‹ Préhistoire de la NorvégeChapitre 9 sur 19 · L'ÉPOQUE ROMAINE · texte numérisé non relu

L'ÉPOQUE ROMAINE

a tâche qui s'impose aux études d'archéologie pré-

historique comporte pour la Scandinavie un plan plus étendu et plus ample que pour la plupart des autres pays d'Europe. Chez nous, en effet, c’est l’archéologie seule qui fournit des informations sur l'état d'époques assez tardives, les époques du haut moyen âge, pour lesquelles l’Europe .occidentale et centrale possède déjà une histoire écrite. Notre histoire, telle qu'elle nous a été transmise, remonte à peine plus haut que le [Xe siècle, et ce n’est que bien plus tard que nous avons des documents littéraires. Pour la Finlande, dont l’histoire commence encore plus tard, l'étude de l’époque non seulement des vikings, comme chez nous, mais des croisades doit être basée essentiellement sur la documentation archéologique. Mais ce premier millénaire de notre ère, qui est en quelque sorte en Norvège un temps préhistorique, ne peut être qualifié de préhistorique dans le même sens que des périodes plus reculées. Les conquêtes romaines au nord des Alpes ne marquèrent pas uniquement la pro-

gression vers le nord de la vieille civilisation des pays méditerranéens; elles élargirent en même temps les limites de l’histoire, en lui soumettant ces vastes territoires jusque-là inexplorés. Les peuples celtiques du continent sont absorbés par l'empire romain, et le monde romain se trouve face à face avec des peuples vivant encore plus au nord et qui commencent à entrer dans l’histoire. Ce sont les Germains, qui allaient devenir avec les Perses, une des deux puissances avec lesquelles les Romains auraient à compter. Voilà donc les Germains surgissant à l’horizon de l’histoire universelle: grâce à l'intérêt qu’on prenait à ces barbares du nord, les auteurs classiques ont pu nous donner maïints renseignements sur les Scandinaves de ces temps-là. Je n'entrerai pas dans le détail, n'ayant pas pour but de réunir les documents littéraires susceptibles de mettre en lumière l’état de la Scandinavie à l’époque impériale romaine; on se rappelle les Suiones, que connaît Tacite, les Goths et les Hérules, tous originaires du nord, nous apprend-on, et qui jouent un rôle si considérable dans les événements qui eurent lieu aux frontières romaines; en outre on sait que Jordanès nous a conservé toute une série de noms de peuples de la péninsule scandinave. De pareils témoignages apportent évidemment bien des traits de lumière sur notre âge du fer préhistorique des époques romaine et mérovingienne ; pour l’époque des vikings les sources norvégiennes viennent s’y joindre. Nous n'avons donc plus ici affaire à une période purement préhistorique comme aux âges de la pierre ou du bronze nordiques: c’est une préhistoire qui, à beaucoup d’égards, s'appuie sur l'histoire.

10 — Kulturforskning. A. V.

Ces points de repère historiques peuvent être ultérieurement complétés par des sources archéologiques combinées avec l’histoire générale de l’époque. Comme l’a dit tout dernièrement M. Rostovzev: si le matériel archéologique est abondant, sûr, et s’il a été examiné méthodiquement et à fond, nous sommes en droit d'essayer de faire plus que de décrire seulement la civilisation; en dernière analyse l'archéologie doit pouvoir donner des indications sur des groupes et des mouvements de peuples, sur des formations d’Etats et sur des conditions politiques. (C'est là une tâche tentante, et nous verrons que la Norvège nous pose des problèmes dont la solution nous fait entrer dans les domaines de l’histoire. Au surplus, nous connaissons la langue par les inscriptions runiques, nous connaissons une longue série de noms de personnes, et nous pouvons nous aider du résultat des recherches sur l'onomastique qui jette une vive lumière sur l’habitat et le culte pendant ces siècles. Notre âge du fer romain et post-romain, je le répète, n’est donc plus de la préhistoire pure, tout en devant être étudié de préférence avec des méthodes purement archéologiques. Cet âge appartient à ce que les Français ont pris l'habitude d'appeler ,protohistoire“, dénomination qui pour la Gaule s’applique à la période de La Tène, où les Celtes n'avaient pas encore d'histoire écrite, mais nous sont connus historiquement à cause de leurs relations avec les Grecs et les Romains. Ce nom de protohistcire prête à la controverse, et il n’a pas été unanimement accepté. Toujours est-il que ces phases de l’âge du fer norvégien ou de ce qui peut lui servir de pendant, c’est-à-dire l’époque des croisades en Fin-

lande, ne peuvent se classer complètement à la préhistoire et encore moins à l’histoire; il faudrait donc leur trouver un nom spécial. L’exposé qu’on va lire aura forcément un caractère tout autre que pour la préhistoire pure, parce que nous serons obligés de tenir compte constamment de conditions historiques.

Le choix du nom ,la période romaine“ pour l’âge du fer nordique des quatre premiers siècles après J.-C. est tout à fait légitime, puisque l’ensemble de la civilisation de l’Europe du nord se trouve dans cette période sous l’absolue domination de la civilisation de l’empire romain. Cet empire, en poussant ses frontières jusqu’au Rhin, au Danube et à la Grande-Bretagne, soumit des zones nouvelles à la civilisation matérielle et technique des régions méditerranéennes, qui vint ainsi à régner bien au delà des limites des provinces. Par leurs expéditions militaires les Romains se firent connaître dans toute la Germanie, la flotte d’Auguste fit le tour du Jutland et gagna la Baltique, mais il y a bien plus d'importance à attacher au commerce qui porta les marchandises romaines jusque dans les pays du nord. Le lieu intermédiaire par excellence entre les mondes germanique et romain, au début de l’époque impériale, était la Bohême où le royaume des Marcomans avait été fondé par Marobod. Alors que les guerres germaniques à la frontière rhénane troublaient continuellement les communications pacifiques, les seules fructueuses, Marobod préféra l'alliance avec Rome, et son royaume devint le centre de la première civilisation germanique sous influence romaine. Là étaient importées d'excellentes marchandises industrielles, soit d'Italie soit des provinces du nord; là vivaient des

marchands romains, des artisans originaires de provinces romaines, et là se développèrent des métiers germaniques autonomes, mais portant le cachet de la technique et du goût classiques. Comme l’a très bien démontré M. S. Müller !, on peut relever la trace des voies de communication qui allaient de là le long de l’Elbe jusqu’en Jutland, et le long de la Vistule jusqu’à la Baltique et à la Suède. C'est par ces voies qu’étaient transportés les produits de l’industrie romaine aussi bien que de la nouvelle industrie des barbares du royaume de Marobod. On ne saurait douter, nous le verrons, que l'influence venue de là n'ait laissé des vestiges fort visibles en Norvège.

Ce qui était d’une importance au moins égale et peut-être beaucoup plus grande encore pour notre pays, c'était le commerce maritime qui, partant de la Gaule, se répandit de l’embouchure du Rhin jusqu'aux îles frisonnes et, à travers le Holstein, jusqu’à la Baltique et de là plus loin vers le nord. L'importance de cette route commerciale est marquée par une série de trouvailles de monnaies, principalement de deniers de la République que les Germains, selon Tacite, préféraient aux deniers plus récents postérieurs à la réforme monétaire faite sous Néron. On a trouvé jusqu'à quatre cent cinquante deniers républicains sur le territoire relativement restreint compris entre l’Elbe et Ia Hollande, tandis que des trouvailles semblables sont inconnues dans le reste de l’Allemagne, abstraction faite d’un petit groupe de découvertes anciennes de

! Juellinge-Fundet (dans Nord. Fortidsm., II, 1); 1911; cf. O: Almgren, Zur Bedeutung des Markomannenreichs für die Ent wicklung der germ. Industrie. Mannus V.

deniers faites dans la province de Posen!t. En outre, M. À. W. Brôgger a montré que le système norvégien des poids à l’âge du fer jusqu'à l’époque des vikings était basé sur le poids du denier républicain avec division de l’once en sept solidi; c’est là un résultat extrêmement intéressant qui révèle, pour notre pays aussi, limportance des communications avec la côte frisonne et, par là, avec le commerce romain provenant de l'embouchure du Rhin*°. On peut prouver que par la même voie la Norvège et la Suède ont reçu les précieux vases en bronze et en verre de provenance romaine. Nous constatons donc ce fait capital, c’est que le négoce par la mer du Nord a joué, dès les premiers siècles après J.-C., un rôle considérable dans la civilisation norvégienne, et que l'établissement d’un commerce maritime actif a supprimé l'obstacle des grandes distances; il a favorisé entre notre pays et le monde romain un contact plus direct et plus intime que celui qui aurait pu résulter des seules communications terrestres soumises à de multiples intermédiaires.

Le premier trait marquant d’un tableau de la civilisation norvégienne à l’âge du fer romain est naturellement la présence d'objets d'importation, excellents produits de fabriques romaines, qui portent en eux l'empreinte de leur origine. Le groupe le plus important de ces objets est constitué par les bronzes, tantôt les simples chaudrons communs qui commencent à entrer dans le pays dès le premier siècle après J.-C.

1 Sur les trouvailles de deniers en général, voy. T. J. Arne et O. Almgren (Oldt., VII, 207 ss.); Regling (Zeitschr. der Nurmismatik, XXIX; Berlin, 1912).

? Ertog et Ôre (Vidsk. Selsk. Skr., I, Hist.-filos. kl., 1921, n° 3).

et dont nous possédons un grand nombre originaires notamment de l’est, tantôt les chaudrons plus fins à faces cannelées et à anses fondues, puis les vases plus élancés décorés de la même manière, les grandes cuillers à vin, les plats à anses, plus tard les situles fondues à pied et à anse. Un vase célèbre trouvé à Farmen (Vang en Hedemark) porte cette inscription romaine: Libertinvs .et. Aprys.Cvrator(es. posi)vervnt.

Les verreries sont plus rares chez nous; il en existe pourtant de fort bonnes trouvées dans le sol norvégien, comme une paire d’écuelles en verre clair verdâtre originaires de Storedal et, surtout, des fragments d’un vase à camée en verre bleu à figures blanches, chefd'œuvre romain de l’époque augustéenne; ces pièces, trouvées dans une tombe de Solberg en Eker, avaient été au VIe siècle montées en or, comme de rares objets de prix. Mais on peut démontrer qu’elles ont dû arriver en Norvège au Ile ou IIle siècle ! Nous possédons, datant de la phase plus récente, toute une série de coupes en verre, d’une matière épaisse, polie, mais toujours de formes plus ordinaires, et naturellement réputées très précieuses dans notre pays; en cas d'accident, on les réparait souvent au moyen de montures en bronze, en argent ou en or. Le nom de ,hrimkalkr“ dans les Eddas est un dernier reflet de la vénération qu’on avait pour les coupes en verre clair.

Conjointement avec les coupes en verre, un autre

G. Gustafson, sur une trouvaille de sépulture datant de la première époque impériale romaine (dans les Opuscula Montelio dicata, Stockh., 1913; p. 265).

A. W. Brôgger, sur les antiquaires de l'antiquité; arts et métiers (dans le volume offert à J. Bôgh; Kristiania, 1918; p. 14).

nouvel article d’importation est digne de remarque, ce sont les perles de verre qui, à l’époque romaine, furent pour la première fois introduites et employées en Norvège. Elles sont tantôt petites, unicolores, tantôt plus grandes, en mosaïque polychrome, toutes probablement de provenance italienne. Elles datent surtout de la phase récente de l’époque romaine; on en a trouvé de grandes quantités dans les tombes, et elles ont évidemment été extrêmement à la mode. On les rencontre en compagnie de perles et de pendeloques en ambre; ce fut là encore une mode nouvelle inspirée des goûts romains.

Enfin il y a les armes, qui sont beaucoup plus significatives encore que les autres importations. En effet, l'influence romaine devait, en ce qui concerne les armes, déterminer le développement des métiers et de l’armement de notre pays, ce qu’on ne peut dire au sujet des objets de bronze, ni des verreries. Aussi les armes manifestement importées sont-elles restreintes à un petit nombre d’épées avec estampille romaine sur la lame; tantôt c’est une marque comme la rouelle sur les épées de Lomen, de Valders, de Hole (Ringerike), tantôt un nom comme sur les épées d’Einang et de Rôllang en Valders. Il y a°une arme dont l’importation ne fait aucun doute: c’est l’épée de la Victoire trouvée à Stabu, qui porte une figure de la Victoire incrustée en bronze au haut de la lame et les lettres S F; elle est sortie probablement d’une fabrique romaine de la frontière, quoique l’exécution de la figure soit barbare et fautive. Il est à présumer que nous possédons en réalité plusieurs autres armes importées que celles, peu nombreuses, que nous pouvons identifier

! Baldwin Brown, The Arts in Early England, IV, 438 ss.

aujourd’hui, vu que le fer enfoui sous terre est sujet à s’oxyder à ce point qu’un détail comme l’estampille ne serait plus reconnaissable.

Plus importante que l'importation est la transformation de l’armement en général due à l'influence romaine. Nous sommes peu documentés sur les armes en Norvège à l’âge du fer préromain; nous avons, datant de la période tardive de La Tène, quelques petites pointes de lance et des umbos de bouclier simples, auxquels se joignent des épées assez pesantes à un seul tranchant. Cette forme nordique des épées de La Tène ne fut connue chez nous qu’au Ier siècle après J.-C. Bientôt cependant nous rencontrons tous les types d’armes développés chez les peuples germaniques des frontières romaines: épées larges à deux tranchants relativement courtes, sur le modèle du gladius romain, et d’autres à lame longue et effilée; lances à pointe de fer en forme de feuille et javelots à barbelures, umbos en fer et en bronze de formes caractéristiques. L’armement de l’époque étant assez connu, nous n'avons pas à nous arrêter aux détails. Les formes en varient un peu durant les trois à quatre cents ans que nous regardons comme notre âge du fer romain, mais les différentes espèces d'armes et la composition de l’armement sont en général assez constantes. Les trouvailles de sépultures norvégiennes ont livré tous les types d’armes bien connus des tombes marcomanes de la Bohême et de tant d’autres nécropoles trouvées sur le sol allemand, et surtout les types des armes trouvées dans les grandes tourbières danoises datant des IITe et IVe siècles. On ne saurait douter que beaucoup de ces armes n'aient été importées en Norvège, quoique nous ne

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