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devant cette importante assemblée, D'autres, plus compétents que moi, en parleront, j'espère.
Quant à moi, un professeur de métaphysique, je m’arrêterai à un thème plus général, plus philosophique, plus spécial à ma profession, et je dirai à l'éloge de l’agriculture qu’elle est le milieu le plus favorable au développement des facultés de l'homme, et la condition nécessaire de la prospérité d’un peuple.
C’est ce que j'appelle, dans une dénomination générale, les bienfaits de l'agriculture.
Il faut remarquer d’abord, Messieurs, que l’agriculture est le milieu le plus favorable au développement d’une santé robuste. ‘“ Avant tout il faut vivre, a dit la sagesse antique: prius est vivere ; et ensuite, si l’on se porte bien, on fait de la philosophie: deinde philosophari’ Or ïl semble bien, Messieurs, que la croissance de l'enfant, que le développement des organes dans un adolescent, ne se fait nulle part aussi heureusement que dans la vie des champs. Cette tendre nature qui, comme une fleur, absorbe l'air et la lumière, s’imprègne de tout ce qui l’entoure, ne se. constitue et ne s’harmonise nulle part aussi bien qu’au grand air de la campagne, parmi l’odeur des foins et des guérets, parmi les brises qui se sont embaumées aux branches résineuses des grands pins ou à l'écorce sucrée des érables.
Cherchez où se trouvent les tempéraments robustes, les types de haute stature et qui ne déclinent pas ; cherchez où se trouvent et le sang vif, et les joues roses, et le teint vermeil, et cet air de santé qui affleure sous une peau fine, ct cette vie qui pétille dans les yeux, et cette âme forte chevillée au corps qu’elle anime, vous verrez que tout cela se trouve surtout à la campagne.
Les générations décroissantes sont dans les villes. S’il ne venait incessamment des recrues de la campagne, les villes se dépeupleraient, car les villes dévorent leurs habitants. Les tempéraments anémiques se préparent et se font dans les habitations malsaines des quartiers populeux, dans l’atmosphère saturée des usines et des magasins. La pâleur est l'hôte des salons élégants; la phthisie est le fléau des races aristocratiques ; les épidémies n’ont jamais de prise que sur les cités. Enfin, pour tout dire en un mot, la vie est plus courte à la
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ville qu’à la campagne, ainsi que le constatent d'innombrables statistiques.
La santé est le premier bienfait de l'agriculture.
Il est une conséquence à notre première conclusicz:, C’est que, les multitudes se composant d'unités, les races se composent de personnes isolées. Si donc la vie des champs fait des hommes de tempérament robuste, elle fait aussi des générations fortes, capables de concevoir et d'agir avec vigueur, de revêtir même la cuirasse, et de porter avec honneur l'étiquette nationale.
C’est à bon droit que le poète latin félicitait jadis l’Italie de produire par le labourage, en même temps que des moissons fécondes, ces races vigoureuses des Marses, des Sabins, des vieux Romains qui furent les conquérants du monde. “ Salut, disait Virgile, salut terre d'Italie, salut, mère féconde ‘ et des moissons et des héros :
Salve, magna parens frugum, saturnia tellus, Magna virûm !
(Georg. Lib. II. 171.)
La sagesse et la grâce, parlant par la bouche de Fénelon, nous out laissé dans un charmant récit le secret de renouveler en une génération forte une génération dépérie. Ecoutez cette page du Télémaque : ‘ Mentor sortit de la ville (c’é- ‘€ tait la capitale de l’île de Crète), avec {le roi) Idoménée, et “ trouva une grande étendue de terres fertiles qui demeu- “ raient incultes ; d’autres n’étaient cultivées qu'à demi par la “ négligence et par la pauvreté des laboureurs qui, manquant ‘ d'hommes et de bœufs, manquaient aussi de courage et de ‘ force de corps pour mettre l’agriculture dans sa perfection. ‘ Mentor, voyant cette campagne désolée, dit au roi: la terre ‘ ne demande ici qu’à enrichir ses habitants; mais les habi- ‘ tants manquent à la terre. Prenons donc tous ces artisans ‘ superflus qui sont dans la ville, et dont les métiers ne servi- “ raient qu’à dérégler les mœurs, pour leur faire cultiver ces “ plains: et ces collines; bientôt le pe: sera peuplé de fa- ‘ m'ues vigoureuses et adonnées à l’agricuicure.”
Ainsi donc l’antiquité est d'accord avec l'expérience pour affirmer que l’agriculture est la naturelle nourrice des fortes
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races, En vérité il n’en pourrait être autrement, car le métier d’agriculteur est la condition la plus naturelle à l’homme, “ Si “ j'ouvre les antiques archives du senre humain, dit Mgr ‘ Dupanloup, à la première page, avant la chute originelle, ‘“ au temps même de la primitive innocence, je trouve déjà “ l’agriculture. Dans le séjour bienheureux de l’Eden, l’hom- ‘“ me innocent dut travailler, et travailler à la terre : “ Posuit ‘“ eum in paradiso voluptatis, ut operaretur eum.” (Gen. 2.) ‘ Aussi le travail de l’agricultur: avant d’être un châtiment # fut pour l’homme une loi, une condition de son bonheur, de ‘“ sa dignité, de son existence, un noble et nécessaire emploi “ de ses facultés et de ses forces.” (Comices agricoles d'Orléans, en 1861.)
Avez-vous remarqué, Messieurs, poursuivrai-je à mon tour, comment l’homme vient au monde avec des membres faibles et débiles qu’il faudra fortifier ? Si vous élevez mollemeut cet être si frêle qu’on appelle un enfant, vous en ferez un damoiseau, ou, comme on dit vulgairement, une femmelette. Au contraire, si vous appliquez ses bras au travail, si vous mettez sur ses épaules des fardeaux proportionnés à ses forces, si vous le laissez vivre au grand air, ses membres deviendront nerveux et souples ; on ne saura ce qu’il faudra le plus «dmirer en lui à dix-huit ans, ou de sa force ou de son élégance.
Oui ! pour développer ses facultés l’homme a besoin de travailler la terre, comme la terre pour être fertile a besoin du travail de l’homme. Et, pour que l’homme ne se soustraie pas à ce devoir, Dieu, ou, selon la parole de Pline l’Ancien, ‘ la “ nature l'a jeté nu sur le sol nu : “ Nudus in nuda humo.” Il faut qu’il fasse pousser le lin et le chanvre pour se vêtir, le pain et le vin pour se nourrir, et la terre ne lui donne rien qu'au prix de ses sueurs: “Quia di laboribus omnia ven- ‘“ dunt.” (Sénèque.)
En vain l’on substituera aux travaux des champs d’autres travaux, il semble qu’ils sont moins dans l’ordre providentiel, et l’expérience prouve qu’ils sont moins propices au parfait développement de l’organisme humain. Ainsi faut-il conclure avec l’écriture que ‘‘ l'homme est fait pour travailler, comme “ l'oiseau pour voler, et le bœuf pour labourer ”’; mais le principal travail de l’homme, celui qui s’impose le plus à sa nature et à ses besoins, celui qui perfectionne le plus sa race, est le travail de l’agriculture.
Le deuxième bienfait de l’agricu'ture est de former pour l’honneur de la patrie et de l'humanité des générations robustes.
Cependant, à Dieu ne-plaise que nous restreiçnions la perfection de l’homme au développement de ses facultés corporelles. Au-dessus de l’ordre matériel se superposent l’ordre intellectuel et l’ordre moral, se complétant, et, en beaucoup de choses, se compénétrant l’un l’autre.
La vie du laboureur est-elle donc favorable au développement des facultés intellectuelles ? J'’ose bien l’affirmer si l’on entend l’agriculture comme il faut, et si l’on n’exige point non plus une culture trop spéciale de l'esprit.
Et d’abord il est bien vrai que la vie des champs laisse peu de loisirs aux spéculations savantes, et n’exige pas des connaissances bien profondes ni bien subtiles. Mais n’en peut-on pas dire autant de la plupart des travaux d’industries et de métiers? La science profonde est une carrière à part. Quiconque veut y réussir doit s’y livrer tout entier, pâlir sur les livres dès sa jeunesse, et donner à l’étude le meilleur de ses forces jusqu’à la fin de sa vie. Cette destinée est celle du petit nombre. Sur trente-six millions d'habitants que compte la France, il y a trente-quatre millions de travailleurs. Aussi dans les pays les plus cultivés, il y a presque les dix-neuf vingtièmes des hommes qui travaillent aux travaux du corps, et chez qui les facultés intellectuelles sommeillent dans les membres fatigués. Si donc le cultivateur n’est pas plus savant qe les autres travailleurs, si même il a moins de cette faconde citadine que l’on rencontre dans les grands centres, en revanche il semble garder le privilège de la droiture d’esprit et du bon sens. L'équilibre des facultés se perd plus aisément dans le tumulte des villes ; la juste pondération des humeurs au contraire, et les solutions toujours égales, se conservent mieux dans les campagnes. Enfin, s’il est vrai, selon l'antique adage, que la perfection de l’homme comporte une âme saine dans un <orps sain, mens sana in corpore sano, il ne semble pas que aulle part en dehvrs de l’agriculture on en trouve mieux ct les #léments et les conditions.
On pourrait dire même que les autres métiers exigent moins de science que l’agriculture. Le tisserand pousse toujours de la même manière sa navette ; le menuisier n’exécute qu’un petit nombre de modèles; le forgeron, quelque temps qu'il fasse, bat toujours le fer selon les mêmes procédés. Dans les grandes usines modernes, où règne le système de la division du travail, l’homme est presque réduit à l’état de machine ; chaque ouvrier n’exécute qu’un détail, et il n’apprend jamais à fabriquer le produit complet de son industrie, L’'agricul-
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ture au contraire, pour qui l’entend comme il faut, est éminemment une science d'observation, de méthode, de combinaisons scientifiques. M. le secrétaire des cercles agricoles (il me pardonnera de le trahir), me disait l’autre jour avec une élévation de vues dont j'ai été frappé, que “ l'agriculture a “ pour objet de comprendre et d'exécuter le plan de Dieu “ dans la nature.”
De fait, et Dicu l’a ainsi voulu, il est un temps pour labourer, un temps pour herser, un temps plus favorabl: pour confier les semences à la terre: le laboureur doit en cela inter-
réter les lois de la nature, et consulter l'expérience ainsi que a raison. “ Toute terre ne porte pas les mêmes fruits :
« Hic segetes, illic venient felicius uvo; (Georg. L. I, 53)
# Virgile l'avait dit: ici, les blés produisent en abondance; “ ]à, il n’y a d'espoir que dans la vigne.” Il faut savoir labourer profond dans les terres fortes, tracer un léger sillon qui ne dessèche pas le sol dans les terres faibles. Les terrains froids s’amendent par la chaux, les terrains secs au moyen de la marne. On draine les terres humides, on irrige les sablonneuses. Il est des engrais stimulants, le noir animal, le guano, qui, employés seuls, épuiseraient le sol: on les tempère par les engrais naturels, comme le fumier et les débris de plantes fourragères, et les rendements sont doublés. L'agriculture devrait savoir au quantité de sels chaque plante enlève à la terre, et quelle quantité en contient chaque engrais. Il faut savoir comment alterner les moissons des céréales avec celles des plantes légumineuses, combien de temps pour chaque terre doit durer l’assolement, et combien le repos en jachère. Ce sont toutes des lois difficiles.
Puis, à l’économie du champ de labour s’ajoute l’économie de l’étable, Le choix des étalons, le croisement des races, l’alimentation la plus économique et la plus avantageuse, la proportion du bétail avec les terres à ensemencer, ce sont autant de problèmes où la routine et l'ignorance sont ruineuses, où la science au contraire opère des merveilles et réalise des fortunes,
Il n’est pas, Messieurs, jusqu'aux procédés de vos industries laitières dont je vois ici les honorables représentants, qui n’exigent un savoir-faire incroyable. Un publiciste français, M. Louis Hervé, faisant en 1859 un rapport sur l’agriculture en France, disait : ‘* Le régime de la stabulation est indispen- “ sable pour augmenter la production de la viande et du lait ;
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mais le séjour des animaux dans des écuries basses, étroites, “ mal aérées, a souvent pour résultat la ruine du cultivateur ; “ en effet, les épizooties, les maladies de tout genre qui déoi- ‘ ment les bestiaux dans un grand nombre de fermes, pro- ‘ viennent dans la plupart des cas, du mauvais état des lieux ‘ qui les abritent, Quelques fermes modèles nous offrent des ‘“ bâtiments construits suivant les données de l’hygiène et de ‘{ l'économie bien entendue, des étables spacieuses et élevées, “ à double courant d’air dans la partie supérieure, un sol pavé ‘“ et en pente pour l'écoulement des produits; des porcheries ‘€ disposées d’après les mêmes règles ; des laiteries bâties pour ‘ recevoir un air frais et pur, une température égale, à l'abri ‘€ des odeurs qui détériorent le lait, et des secousses de voi- ‘ tures qui troublent l’ascension de la crème.”
Ce sont là, n'est-il pas vrai, Messieurs, des détails infinis, rien que pour le labour et le bétail ; et cependant je n’ai rien dit ni de la basse-cour, ni du jardinage, ni de l'exploitation la plus avantageuse, des sucreries, des arbres fruitiers et des forêts. En vérité nous sommes autorisés à dire que le laboureur, s’il voulait cultiver comme il faut, devrait savoir presque toutes les sciences, la chimie et la physique, l'histoire naturelle et la botanique, la minéralogie et la médecine. La vie de chaque plante, ainsi que celle des animaux, a son alimentation, ses traitements, ses maladies, Le laboureur en est le médecin et le nourricier. S'il ne sait pas son métier il fera comme une nourrice maladroite qui mettrait dans le biberon de son nourrisson du vinaigre au lieu de lait, comme un médecin qui soignerait ses malades à l’arsenic. Les procédés empiriques en agriculture sont plus ruineux que dans l'alimentation des hommes, car les hommes savent se plaindre, tandis que les plantes et les animaux souffient et meurent sans indiquer la source du mal ; seul le laboureur instruit, la devine et la corrige.
L'agriculture, Messieurs, est une école de bon sens et de sciences pratiques : tel est son troisième bienfait,
Tontefois, Messieurs, une démonstration plus facile à faire, est de prouver que l’agriculture est un milieu spécialement favorable au développement du sens moral et religieux d’un
uple.
“ Tout est plein de Dieu à la campagne, a dit un poète ‘ païen :
Jovis omnia plena ;
‘et c'est l’action divine que l’on croit sentir et entendre “ dans cette germination profonde sous nos pieds dans les 4 guérets, et sur nos têtes dans les bourgeons :
Et nunc omnis ager, nunc omnis parturit arbor.” (Virg. Eglog. III.)
Le laboureur fait avec Dieu son œuvre en commun ; il sème et Dieu arrose ; il sarcle et laboure, mais compte sur le soleil du bon Dieu pour faire mûrir la moisson. Impuissart à faire produire la semence, il attend sa fortune de la protection divine, et repose son ‘* espérance en ce Père du ciel qui donne ‘“le pain quotidien. Ah! c'est bien lui qui peut dire, en par- ‘ Jant de Dieu, cette divine parole: ‘ Pater meus agricola est ; ” car Dieu est vraiment agriculteur ! ”?
Les travaux des manufactures ne se font pas ainsi de part avec Dieu : l'effort de l’homme y paraît seul. On n’a point entre les murs noircis d’une usine, ni dans les rues encombrées de nos villes, ces larges horizons dont le Dante a dit autrefois “ qu’ils n’ont de confins que la lumière et l'amour:
che, solo amor’e luce ha per confine,
Faut-il s'étonner ensuite si le laboureur est naturellement plus recueilli et plus pieux que l’ouvrier des villes? Dans les champs, tout porte à Dieu une âme naturellement bonne, et presque rien ne l’en détourne. A la ville, le mal est presque partout, et la pensée de Dieu est rare comme les clochers, dont les maisons nous dérobent la vue. Aussi, de tout temps on a remarqué que la vertu se réfugiait à la campagne. ‘ La “vie des champs, disait Columelle, est proche parente de la ‘“ sagesse, si même elle n’en est pas la sœur: Vita rustica “sine dubilatione proxima et quasi consanguinea sapien- “yiæ est” Et le poète de Mantoue, Virgile, disait que la ‘“ sainte pudeur, chassée de partout, avait pris demeure à la ‘ campagne :
Casta pudicitiam servat domus.
(Georg. Lib. IT, 523.) ;
‘ que la justice quittant la terre au commencement de l’âge “ de fer, laissa dans la maison du laboureur la dernière em- “ preinte de ses pas :
Extrema per illos Justitia excedens terris vestigia fecit. (Georg. Lib. ÎI, 470) ;
“ que les jeunes gens eux-mêmes, les jeunes gens partout si ‘ indociles, étaient à la campagne assidus au travail et sobres “ dans le vivre, dévots envers la divinité et respectueux à “ l'égard de leurs vieux parents :
Hic patiens operum exiguoque assueta juventus, Sacra Deûm, sanctique patres.
(Ibid.)
Tandis que la vie vagabonde et instable des ouvriers est une école d'irréligion, une désorganisation de la famille, la désunion et l'oubli entre ceux qui sont faits pour s'aimer, le chef de famille à la campagne fait véritablement l’éducation de ses enfants, gardant leur jeunesse et préparant leur avenir, Ce n’est pas lui qui jettera imprudemment ses fils et ses filles à la corruption des villes. Illes retient au foyer quand ils sont petits, et leur apprend à vivre d’une vie austère, laborieuse, obéissante. Soir et matin il veille à ce qu’ils accomplissent leurs devoirs de piété envers Dieu ; le dimanche, il les conduit à la messe du village. Aucune influence pernicieuse p’arrive jusqu'au sanstuaire de la ferme : le laboureur pieux pétrit ses enfants à son image. Lorsqu'ils auront grandi, leur père n’aura point besoin, pour occuper leurs bras, de les éloigner prématurément de sa tutelle, de les livrer à des maîtres étrangers, de les abandonner à un milieu impie et déréglé; non, il les conduira avec soi aux travaux des champs, et, leur mettant à la main la bêche, la charrue, la faucille, il leur dira : “ Tenez, voici votre gagne-pain ; faites comme moi et vous se- “rez heureux. Quand vous saurez travailler et que vous aurez “ l’âge, je détacherai quelques-uns de mes champs avec une “jolie maison que j'y bâtirai; ce sera votre lot. Vous l’a- “ grandirez, et vous y garderes avec honneur mon nom ainsi “que mon métier. Allez, je vous laisse ce que m'a laissé ‘“ mon père: l’air natal, le travail, des goûts simples, l'amour “ de Dieu et la paix du cœur ! ”?
Il faut l'avouer, Messieurs, le plus sage des hommes, Salomon, avait raison de dire cette parole que j'ai mise comme épigraphe à ce discours: ‘“ Laboureurs, aimez vos laborieux travaux, et surtout l’agriculture instituée par le Très-Haut : Non oderis opera laboriosa, et rusticationem creatam ab Altissimo.”
L'agriculture est vraiment la gardienne de la foi et des mœurs ; c’est le quatrième de ses bienfaits.
L'histoire de l’industrie a ses dates bien connues, On sait que le tissage mécanique est d'invention récente, Les cotons, les indiennes, les merinos, les draps de fine laino, ainsi que les tapisseries les plus en renom, ont une origine et des phases de progrès qu’il est facile d'établir. Il en faut dire autant de ces grandes manufactures de fontes, de fers forgés, de bronzes artistiques, et des aciers de tout genre, depuis les aciers durs d'Angleterre jusqu'aux fines lames pliantes de Norvège ou de Damas, On peut même dire quand on commengça de forger le fer, et de naviguer sur la mer. Quant à l’agriculture, elle n’a point de dates, our elle est contemporaine de la création ; elle a même été créée par le Très-Haut, creatam ab Altissimo.
Des peuples policés et puissants ont pu exister sans avoir les inventions modernes: aucune branche de l’industrie n’a jamais été nécessaire à la prospérité d’une grande nation. Selon les propriétés du sol et les avantages du climat on exploite avec profit la soie ou le coton, la laine ou les fourrures, la vigne ou le houblon, les minérais ou les bois de prix; ces industries peuvent créer un certain bien-être en faisant couler l'or à flots comme en Californie, elles ne donnent pas à un peuple son cachet national de grandeur et de stabilité. Pour qu’un peuple soit grand et prospère, pour qu'il aime son pays d'un amour patriotique, pour qu’il en prenne le cachet spécial et le tempérament distinctif, il faut qu’il s'attache à la glèbe, qu'il s’identifie pour ainsi dire avec le sol, lui donnant ses sueurs et vivant des fruits qu’il y récolte, y prenant naissance et y laissant ses cendres à côté des cendres de ses ancêtres, en un mot, il faut qu'il vive d'agriculture. Un grand homme d'Etat, Sully, avait tracé ce programme à son pays qu’il aimait, et dont il détermina en partie la grandeur, Sully, aimait à dire: “ Pâturage et labourage sont les mamelles de “la France.”
Oui, l’agriculture est la condition nécessaire de la prospérité d’un peuple. L'amour que je porte à votre cher Canada, Messieurs, et la confiance que j'ai dans les destinées de ce peuple pour moi deux fois aimé, et parce qu’il est d’origine française et parce qu'il est catholique, m’inspirent de prouver une thèse sur laquelle repose, je crois, l'avenir de ce noble pays. Ainsi, Messieurs, en montrant bien leur but patriotique, nous relèverons à leur véritable hauteur ces réunions des cercles agricoles, dont le nom est trop modeste. j
Avez-vous remarqué, Messieurs, que tous les peuples qui
ont fait leur marque dans l’histoire ont été des peuples adonnés à l'agriculture ?— L'Egypte qui atteignit dans les temps anciens le plus haut sommet de la puissance et de la civilisation, l'Egypte qui eut en même temps jusqu'à vingt-deux mille “!les florissantes, s'il faut en croire Hérodote, l'Egypte qui, pour tombeaux, bâtissait à ses rois des pyramides. gigantesques, qui mettait aux portes de ses temples des monolithes dont s’enorgucillissent aujourd’hui Rome, Londres et Paris, l'Egypte avait non seulement fait passer l’agriculture dans ses mœurs et dans sa vie, mais l'avait introduite même dans sa religion. Le Nil qui déborde chaque année pour renouveler la fécondité de ses rives, était un fleuve sacré. Le lotus qui pousse dans les lieux humides et semble être l'indice de la fertilité, était également une fleur sacrée. On croyait faire beaucoup d'honneur au dieu Osiris en lui donnant une tête de bœuf, Isis avait une tête de vache, et on la couronnait de feuilles de lotus. Vous connaissez, Messieurs, le culte ridicule que l’on rendait au bœuf Apis, à qui l'on avait bâti un palais, dont on célébrait les funérailles avec autant de solennité que celles des rois: le bœuf Apisétait le roi, sinon le dieu, du pâturage et de l’agriculture.
Les Hébreux eux-mêmes que Jéhovah, pour assurer leur perpétuité, avait introduits dans une terre où coulaient le lait et le miel, les Hébreux, jusque dans la terre promise, se souvenaient parfois du culte de l'Egypte, et, oubliant Jéhovah dans les jouissances des fruits de la terre, ils adoraient l’agriculture sous l’image d’un veau d’or.
Dans les Indes, sur les bords luxuriants du Gange, où vivaient du temps de Ninive et de Babylone des peuplades puissantes, le taureau Nandi, qui symbolisait la fertilité du sol, était honoré comme un dieu. Dans les ruines de l’opulente Ninive, on a trouvé dernièrement deux gigantesques taureaux en granit, portant sur la tête une couronne étoilée, et qui devaient être sans doute les divinités tutélaires des rives florissantes du Tigre et de l’Euphrate. Chez les Perses, le culte du bœuf Aboudad était prescrit par une loi de Zoroastre, et ce vénérable animal était considéré comme le principe de toute la création végétale et animale. Ce serait temps perdu de rapporter les détails ridicules de cette cosmogonie; ilsne prouvent qu'une chose, c’est que l’agriculture chez les Perses était une religion.
Le culte de l’agriculture varia de forme avec le temps et les mœurs, mais il se retrouve chez tous les peuples païens qui ont fait marque dans l’histoire. Le grave Varron rapporte que ‘ £uer le bœuf laboureur à Athènes, dans le Pélopo-
‘ nèse, en Phrygie et chez les premiers Romains, était un “* crime puni de mort.” Les Grecs dont le génie artistique civilisa les traditions antiques, reléguèrent le taureau parmi les constellations célestes, mais ils trouvèrent un moyen plus élégant de laisser la divinité dans l’agriculture, Cérès fut la déesse à qui l’on attribua le bienfait de cet art ; Cérès avait la score cultivé les champs, et, dans les guérets, elle avait onfanté Plutus, la richesse, Les bergers avaient pour protecteur le divin Apollon qui avait le premier gardé les troupeaux. Pallas et Neptune, disait la foule, ayant eu contestation pour savoir qui ferait aux hommes le présent le plus utile, Pallas frappa la terre de son talon et fit naître l'olivier, (l'olivier est la richesse des contrées méditerranéennes) ; “ Neptune à son tour avait frappé le sol de son trident, et du “ sol entr'ouvert s'était élancé le cheval bondissant :
Oui primu frementem Fudit equum magno tellus percussa tridenti.
(Virg. Georg. Lib, I.)
Bacchus était le dieu des raisins, et l’on s’accordait à dire, {on le dit bien encore), que ses présents étaient divins. Les rois les plus renommés de ce peuple artiste n'étaient guère, en temps de paix, que de grands propriétaires exploitant de leur mieux d'innombrables troupeaux. Les poèmes immortels d'Homère sont tout empreints du goût de l’agriculture. Hésiode a célébré le labourage dans son poème des Travaux et des Jours. L'élégant disciple de Platon, Xénophon, après avoir été général d'armée, écrivit son livre des Æconomiques où il enseisne par le menu les procédés du labourage et du pâturage. ‘Il y affirme que l’agriculture est le premier des ‘arts, et n’admet pas, dit-il, qu’un homme libre puisse trouver ‘une occupation plus digne de lui.”
Quant au peuple romain, le plus étonnant de tous les peu-
les, vous savez, Messieurs, que ses premiers généraux, les Fabricius etles Cincinnatus, quittaient la charrue pour l'épée, et retournaient à leurs moissons après la victoire. Marius que, à la vérité, son obscure naissance ct ses premiers travaux avaient fait laboureur; Marius, sept fois consul, se fit remarquer par l'intelligence et l’étendue de ses exploitations agricoles. On admirait, entre autres travaux, des plants de vignes qu'il avait distribués sur les coteaux de ses domaines avec un si habile emploi du terrain, qu’on y reconnaissait, dit Pline ‘* tout l’art du profond tacticien et du grand général”
Aussi longtemps que le génie agricole inspira sé peuple
romain, le peuple romain fournit des recrues invincibles aux légions qui portaient jusqu’aux confins du monde la gloire de son nom, Quand la vie des champs cessa d'être en honneur, uand les fêtes de Rome eurent attiré à la ville la population des campagnes, le colosse romain se sentit faiblir, En vain on fit des projets de lois agraires pour ramener les propriétaires à leurs champs, en vain l'empereur Auguste fit écrire par Virgile ce sublime appel aux travaux de l’agriculture qui a pour titre les Géorgiques, les familles romaines n’eurent bientôt plus d’héritiers, les légions plus de soldats, et l'Italie affamée plus de pain, Les barbares vinrent et prirent la place de ce peuple qui ne se recrutait plus, et ne pouvait plus même se nourrir, Les Grecs, les Perses, les Babyloniens et les Egyptiens avaient disparu de même.
C'est l’agriculture, Messieurs,qui a fait les grands peuples de l'antiquité; et tel est le cinquième bienfait que j'avais à signaler,
Il me reste à dire, Messieurs, que l’agriculture est aussi la mère des grands Etats modernes, et que les grands Etats modernes ne subsisteront point s'ils ne maintiennent à la base de cetimmense déploiement de vie factice qu’on appelle l’industrie et l'administration, une large et florissante exploitation du sol. Je termine par là, ce trop long discours.
Que les nations modernes tirent leur origine de ces populations barbares qui, au Ve siècle de notre ère, envahirent l'empire romain et se le partagèrent, c'est ce que tout le monde sait. Lorsque la mer, gagnant sur le rivage, parvient enfin à rompre une digue qu’elle a longtemps battue de ses flots courroucés, les vagues se précipitent sur les campagnes, se creusent des lits profonds, En ru dans leurs tourbillons les moissons et les troupeaux, le laboureur avec son toit de chaume renversé. Pendant plus de deux siècles, les barbares, victorieux des Romains, ravagèrent ainsi l'Europe. Huns, Vandales, Wisigoths, Hérules, Francs, Saxons, Normands, Slaves, Arabes ct Tartares, ce furent autant de flots humains qui, se poussant les uns les autres comme les vagues d’une mer débordée, ravagèrent tout, mirent tout en désordre d’un bout à l’autre de l’ancien continent, Guaand le calme fut rétabli, ces pillards qui n'avaient plus rien à piller, furent obligés de demander à la terre le pain qu’ils ne pouvaient plus acheter à prix d’or ni conquérir par le fer. Je l'ai dit déjà,
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et Mr de Montalembert l’a raconté en cinq volumes palpitants d'intérêt, ce furent les moines qui fixèrent au sol ces peuples vagabonds, coutes Lingard, le grand historien de l'Angleterre. “Il ‘ est impossible, dit-il, de ne pas rapporter brièvement ce “ que les moines ont fait on Angleterre pour l'agriculture ; ‘“ impossible de ne pas rappeler le parti qu'ils ont su tirer de ‘€ tant d'immenses régions incultes et inhabitées, couvertes de “ forêts ou entourées de marécages. (C'était là, on ne doit ‘ jamais l'oublier, la vraie nature des vastes territoires aban- “ donnés aux moines, et qui avaient ainsi le double avantage “ d'offrir aux communautés une rctraite plus longtemps “ inaccessible qu'ailleurs, et d'imposer de moindres sacrifices “à la munificence des donateurs. Ainsi placés en face de ‘“ toutes les difficultés de la mise en culture d'un pays nouveau, “ ils les surmontèrent toutes : les forêts défrichées, les marais ‘ assainis ou desséchés, le sol irrigé ou drainé selon les besoins “de chaque localité, les ponts, les chemins, les digues, les “ ports, les phares créés partout où s’étendait leur patrimoine “ ou leur influence, témoignèrent de leur infatigable et vigi- ‘ lante ardeur. La moitié au moins de la Northumbrie était “ envahie par des landes et des bruyères stériles ; la moitié “ de l’Est-Anglie, et une portion considérable de la Mercie, ‘étaient couvertes par des marais presque inaccessibles, ‘ Partout les moines substituèrent à ces déserts inhabités de “ gras pâturages et d’abondantes moissons.” (T. I, 267.) Ainsi parle Lingard ; et Mr de Montalembert poursuit : “ Ces moines laboureurs, éleveurs et nourrisseurs, furent les ‘ véritables pères de l’agriculture D pret devenue et de- ‘ meurée, grâce à leurs traditions et à leurs exemples, la pre- ‘ mière agriculture du monde.” (Moines d'Occident, t, V, 173.) .. Voilà pour l’Angleterre. Pourla France ; si vous voulez savoir, Messieurs, comment elle fut défrichée, écoutez cette histoire, et jugez de l'ensemble par un détail. (C'était au Vie siècle. Un moine breton, nommé Tellio, après avoir coupé les halliers et les broussailles à l’entour de son monastère de Dol, près de St-Malo, se mit, avec l’aide d’un autre moine, St Samson, à planter un immense verger |à où l’on ne voyait auparavant que des arbres stériles. Sur trois milles de long, dans un terrain bien défoncé et bien ameubli, Je moine T'ellio planta des pommiers dela meilleure espèce : sur trois milles de long les pommiers alignèrent bientôt leur ramure vigoureuse, Ce fut à la saison un déluge de pommes. Malgré leur appétit les moines ne purent manger tant de prune ; alors, pour n’en rien perdre, car elles étaient bonnes, ils s’avisèrent de
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les boire : ils inventèrent le cidre. Le cidre rend heureux, aujourd’hui, tous les ivrognes bretons, et même normands : le moine Tellio ne comptait pas avoir un tel succès.
Vous savez maintenant, Messieurs, d’où vient la boisson nationale de la Bretagne et de la Normandie, le cidre : en Bretagne et en Normandie le raisin ne mûrit pas. Voulezvous apprendre par qui furent défrichées les terres heureuses où mûrit le champagne, le vin de champagne, cette convoitise des Anglais, ce bouquet nécessaire de tous les grands repas dans les deux mondes ?— Ecoutez. Le moine Théodulphe, né de parents illustres en Aquitaine, s'était fait moine à St- Thierry. Il désira d'être employé à l’exploitation agricole du monastère. On lui confia deux bœufs de labour qu’il mena à la charrue pendant vingt-deux ans. Avec cet attelage il faisait autant de besogne que deux, trois, ou même quatre de ses frères. Il était encore plus infatigable que ses bœuf, car, pendant que ceux-ci se reposaient, lui remplagait la charrue par le hoyau, la herse ou la bêche ; et, quand il revenait au monastère après des journées si bien remplies, il était toujours le premier aux offices et aux psalmodies de la nuit. Après vingt-deux ans de labourage, il fut élu abbé de sa communauté. Alors les habitants du village le plus voisin s’emparèrent de la charrue,et la suspendirent dans leur église comme une relique.,
C’en était une en effet, s'écrie ici Mr de Montalembert à ‘ qui j'emprunte en partie cette histoire ; noble et sainte reli- “ que d’une de ces viss de travail perpétuel et de perpétuelle ‘ vertu, dont l'exemple a heureusement exercé un plus fécond ‘€ et plus durable empire que celui des plus fiers conquérants. ‘ Il me semble que nous la contemplerions tous avec émotion, ‘ si elle existait encore, cette charrue de moine, deux fois “ sacrée, et par la religion et par le travail, par l’histoire et ‘ par la vertu. Pour moi, je sens que je la baiserais aussi ‘ volontiers que l’épée de Charlemagne ou la plume de Bos- 4 suet.” (Moines d’Occ., t. IT, 456.)
La France défrichée par les moines, ainsi que l'Angleterre, a grandi et prospéré à côté de sa rivale, quoique des guerres sans fin aient périodiquement, pendant douze cents ans, décimé sa population, La France et l’ Angleterre seront puissantes l’une et l’autre aussi longtemps que chez elles l’agriculture restera florissante, car la loi de l’histoire, je le répète, veut que la prospérité et la grandeur d’un peuple soient en raison du nombre et de la prospérité des populations agricoles.
Cela est vrai quand il s’agit du recrutement des armées, tout le monde le comprend, car tout le monde sait que les soldats disciplinés, courageux devant la mort, sont les fils