VOIX
Comme il s'exprime bien !
LIBER
Magistrat, tu connais la grandeur de ma tâche ; Il importe à présent que ta prudence sache... Quel homme, par ma voix, devant toi se défend. Il est noble par son passé, par son présent, Et je viens demander à ta haute sagesse Que l'avenir aussi s'accorde à sa noblesse. Sans toi, cet avenir serait déshonoré ! Mais je veux te convaincre avant de t'implorer. Et comme, en s'inspirant d'une règle fort sage. Au rang de la victime on juge le dommage, Afin que ton arrêt soit e.xact et prudent. Tu vas donc par ma voix connaître mon client.
.Mouvements divers.
Si Lubrio n'est pas d'une fanniille illustre,
Son nom, ce néanmoins, possède un certain lustre.
Il connut Lienius l'édile et l'avocat
Bribus, qui très longtemps brigua le consulat.
Murmures d'admiration.
Lui-même, il a servi jadis dans nos armées,
Dans les camps, ses vertus d'homme furent formées,
Et du peuple plus tard son vote et son avis
Furent assez souvent aux comices suivis.
Adoptant du devoir l'austère et droite ligne,
Du citoyen, toujours, l'homme privé fut digne.
Voulant d'un descendant doter la Nation
De bonne heure, il contracte une juste union.
Pourtant après un an, comme elle était stérile,
Lubrio répudie une épouse inutile
Au bien de la cité. Coup sur coup, par trois fois,
Le zélé citoyen renouvelle son choix.
Le destin fut plus fort cependant que son zèle ;
Pour la cinquième fois, une épouse nouvelle,
Mlnna, vint partager le lit de Lubrio.
A sa prière encor le Ciel fut sans écho.
Cette fois, par les Dieux 1 C'était le coup suprême !
S'attribuant alors tous les torts à lui-même.
Renonçant à former quelque grand citoyen,
Il garde près de lui cette compagne. Eh ! bien !
La femme de son cœur, la bienheureuse épouse
Dont le bonheur devait faire mainte jalouse,
Celle qui près de lui vivait si dignement
Un jour le remercie en prenant un amant !
Et quel amant ? Un adolescent, un éphèbe !
Certes, non pas issu du milieu de la plèbe
Un futur chevalier, un de ces jeunes gens
Qui seraient sans vertus s'ils étaient indigents,
Un enfant, qui peu fier de nos grandeurs romaines,
Délaisse le latin pour la langue dWthènes,
Et, quand ce dialecte a mis sa gorge à sec, Se désaltère encore en buvant du vin grec...
Murmures de désapprobation. — Gestes furieux de Murion.
De cette trahison, je demande justice.
Il faut que l'adultère en cet instant pâtisse.
Minna répudiée. Oh ! ce n'est point assez !
Il faut, et c'est pourquoi nous faisons ce procès,
Qu'ainsi que notre lex Aquilia décrète.
L'amant répare ici l'injure qu'il a faite,
De quoi maint précédent pourrait être cité ;
Mais de quelle valeur, édile en vérité
Serait pour t éclairer leur souvenance vaine ?
La raison me suffit, je n'en prends pas la peine.
Or, en l'événement, que nous dit la raison ?
Elle dit que celui qui dans une maison,
Dérobe quelque objet doit rendre ce qu'il vole
Ou sinon, le payer d'un talent, d'une obole.
D'un sesterce, d'un sou, d'un denier ou d'un as.
Nous rend-on la vertu de Minna ? Non hélas !
Eh ! bien s'il ne la rend, que Murion la paye,
Magistrat, il faudra que ta sentence y veille 1
Du peuple tout entier l'intérêt bien compris
Veut que dans la cité chaque chose ait son prix.
Te sachant magistrat, savant, expert et sage,
Pour moi, sûr qu'en mon sens tu verras le procès,
Ferme dans cet espoir, confiant, je me tais.
Rumeur.
CHŒUR DES SOLDATS
Venge l'époux, au nom de la pudeur publique !
CHŒUR DES COURTISANES
Plaignons le pauvre amant, déjà si sympathique I
LUBRIO, à part satisfait.
Je n'ai pas mal choisi.
MURION, i Liber.
Serviteur scélérat !
Sans en rougir ainsi, tu te fais l'avocat De celui que ton maître a rendu ridicule ! Dès ce soir, je m'en vais te mettre à l'ergastule ! Je ne sais pas pourquoi, comme je l'aurais pu. Ton discours par ma voix ne fut interrompu !
CHŒUR DES COURTISANES
Galbo parle A Minna, Lilia semble rire.
CHa:UR DES SOLDATS
Lubrio, tout rùveur, vient et va sans rien dire.
LIBER, à Murion.
Il existe un moyen meilleur de te venger.
MURION
Crois-tu ?
LIBER
Si mon discours t'a mis dans le danger. De perdre ton procès...
MURION
Je t'en accuse, traître !
LIBER
Laisse-moi te tirer de cet embarras, maître. Et changer mal en bien en plaidant au rebours De tout à l'heure.
MURION
Soit, prononce un bon discours.
LIBER
Et pour moi ?
MURION, lui jetant une bourse.
Ce talent.
LILIA, appelant Murion.
Ami cher,
CHŒUR DES COURTISANES
Sans nul doute Ce jeune homme a dû plaire encore...
CHŒUR DES SOLDATS
Q.u'on écoute !
LIBER, d'un ton dégagé.
Vous allez de nouveau m'entendre, Plaignant, spectateurs, magistrat, Car Murion vient de me prendre.
Tout à l'heure, comme avocat ?
Murmures d'étonnement dans la foule.
Je sais, ce n'est point la coutume Que de soutenir tour à tour Soit par la voix, soit par la plume, D'abord le Contre, et puis le Pour.
Si cependant, je vous démontre Par mes discours, en cet instant.
Que j'eus tort en plaidant le contre Au nom de mon ancien client,
Et si je suis assez habile, Le retournant comme un écu, Pour convaincre à nouveau l'édile Que j'avais déjà convaincu,
Qui pourra blâmer mon système ?
En effet, si j'y réussis
Comme moi, vous aurez vous-même
Tout à l'heure changé d'avis.
Or donc, je reprends la parole Et je vais vous prouver d'abord du'en touchant l'épouse frivole, A l'époux il n'est point fait tort.
Et puis que, si l'époux essaye, D'obtenir que l'amant le paye, De sa femme on peut l'accuser D'exploiter l'infidélité.
Lubrio se trouvant moins tendre.
Ses charmes près de se faner, Ailleurs .Minna dut aller prendre Ce qu'il ne pouvait plus donner,
Elle a fait choix d'un beau jeune homme. De Murion, que chacun voit.
Pour se procurer ce qu'en somme, Tout époux à sa femme doit.
Entre cet époux honoraire
Et cet élégant libertin
Qui, s'il parle grec pour lui plaire,
A son cœur sut parler latin,
Mais le choix de Minna s'impose !
Et Lubrio qu'elle trompa.
Au lieu de blâmer cette chose,
Devait dire « mea culpa » :
— igo —
Peut-il y voir une malice Et doit-il nous faire un procès, Puisqu'après tout, vous l'avouez, C'est l'amant qui lui rend service ?
Car songez à ce que, sans lui, Cette triste épouse eut dû faire, Pour échapper au morne ennui Où la plonge un époux austère !
Quel dommage est fait à ses biens ?
Ce seul amant économise
Une troupe de comédiens,
Au mari dont la femme est prise.
Je le prétends formellement :
L'époux n'a droit dans l'infortune A nulle somme de l'amant, C'est lui qui doit en verser une.
Jamais mon client, magistrat, N'eut désiré pareille amende, Mais Lubrio, peu délicat, L'exigeant, il la lui demande.
Tu montreras par ta sentence Que jeunesse doit se passer, Et qu'il ne faut voir nulle offense Lorsque les barbons sont bernés.
Que les maris par trop austères, Se rappellent leur jeune temps !
Ils ne furent pas si sévères.
Eux qui le sont tant maintenant !
J'en ai dit assez, je le crois, Pour vous exposer ma défense. Et c'est pourquoi je fais silence En ces lieux encore une fois.
Applaudissements. Brouhaha.
CHŒUR DES COURTISANES
Le jeune homme est sauvé ! La bienheureuse chance !
CHŒUR DES SOLDATS
due devons-nous penser ? Que dira la sentence ?
UNE COURTISANE
Il faut juger. Galbo !