‹ Premier memorandumChapitre 7 sur 21 · Lundi · texte numérisé non relu

Lundi

J'ai passé la nuit dans des rêves affreux, — j'ai été rassasié d'horreurs. — Au réveil l'imagination a peine à se dessouiller des impressions de la nuit, et il reste je ne sais quelle trace dans l'esprit que la réflexion, le sang-froid, la volonté et les splendeurs du jour ne peuvent faire entièrement disparaître. — Éveillé à huit heures. — Pas levé. — Écrit mon courrier dans mon lit. — Lu les journaux. — Levé vers midy. — Fait ma toilette. — Dîné en ville chez madame D... — Après le dîner, fait trois visites. — Trouvé tout mon monde. — Passé la soirée chez mon amphitryon femelle. — Soupe. — Causé longtemps après souper. — (J'ai reçu une lettre de ...) Pensé profondément à cette lettre qui pourrait bien bouleverser mes projets. — Couché vers minuit et écrit ce Mémorandum, aussi insignifiant

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que ce qu'il rappelle. Quel tissu de platitudes que la vie!

Interrompu par mon voyage à Caen.

J'ai quitté Saint-SaUveur pour tout à fait et je suis revenu à Caen. Mais ce Journal, fragment heurté, était pendant depuis plusieurs jours. Ils ont été passés, comme les autres, dans les soins misérables du monde, les conversations sans signifiances, les visites, le jeu, les dîners : vie fatigante dont je suis las, parce que rien ne dédommage dans les habitudes extérieures en province, de la grande tenue et du convenable. N'importe! ces jours ont été vécus.

L'un d'eux (c'était Mardi), on amena (les parents, accompagnateurs ordinaires en ces sortes d'occasions) un jeune couple de mariés chez ma mère. C'était une caricature fort solennelle que ces deux noces en présence, toute cette bande d'heureux. — M. P. de V. et Mademoiselle L. . . (une mienne cousine, je crois,) se sont accouplés légalement et religieusement le même jour que mon frère et ma belle-sœur. — Madame de V. n'est pas jolie, mais elle a le nez busqué avec beaucoup de

noblesse et d'une grande délicatesse de profil, les yeux pleins de conversation, et une belle fraîcheur de blonde. Avec cela, dix-huit ans, la beauté du diable et souvent une diable de beauté I La gorge pas mal, mais le reste en queue de poisson, et une voix brisée comme si elle avait souffert de la vie. — Ne manque pas d'esprit, mais a mauvais ton et une naïveté d'aplomb que j'ai eu une peine infinie à lui faire perdre. — Elle a furieusement coquette avec moi, et si j'étais fat... j'écrirais ici quelque chose. Son mari est un niais silencieux, blond fade, et raide de cravate. Il est devenu tellement maussade en voyant mon manège avec sa péronnelle de moitié, qu'on l'a remarqué et que je suis sorti avec lui dans le jardin afin que s'il me cherchait querelle, il le fît là tout à son aise. Ne m'a rien dit, à mon grand désappointement. — N'a montré sa ridicule jalousie que par le ton avec lequel il m'a donné un démenti à propos de madame Malibran. Comme j'étais sûr du fait que j'avançais et que d'ailleurs en discussion, quand j'ai la parole, on ne me désarçonne pas plus qu'un centaure, j'ai fait ployer ce dépit en révolte. — Assez intéressé ce soir-là.

Aujourd'hui 25" (et fête de Noël). — Le temps a froidi subitement, — du vent, — de la gelée, et une neige

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furieuse. — Je ne suis pas encore sorti. — Ai passé ma journée au coin du feu en partie avec Aimée, en partie seui. — Mal portant, les nerfs renversés, — contrarié d'ailleurs, sombre, amer, et dans une lutte intérieure perpétuelle. Moralement et quant à l'apaisement de soimême, la journée n'a pas été perdue. Mais aussi que j'ai souffert! — J'attendais... qui n'est pas venue: et comme Elle seule a le plus turbulent empire sur ma vie, il a fallu que le lion mordît le serpent. — Ai remué un monde de souvenirs. — Pensé à mes amis de Paris, à Guérin surtout dont j'ai relu la dernière lettre, — et lui aussi a dû être bien triste aujourd'hui par ce temps désolé d'hiver, et une causerie ensemble nous aurait fait quelque bien à tous les deux. — Écrit une lettre à ma mère et ceci avant le dîner.

Au soif.

Dîné, — point d'appétit, — et quoique j'aie extrêmement peu mangé, souffert affreusement de l'estomac. Causé sans suite avec A... De la musique m'aurait été nécessaire, j'en manquais. — Non! je n'aurais point autant souffert à Paris. C'est vraiment la patrie des êtres dont la destinée de cœur est perdue ^ — Écrit une lettre à Léon. — Noté des lectures pour demain. Il faut que je reprenne des habitudes régulières de pensée, ou

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je me tue avec la mienne. — Recausé encore avec A..., puis achevé ce Mémorandum et mis au lit, n'en pouvant plus de la journée. Ah ! si je pouvais dormir sans rêves !

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