‹ Premier memorandumChapitre 8 sur 21 · Décembre · texte numérisé non relu

Décembre

Éveillé à neuf heures. — Mon sommeil est ici beaucoup plus lourd qu'à Paris. — Pas levé. — Le temps est encore plus froid qu'hier et la terre est couverte de neige. — Lu Machiavel jusqu'à trois heures (ses Histoires florentines.) Ai parcouru un fatras de livres que le libraire m'a envoyés. — Levé à quatre heures et demie, à la nuit. — Habillé, lavé, mais resté en négligé et en pantoufles. — Je ne veux point sortir, et d'ailleurs il fait un froid qui me coupe en deux et auquel je ne m'exposerai qu'à la dernière extrémité. — Dîné avec assez d'appétit. — Je ne fais plus qu'un repas par jour et ne bois aucun excitant. — Après dîner, lu un volume de Washington Irving que j'ai demandé parce que j'en avais vu l'éloge dans les Mémoires de Lord Byron. L'ouvrage que je lis est intitulé les Contes de l'Alhambra, écrits avec beaucoup plus d'esprit et de grâce que je n'en supposais à un Américain. — Interrompu ma lecture pour aller me coucher une heure. Singulière vie que

je mène ici ! N'ai pas dormi, et me suis dévoré le cœur pendant cette heure funeste. — Relevé. — Repris ma lecture et l'ai poursuivie jusqu'à minuit et demi, — puis couché.

Je trouve dans les Contes de FAlhambra : a Qu'est-ce que l'amour d'un homme errant? Un ruisseau vagabond qui caresse toutes les fleurs de ses rivages, passe — et les laisse baignées de pleurs. » N'est-ce pas joli?

27 Décembre. — Au soir.

Une nuit plus calme. — Éveillé à huit heures, — bien portant. — Lu dans mon lit jusqu'à midi. Fini Washington Irving et les autres livres que le libraire m'a envoyés hier. — Levé. — Un temps dur, — et la terre neigeuse répandant une lumière mate et à V envers sous les assombrissements du ciel gris. — Je voudrais bien savoir quelles sont les maladies morales des Lapons ? — Lu au coin du feu jusqu'à l'arrivée du coiffeur, — rasé, — coiffé. — Reçu une lettre de G... qui me parle de logements. Je regrette un peu mon logement de la rue de Lille, que très certainement je n'aurais pas quitté sans des raisons supérieures. — Dîné assez silencieux et dominé par les souvenirs, ces éternels adversaires. — Après dîner causé un peu avec Amata^ mais ne me sen-

IIO PREMIER MEMORANDUM

tant nullement extérieur je suis retourné à la lecture.

— Écrit un paquet de lettres tout le soir. — Suis allé moi-même les mettre à la poste à dix heures. — Les rues blanches de neige, — un ciel bas et d'un clair de lune sous-nue, — un vent du Nord qui faisait tomber des flocons des toits, — des passants enveloppés dans leurs manteaux, une ou deux femmes en pelisse et un cabriolet roulant lentement et en silence sur la neige. Revenu. — Mis à lire Machiavel. — J'ai pris faim et j'ai mangé une alouette avec un plaisir plus sensuel que je n'en prends d'ordinaire à manger quoi que ce soit.

— Couché. — r Lu et écri vaille dans mon lit. — Mes journaux de Paris ne me viennent plus et j'ignore tout ce qui se passe. J'en ai fait demander ici à un cabinet de lecture parce que je ne veux pas sortir; on mêles a refusés, même pour mon argent. — O province ! province! quand on est aussi égoïstement stupide, ne mérite-t-on pas de mourir de faim ?

iS,

Assez dormi, mais toujours ces maudits rêves* —* Éveillé tard. — Lu du Machiavel. Tout son second livre* Ce qui me frappe le plus dans cet écrivain c'est la noble austérité du langage et la hardiesse de la pensée* Il

est vrai. — Peu importe que ses points de vue soient passionnés, mais ils sont vrais, et les allures de son esprit ne se masquent point sous une lâcheté hypocrite. — Il a dans le style (c'est je crois sa plus grande qualité) une rapidité d'oiseau de proie. — Bossuet a cela aussi. 11 relève sa soutane violette jusqu'au genou .et marche militairement dans tous ses récits (V. son Histoire universelle, entre autres). — Malgré la force de tête de Machiavel, il est de son pays et de son siècle, à une grande profondeur. Au milieu de ce récit à tire-d'ailes d'aigle, on rencontre, çà et là, comme plumes semées aux buissons arides, dans la course, en droiture^ des réflexions affreusement physiques, où l'Italien du temps des Borgia se montre tout entier avec une énergie atroce. — Levé, — habillé, — descendu, — écrit et rêvassé au coin du feu. — Quel gouvernement que celui de Florence ! Jamais la dictature à un seul, mais à plusieurs; ce qui éternisait les troubles., C'était la guerre permanente, et sur un terrain étroit. Temps effroyable, mais où l'on ne s'ennuyait pas comme maintenant. — 11 n'y avait pas de société alors, mais des indi* vidus. Chose étonnante, toutes les croyances du Moyen Age étaient sociales, et pourtant l'individu tenait une plus grande place qu*à présent où il n'y a même plus de croyance que l'on puisse appeler générale. — Et l'on parle de V individualité ! — Ce n'est donc pas, comme

l'ont cru certains penseurs, l'absence de croyances sociales qui engendre le mal de l'individualité, et la preuve en est dans l'Histoire qu'a écrite Machiavel. — Atteint le dîner. — Dîné aVec assez d'appétit. — Pas sorti. — Resté seul au jour mourant. — Pensé à mille choses tristes parce qu'elles sont passées, et puis aussi à l'avenir, cette vierge voilée^ comme l'a appelée Richter, je crois. — Aimée est rentrée. — Causé. — Écrit une lettre à madame de V... pour m'excuser de n'être pas allé chez elle dans ce voyage-ci. Je n'y aurais point trouvé sa fille, la plus douce âme qui fut jamais renfermée dans le corps le plus fragile. — Causé encore. — Point veillé. — Le temps est toujours aussi froid, ce qui influe beaucoup (avec les contrariétés du moment actuel) sur mon humeur.

Juger la vie avec son esprit et la sentir avec son cœur, récolte de mépris pour soi-même et d'amertume pour les autres.

Éveillé à neuf heures. — La tête lourde et douloureuse. — Lu Machiavel. — Très vivement intéressé par

cette lecture. — Levé vers midy. — Le coiffeur est venu, ^- l'ai renvoyé. — Écrit jusqu'à l'heure où ... est arrivée. N'a pas été là longtemps. Elle m'a paru remarquablement belle et d'ailleurs était mise comme j'aime, en noir avec un cachemire blanc, — tout simplement, mais noblement aussi. — Quand elle a été partie, ai reconnu que cette passion domptée à si grand'peine pourrait bien encore m'échapper. Quelle chose incurable que cet amour! — Ai beaucoup souffert, et pourquoi? mais souffert pendant deux heures à me rappeler les brisantes douleurs d'autrefois ! — Ai passé ce temps à reprendre la direction de moimême, empire fier et triste. Les couronnes de la force morale cachent autant d'ennuis que celles du front des Rois. — Pas sorti. — Il a fait un peu de soleil, impuissant et lugubre comme un jaune cierge des morts sur le suaire de neige de la terre. — Dîné. — Mangé vite et sans faim pour faire diversion aux mêmes pensées par un acte physique, un mouvement quelconque. — Rêvé. — Essayé de produire, mais l'esprit est resté stérile. — Pris un verre d'eau et de vinaigre de Bully comme digestif. — Lu l'ouvrage de Louis de Blois, tout entier (le Guide spirituel), que m'a donné Léon. Il (Léon) en fait un chef-d'œuvre. C'est possible, mais je n'apprécie pas le mérite de livres pareils. Je les lis avec une sécheresse d'âme infinie. — Or s'ils n'in-

téressent pas l'âme, que peuvent-ils? Ils sont muets pour l'esprit, et n'ont pas une forme assez artiste pour que l'imagination s'en éprenne. Je ne crois pas qu'il y ait préjugé dans ce que j'écris là, du moins je fais tout pour que le charme de la spiritualité religieuse m'atteigne, mais je n'en ai pas la moindre conscience.

Éveillé à neuf heures. — Lu un volume du bavardage de madame d'Abrantès (les Scènes espagnoles). Comme elle a habité l'Espagne, il pouvait se trouver dans cet ouvrage quelques détails sur les mœurs du pays, et voilà pourquoi je me suis hasardé en cette lecture, malgré le sexe de l'auteur. — Les femmes saisissent souvent des nuances sociales très fines. — Mais je n'ai rien vu dans ce livre qui montrât la moindre habitude d'observation. Laissé là, dégoûté. — Levé. — Envoyé chercher des livres chez le libraire. — La Revue des Deux-Mondes du if contient la suite des articles de M. de Carné sur l'Espagne. Aussi bien que les premiers. Lu cette "Revue jusqu'au dîner. — Fait coiffer et rasé, mais pas plus sorti qu'à l'ordinaire. Qu'irais-je faire dehors par cet horrible temps d'hiver et dans cette triste ville où je ne connais plus personne?

PREMIER MEMORANDUM Ilf

— L'âme assez calme, mais les nerfs sans énergie. — Dîné. — N'ai mangé que des choux bouillis. — Pris de réther sur du sucre, et lu tout le huitième volume du Mémorial de Napoléon à Sainte-Hélène, — Bonaparte, avec beaucoup d'esprit, un grand mouvement d'idées et une expression toujours pittoresque, ne savait pas causer. Il parlait et on l'écoutait, voilà tout. Vieille habitude de maître. — Qu'il devait êtreridicule avant d'être Empereur ! — Dans ce monde, il y a de ces hommes puissants et déplacés, qui, n'étant pas sous le vrai jour qui leur convient, choquent par le fait de leur puissance même, et tombent sous cette moquerie légère qui est la sanction de l'égalité devant l'usage, cette loi de la bonne compagnie. — Louis XIV avait une démarche qui imposait, étant Louis XI V, et qui eût semblé par trop comédienne s'il avait été le duc de Villeroy. — Lu tout le soir, et dans mon lit, mais pas veillé, comme j'ai l'habitude, jusqu'au matin.

31 Décembre.

Éveillé à huit heures et demie. — J'observe que depuis quelque temps les premiers moments qui suivent le réveil sont beaucoup moins angoissés qu'autrefois. On dirait qu'il y a eu- évolution. La souffrance se montre à une autre heure: après le dîner, par

exemple. — Rêvassé. ^ Ma pensée va beaucoup aux choses du monde politique, à l'Histoire, etc., avec l'empressement qu'elle allait à la métaphysique et aux abstractions, cette première vie d'un cerveau développé fort tard. — Cette différence est-elle une transformation? Les réalités et leur mécanisme humain s'emparent de moi avec plus de force que l'idéal. On sent que le pouvoir est dans les choses humaines, et non dans l'étroite localisation de la pensée seule, et enfin l'amour du pouvoir nous saisit. Même le talent poétique ou le talent du métaphysicien (les deux talents les plus indépendants des autres qu'il y ait), oui ! même ces deux talents, je ne les désirerais à présent que comme influence. — H y a autant de faiblesse que de force dans la vie concentrée en soi-même.

Lu Machiavel dans mon lit. Je ne sais rien de plus misérable que cette Florence, toujours en désordres et tombant des Buondelmonti et des Donati aux cardeurs de laine! Du reste, pas un homme encore, excepté Lando, mais qui n'est pas plus fort que les factions. — Levé. — Reçu une lettre de Léon, pleine de sentiments doux, aimables et sereins. — Descendu. — Écrit à ma tante. — Le coiffeur esl venu. — Rasé. — Dîné, — un dîner maigre. — Causé après dîner avec Amata et tout en mangeant des oranges. Parlé de Guérin et de T... et de ... — Lu du Mémorial de Sainte-Hélène jusqu'à

cette heure (dix heures et demie). Je finirai le volume dans mon lit. — C'est aujourd'hui le dernier jour de l'année. Un triste jour par un temps plus triste encore. — Pas sorti. — Encore une année qui finit, un rayon de moins autour de nos têtes! On se sent comme englouti un peu davantage, et s'il n'y avait que le temps qui montât autour de nous comme un sable mobile pour nous dévorer ! Mais l'inutilité de la vie est pire encore que la vieillesse. C'est s'anéantir deux fois.

Il est onze heures. — Dans une heure, 1837. — Que nous garde-t-elle, cette année qui n'est pas encore ? Oh! l'avenir! l'avenir!

2 Janvier 1837.

Hier, — premier jour de l'année, — pas sorti et vu personne si ce n'est... Elle est venue et a pu rester quelques heures. Aussi heureux (sans convulsion) que l'on puisse être. Cette femme ne ressemble en rien à ce que j'ai aimé ou cru aimer avant de la connaître. — N'écrivis pas le soir. Je restai enveloppé dans mes sensations.

Aujourd'hui, levé à neuf heures. Rasé, coiffé, habillé.

I l8 PREMIER MEMORANDUM

— J'attendais... par conséquent n'ai rien fait, pas même pensé en l'attendant. — Je dévorais le temps ; mon cœur a battu plus fort : c'était elle. J'ai la puissance de la reconnaître sans la voir quand elle s'approche et à des distances prodigieuses. — Aussi heureux qu'hier, mais pas si longtemps . — Quand elle a été partie, je suis tombé dans d'infinies tristesses. — Une lettre affectueuse et charmante de Guérin m'est venue comme un second bonheur de la journée. — Dîné. — L'Angoisse morale m'a envahi, et pour ne pas rester victime lâche sous la morsure du vautour, je suis sorti. — Toujours de la neige et en plus du brouillard. — Allé voir le poète L. F. L'ai trouvé ainsi que sa sœur, qui n'est pas trop laide, ni trop bête, mais blue-stocking en diable et d'une prétention qui gâte tout. — Allé de là chez la mère du Baron. — Revenu. — Lu une moitié de volume (le Mémorial^ que je relis avec un intérêt qui ne s'est pas amoindri). — Napoléon avait des idées communes sur le mariage. Il regarde comme une preuve d'amour et comme une habitude fort morale de ne faire qu'un lit avec sa femme. — Une telle bourgeoisie étonne dans Sa Majesté l'Empereur et Roi. — D'ailleurs c'est presque niais de jugement et faux. — Déshabillé.

— Vais me coucher et lire. — Buena nochel

N.-B. — J'ai des passions en tant que sensations, Jç

ne crois pas qu'il soit possible de les détruire, car ce serait fait en moi si cela l'avait été. — Seulement l'important, le nécessaire, c'est de ne pas les prendre pour guides. Voilà à quoi doit viser tout ce que' nous avons de raison et de volonté.

3 Janvier.

Éveillé à l'heure ordinaire. — Lu tout un volume de Las Cases. — Demandé des livres au libraire. — Habillé.

— Descendu. — Ai trouvé... que je n'attendais pas.

— Passé encore deux heures comme il est impossible de les peindre. Cela soulage de la vie présente et guérit du passé. — Mais toujours le même vide, le même besoin de s'étouffer quand... est partie. — .Sans doute, la force morale gagne à cet amour trahi par le sort. Se reprendre en sous-œuvre, brisé et bronzé, faire intervenir la raison dans les exigences des passions et se résigner, au nom de l'orgueil, à la souffrance des désirs trompés, n'est-ce pas plus beau que le facile coup de pistolet ou l'engloutissement d'un calice d'opium ? — L'amour, si furieux qu'il soit, d'un homme civilisé, ne peut ressembler à celui du sauvage. Dirat-on que le sauvage aime mieux? Cela n'est pas vrai d'abord. On aime avec ou contre ses idées, avec ou contre

ses habitudes ; plus on a d'habitudes et d'idées, plus donc la vie est profondément remuée par l'amour. Le sauvage n'a qu'une femelle, l'homme civilisé a une femme. Ce n'est point assez encore. Il ne l'aimerait pas, cette femme, s'il n'en faisait un Dieu. — Atteint le dîner. — Après, lu un volume de poésies (les Confidences de Lefebvre). A une autre époque, ces poésies m'avaient touché et paru superbes. Je les ai lues pour assurer mon impression. Les ai trouvées au-dessous de ce que je croyais. — J'ai un bonheur fier et triste à me trouver grandi de la tête au-dessus de toutes mes admirations. Je me propose cela pour me démontrer le mouvement... de l'esprit. — 11 y a dans le livre de J. Lefebvre de l'âme quelquefois, du génie jamais; — un style ferme, soutenu, plein de ressources et d'industrie, mais on dirait que chaque vers a été fait à part, puis agencé avec adresse. — J'aimerais mieux une inspiration plus pleine et plus insoucieuse des détails, qui se répand non par ruisseaux, mais par larges vagues. — Toute cette imagination est fort habile, savante même, mais elle se perd dans trop de recherches. — Singulier reproche! c'est trop bien dit et à ne pas croire que le livre soit, comme l'auteur l'assure, \e Mémorandum d'une passion éprouvée. — Lu tout le soir. — Rêvé à cette poésie si terriblement coquette en parlant d'une coquette qu'elle injurie. — Écrit à Gaudin, et couché.

Hier, rien noté. Ma journée s'est passée en lecture, et en lettres que j'ai écrites, — une entre autres à Guérin sur Scudo, — assez de verve et bouffonne; mais que peut-on dire de sérieux en parlant de ce pantalon de Venise? ^ — Je remarque que je travaille p/«x ici qu'à Saint-Sauveur, où mes journées avaient un dégingandé dû sans doute à la position nouvelle que j'ai prise vis-à-vis de ma famille.

Aujourd'hui, éveillé à neuf heures. La nuit bonne, et le réveil doux. — Lu et pensé dans mon lit jusqu'à trois heures. Je me trouve très bien de cette vie horizontale, même pour ma santé, mais surtout pour ma pensée. Mon esprit se tend davantage, est plus attentif. — Levé, rasé et coiffé. — Écrit à Léon, qui me l'avait demandé, une longue dissertation sur la question de savoir pourquoi les œuvres de notre esprit ont une

telle ressemblance avec nous. — Ai conclu que rhomme, soumis à deux éducations qui spécialisent la vague notion de force sous laquelle on est obligé de concevoir l'esprit humain, tire sa valeur relative de ces deux éducations : la première, celle des choses, la seconde, celle de la réflexion, c'est-à-dire de la volonté. Que plus la première a été grande, profonde, inévitée, ou du moins incorrigée par la seconde, plus elle doit laisser de sédiments dans les créations de Tesprit. De là, la ressemblance de l'œuvre à l'ouvrier. Ainsi cette ressemblance est la preuve d'une infériorité, d'une infirmité de pensée, etc. — Me suis par conséquent condamné moi-même, qui prends si souvent les choses et les hommes (quand j'écris d'imagination) par les côtés personnels à moi au lieu de les saisir par leurs côtés généraux.

Dîné. — Pas causé. — Il me faut une conversation forte, à ma taille, pour me tirer des préoccupations du moment, une gracieuse causerie ne serait point assez. — Bu du genièvre comme digestif. Nulle douleur d'estomac. — Je tuerai les tristesses sans nom en les ravalant à l'organisme. — Quelle pierre infernale que le mépris I il cicatrice tout ce qui saigne. C'est le meilleur instrument d'éducation que l'on ait pour soi.

Il est venu du monde voir Aimée. Je n'ai rien dit et les ai laissés bavarder. — Ai repris et achevé ma

métaphysique à Léon. — Couché et lu dans mon lit jusqu'à deux heures du matin.

Éveillé à neuf heures. — Lu dans mon lit et fini le Mémorial. — Demandé de nouveaux livres au libraire. — Travaillé, — écrit, — puis levé vers deux heures après midi. . — Descendu, — écrit ma correspondance. Je suis abasourdi de lettres à répondre. — Dîné. — Lu après dîner et écrit une lettre à madame de la Renaudière, que j'ai été porter moi-même à la poste. — Un temps moins froid. Dégel. — Remis à lire, et ai continué dans mon lit.

7 Janvier.

. Nada

8 Janvier. — Dimanche.

Elle est venue.

Elle est venue.

II Janvier 1837.

Éveillé à neuf heures. — Resté au lit. — Ruminé une foule de projets, cherchant à prendre mon parti sur les riens de ma vie, jusqu'ici passée sans faire acte d'homme public. Cette virginité, ce sans position, sans précédents, par conséquent sans engagements, n'est pas une mauvaise chose à mon âge, mais pourtant il faut en sortir. Car autrement on passerait son temps et l'on consumerait sa force à attendre l'occasion d'agir. — Crois que le meilleur début avec les mœurs actuelles, la presse, les journaux, le système constitutionnel, l'absence de ces bonnes et affreuses révolutions qui remettent en question tous les principes et changent l'ordre des sociétés, serait un livre, mais

non un livre de rhéteur ni de savant, mais d'esprit pratique sur une question du moment, sur un intérêt en péril. M. Urqhuart a saisi cela avec génie, et la publication de son livre au moment où il l'a publié démontre plus que son livre même un grand talent politique, la politique n'étant jamais que la surprise du moment présent, ce qu'il importe dans un instant donné. — Lu une Revue. — Assez amusé d'un article sur le personnel de l'Opéra avant la Révolution, par Castil- Blaze. La Laguerre (une chanteuse) est morte laissant deux millions. C'était elle qui jouant un soir Iphigénie balbutiait et flageoleait sous l'influence de nombreuses rasades, et faisait dire à Sophie Arnould : « Ce n'est pas Iphigénie en Tauride, c'est Iphigénie en Champagne. » — Repris Machiavel(son Histoire de Florence que j'avais interrompue). Achevé le troisième livre. — Levé à deux heures. — Habillé. — Reçu une longue lettre de Léon qui croit me présenter des idées neuves parce qu'il m'en recrépit de vieilles. Sa lettre est bien écrite, mais il ne répond pas plus à la question que ceux qui n'ont pas comme lui un système religieux tout fait et monté sur roulettes pour la commodité de tous les raisonnements philosophiques. — Descendu. — Continué Machiavel. — Dégoûté de cette Florence où les factions se combattent dans la même ornière, où les noms propres changent seuls. — Étonné qu'un homme

n'ait pas rallié à lui tous les partis. — Pourquoi cela? Qui en empêchait? A coup sûr, ce n'était pas l'amour des Institutions de la patrie. On /«wo^//Îj/Vtous les jours. Le gouvernement de Florence n'était plus le même, comme organisation, à chaque secousse, quoique son déplorable mode d'action fût conservé. Était-ce l'amour delà liberté? Mais quelle liberté? L'éducation? Ou plutôt la vengeance si chère aux âmes italiennes ? Là surtout était le talion des exils. Peut-être étaient-ce toutes ces choses combinées pour le malheur et l'ignominie d'un peuple. — Mais je crois que c'était surtout le besoin de vengeance, et encore davantage l'absence d'hommes. Côme de Médicis, si puissant dans la ville, se laisse misérablement exiler, mais qu'est-ce que ce Côme de Médicis? Un riche qui fait l'aumône, voilà tout.

Dîné. — Repris Machiavel et fini le quatrième livre. On n'avait point dans ce temps (14..) l'horreur que l'on a eue depuis pour le poison. C'était une arme comme une autre et pas davantage. Il faut voir avec quel sangfroid dégagé Machiavel dit que tel ou tel citoyen fut awelenato. Ce fait si commun dans son histoire ne donne lieu ni à une parole flétrissante, ni même à une simple réflexion. — Rêvassé, puis causé. — Kally- Adèle m'a mis des papillotes de ses mains de quinze ans^ N'est-ce pas sultanesque? — Couché tard.

12 Janvier.

Éveillé à l'heure ordinaire, un peu souffrant. Défaut de circulation, je suppose. — Resté au lit. — Écri vaille, — Lu diverses choses. — Obligé d'interrompre pour me livrer à dévorer à mes pensées. Je veux les écrire pour qu'elles ne viennent plus me tourmenter, à mon chevet, comme une nuée de spectres. J'ai envie de les écrire comme le Rêve de Lord Byron, mais en prose, le vers est trop long à forger pour la rapidité électrique de mes sensations. — Lu Machiavel jusqu'à quatre heures. — Levé, habillé, dîné. — Toujours souffrant. — Envoyé chercher des oranges et retenir une place à la diligence pour Dimanche, jour arrêté de mon départ. J'ai la première du coupé. — Mangé deux oranges. — Lu p3Lr far-niente et ennui tout un volume de Millevoye, lait de chèvre tiède pour les poitrines pulmoniqucs, médicament et non poésie! J'ai pourtant trouvé cela bien autrefois, mais j'avais quinze ans. — Rêvassé et écrit ceci. — Travaillé pour me soustraire à moi. Commencé un Conte. — Causé, et couché.

13 Janvier.

Éveillé à 8 heures et demie. — Souffrant toujours, enrhumé. — Lu Machiavel, ma lecture habituelle dans ce moment. Écrivain très agréable comme écrivain. D'une prose aussi ferme que prose puisse l'être sans lourdeur, d'un tissu serré, élastique comme la substance de la force, svelte, pure et leste comme la grâce et la beauté. — C'est la langue Italienne dans son expression la plus belle et la plus vraie, car Dante, au milieu des rayons aubêens du Paradis et des brasiers de l'Enfer, a des côtés opaques, de majestueuses ténèbres, et Alfieri tord l'Italien dans les tenailles d'un système. — Levé à une heure et demie. — Habillé, — rasé, — coiffé, — descendu. — Reçu une lettre de ma mère. Me demande à cors et à cris mon portrait. Mais je ne sais guères quand je pourrai le lui envoyer. En ai envie néanmoins, ne fût-ce que pour faire disparaître et remplacer celui qu'elle a dans son salon et qui ressemble à un jésuite déguisé. Je n'ai jamais eu ce patelinage de regards. — Essayé de travailler d'imagination. — Griffonné indignement, pas en train, et sen-

PREMIER MEMGTRANDUM^ I 29

tant une fois de plus qu'où il n'y a pas de réalité pour moi et de ressouvenir, il n'y a qu'aridité et poussière. — L'esprit fort de déduction, mais pauvre d'invention, non comme ornements, mais comme fond, comme base première. — Dîné, — lu, — écrit, — travaillé encore pour faire acte de volonté et d'attention. — Le soir s'est passé ainsi . — Point sorti . — Le temps est pluvieux.

14 Janvier.

Elle est venue. — Je lui ai fait mes adieux. — Demain je pars. — Immensément souffert. — La blessure trop vive aussitôt a saigné, — Le temps l'envenime au lieu de la guérir.

Paris. 17 Janvier 1837.

Je suis arrivé d'hier soir. — Aujourd'hui déballé mes livres. — Rangé. — Casé. — Ma chambre est trop petite. Je ne crois pas rester où je suis, mais je laisserai filer les deux mois qui finissent l'hiver. — Le tailleur est venu, — puis G., puis B., puis G. encore. — Causé, et mal, comme on fait toujours après les ab-

sences. Les pensées tourbillonnent, comme le sable dans un ruisseau. Un peu plus tard, le sable reste au fond et fait un lit charmant à l'eau purifiée. — Essayé de lire Machiavel, mais pas en train, préoccupé des arrangements physiques de mon nouvel appartement. — Fait coiffer, — rasé, — habillé, et attendu l'heure du dîner au coin du feu : l'âme dans la plus singulière disposition, une tristesse sèche. — Dîné chez Gaudin. Mademoiselle Bod. .. pas jolie, même laide, l'air doux et assez pensif, — la voix pas mal, mais parle peu. — Au dîner n'ai eu aucun mouvement d'esprit. — B... est soucieux, changé, et G... se bat les flancs pour rire. — Guérin est venu me prendre. — Allés tous au café. — Sortis. — Guérin et moi montés au Boulevard. — Fait une visite à Thébaut, pas trouvé. Une autre au Baron» — Rentrés pour lire diverses choses. — Couché à minuit parce que je ne me sens pas bien.

La comédie de Molière sans les valets ressemble à un paysage peint à la Chine. Mais les valets ne sont pas toute la comédie de Molière, comme me le disait G.*, ce matin. Ce ne serait plus alors un paysage peint sans ombre, mais des ombres sans couleur, ce qui n'est ni de la Chine ni d'aucun pays.

Samedy. 21.

N'ai rien noté ces deux jours; — les ai passés en visite, — à en recevoir et à en faire. — N'ai pu travailler encore. Seulement lu une partie du livre de Scudo.

— Ce matin, levé à neuf heures. — Scudo est venu. M'a fait une objection misérable contre le roman. Je lui ai montré que l'objection qu'il me faisait allait aussi à la comédie, au drame, à toutes les œuvres de l'esprit qui représentent le développement du cœur humain. J'ai fait de son opinion une Méduse, dont il a dû avoir grand'peur, lui à genoux devant les Beaux- Arts. — Reçu une lettre de ... Elle m'a apporté moins de calme et de bien-être que les autres. — Vu G... deux minutes» — CoifFé, — rasé. — Repris le livre de Scudo et l'ai achevé.

Comme pensée, le livre est fort ingénieux dans les détails. Comme forme, très irrégulier, — du haut et du bas, — la vie de l'auteur; une double langue, mais guindée plutôt que naturellement patricienne, débraillée plutôt que populaire. Comme systématisation, manque d'unité, de condensation, de point de rappel,

Ip PREMIER MEMORANDUM

de marche serrée et accusée vivement. Comme portée, nul.

Les observations n'y sont pas fines; les nuances échappent à cette nature Italienne ; l'esprit, cette chose si Française, ne s'y montre pas dans l'appréciation des faits, et surtout de ceux-là qui reculent du domaine commun dans la sphère seulement accessible aux observateurs pénétrants. La pénétration de Scudo ne se dirige pas de ce côté. Elle a lieu dans la conséquence de l'idée, c'est de la logique, c'est une déduction. C'est une course d'un point donné; ce n'est pas du coup d'œil. La forme est fille de la forme du xviii*^ siècle, elle a tous les défauts de sa mère, et ils sont nombreux. Même énumération mêmes procédés en tout genre. L'auteur (je le lui ai conseillé) devrait étudier le xvii® siècle. — Nulle maturité de langage, quoique ce langage puisse être beau un jour. Un coloris fort, violent même, plein d'ardeur hâve, mais sans originalité, sans dégradation, sans application délicate. L'harmonie de la langue échappe encore. On le voit à la manière dont les phrases se ferment. L'Italien se montre à l'exagération de certaines épithètes, à la manière dont elles sont placées. Quand sur les masses ou sur les choses les jugements sont vrais, ils ne le sont jamais sur les individus. Entre l'auteur et moi, il y a l'abîme des noms propres.

En somme, comme forme imagée^ l'auteur est bien supérieur à son livre en conversation quand on lui laboure les flancs de l'esprit avec les éperons d'or de la parole, et le livre n'est qu'un fragment ou plusieurs fragments produits sans doute par une intelligence remarquable^ mais qui doit passer par des épurations successives pour mériter le nom de distinguée, A la place de Scudo, je ne publierais pas.

Habillé. — Je finissais ma toilette quand G. etB. sont venus. — Causé jusqu'au dîner. — Porté une Revue chez la Graciosa, — Dîné seul. — A Corazza après. — J'y attendais Gaudin. Y est venu avec Scudo. — Allés ensemble au Concert. Une infâme salle et une musique faible. — Revenu, l'esprit lent, la parole difficile, âpre à la formule. — Lu du Byron mais pas longtemps, et couché.

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