication nordique du fer, aux temps préhistoriques et bien longtemps après, a toujours été la limonite, qui est formée d’alliages de fer extraits du sol par les eaux courantes et concentrés dans l’eau croupie des marais; on l'extrait sous forme de petits lopins de minerai cachés sous la tourbe. Jusqu'à des époques récentes la limonite était utilisée en Norvège;. en Vaage et en Sollien ce vieux mode d'extraction du fer était encore en usage pendant les premières décades du XIX° siècle, et nous sommes assez bien informés sur la manière dont cette industrie était pratiquée pour le besoin purement local des cantons. Le soufflage du fer était une besogne fixe dans les fermes, qui s’accomplissait à des époques déterminées de l’année suivant des méthodes fixées par la tradition.
On cherchait les meilleurs gîtes du minerai en introduisant une petite barre de fer sous la tourbe et en la poussant par un mouvement de va-et-vient, jusqu’à ce qu'on entendît le minerai bruire et grincer contre la barre avec un son tout particulier. Ensuite on devait retourner la tourbe, ramasser le minerai, et le mettre en petits tas pour qu’il se séchât au soleil. Le minerai était probablement recueilli au printemps, tandis que le soufflage avait lieu en automne. Pour la fusion il fallait du bon bois sec, de préférence mélangé
avec un peu de charbon de bois. Le petit puits ou four (en néo-norvégien blæstre ou blæstrehola) devant servir à la fonte était enfoui dans la terre; il était en forme d’entonnoir; son diamètre dans le haut était généralement d’un mètre, mais il n’était habituellement que de vingt à trente centimètres dans le fond. Le four était revêtu de petites dalles, et le tout était doublé d'une couche épaisse d’argile de manière à prendre Ia forme d’une marmite profonde.
Les soufflets étaient fixés de façon à s’incliner les uns vers les autres des deux côtés du four. On y mettait le minerai sec à mesure qu'il fondait par la chaleur ; le fer se déposait au fond, tandis que la scorie nageait dessus. Dans certains vieux fours on peut encore trouver un gros manteau de scories pesant plus de cent kilogrammes. Il restait naturellement chaque fois une couche de scories dans le four; à la fin, l'épaisseur des couches nécessitait une démolition partielle du four et le renouvellement du revêtement d'argile. Le fer quittant le four était fort impur et devait être travaillé dans la forge jusqu’à ce qu’il fût débarrassé des scories. D’antiques fours se voient encore en bien des endroits du pays et l’on en découvre souvent en défrichant et en labourant les champs.
Il arrivait parfois que le soufflage fut pratiqué comme un métier permanent, mais normalement le soufflage, comme les autres besognes de la ferme, avait lieu dans une saison déterminée, de même que divers travaux similaires, par exemple la fabrication du charbon de bois. Chaque ferme possédait ordinairement son four propre ou partageait un four avec une autre ferme. Ces renseignements, qui ont été recueillis par
M. Ivar Kleiven sur la tradition moderne des vieux cantons du Gudbrandsdal, portent à tous égards le cachet de coutumes antiques.
Le fer fabriqué de telle sorte, ,bléstrjarn“ en ancien norvégien, était un fer battu peu résistant, d’une qualité assez inégale à cause de l’imperfection du mode de fabrication. C'était du fer pourtant, c'était un métal fort praticable dont la production dans chaque contrée du pays pouvait suffire à une consommation modérée. Etant données les formes si simples de la fabrication, conservées jusque dans les temps historiques, nous sommes en droit d'en conclure à un état analogue pendant l’âge préhistorique du fer. Il est digne de remarque, d’ailleurs, que nous rencontrons constamment de vieux fours dans des cantons qui n’ont plus la moindre tradition relative à cette forme plus ancienne de la fusion du fer, ainsi en plusieurs localités du Hordaland.
Nous n'avons encore aucun moyen de fixer exactement l’âge de cette forme simple de la fabrication du fer en Norvège, et je ne parlerai pas des quelques points de repère qu'on a cru trouver pour pouvoir attester les plus anciens cas de fusion du fer en Scandinavie. Les matériaux ne sont pas encore assez nombreux pour que la question puisse être traitée d’une manière satisfaisante.
Les conditions archéologiques permettent seulement d’induire que, durant une assez longue période, le fer était connu dans le nord, maïs en de très rares gisements. Pendant cette période on se contentait probablement d'importer le fer en petites quantités, le bronze étant encore le métal ordinaire. Mais dès le
VIIe siècle avant J.-C. (6° période de l’âge du bronze, dernière partie), nous ne trouvons plus les grandes armes en bronze, et à partir de cette époque il semble que le fer ait été communément en usage; à partir de cette même époque — ceci n’est encore qu'une hypothèse, mais qui est tout à fait vraisemblable — l’art de fabriquer le fer était connu dans le nord'. La date n'est pas encore sûre, mais c’est certainement ce progrès immense qui marque la plus profonde différence entre l’âge du bronze et l’âge du fer nordiques. Le métal qui avait été tellement précieux que nous avons de la peine à comprendre comment il avait pu se répandre dans notre pays si éloigné de la source, était depuis lors accessible à tous, pouvait être fabriqué dans chaque canton au fur et à mesure des besoins et était ainsi à même de supplanter les matières premières beaucoup plus primitives qui avaient joué un grand rôle pendant l’âge du bronze. Bien entendu, il ne peut être question, pour ces temps anciens, d'une production sidérurgique en masse sur l’échelle moderne, mais l’âge du fer n’en introduit pas moins un progrès qui fait date: c’est en fait alors seulement que l’âge des métaux commence dans l'Europe septentrionale.
Comme tant d’autres éléments importants de la civilisation de l'antiquité, l'emploi du fer apparaît d’abord dans les pays de la Méditerranée orientale et se répand de là de proche en proche jusqu’à tous les peuples du vieux monde. Le fer était connu dans la civilisation mycénienne dès le milieu du deuxième millénaire avant
Cf. E. Vedel, Bornholms Oldtidsminder; épilogue, p. 51 (Copenhague, 1897). l
J.-C, et à la fin de cette même période, au cours du XIIfe siècle avant J.-C. il devint ordinaire dans le monde grec et, un peu plus tard, en Italie. De la Méditerranée le fer arrive en Europe centrale et devient de plus en plus courant aux X°et IX: siècles. Le passage du bronze au fer y a lieu pendant la période de Hallstatt sans aucune solution de continuité: des formes tardives d'armes et d’autres objets de l’âge du bronze sont fabriquées dans le nouveau métal sans modifications. Les grosses épées en fer de la période de Hallstatt, très caractéristiques, ont exactement les mêmes formes que les épées en bronze contemporaines et plus anciennes. C’est également la civilisation de Hallstatt qui domine la première phase de l’âge du fer dans les pays situés au nord des Alpes, en Europe centrale et occidentale, et c’est de cette même source que dérivent les objets de fer de Scandinavie.
Là aussi le fer a été connu d’assez bonne heure à l’âge du bronze, quoique dans une mesure très restreinte?. De petits objets de fer isolés apparaissent dans des trouvailles datant de la 3° période de l’âge du bronze (env. 1100 avant J.-C.), et les siècles immédiatement suivants nous ont réservé des trouvailles en petit nombre qui révèlent la coexistence de menus objets de fer avec les objets de bronze caractéristiques des 4° et 5° périodes. Pendant ce long espace de temps le fer a donc été connu dans le nord, de même qu'il était connu dans
1 Cf. Montelius: , Quand et où le fer fut-il découvert?“ (4arb. f. n. Oldk., 1920, p. 3 ss.). — Blinkenberg sur le pays natal du fer (ibid., 1923, p. 139).
? Pour toute la question, voy. notamment Montelius dans le Fornvännen, 1913, p. 60 ss.
le midi à la période mycénienne, mais il y a été rare et peu usité, employé partiellement comme un métal précieux à côté de l’or. Enfin, dès la dernière phase, la 6° période de l’âge du bronze, celle qui forme réellement le passage au vrai âge du fer, le bronze est surtout représenté par des objets de parure, rarement par des armes ou des outils de certaines dimensions: citons ici la trouvaille, faite en Ostergôtland et remontant à cette période, d’une épée en fer du type hallstattien, qui nous apprend que le fer était déjà en usage dans des régions importantes où jusque-là le bronze avait été prédominant'. En Hoistein et en Jutland méridional notre 6° période de l’âge du bronze est désignée comme la {re de l’âge du fer?, dénomination qu’on devrait étendre sans tarder au Danemark entier et probablement aussi à des régions plus septentrionales. Des circonstances particulières ayant trait à la civilisation de cette époque ont pendant longtemps rendu difficile de déterminer le moment exact où commence l’âge du fer dans les pays du nord. Ainsi, avant tout, excessive pauvreté des tombes pendant toute cette période. Quand les tombes font défaut, les études préhistoriques sont privées d’une de leurs sources les plus sûres et les plus rickes$. Il est, bien vrai qu’une
? Montelius, Minnen, fig. 1442; texte, p. 61.
? Friedr. Knorr, Friedhôfe der älteren Eisenzeit in Schleswig- Holstein, 1 (Kiel, 1910).
* L'importance des sépultures à cet égard peut être mise en lumière par des exemples frappants, comme je l’ai dit précédemment. La Norvège possède, datant de l’époque des vikings, plusieurs centaines d’épées, de lances, de haches, etc., l’usage du temps demandant un abondant dépôt d'armes dans la tombe. Mais les siècles suivants nous ont à peine laissé une seule arme, parce
forme nouvelle du rite funéraire procède d’un mouvement de civilisation des plus intéressants. C'est grâce à des modifications apportées dans les croyances sur la mort et dans les conceptions religieuses que l’incinération fait son entrée dans le nord, et sous la même influence la disposition des sépultures est changée. On ne veut plus des grandes chambres sépulcrales à riche mobilier et recouvertes d'importants monuments: le récent âge du bronze ne connaît que de petites tombes isolées contenant des os brûlés et un mobilier médiocre, dans des tumulus ou des amas de pierres de peu d’apparence, et vers la fin de l’âge du bronze nous avons dans le nord aussi des exemples de ces fosses à incinération pratiquées en pleine terre, sans marque visible au-dessus de la terre et avec un des mobiliers les plus pauvres qu'on puisse imaginer. Ce sont des sépultures de ce genre qui sont les plus fréquentes en Europe centrale et, de là, atteignent le nord, où elles marquent partout les phases initiales de l’âge du fer et, par leur pauvreté même, témoignent du contact entre la Scandinavie et la civilisation contemporaine de l’Allemagne centrale.
Des différences distinctes dans la forme des sépultures prouvent que ces influences gagnent le nord de côtés divers. Presque au commencement de l’âge du fer, une innovation se produit, pour le rite funéraire, dans de vastes régions du nord de l’Allemagne, notamment en Hanovre et en Brandebourg: on commence à ense-
que les tombes étaient alors soumises à l’usage chrétien. Ce serait naturellement une erreur complète que d’en conclure à l’absence d'acier et de fer pendant l'époque norvégienne des sagas: l’histoire témoigne assez du contraire.
9 — Kulturforskning. A. V.
velir pêle-mêle tout ce qui reste du bûcher funéraire, à la différence du second âge du bronze dont les tombes ne contiennent que les os brûlés du cadavre, mais blancs et épurés. Cette innovation, comme l’a démontré M. K. Stjerna!, marque la rupture avec la conception idéale de l'incinération qui avait dicté la forme des sépultures de l’âge du bronze: un profond changement s'était opéré dans la foi et les idées sur la mort. Il est significatif que l’inhumation commence à reparaître dans le même domaine où, à cette époque, les restes du bûcher étaient déposés dans la tombe. Ce nouvel usage, qui dans son principe diffère de celui de l’âge du bronze, devient définitivement dominant sur la côte sud de la Baltique; il règne en maître dans l'île de Bornholm, dans l’Ostfold, qui est tout à l'est de la Norvège; enfin il est assez répandu à l’ouest du fjord d'Oslo. Nous sommes ici en présence, pour les sépultures, d’un courant bien net venant de l’est et se rattachant, bien entendu, à des contacts correspondants de civilisation. Par contre, plus loin à l’ouest il en est tout autrement. Dans la partie ouest de l’Allemagne du Nord, le nouveau mode de sépulture ne devint jamais prédominant, et le mode ancien (inhumation sans les cendres du bûcher) reprit bientôt la place prépondérante; il l’occupait aussi dans le jutland, comme en général sur le territoire danois et dans l'ouest de la Norvège. II y a donc, pendant le premier âge du fer, dans l’Europe septentrionale, deux groupes distincts de sépultures, l’un oriental et l’autre occidental, dont « chacun est encore marqué jusqu'à un certain point par
* Sur Phistoire de la colonisation de Bornholm (Antiq. Tidskr. for Sverige, XVIII, 1, p. 6 ss.).
les types particuliers de ses antiquités!. Dans l’Allemagne du Nord ces deux domaines sont spécialement intéressants en ce qu'ils pourraient indiquer une délimitation entre les Germains de l’est et ceux de l’ouest, à partir déjà du VIe: siècle avant J.-C.; nous pouvons constater comment les influences des deux groupes caractérisent la civilisation des diverses régions scandinaves. Des pays situés autour de l’Elbe et du Rhin le courant de Ja civilisation atteignit le Jutland et de là, vers l’est, les îles danoises et, vers le nord, la Norvège où cette influence de la civilisation occidentale, venue à travers le Jutland, dominait complètement sur la côte ouest et se faisait fortement sentir jusque dans les contrées de la côte ouest du fjord d'Oslo. D'autre part, les pays prussiens près de la Vistule et de l’'Oder ont fourni les sources de la civilisation de Bornholm, sur laquelle s'appuie à son tour le plus ancien âge du fer de l’Ostfold en Norvège. La ligne de démarcation se trouve dans le Vestfold, où les deux groupes principaux se rencontrent et se mêlent. Nous pouvons donc, sur le sol norvégien également, distinguer nettement les deux grands courants de l’âge du fer de l’Europe septentrionale.
L'ensemble des régions scandinaves a pendant cette période l’aspect d’un groupe de civilisation isolé. Montelius a le premier essayé d’expliquer l'isolement du nord à l’ancien âge du fer; il en trouva la cause dans un déplacement des voies commerciales de l’ambre: la Prusse aurait pris la place de Jutland. En effet, la source de la richesse à l’âge du bronze danois était,
! C. Neergaard, sur l’âge du fer, dans Aarb. f. n. Oldk., 1892, p. 230.
comme nous l'avons dit, le commerce de l’ambre jutlandais, et selon Montelius il serait démontrable que ce commerce a passé à la côte prussienne qui, par la suite et jusqu'aux temps modernes, a été le principal pays producteur d’ambre en Europe. Mais cette explication n’est pas satisfaisante à tous égards: d’abord la Prusse n’a pas eu, au premier âge du fer, un épanouissement comparable à celui du Danemark à l’âge du bronze; en outre, Montelius ne rend pas compte de ce fort contraste qui aurait existé entre la richesse de l’Europe centrale et la pauvrété des pays du nord.
Plus tard, d’autres savants, et des premiers M. S. Müller, ont cherché une explication en rapprochant cette période d'histoire scandinave de l’histoire générale de l'Europe à la même époque.
Pendant les siècles où la Scandinavie traversa les premières périodes de l’âge du fer, les peuples de race celtique exerçaient la suprématie dans l’Europe centrale et chez eux se trouvait le principal foyer des grandes civilisations qui y florissaient: la civilisation hallstattienne, ayant son centre de gravité vers l’est, en Autriche, et étant en étroites relations avec l'Italie et les Balkans et subissant ainsi l'influence orientale, rayonnait par tout le continent depuis l'Angleterre jusqu'aux Balkans; à la civilisation de Hallstatt succède celle de La Tène, qui avait son siège principal en Gaule et pénétrait vers l’est à travers toute l’Europe centrale. Pendant bien un demi-millénaire, depuis l’apparition du fer jusqu’au début de notre ère, l’évolution de la Scandinavie suit dans ses grandes lignes celle de la civilisation celtique de l’Europe centrale. Ce sont d’abord des influences atténuées pendant la première phase de
l’âge du fer nordique, jusqu’à 300 avant J.-C. puis des influences plus directes de la civilisation de La Tène qui se font sentir jusqu’à l'avènement de l’influence romaine, c'est-à-dire jusqu'au premier siècle de notre ère. Mais ces communications avec le midi qui ont été d’une importance capitale pour la civilisation scandinave pendant toute l’antiquité ne s’étendaient pas, à l’âge du fer, au delà du territoire des Celtes au nord des Alpes. Il n’y a guère de vestiges perceptibles de relations directes avec les pays méditerranéens analogues à celles qui avaient existé au premier âge du bronze et que nous retrouverons à l’époque impériale romaine. Il n’y a aucune trace dans le nord d’un contact avec les Etrusques d'Italie, ni avec la civilisation classique de Grèce pendant ces siècles où les pays du midi passèrent par les phases les plus mémorables de toute leur histoire. Les peuples celtiques aussi eurent dans ces mêmes temps leur plus grande, leur plus riche période, notamment à la fin de l’époque de Hallstatt et au début de La Tène, et ils déployèrent une énergie et une activité qui bouleversèrent la moitié de l’Europe. Les traits historiques sont suffisamment connus: les migrations avec invasions en Italie, dans les Balkans et jusqu’en Asie-mineure. Ce sont donc, d’après M.S. Müller, évidemment cette expansion celtique et les conquêtes celtiques qui ont changé la direction des routes commerciales traversant le continent européen et qui ainsi ont amené l'isolement de l’Allemagne septentrionale et de la Scandinavie. Cela est tellement vraisemblable qu’un savant éminent, M. Lindquist, a pu soutenir que les Celtes s'étaient arrangés exprès pour exclure les peuples nordiques, leurs con-
currents, du commerce qu'ils faisaient avec le midi!. Cette conclusion n’est ni probable ni nécessaire. Les conditions historiques générales expliquent suffisamment l'isolement et l’état arriéré du nord à l’époque du plus grand épanouissement des Celtes, comme l’a fait observer depuis longtemps M. S. Müller.
Le contraste est frappant, durant les périodes de Hallstatt et de La Tène, entre la richesse des Celtes et la pauvreté du nord. Nous avons parlé de la médiocrité des sépultures, qui explique en effet plusieurs détails ; le mobilier funéraire comprenait rarement autre chose que de menus accessoires de vêtement, des épingles en fer, un anneau ou crochet de ceinture, un petit couteau, et les urnes n'étaient généralement que de simples et grossiers vases en argile. C’est donc un inventaire uniforme et maigre que nous livrent les sépultures. Mais par ailleurs aussi les trouvailles de quelque importance font défaut. Des dépôts votifs datant de l’ancien âge du fer ont été trouvés dans les marais, mais ils sont bien inférieurs en richesse à ceux de l’âge du bronze et de l’âge du fer récent?. Dans la première période se trouvent encore les anneaux en bronze qui ressemblent à des couronnes, survivances de la tradition de l’époque précédente, mais ils disparaissent bientôt, et plus tard les offrandes, à peu d’exceptions près, ne consistent qu’en urnes remplies de nourriture et déposées dans le marais. M. S. Müller, ayant retracé la civilisation danoise de cette période, si
1 S. Lindqvist, sur la Hanse celtique, dans Fornvännen, 1920, pp. 113—135, avec résumé en allemand.
? Shetelig sur des trouvailles, faites dans les marais, de vases en argile datant du haut âge du fer (Oldtiden, III, 33 ss).
intéressante par bien des côtés, remarque que le Danemark n'avait qu'extrêmement peu d’or au premier âge du fer! Tel est le cas encore davantage pour la Norvège et la Suède. Et cette pauvreté s'étend non seulement aux pays scandinaves proprement dits, mais encore à la Finlande? et aux pays baltiques. De plus, outre la pauvreté, c’est encore l’abaissement du niveau de la civilisation qui a de quoi nous surprendre: les beaux types élégants de l’âge du bronze sont remplacés par les formes plus grosses et plus grossières de l'ancien âge du fer.
En outre, l’âge du fer scandinave préromain est caractérisé non seulement par la médiocrité de sa civilisation, mais encore, comme nous l’avons déjà dit, par la rareté des objets. Ce n’est guère qu'en Jutland, qu’à Bornholm, qu’à Gotland et dans certaines régions de la Norvège qu’on a découvert un nombre abondant de
tombes et d’autres antiquités datant de cette période; par ailleurs elles sont d’une rareté singulière et vont en décroissant rapidement à mesure que nous avançons dans le nord. Cet état de choses est particulièrement net en Norvège. Toutes les phases de cette période y sont représentées par des types caractéristiques, et nous avons notamment un inventaire fort varié des épingles de la période I: épingles en cou de cygne, épingles à enroulement, à plaque ou à tête sphérique (, Bombennadeln“), etc., toutes présentant l’inflexion caractéristique
! ,On ne semble avoir possédé de l’or qu'en de faibles quantités, cinq objets de parure, c’est tout ce qui a été trouvé en fait d'or datant de cette période“ (Vor Oldtid, p. 472).
? Une seule trouvaille, pour la Finlande, et peut-être douteuse {A. Hackmann dans Mannus, V, 281).
de la tige immédiatement au-dessous de la tête; d’autres formes aussi typiques sont fournies par une parure de bronze en tutulus ainsi que par quelques anneaux et crochets de ceintures. Il n’est pas douteux, en effet, que ces formes norvégiennes ne servent d'introduction à la période où le fer entra dans l’usage commun: les épingles sont en fer, et le bronze est employé comme le métal le plus décoratif pour la plaque ou la boule placée au sommet de l’épingle. Ces épingles généralement assez grandes et même grossières devaient être fixées dans le costume, et la période suivante y substitue des épingles de sûreté, les ,fibules“ des archéologues, qui sont surtout fréquentes aux périodes moyennes et récentes de La Tène. A la même époque se classent des anneaux-boucles en bronze, un collier à gros boutons, des couteaux et des faucilles en fer, quelques armes, des urnes en argile, en pierre et en métal, etc. L'espace nous manque pour l'examen détaillé des types; il suffit que la succession chronologique des trois premières périodes puisse être constatée, phase par phase, même à l’aide des matériaux si pauvres livrés par les trouvailles norvégiennes !,
Chose remarquable, les trouvailles de chez nous sont restreintes à certains districts du pays. En Ostfold et en Vestfold, de chaque côté de l’embouchure du fjord d’Oslo, il existe des nécropoles préromaines considérables, et on peut y ajouter d’autres trouvailles ; les découvertes sont plus dispersées dans les contrées centrales plus au nord, en Ringerike et en Romerike: c'est le prolongement le plus septentrional du groupe
? Shetelig, sur l’âge du fer préromain en Norvège (Oldtiden, .
Il).
Fragments d'un vase romain en verre avec figures blanches sur fond bleu foncé, époque augustéenne, et bandeaux en or au repoussé ajoutés pendant le VIe siècle.
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principal de Folden. Le second centre de l’ancien âge du fer norvégien est la partie méridionale de la côte ouest, en Jæren, je littoral plat et fertile auquel avaient appartenu les cantons les plus riches de l’âge du bronze norvégien; à l’entour se groupent la Lista au sud avec des trouvailles en nombre un peu plus restreint, et plus au nord Karm ainsi que la partie la plus méridionale du Hordaland. On peut dire, essentiellement, que tout ce groupe norvégien est situé au sud du 60° de lat. nord. Plus loin au nord Îles trouvailles sont peu nombreuses et isolées: une seule vers l’extrême nord du Gudbrandsdal, deux ou trois en Hardanger et en Hordaland, une seule à l'entrée du Nordfjord. Pour la côte ouest, les trouvailles préromaines ne dépassent donc pas le Stat au nord; on en a jusqu'ici à peine fait une seule sur la côte de Môre ou dans le pays de Trondhjem, où cependant l’âge du bronze récent est abondamment et admirablement représenté; il y en a encore moins plus au nord'. La répartition est sensiblement la même en Suède.
Les trouvailles les plus septentrionales de l’âge du
! Je fais abstraction d’une trouvaille très remarquable faite en Varanger d’un couteau demi-circulaire associé à des objets en schiste; il est de la forme ordinaire du type de Hallstatt en Europe centrale, et il serait donc de la période I de l’âge du fer. Mais une trouvaille isolée sous cette latitude et à une telle distance des autres trouvailles ne peut être soumise tout simplement à la chronologie de l’âge du fer nordique en général. Les conditions de la civilisation du Finmark sont singulières à beaucoup d’égards et exposées à des influences orientales. Il est fort possible que ce couteau soit bien moins ancien que des formes similaires plus méridionales. Voy. O. Nicolaissen, Tromsô Museums
Tilvekst, 1911, dans l’Oldtiden, II.
bronze ont été faites en Norvège près du 68° lat. n. Une question s'impose donc: pourquoi les trouvailles datant de l’ancien âge du fer ne dépassent-elles pas une limite bien plus méridionale? Il est particulièrement surprenant qu'on ne connaisse pas jusqu'ici de trouvailles ou d’antiquités datant de cette époque dues au pays de Trondhjem qui depuis si longtemps fait collection d’antiquités. Le musée norvégien le plus ancien, la Société des Sciences fondée en 1767, se trouve à Trondhjem: or, il n’y est pas entré une seule pièce remontant certainement aux premiers siècles de l’âge du fer. Mais n'oublions pas que partout dans le nord l’âge du fer préromain n’a été représenté dans l'outillage que très tardivement, et que cette phase est difficile à constater aussi parce qu’elle n’a pas laissé de monuments stables et imposants. L'expansion de l’âge du bronze par exemple est marquée bien plus abondamment par des tertres tumulaires, des amas de pierres et des gravures rupestres que par des trouvailles d’antiquités; tel ne pourra jamais être le cas de l’âge du fer préromain. Quant à l’archéologie, elle doit rester dans l'attente: les trouvailles pourront nous ménager des surprises; elles nous en ont déjà réservé d'aussi considérables que le serait la découverte, au nord de Trondhjem, d’une sépulture de la période I.
Mais le problème subsiste, d'autant plus tentant qu'il touche à la question d’oscillations possibles de la limite septentrionale de la civilisation européenne dans les temps anciens. C’est ce nouveau point de vue qui a fait que le problème est remis en discussion par des naturalistes. L’élan a été donné par l'hypothèse, au-
! À Buksnes en Nordland: un celt et une pince.
jourd'hui célèbre, qu'a formulée M. R. Sernander, le professeur d’Upsal. Par la combinaison de recherches botanico-paléontologiques et archéologiques il croit pouvoir démontrer que le climat égal et doux des âges de la pierre et du bronze a cessé par suite d'un abaissement brusque et considérable de la température vers l’époque où commence l’âge du fert. Il va sans dire qu’un tel changement du climat amènera de notables déplacements dans la vie animale et végétale et, de ce fait, dérangera au plus haut point les conditions de l'existence des hommes. Sans doute, tous les peuples possèdent à un degré extrême la faculté d'adaptation aux situations changeantes, mais adaptation demande du temps, et le changement climatérique au début de l’âge du fer est survenu, croit-on, si subitement qu’il a dû agir comme une crise aiguë dans l'existence de la population. Le passage d’un climat chaud à un autre plus froid a pu s’opérer, diton, au cours de quelques générations. Par suite de ces conditions défavorables, la population scandinave, notamment dans les régions de la péninsule situées plus au nord, se serait donc trouvée dans une position assez pénible pour qu'elle se décidât à émigrer en masse vers le sud. La plus grande partie de la Norvège aurait donc, d’après cette hypothèse, été à peu près vide d’habitants pendant les siècles de l’âge du fer préromain: seuls les domaines jouissant des conditions climatériques les plus favorables, ceux du fjord d'Oslo
1 R. Sernander, Die schwedischen Torfmoore als Zeugen postglacialer Klimaschwankungen (herausg. von dem Executivkomitee des 11 Internationalen Geologkongresses; Stockholm, 1910); cf. Compte Rendu du XIe Congrès Géologique International, pp. 404 ss.).
et du Jæren, auraient eu une population relativement considérable et se continuant sans interruption depuis l’âge du bronze jusqu’à la fin de l’époque suivante. On a, par ailleurs aussi, allégué des faits pouvant indiquer qu'il y a eu, vers la fin de l’âge du bronze !, de grandes émigrations du nord, sans qu’on en ait pu produire une preuve absolument indiscutable.
L'opinion de M. Sernander relative à l’abaissement du climat pendant l’ancien âge du fer a trouvé une confirmation frappante dans des études ultérieures faites en Europe centrale, notamment dans les pays alpestres, dans des régions situées à une certaine altitude, où un changement même faible de la température ou de la hauteur de pluie se fera sentir aussi nettement que sous des latitudes bien plus septentrionales. En effet, la fin de l’époque de Hallstatt est sous ce rapport caractérisée par des conditions climatériques défavorables, qui amènent des déplacements notables dans l’habitat et dans la culture *.
La théorie qu'a développée M. Sernander est d’un grand intérêt pour la méthode des études de la civilisation de l’Europe septentrionale; elle fait réfléchir sur l'action du climat aux temps préhistoriques ; les mêmes questions ont d’ailleurs été discutées par des historiens modernes. Au point de vue archéologique nous ne pouvons pas, naturellement, discuter la base scientifique de l’hypothèse; bornons-nous à rappeler qu’elle a été
© G. Kossinna, Das Weichselland, ein uralter Heimatboden der Germanen (Danzig, 1919, p. 15).
? Helmut Gams und Rolf Nordhagen, Postglaziale Klimaänderungen und Erdkrustenbewegungen in Mitteleuropa (München, 1923; Landeskundliche Forschungen, Heft 25).
approuvée par d'éminents archéologues nordiques, comme MM. Almgren et Nerman!. Nous convenons volontiers qu’elle apporte une explication naturelle et séduisante de plusieurs points obscurs de l’âge du fer préromain en Scandinavie.
L'ancien âge du fer dans le nord et tout particulièrement en Norvège offre toujours, comme on le pense bien, de profondes énigmes qui demeurent inexpliquées. Pourtant, les recherches de ces dernières années ont établi un fait capital, c’est que le fer était connu et employé en Norvège depuis le VIT: siècle avant J.-C. peut-être plus anciennement encore, et que la civilisation des premières phases de l’âge du fer y traverse les mêmes périodes que celles des pays qui sont immédiatement au sud, jusqu'à l'Allemagne septentrionale inclusivement.
Nous avons longuement insisté sur la rareté des objets, et nous l’avons considerée comme le trait le plus apparent des différentes périodes de l’ancien âge du fer nordique. Il est juste, d'autre part, de faire observer que la période de La Tène présente un certain progrès, du moins en ce qui concerne le mobilier funéraire qui devient peu à peu plus abondant. En fait d’urnes on rencontre parfois des vases en bronze ou de gros chaudrons en bronze à bordure de fer, et les armes ne sont pas très rares dans les tombes: pointes de lance, umbos de boucliers, épées; une fois (en Fionie) un chariot entier à montures métalliques a été brûlé sur le bûcher funéraire, analogie intéressante avec les tombes à char de l’Europe centrale pendant les
1 O. Almgren und B. Nerman, Die ältere Eisenzeit Gotiands (Stockholm, 1923, p. 138—139).
périodes de Hallstatt et de La Tène. A la même époque appartiennent les chariots de Deibjerg avec riche garniture décorative de montures en bronze, du style de La Tène. La tendance vers un mobilier funéraire plus riche commence et se marque plus fortement chez les tribus germaniques les plus proches des Celtes; elle se fait sentir ensuite en Danemark et dans les îles de la Baltique, Bornholm et Gotland; enfin, plus faiblement, en Norvège et en Suède!. Ce mouvement nouveau, autant que nous pouvons le suivre dans nos objets, indique avant tout un changement dans le rite funéraire, mais est visiblement en relation aussi avec un courant de civilisation dû à des influences nouvelles partant de chez les peuples celtiques de l’Europe centrale. Il n’est pas invraisemblable que le mouvement de civilisation nordique que nous venons de signaler ait pour cause la force croissante des peuples du nord, qui leur permettait de prendre une part plus active à la vie de l’Europe, comme nous le voyons à l’apparition des Cimbres et des Teutons ainsi que, plus tard, à l’invasion des Suèves sous Arioviste. Mais ce mouvement se heurte à l’expansion des Romains, qui devait prendre l’importance la plus décisive pour l’évolution ultérieure de l’Europe septentrionale et de Ia Scandinavie.
Ainsi se clôt une phase principale de l’histoire de la civilisation de notre antiquité. Si nous traçons de cette civilisation un tableau d'ensemble, il nous paraîtra hors de doute que notre âge du fer préromain se carac-
* À. W. Brôügger sur le chaudron du type de La Tène trouvé à Sande en Jarlsberg (Oldtiden, VII, mélanges dédiés à M.S, Müller, p. 65).
térise par sa simplicité, son peu de complexité, tout comme l'âge du cuivre“ et l’âge du bronze, les formes de civilisation des premières périodes de notre antiquité. A cet égard, notre premier âge du fer est plus étroitement lié, malgré la nouveauté du métal, au passé qu'aux périodes suivantes. Tandis que les civilisations celtiques, ayant des relations d’abord avec la civilisation des peuples italiques, plus tard avec celle des Grecs, s’orientent dans des directions plus modernes, avec un outillage abondant et varié, avec une utilisation de matériaux nombreux, avec un riche développement des arts décoratifs, — le groupe européen de l’extrême nord reste toujours archaïque, avec des formes d’objets assez peu nombreuses et constantes: c’est essentiellement l’ancien milieu, autant que nous Île connaissons, avec cette seule différence que le fer y est intervenu. C'est la grande vague de la civilisation romaine, dont nous parlerons dans le chapitre suivant, qui apporte tout d’un coup au nord et à la Norvège leur part d’une civilisation riche et complexe, au point de vue matériel la plus haute de l’antiquité. Nous devons dans notre préhistoire marquer la délimitation entre les périodes préromaine et romaine de l’âge du fer encore plus nettement que le début de cet âge.