V. HUGO
Le fleuve avait ce soir-là, une mélancolie très douce, il chuchotait à peine ses troublants aveux, on aurait dit qu'il étouffait des sanglots ; car parfois les vagues frissonnaient, comme dans: ces heures de désespoir où la douleur ébranle tout. Et une immense tristesse montait du cœur des eaux, jusqu'aux âmes, les prenant dans une caresse, de pleurs toute noyée,
Là-bas planait l'incertain, la nuit avait secoué ses mystères, la nature voilait ses charmes, et de pâles étoiles piquaient dans la sombreur, leurs joyaux scintillants.
Sur le pont du Saguenay régnait un silence à peine troublé de quelques chuchotements qui se confondaient avec la plainte des ondes surprises en plein sommeil, par le cauchemar de ce fantôme blanc qui se traçait une route triomphale, Et longtemps l’on écoutait leur murmure, Le fleuve gazouillait une berceuse, pour rendormir les jeunes rebelles.
Nous avions laissé le quai de la Malbaie où s'agitait une foule joyeuse, nous avions admiré les splendeurs du Manoir Richelieu mirant sa féerie lumineuse dans le fleuve où s'irradiaient ses milles flamboiements. Tout était redevenu calme, comme à l'approche d’une vague tristesse ; l'air nous apportait des soupirs, €: nous sentions une oppression indéfinissable. 7
Nous accostions au quai de Saint-Irénée ; on lançait les amarres prestement saisies par d'habiles manœuvres ; notre bateau s2 balançait avec un léger mouvement. Montée sur le pont supérieur à côté du pilote, je regardais s'agiter sur terre, des hommes dont les costumes rustiques et un tant soit peu fantaisistes, le visage cuivré, les traits rudes de travailleur, à la lueur des falots ce mouvant dans l'ombre, semblaient des ombres fantastiques errant dans la nuit,
Ceux-là, non, plus, ne parlaient pas, comme dans la crainte de troubler le silence d’un pénible mystère. .. Soudain, sur le débar-
Preis. fer Péché 33
cadère, s'avança un c :tè une ion: portée par de rudes marins, et suivie par 19 mme que soutenait un bras ami. Il marchait tête basse, a.ibi‘ sous le puids d'une terrible douleur, et sur son passage, on s’inclinait aussi, respectueux devant ce deuil saisissant, qui se promenait dans le noir, crêpe de la nature s'épandant sur la mort.
Le pilote avait ôté sa casquette, et penché, il regardait :
—Qui est-ce ? demandai-je bien bas, comme effrayée du bruit de ma voix. ,
—C'est une jeune fille, me répondit le brave homme d'un ton ému ; et il me donna son nom, un des mieux connus au pays.
—Et c'est son père, termina-t-il en désignant l’homme en noir.
Nous suivimes du: regard le triste défilé, impressionnés par ce spectacle auquel la nuit prêtait une note plus sombre, plus morte !
Quelques habitants groupés sur le quai, tête nue, avaient assisté au lugubre départ.
Et nous nous en allions, que je les voyais encore nous suivre des yeux, Eux aussi avaient aimé sans doute la pauvre jeune fille que nous emportions, et par une attention touchante, ils restaient là, à suivre le sillage du bateau ramenant la morte regrettée.
Nous avions gagné le large, le pilote à son poste regardait làbas ; et toute frissonnante sous le souffle âpre du vent, je m’abandonnai à la poésie nocturne qui émanait du ciel et des flots. Je pensais à la morte qui dormait en bas dans son cercueil, plus blanche que le satin de son oreiller, immobilisée à jamais dans son dernier repos. Pourtant, il faisait si bon de vivre, la nuit avait tant de beautés, le fleuve, tant de caresses, et des rives nous venaient des murmures de vie. C'était bon !
Puis une crainte mordait au cœur, la mort était trop près, nous sentions son haleine glaciale souffler sur notre joie, et c'était terrible de penser à l'au-delà, dans l'insondable d’une nuit opaque. J'avais besoin d'entendre une voix humaine, et je m'approchai du pilote, voulant aussi savoir où l’on avait déposé le cercueil. Je Gioyais à une chambre mortuaire, et ne voulais pas penser à la tristesse de pauvres tombes à fond de cale. Le brave marin était ému, en me disant qu'il ne pouvait s'habituer à cette mort :— “ Pourtant en ai-je transporté des cadavres, dans.tous mes voyages, et j’éprouve toujours la même émotion. ”
—Quelle douleur pour les parents d'abandonner ainsi leurs aimés, et cela doit leur faire mal au cœur, de ne pas les garder près d'eux ?
—Oui, bien triste, et surtout quand c’est du monde riche ! fit modestement le pilote.
—Comment du monde riche, m'écriai-je, interloquée,—mais les pauvres souffrent tout autant, peut-être plus.
34 Premier Féché
—Oh ! ce n'est pas la même chose, assura, avec conviction, mon interlocuteur.
Je restai songeuse devant cette expression naîve et croyante des droits que donne l'éducation délicate et raffinée. C'était un humble qui m'avouait cela tout simplement, dans une phrase sans apparat, d'un ton si naturel et si convaincu que je n'insistai pas...
Cela fait du bien de croiser des êtres à l’âme droite, ignorant l'envie, la basse jalousie, allant droit devant eux, comme le bateau qui file au port. 7
Certes, je n'avais nulle tentation de semer dans ce cœur franc et honnête, la plus petite graine anarchiste.
Brave pilote, sa bonté vraie m'a fait du bien !
Le ciel sc dépeuplait, et dans sa blancheur teintée de masses sombres, on ne vit plus bientôt que de pauvres étoiles délaissées, pleurant...qui sait, peut-être une désillusion !
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Sour les Laval |
( Bravo ! jeunes Universitaires ! | Ils vous ont un air crâne, coiffés de ce béret si allègrement i porté. Dans tous les pays, les corps universitaires se distinguent | Par un costume quelconque, Ici, à Montréal, notre jeunesse étu- | diante semblait réfractaire à cette idée, quand tc::t-à-coup, bravement elle couvrit son respectable chef d’une coiffure si bien caractérisée qu'elle plait sans être d’une suprême élégance comme dit | l'opérette. Le béret est tout de même joli, et il sied bien avec sa | petite allure nonchalante, à nos jeunes amis. Ils ont l'air si heu- | ne reux là-dessous, nos étudiarts, que j'éprouve une véritable satis- 1 faction en les croisant ; ils semblent dire :
—Nous sommes des Laval !
Hourrah ! braves petits Canadiens ! Qui vous êtes des Laval, \ c'est-à-dire des nôtres, nous vous regardons gaiement parader dans ros rues, vous êtes la jeunesse, vous êtes l’avenir ! Les vieux en veus voyant, se rappellent les belles heures d'antan, vous réveillez en eux les joies anciennes ; les jeunes sourient aimablement à votre expansive gaieté, et si vous êtes un peu tumultueux, on sait vous le | pardonner, car c'est si beau d'être jeunes ! Et puis cette jeunesse un peu tapageuse parfois, comme elle sait être sage lorsque les gra 1s sentiments d'honneur et de patriotisme sont au jeu. Attaquons ‘eur pays, leur Université, leurs futures professions ! Gare à nous, car ces jeunes deviennent des lions, lorsqu'il s’agit de défendre ce qui leur est cher à tant de titres.
“L'opinion de la jeunesse est toujours la meilleure, car elle : est dépourvue de préjugés.” C'est T'olstoï qui disait ainsi. En À effet, les jeunes jugent toujours avec leur enthousiasme, mais f celui-ci est pur, pas du tout intéressé, et voilà ce qui donr : tant de ; droiture aux sentiments de la jeunesse, (!
Pourquoi donc vieillissent-ils ?...
Je ne continue pas, car je souhaiterais à tous ces fiers lurons !
| du béret de porter toute lenr vie la coiffure universitaire. Et j'en 1 connais qui me feraient les gros yeux ! Ï Formons le vœu sincère que cette brillante génération d'au- }
icurd'hui n'oublie pas demain qu'elle est canadienne-française ! Que le souffle patriotique qui anime ces cœurs battant noblement ‘fl
au,
Éd ten ae
sous la toge, soit toujours brülant d'amour national ; que cette flamme bien intense, les guide sur la route du devoir chaleur ardente qui ne laissera jamais refroidir leur vaillance !
Dans cinquante ans, Universitaires, nos amis, vous rappelant le cher petit béret, vous résumerez encore le passé, le présent et l'avenir dans ce chant de la patrie :
“O Canada, mon pays, mes amours !"
A 2 mm, a na qe par
Sur la Tombe d'un Satriote
Arthur Buies n'est plus, et | nous semble impossible que cette figure si originale, cette plume si téconde, ce talent si exceptionnel, soit déjà disparu. Nous le revoyons tous, avec sa belle tête intelligente, ses yeux brillants où pétillait la plus fine raillerie, et cette bcuche ironique qui souriait malicieusement, avec des mots spirituels pour flageller nos ridicules. Il avait tant d'esprit, et il savait si bien s’en servir ; il avait des mots charmants, des idées originales, et il nous débitait cela finement, avec des expressions à lui seul, ct un sourire qui ne cessait d’être amical.
Tous les journaux ont fait l'éloge de son talent d'écrivain, et ont été unanimes à célébrer son rare mérite ; il était sans contredit uotre meilleur styliste ; des études parfaites avaient développé ses ressources intellectuelles à un très haut point, et nous pouvons dire que l'écrivain canadien qui vient de mourir à Québec, est une des gloires les plus brillantes de notre littérature,
Avec lui, la monotonie n'est pas à craindre, nul n'a jamais dormi sur ses chroniques ; oh ! ces chroniques si infiniment spirituelles, un genre si particulier que personne n’a jamais tenté de limiter, sentant bien la tâche impossible. Ses volumes de géographie descriptive sont de véritables chefs-d'œuvre ; on y sent l'âme d'un poète vibrer à la poésie de la nature si belle : un amant de la beauté seul pouvait trouver ces expressions enthousiastes pour dire les charmes séduisants de nos contrées superbes.
C'était à une œuvre nationale qu'Arthur Buies travaillait en chantant, barde de notre pays, ses sites pittoresques, ses surptises charmantes, ses mille attraits. Il voulait la gloire de notre Canada, et disait combien il était grand et beau ; il souhaitait attirer des milliers de colons pour habiter les régions enchantées dont il décrivait les merveilles, et puisse-t-il tressaillir d'allégresse dans sa tombe, en voyant notre pays se coloniser rapidement.
Mais la douce tâche de louanger l'écrivain ne m'appartient pas ct sur le cercueil de l'époux, du père, de l'ami qui dort là son dernier sommeil, je viens mettre au milieu des roses parfumées, les modestes fleurs de la reconnaissance. C’est un bouquet qui embaume jusque dans la mort : le plus bel hommage d’un cœur qui se souvient.
Un des meilleurs amis de mon père, il n'oublia jamais cette
Ye
sclide amitié, et je me rappellerai toujours avec quelle rare bienveillance, il acueillit mes premiers essais. Je tremblais de les lui soumettre, craignant plus que tout au monde sa fine raillerie, Mais j'avais douté de ce grand cœur, il me répondit par une lettre, un véritable petit bijou et que je ne puis lire aujourd'hui sans que les larmes viennent mouiller ce papier où il avait tracé de si délicieuses chnses. J'en cite quelques lignes : “ Que je suis content, ms petite, de vous voir venir vous mettre à mes côtés et entrer dans cette voie que j'ai parcourue, qui a bien ses traverses, sans doute, mais qui offre aussi les plus nobles et les plus chères jouissences, qui élève l'esprit et le caractère, quand on sait dédaigner les misères et les flatteries, et n'avoir en vue que ceux qui savent nous apprécier parce qu'ils en sont dignes. Ce public-là, c'est le vrai public, l'autre c’est la multitude,
“Mais surtout, comme première règle, écrivez pour vousmême. Pour les imbéciles, le juge le plus complaisant c’est soimême ; mais pour les vrais intellectuels, le plus sévère des juges, c'est soi. Or, soyez soi. D'abord, vous y trouverez une grande satisfaction, et vous aurez une forte garantie que ce que vous serez décidée à livrer au public a une valeur incontestable, ”
—Ce sont des conseils dont peuvent aussi profiter tous ceux qui débutent dans le journalisme. :
Et unissant la pensée de sa charmante femme, avec la sienne, il ajoutait : “ Nous aressons nos meilleurs vœux à la vaillante qui entre dans la carrière où sont semées tant d'épines, mais où les roses sont si belles, si parfumées, qu’elies font tout oublier comme ces beaux jours d'hiver si rares, mais si resplendissants, qu’on oublie en une heure que le ciel a des nuages et que le soleil en deuil se dérobe au fond du firmament. ”
J'avais consacré une chronique à la louange de ce cher ami d'un père aimé, et tout ému, il m’écrivit ainsi :
“Vous êtes contente là, n'est-ce pas ? d'avoir écrit ces jolies choses pour votre bon vieil ami, qui fut celui de votre père, pendant si longtemps. Mon cœur vous remercie, chère petite, et je vous envoie dans cette lettre une des rares larmes qui en sortent encore, avec un de mes derniers sourires. Conservez-les tous les deux, mais que l’un n’efface pas l’autre : déposez-les à côté du petit trésor de votre propre cœur, et quand vous écrirez quelque chose cù votre âme vibrera tout entière, vous verrez ma larme et mon sourire briller à la fois tous deux et votre âme s'y refléter. ”
Mon âme a vibré tout entière dans ce dernier tribut donné À une si chère mémoire, et à travers le brouillard de mes propres pleurs, je vois briller cette larme avec ce sourire, dernière tendresse du vieil ami qui vient, dans une suprême illusion, illuminer des
En de na
rayons de l'au-delà, le riel très sombre de ma désespérance. Puisse cette pluie bien chaude de mon cœur faire fleurir à jamais les plus radieuses fleurs sur le tertre funéraire, et que l'épouse et les enfants qui viendront y pleurer le mari aimant et le père affectueusement dévoué, en respirent les douces et subtiles émanations. Dans les blanches corolles, je laisse quelque chose de mon âme ; en naissant de mes larmes, elles ont gardé mon cœur.
Les Vüillantes et les Laches
—“Ti te souviens, Marie X.., ?”
—Mais ouf, parfaitement.
—Eh bien ! ma chère, ses parents sont morts, et figure-toi qu'elle gagne sa vie! 11...
—Hein ! que me dis-tu là...et moi qui devais l'inviter à venir passer quelque temps à la maison ; c'est maman qui m'aurait grondée !
—Je te crois, mais le plus fort, ma chère, imagine-toi qu'elle est reçue tout de mème dans la meilleure société de Québec !
—Tu ne me dis pas ça! 11”
Je regardai du coin de l'œil les deux jolies péronnelles qui me donnaient gratis une leçon de bêtise humaine, et je me demandai avec pitié, ce que feraient ces insignifiantes poupées, si le destin s'acharnait tout à coup à leur retirer parents et fortune. Je considérais ces fronts inintelligents, ces bouches insipides, et ces yeux de pies babillardes, sans cet éclair d'esprit qui donne tout le rayonrement à la physionomie, et elles jasaient..….jasaient.. . Maintenant, je ne les écoutais plus, les bruits de la rue et le mouvement accéléré du tramway me rendaient un peu sourde. Parfois, m'arrivait encore un lambeau de phrase...mon Dieu, qu’elles étaient sottes !
Gagner sa vie!!! Le grand mot était lâché, et avec quel mépris ! D'où venez-vous donc, vous qui ne savez pas encore qu’un préjugé sot et ridicule a été banni de chez nous, et que nous sommes loin du temps où une femme ne pouvait sans déchoir, demander au travail le pain libre : celui sur lequel ne pèse aucun impôt, celui de l'indépendance, pétri de nos mains, arrosé de nos sueurs souvent, mais toujours si bon, si réconfortant. Ah ! celui-là, cn le mord avec une gourmandise heureuse, il est à nous, bien à nous, et nous éprouvons de cette liberté fièrement conquise, une jouissance extrême.
Gagner sa vie ! ! ! Mais, est-il titre plus glorieux que cette noblesse acquise par notre intelligence, notre force, notre courage ? Notre blason est sans tache, et quelles que soient les armes qui y sont gtavées, elles méritent le plus profond respect ; inclinez-vous, 6 femmes. Ayez le courage de renier les derniers préjugés ; voyez dans la vaillante qui lutte pour la vie, une sœur plus digne que vous, puisqu'elle a eu le sublime courage de descendre dans l'arène
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où se livre la lutte jo .rnalière et d'y combattre jusqu'à la victoire.
Conçoit-on ce qu'il faut de vaillance à une frèle créature élevée dans l'abondance, au sein d'un joli intérieur, pour s'arracher à ce milieu chéri, ct sc jeter dans la mêlée qui lui fait peur ? Mais le devoir est :à, elle ne veut pas accabler un frère, elle veut soulager une mère, aider un père malade, élever ses petits frères et ses petites sœurs...on a besoin d'elle...et elle est là! Puis c'est la vie monotone, c'est la volonté soumise, l’obéissance passive, l'exactitude absolue, c'est...enfin ce n'est plus elle ! il ne lui est pas permis d'être lasse, ennuyée, découragée, il lui faut marcher sans défaillance et sans avancer souvent, L'ennui lui est interdit, elle n'a pas le temps de s'ennuyer ni de s'amuser, il lui faut concentrer toutes ses forces vers un seul but résumé dans ce mot : le devoir !
Que de jeunes filles ont grandi sous de radieux auspices, puis un beau jour...crac! Rien ne restait plus de l'opulence passée, l'avenir était à faire, et dans leurs mains d'enfants gâtées, l'esperance reposait tout entière. Bravement elles se mettaient à l'œuvre, €: j'ai connu une de ces héroïques jeunes filles qui a accompli des prodiges de dévouement, d'intelligence et d'énergie, pour vaincre le sort qui s’acharnait à lui être cruel, et elle a vaincu ! La roue de Ia fortune tourne vite dans le monde, et telle qui rit aujourd’hui, pourrait bien, demain, s'affaisser sous les coups terribles de l'adversité, et alors puisse-t-elle être assez heureuse pour luiter avec avantage et posséder assez d'intelligence et d'instruction pour réclamer à la vie, la vie elle-même,
C'est avec la pensée de l'avenir qu'une mère devrait élever son enfant en lui apprenant que le travail sacre grand. Elle doit lui enseigner dès son jeune âge à respecter le travailleur si humble scit-il. Plus tard, si la destinée lui est barbare, la jeune fille souffrira moins, et ne considérera pas comme une déchéance le fait de prendre sa place parmi la troupe des vaillantes. Si le sort lui est toujours très doux, elle saura que les jeunes filles qui gagnent leur vie sont dignes de tout son respect, et ont plus de droits qu'elle à l'admiration. Certes, elles sont heureuses, celles que l'existence sâte assez pour leur épargner les horreurs de la lutte ; qu'elles savourent leur bonheur, sans insulter au sort d'autrui,
D'ailleurs cet orgueil ridicule est à peu près anéanti, et je le croyais mort quand la conversation de deux petites prétentieuses m'a bien appris que la sottise régnait encore sur la terre, au centre même de la civilisation canadienne.
Aux litanies des calamités humaines, on devrait bien ajouter cette invocation :
De la bêtise, délivrez-nous !
Les Dangereuses
Au sortir du cours de littérature, le lundi, à l'Université Laval, un ami m'indiqua deux jeunes filles tout près de nous, d'un air interrogateur. Je les reconnus pour les avo.r croisées sur une plage quelconque durant la dernière saison—et j: ‘es nommai,
—Vous ne me dites pas, s'exclama mon ami. Mile X et Mlle C 1 deux Canadiennes ? ! Mais je les entends parler anglais, tout le temps? 1!!
Je haussai les épaules...parler anglais ! mais ne sait-on pas que c'est le suprême chic, et que toute Canadienne—qui veut se pousser—a le devoir ui: haragouiner cette langue... Baragouiner, c'est le mot, car la nlupart elles le parlent à peu près comme elles piononceraient l’algonqun.
Je regardai les deux jeunes poseuses : toilettes à sensation, mouvements...très vastes, à faire reculer les humbles petites voisines ; grands airs effarouchés...mais pas farouches ! convershtion anglaise, et formulée assez hautement pour être entendue de tous. Il y en a qui ont la rage de faire admirer leur bêtise, et ces dames appartenaient évidemment à cette catégorie assez étrange...
On les regardait, surpris de voir ces Anglaises perdues dans cc milieu français, et louant presque les étrangères qui aimaient notre belle langue...Moi qui savais, hélas ! l'exemple pénible et humiliant que donnaient ces petites demoiselles, je tressautais d'indignation, et j'aurais voulu les cingler de mon mépris, et venger sinsi la langue qu’elles outrageaient.
Sottes, va !
Que vont-elles faire aux conférences de litérature, ces petites ignorantes, que le distingué professeur sera impuissant à instruire -..0on ne met pas de l'intelligence dans les cervelles vides. Ce qu'elles vont faire là ?
Poser.
C'est très bien vu, ces conférences-là, c'est chic. M. un tel, Mme Chose, Mlle Machin, y assistent...on s’étonnerait de ne pas voir ces demoiselles, qui n’appartiennent pas à notre élite intellectuelle, comme le faisait remarquer M. de Nevers (1)—mais hélas !
(1) ‘“Ies Anglais et nous, conf. ce dosette à l'Institut Canadien de Qué-
‘bec, par le distingué auteur de ‘ 4 américain£,e
à notre élite sociale. Et c'est ainsi qu'elles se rendent aux cours da littérature,—pas pour s'instruire—du français, fi l—est-ce que l'on peut encore aimer le français quaad on sait l'anglais ?...
Ont-elles du cœur, de la fierté, de l'honneur patriotique, ces donzelles, qui sacrifient avec un sourire niais, les intérêts de leur nationalité ? Est-ce qu'elles soupçonnent la lâcheté de leur trahisCn, est-ce qu'elles comprennent qu'en reniant leur langue, elles dédaignent le plus bel apanage de leur race... Non, elles ne comprennent rien. Et, pourquoi ?
Je pardonne bien volontiers à une humble fille de ne pas parler correctement sa langue. Souvent elle s'est trouvée dans un milieu où on la parlait de façon incorrecte—et comment voulez-vous qu’elle sache ? C'est plus haut qu'il faut regarder,—plus haut, à la tête, c'est là que le mal réside, et il est terrible ce mal—et disons-le, les femmes en souffrent plus particulièrement. 11 y a certes moins de patriotisme chez la Canadienne, que chez le Canadien. Un grand nombre d'elles ne savent même pas ce que résume ce mot : patriotisme ; elles le confondent avec celui : politique—et trouvent modestement que ce sont les affaires des hommes l...C'est à pleurer.
C'est dans la meilleure société canadienne-française que le microbe anglicisateur fait des ravages. . .et quels ravages ! Est-ce que l'on n’apprend pas à nos jeunes filles, dans nos maisons d'éducation, l’histoire canadienne ? Est-ce qu'on ne leur dit pas au prix de quels héroïsmes fut fondée cette petite colonie, ce que souffrirent nos premiers ancêtres—et plus tard, dans le siècle que nous venons de quitter, ne leur montre-t-on pas le flot rouge qui dans son jaillissement apportait une liberté au petit peuple français des bords du Saint-Laurent, le sacrant, dans ce baptême sanglant : nation canadienne. Ne leur dit-on plus rien? On leur dit tout cela, mais demain, emportées dans un courant néfaste, elles oublient ce qu'une fille doit de respect à sa mère, ce qu'une Canadienne doit &'amour à la France !
Et vous trouvez ces ingrates enfants, dans les rangs de la haute société, ce sont ces demoiselles qui donnent le ton, ce sont les femmes de qui l'on attend l'exemple—et ce sont les mères de demain.
La vraie Fete
C'était fête, grande fête à la maison bleue. Les salons déco- 1és d'une profusion de fleurs, embaumaient la jeunesse et l'été ; de la lumière Partout, il en descendait des lustres somptueux, il en biillait parmi les plantes, en des points roses, bleus et verts ;ilen rayonnait sur les éblouissantes toilettes, les blanches épaules et les scintillants bijoux. C'était un éblouissement : de toutes les lèvres, tombaient des sourires, le trésor en semblait inépuisable tant chacun en recueillait, et en livrait à son tour ; et les flatteuses paroles se perdaient dans les corolles des fleurs... Pauvres fleurs, elles étaient vite fanées, les illusions trompeuses profanent tôt la fragile grâce. Les roses s'effeuillaient sur les tapis, et les pétales Sattachaient aux petits souliers des jolies danseuses. Elles valsaient dans le trépas, les fines roses de juillet, sitôt mortes Que nées.
La joie vivait Partout, le piano l’harmonisait en des notes enlevantes, la danse la berçait dans tous ses pas vifs ou lents, rythmés avec un art délicieux, les jeunes fronts l'exultaient, le rire perlé l'envoyait à tous les échos. ..enfin c'était une fête mondaine qui secouait, dans la nuit, mille rêves qui agoniseraient à l'aurore, suivant de près, dans la tombe, leurs sœurs, les roses !
Une fillette de douze ans Promenait sa petite robe blanche à tiavers les riches toilettes, et évoluait avec un talent remarquable, aussitôt que dans un proche horizon, elle voyait poindre une jupe héliotrope, fort admirée lorsque la maman s'en était parée, mais dont le voisinage, à cette heure, ne lui convenait plus du tout, tant elle savait la sentence qu'apporterait cette robe superbe : “ Ma Jeannette, sois raisonnable, et gagne ton petit lit. Maman te ré- Compensera, demain, si tu est bonne fille !” C'était bien gentil toujours la récompense de maman, mais rien ne valait pour la mignonne le plaisir de cette fête : aussi déployait-elle un rare talent de stratégiste.
Elle parcourut tous les salons, elle entendit beaucoup d'aveux, elle surprit maintes railleries ; elle comprit même que l'on se moquait de la fête—une si belle fête ! Mais oui, l’on se moquait, Jeannette aurait, bien volontiers, trahi les vilains qui parlaient ainsi...mais prudente, elle préféra se taire, pour ne pas manquer la fin du spectacle. C'était la première représentation de la petite et vraiment la scène était variée et intéressante, ñ
Les propos d'amour l'amusaient, surtor ; elle se blottissait parmi les plantes, recueillant, avidement, tous les mots ; c'était une musique nouvelle, et elle s'en grisait. Je l'aime, que ce doit être charmant ! pensait l'enfant. Un couple tout près d'elle, s'arrêta, et lui, un grand brun, disait, à elle, une frêle et gracieuse blonde, un lot de choses charmantes, déclarations enflammées qui mettaient Jeannette aux anges ! Et, un peu plus tard, près du même laurier 10se, la fillette écouta le même icune homme redire les mêmes propos. ..elle avança sa tête curieuse Pour revoir la même blondinette aux grands yeux rêveurs. . et, elle aperçut une grande et belle Personne à l'air altier, qui lui rappela Junon : Jeannette étudiait sa mythologie,
L'enfant avait envie de lui crier : Tu es un menteur ! tant elle trouvait perfide cette tromperie, à l'ombre du laurier rose..,.pauvre laurier ! mais le lit blanc lui apparut. ..et pour soulager, un peu, sa petite âme, elle chercha la blondinette trahie, voulant ui donner une caresse compensatrice, Elle aperçut bientôt sa robe rose, et la vit causer avec un joli danseur, elle s'avance, et là, tout près... ? Pauvre petite, elle entend le même refrain répété en duo, .…
Et l'enfant grave, de dire :
“ Mais, ils ont donc appris cela par cœur, comme Maman me fait apprendre ma leçon d'histoire. . ils disent tous la même chose 1”
Ïi lui semble maintenant que la fête est un enchantement de mauvaise fée, son front est brûlant, trop de pensées bouillonnent là, et les yeux lui font mal. Jeannette pense à son jardin, et gagnant la porte, elle s'en va dans la nuit, Peur ? de quoi Jeannetiz auraitelle peur ? le bois n'est-il Pas son meilleur ami ? elle en connaît tous les détours, et s'amuse, souvent, à y marcher les yeux clos.
Au milieu des arbres dont la tête profile une tache noire dans le ciel sombre de cette nuit vierge d'étoiles, on voit le voltigement blanc de la robe de Jeannette, telle l'écharpe qu’une déesse, amoureuse des arbres, fait onduler à travers les branches des bois endormis, Un frémissement d'oiseau, un soupir de feuille, une caresse du vent, légers souffles cffleurant les cheveux de Jeannette, disait quelque chose à cette enfant, qui n'avait souri qu'à la nature, et dont le petit cœur, ce soir, était gonflé des premiers déserchantements. Elle gagna un berceau, et dans la nuit, un point rouge—celui de la cigarette —Jui souhaita la bienvenue.
—C'est toi, cousin ? fit Jeannette, devinant.
Le grand cousin, le confident intime, et si discret ; elle savait où le retrouver, lui, qui n'aimait pas les fêtes. S'asseyant à ses côtés, sur le banc rustique, elle appiya son front charmant sur l'épaule du jeune homme et lui raconta tout,
“ Cousin, que c'est laid, la fête, que c'est laid. ” Lui, effrayé du tumulte de cette âme enfantine, tentait doucement de la calmer.
—“ Tu as mal entendu, ma petite, et tu verras bientôt que le x monde est fort amusant. ”
Coup, avec les fêtes ; il Alors, il la voit grandir, sérieuse et sage, toute à son devoir, avec l'horreur des compromissions mondaines. ..Il écoute les accords joyeux qui descendent des fenêtres jusqu'au bocage et meurent avec la répétition moqueuse de l'écho.
C'est un peu de joie qui vient à lui, et il sourit à un rêve, pendant que sur son épaule, la petite tête est toute sanglotante,
Pleure, enfant, ces farmes sont le baptême qui te fait femme |
Le froid de la nuit et celui des sanglots enveloppent Jeannette et elle a un long frissonnement.
—“ Viens, petite, ton lit blanc est prêt. Va dormir, chère, oublie tout, mais rappelle-toi toujours que ce n'est pas au bal que vit le vrai bonheur. ”
11 la ramène doucement vers la maison, et, au bas du grand cscajier, s'arrêtant, tout grave :
“ Jeannette, promets-moi de me dire ton premier amour, tout comme j'ai reçu ton premier chagrin ?”
Dans un mouvement familier, elle lui envoie un baiser, avec un gros oui : promesse charmante !
“Te souviens-tu, chérie, de mon bal de douze ans, et de “ l'horreur qu'il me laissa pour les fêtes mondaines ? Je t'en ai “bien dit tous les détails, dans nos longues confidences du pen- “sionnat. Tu sais aussi, que jamais, je n'ai voulu aller au bal ; * cela a même impatienté nombre d’amies, qui s’attendaient, proba- “ blement, à venir flirter chez moi, tout en me ridiculisant à l'abri de leurs éventails.
“On me croyait misanthrope ! Oh! la, la, tu sais si je le “ suis. Je t'ai parlé longuement de cousin Maxime, celui-là même qui me consola le soir de ma première désillusion. Et puis, ne t'ai-je pas aussi confié, que depuis lors, je l'avais aimé, Peut-être pas d'amcur, tout de suite, j'étais encore une enfant, mais cela vint bientôt. Je l'aimai de plus en plus, je n'étais heureuse qu’auprès de lui, sa voix était ma plus chère musique, et je
“ l'aurais écoutée—toujours—me lire des vers...mais ce n'étaient ‘pas les vers que j'entendais, c'était lui !... mon plus grand ‘ poète ! Mon idylle languissait terriblement, je devins triste, “ Maman déclarait que l'existence choisie ne m'allait pas, et qu'il “ fallait me donner un peu de mouvement,
“Maxime était là, quand maman s'en exprima avec une telle ” énergie, et je vis bien l'expression angoissée de ses beaux yeux
bleus. Tu ne les Connais pas ces yeux-là, ma chère; ils sont “ uniques ! Ne ris pas, je suis très sérieuse.
“Maman sortit bientôt, et Maxime vint s'asseoir sur un petit tabouret. Tu sais, celui que j'ai brodé avec tant de zèle—tu vas “ voir que j'avais un Pressentiment !—I] me regardait. ..ses yeux “ n'avaient jamais eu cette éloquence. Moñ cœur en battait Ja charge !
“—Si vous êtes ainsi triste, Jeannette, n'est-ce pas que vous aimez ?
“Il était si pâle, si ému...oh ! mon Dieu, que j'étais contente !
“Je ne répondis rien, car la vérité était difficile à dire ; il in- ‘ sista :
“ Jeannette, vous me l'avez promis ?”
“ Et bravement, j'avouai : “ Oui, j'aime 1”
“—Vous aimez. . et qui? J'ai cru que ces mots-là l'étouf- “ faient. Brülant mes vaisseaux, je lui criai : “ Vous ! vous ! vous! “ vilain aveugle, ” J'étais furieuse et contente de lui faire ma con- “ fession. Et lui...ma chère, ça ne se dépeint pas ! Il avait peur, “le pauvr- cher, que je m'amuse des quatorze ans qu'il a eu la “ bonne idée de vivre, avant ma naissance. Mais il aurait cent ans, “ que je l'aimerais tout de même. , .crois-tu ? Je suis folle de ‘ mon bonheur, viens vite me dire le tien. Je t'embrasse à la ‘ course, j'entends le coup de cloche qui révèle l’'amoureux impa- “tient de voir son soleil, Le soleil de mon Maxime t'embrasse “ chaudement.
“JEANNETTE., ” “N. B—Tout de même, j'ai trouvé mon mari au bal ! Ces
bals ! Je ne leur demanderai plus rien, puisqu'ils m'ont donné le mien !
D noqe mr
Percier
Le 1er novembre, on s'inclinait sur sa tombe, la jonchant de fleurs, y priant pour le grand Canadien, dont le souvenir est tou- Jours vivant au cœur de tous ceux qui l'ont aimé,
“11 fut un patriote !”
Voilà l'éloge qui résume toutes les grandes qualités de cet illustre vaincu ; l'amour de son pays l’a sacré grand et a rendu sa mémoire impérissable dans le cœur du peuple.
Mercier ! Il fut l'idole des Canadiens, idole fêtée, adulée—et soudain, dans un moment de rage, ce grand enfant qu'est le peuple, devenu incroyant, renversa de son piédestal, le héros ; et dans un accès de rage, piétina brutalement l'être encensé, la veille. On-ne survit pas à de telles blessures. Mercier en mourut. Alors devant sa victime immobilisée dans le froid de la mort, le peuple eût un cri d’agonie. On l'avait tué ! Tout le monde voulut revoir une dernière fois cette figure aimée, et dans sa repentance, un peuple se prosterna sur la fosse creusée par lui.
La nation canadienne était prise de ce remords agitant le cœur de la mère qui, dans un moment d'indignation, aurait repoussé loin d'elle le fils chéri, On lui rapporte son enfant, inerte, décoloré, meurtri... Son désespoir ne se traduit pas. Sur la tombe de l'aimé, clle viendra toujours, sentant bien que toute sa vie est rivée à cette fosse où dort une part d'elle-même. Elle oublie les mauvaises heures, pour ne se rappeler que l'amour profond dont son fils l'entourait.
Mercier aimait son pays ! Tout est là, et le peuple qui a des colères, le peuple qui tremble sans cesse d’être trompé, le peuple pardonne tout au patriotisme !
Depuis la mort de Mercier, tous les ans, fidèles à sa mémoire, les Canadiens se groupent dans un suprême hommage : culte fidèle voué au Canadien-français qui toujours fit sonner bien haut la grandeur de sa race.
“II lui est tout pardonné, parce qu'il a beaucoup aimé !” Voilà ce qu’une nation émue a gravé sur le socle du tombeau, et :e que les siècles n’effaceront jamais.
Le temps qui anéantit tout sur la terre, ne respecte qu’une tradition : l'histoire. Et dans la nôtre, le nom de Mercier resplendit ccmme un symbole : celui du patriotisme le pjus pur et le plus viril, celui qui rêve de grandes choses et les accomplit,
4remier Péché 49
Car Mercier a jeté dans le cœur de la jeunesse canadienne. française une semence généreuse qui promet d'heureux fruits, si l'on en juge par les fleurs qui parfument déjà. C'était un semeur d'idées, cet homme, et dans le sillon qui s'ouvrait bien large devant lui, il en laissa tomber de sublimes que le génération actuelle a recueillies et répète fièrement aujourd'hui, pour les dire encore et toujours !
Sept ans qu'il est mort ! Déjà, dit-on, tant il semble qu'hier encore, il était vivant ! C’est son œuvre qui rayonne au milieu de nous, et l'illustre mort y avait mis tout son génie patriotique ; il avait si entièrement vibré avec nous, que l'écho national répète encore les accents de cette voix mue revendiquant les droits, les gloires de sa race. e
Ces hommes-là ne meurent pas, ils vivent ar cœur des nations. Sur le tombeau de Mercier, les fleurs sont immortelles, les regrets sincères, et les pleurs vrais.
Porte Vivante
Cela sentait bon dans le petit boudoir ; une vague odeur d'iris s'échappait de toutes ces joliesses jetées là dans un artistique fcuillis De mon nid douilleté de coussins, au fond d’une Causeuse, je voyais tout, je donnais un regard à la table finement sculp’ée, j'admirais ces fauteuils drapés dans de riches soies. Les tentures à teintes légèrement rosées s'harmonisaient avec les décors ‘élicats de ce coquet retiro. Il planait là une ombre discrète, voilant à peine toutes ces élégances pour leur donner un charme intime d’une pénétrante attraction, Un vrai nid à rêves, où ne voletaient que des papillons roses, butinant sur nos illusions le plus pur de notre enthousiasme jeune. . et qui säit, peut-être un peu naïf, Mais le bonheur est fait souvent de naïvetés.
Et je rêvai, heureuse de ce luxe qui charmait toutes mes délicatesses de femme...sans penser que ce boudoir servant de cadre à une jolie mondaine, n’était guère fait pour le repos de celles à qui la lutte constante échoit en partage. Je secouai bravement l’engourdissement qui me gagnait dans la chaleur parfumée de ce charmant lieu, et j’attendis.
Une portière se souleva, et dans l'encadrement rose, une tête couronnée d’un flot d'or brun me sourit. C'était l’amie de pension retrouvée après de longues années d’absence, et pour laquelle la vie avait joyeusement dépensé toutes ses faveurs.
Elle vint vers moi la main tendue, une petite main de belle inactive, et l’abandonna dans la mienne dont l’étreinte était toute cordiale. Un air de lassitude extrême se lisait sur la jolie figure, les traits légèrement tirés révélaient de la fatigue morale. J'embrassai d’un coup d'œil toutes les fines merveilles, tentatrices d’une minute, pour leur dire aue je ne les enviais plus.
—Se peut-il, pensai-ie, bêtement, que l'on souffre ici ?...Et vrai, j'aurais ri d’un rire amer à la stupéfaction des gentils Amours qui se prélassaient ironiquement sur le marbre d’une console.
—Elle parla d'une voix languissanis, avec des notes brisées, comme si l’harmonie était à jamais détruite en elle ; évoqua une à une nos pages de pensionnaires, jeta un éclat de rire, celui de jadis, en remémorant une espièglerie d'antan, s'informa des amies dispersées, eut un mot ému à l'adresse d’une bonne maîtresse, se rappela l'esprit endiablé d’une compagne. Elle s'animait en parlant, sa voix
mm
Premier Péché 74 reprenait de la gaieté, son regard de la vivacité, sa bouche se faisait moqueuse pour une raillerie fine et acerbe : je la reconnaissais,
Dans ma joie, j'allais le lui crier quand, soudain, l’éclaircie joyeuse se voila tristement, comme ces gazes ombrant les merveilles éclatantes d'Orient...puis le triste s'accentua, c'était maintenant un pâle linceul.. .et d’une voix où rien ne vibrait plus :
Tout cela, c'était le beau temps, et maintenant...
—Et maintenant ? fis-je en écho fidèle.
—Oh ! maintenant, c'est l'ennui, la lassitude, l'irréparable. Et une petite main se posa sur les yeux, les diamants scintillèrent, imitant des pleurs.
--On m'envie, on me loue, on m'encense ; toutes mes fantaisies deviennent des réalités ; j'ai vu, sans les admirer, toutes les merveilles des mondes ; la France et l'Italie m'ont dévoilé leurs splendeurs ; l'Océan m'a montré sa beauté et sa fureur ; j'ai gravi les hauts pics d'Outre-Mer ; j'ai cotoyé des précipices ; j'ai visité des pagodes indiennes ; j'ai vu le sable des déserts ; le Sphinx ne m'a pas surprise ; les Pyramides ne m'ont pas étonnée, et en pleine Palestine, courbée sur la terre où était mort le Christ...je suis restée froide comme le marbre de son tombeau,
Elle appuya sa belle tête sur le dossier du fauteuil, comme lasse de cette longue Conversation. Puis de cette voix lente qui faisait mal :
Je ne suis plus une femme, mais u:
ne ..s pas...car mæon cœur est mort {
—Mort ! répétai-je inconsciemment et de qu. -De rien, répondit-elle froitement —Et votre mari ? repris-je.
—Mon mari est un homme charmant, intelligent et bon, II m'aime, et n’a qu'un regret : celui de ne me devine J: l’aimerais si j'en étais capable, ce manque d'amour.
—Un enfant ! pensai-je. Oh ! si vous aviez un enfant.
Toujours ce même sourire indifférent.
—-J'en ai un qui dort là-bas ; il avait un an sa dernière toilette. et je n’ai pas pleuré.
mignon, et m’embrassait bien gentiment.
Ce fut tout. Pas une lueur tendre ne voila le brun de ses
ne ombre ; je m'agite ; je
T aucun caprice, mais je ne souffre nullement de
quand je lui ai mis Pourtant, il était joli ce
Yeux.
Maintenant, l'atmosphère du boudoir me semblait chargée d'effluves malfaisants, j'éprouvais un vif malaise, les idées se cho- Quaient dans mon cerveau, et je crus que mon cœur agonisait. Et comme je m'en allais : “Ne me mébprisez pas, fit mon
amie, . ; suis une malade morale, et mon cas est désespéré !” Oh! cette voix morte !
$s2 Premier Péché
Sur le palier, je croisai un beau jeune homme, sa figure réflétait la joie de vivre, et il semblait absolument heureux. Aimait-il assez la jolie indolente qui vivait là, pour ne pas cruire son cœur mort ?..,
J'avais besoin de regarder la vie de tout près, et par les petites rues, je me sauvai. Une fourmilière d'enfants s'agitait là, avec des cris ravis, des pleurs désolés ; les mamans Passaient, caressant l'un, tapochant l’autre. C'était la vie, ça ! Et c'était plaisir à voir, mon cœur battait de grands coups, et je sentais une surabondance de joie dans tout mon être.
Je ressentis une pitié sincère pour la pauvre âme qui, là-bas, ne sentait plus, parce que la vie lui avait trop donné ; les jouissances avaient tué chez elle, la faculté d'être heureuse. Et comme l'on comprend bien devant ces ruines vivantes que le trava'l est nécessaire ; il indique des devoirs, il fortifie les sentiments, il vivifie l'intelligence, donne la force à l’âme ; et au cœur, il dicte le moyen de jouir du bonheur que l'on donne aux autres, icar seul il sait éloigner l'égoïsme.
Consolation
Marielle de C.. -Songeait, bien seule, dans le cabinet où étaient entassées toutes les merveilles d'élégance nécessaires à son goût raffiné de belle mondaine. Elle songeait—que son fils aurait demain vingt-quatre ans,—et que pas un cheveu blanc ne se mélan- £eait au brun de ses tempes !
La jolie mère sourit orgueilleusement, et prise du subit désir de se voir et d'admirer sa fine beauté et son élégance altière, elle écarta vivement l'abat-jour rose, tamisant la iimière, et plongea la chambre en pleine clarté.
Puis dans une immense glace, elle se réfléta tout entière, depuis sa chevelure artistement disposée, jusqu'au bout du pied mignon dans sa mule de satin blanc. Drapée dans un ravissant peignoir, elle serñblait une princesse au repos, et la soie bleue de sa robe mêlée aux fines dentelles encadrait délicieusement sa délicate beauté blonde,
Elle se voyait belle, et toujours jeune ; le même murmure flatteur accueillait son entrée dans les salons, et lorsqu'elle dansait au bras de son fils, la traitant en sœur ainée, on chuchotait sur leur Passage : Sont-ils assez beaux |—Une douce joie l’inondait alors, heureuse de cette admiration qui venait à eux, la confondant encore plus étroitement avec le fils aimé,
Le père, les voyant ainsi unis, souriait de bonheur : Ce sont mes deux enfants, avouait-il d'un air ravi.
Marielle radieuse de l'hommage redit par la glace, se plongea dans un fauteuil, pour s'abandonner de nouveau à sa rêverie. Son fils, son beau fils, combien elle l’aimait ! Puis une crainte terrible la mordit au cœur...En effet, depuis quelques jours, Albert n'était plus le même, il paraissait préoccupé, et à ses pressantes questions, il avait répondu de façon évasive.
S'il était malheureux ! Elle bondit à cette supposition,— sün fils malheureux ? Oh ! non, s’il était songeur, c’est que l'amour avait fait apparition dans son cœur. Mais alors ce serait le bonheur,—car qui saurait lui résister? qui pourrait ne pas l'aimer ?
Marielle souriait maintenant, un peu de tristesse dans 3es yeux, car son fils avait toujours été si bien à elle—et il Jui faudrait le donner. Mais une mère doit, sans cesse, s’effacer pour la joie ae son enfant, et Marielle se consolerait en aimant ses petits-fils.
St #remier Péché
—Grand'mère, elle ! La voilà qui rit maintenant en jetant un regard vainqueur au miroir.
Puis sa pensée se reporte sur la nièce chérie, prise au chevet d'une mère mourante et élevée avec tant d'amour, De celle-là aussi il faudra se séparer, car ce matin, ne lui a-t-elle pas avoué avec mille câlineries, son intention arrêtée de partir pour le couvent. La jolie Margucrite s'en irait donc ; Marielle songeait à ce départ, le cœur serré, mais elle avait compris que la douce jeune fille était faite pour le cloitre, sa pureté ne devait subir aucun souffle pernicieux.
Une larme mouilla les cils bruns.—Un coup discret frappé à la porte,—<t son fils était à ses pieds. L'entourant de ses bras, il l'attira vers lui, et longuement l'embrassa.
—Mère, mère ! fit-il seulement, et dans ce seul cri vibrait un chagrin.
—Mon petit, qu'as-tu ? s'écria-t-elle, navrée de ce désespoir pressenti, et tremblant que son amour füt'impuissant à garantir son enfant de toute peine, :
Elle caressait de ses lèvres la tête blonde, et doucement, avec les paroles tendres qui ne sortent que du cœur maternel :
—Tu aimes, mon chéri, n'est-ce pas ? Tu peux bien te confier
à ta mère, Ne crains pas de me faire souffrir. Ne sais-tu pas que tout mon bonheur est e toi? Tu aimes ? Tu aimes ? dis ?.. Voyons, veux-tu que je te facilite l'aveu? Tu aimes. ..Et elle lui nommait toutes les iolies filles rencontrées dans le monde. Albert secouait la tête. Et à bout d'interrogation :
—Dis-le, alors, grand cachottier, puisque ta mère ne sait plus. deviner ?
—Mère, c'est Margu. rite, votre petite Margnerite que j'aime, Yoyons, ne sera-ce pas gentil de nous garder toujours avec vous ? Ok ! maman, comme je la trouve belle et comme je l'aime. N'est. elle pas la meilleure, la plus pure, la plus spirituelle, et son sourire na-t-il pas un charme délicieux ?... Voyons, est-ce donc que vous êtes mécontente de cet amour ?
Marielle atterrée devant l'imprévu de cette révélation, était tremblante. Son fils aimait Marguerite ! Et Marguerite avouait il y a quelques heures, son vif désir de se donner à Dieu, muniquant cette révélation à sa tante, la jedne fille n'avait pas faibli ; dans ses yeux passaient des lueurs d'extase, et sa lèvre souriait heureuse, Non, celle-là n'aimait que Dieu ! Marielle aurait deviné une douleur...
Ne sachant que répondre à ce grand enfant qui se désolait de son silence, elle appela:
Un rêve de fraicheur et de grâce apparut dans le flot entr'ouvert des soyeuses draperies : c'était Marguerite.
—Viens ici, ma fille chérie, nous avons à causer.
Et lorsque les deux aimés furent agenouillés devant la jolie maman, d’une voix douce, à l'harmonie vibrante, elle dit l'amour d'Albert,
Marguerite avait pâli.
—O frère, cela ne se peut, tu ne saurais m'aimer ? C'est impossible !
Elle pleurait maintenant.
—Vois-tu, je suis une petite sœur pour toi, tu m'oublieras. Car moi...oh ! moi, je suis à Dieu ! Un rayon du ciel transfigura 1 joli visage baigné de pleurs. .
Albert parla à son tour, il eut des mots touchants pour peindre son amour, sa mère l’aidait, tous deux supplièrent, mais en vain.
—Tu brises ma vie, Marguerit-, implora le jeune homme. Je ne saurais être heureux sans toi, tu es le rêve de mon existence, et st tu disparais. ..tout est fini pour moi !
Elle, tordant ses petites mains :
—Pardon, pardon, mais c'est impossible !
Marielle exaspérée par la douleur de son fils, se fit violente, sa passion maternelle parlait plus haut que la tendresse d'une tante, elle dit des duretés avec des mots inconnus.
La pauvrette, toute blanche, inclinant son front pur, ne pleurait plus, mais son doux visage avait le rayonnement du martyre,
Et lorsque la pauvre femme hors d'elle-même, lui cria :
—Va-t-en, ingrate ! elle saisit à deux mains le peignoir parfumé pour y mettre le dernier baiser, Et sur la main du frère chéri, elle posa ses lèvres glacées,
Adieu ! jeta-t-elle,
Dans le joli boudoir, on entendit des sanglots. Le cœur de
l'homme éclatait avec un sourd géntissement, plainte terrible, cri d'une âme à l’agonie !
Deux jeunes religieuses attendaient dans un coquet salon, Une très élégante jeune femme leur tendit bientôt sa riche aumône. À ses côtés une blonde fillette toute sérieuse. —Oh ! qu'elle est gentille ! s'exclama une des sœurs, en se penchant. Veux-tu m'embrasser, ma petite ?
Et gracieusement le joli bébé s'avança.
—Comment t'appelles-tu, mignonne !
Marguerite.
—Marguerite !.. «répète la religieuse,
Un voile se déchire, Dans ces yeux, elle revcit d'autres yeux, et sur ces lèvres, un autre sourire. Dans une étreinte de toute l'ancienne tendresse, elle ramène sur sn sein, la petite enfant, pour mieux l'embrasser.
—Tu serres fort, fit la fillette en riant. Est-ce parce que tu as trouvé mon nom joli ? Papa l'aime beaucoup et il m'embrasse bien fort lui aussi,
Maintenant les deux religieuses s'en vont, accompagnées de la jeune femme souriant avec grâce à la mignonne qui cause son gentil babil.
Elles sont sur le palier, quand une dame encore très belle, gravit l'escalier au bras d'un jeune homme qui semble être son fils. La première passe en saluant. Le jeune homme s'efface <t respectueusement s'incline. Relevant la tête, son regard croise celui de la dernière religieuse. Dans un cri :
Marguerite !
—Papa, fit la petite fille en s'élançant.
Lui, la reçoit sur son cœur, puis regardant toujours la pâle figure tournée vers lui, son regard se fait suppliant.
Dans les yeux de la jeune religieuse est un bonheur infini,
Et s'en allant, tête basse, elle serre sur son cœur, la petite croix d'argent :
Merci, mon Dieu, merci !
Dans la chapelle blanche, tout est sombre, la pâle veilleuse dore de ses reflets mourants la statue de la Vierge, et fait errer sur les lèvres de Marie, le rayon céleste, L'air est encore parfumé des dernières senteurs d’encens, et le petit sanctuaire se vide bientôt ; les religieuses le quittent une à une.
Une seule, pieusement inclinée, s'abime dans sa méditation. Soudain, elle se lève et s’avance, sa longue robe effleure le parquet : on dirait le bruissement des feuilles jaunies qui, l'automne, jonchent les sentiers.
Elle est maintenant à genoux devant la statue de la Vierge.
—Mère, merci d'avoir écouté ma prière, Vous l'avez fait heureux, Sainte aimée, je vous rends grâce. Vous avez apaisé ma douleur, et maintenant j. uis être joyeuse sans remords. Oh! ma sainte Vierge, je vous aie {
Elle pria longtemps, la douce créature qui se nommait autrefois Marguerite, et qui, pour les malheureux, les souffrants, les orphelins et les petits s'appelle aujourd'hui Sœur Louise !
On n'entendait dans la blanche chapelle que le murmure sorti de ce cœur ardent, prière d'amour, ailéluia joyeux qui montait vers la Sainte, dans une éloquente oraison.
Et la flamme vacillante de l'éternelle veilleuse enveloppait, dans une même caresse, les deux vierges.
Premier Léché 57
Veille de Moel
cA un cAmi,
Son Noël ! Noël ancien.
Car il l'avait eu son Noël, jour lumineux qui restait dans sa vie brillant de la douce pureté de l'étoile qu'ils avaient regardée, tous deux, ce soir-là, en ‘se rendant à la petite église du village, où, si ardemment ils avaient prié pour leur bonheur, dans l'attendrissement des vieux cantiques qui venaient à leurs cœurs unis avec un rythme plus doux, plus émotionnant.…..ils en avaient eu des larmes,
C'est que ce soir-là, dans l'ombre du petit salon bien gai, alors que lui admirait sa tête blonde, à laquelle une robe noire prêtait un charme fin et dégagé, il avait laissé son cœur parler. Tous ses trésors de tendresse il les avait mis là, à ses petits pieds, pendant que dans les regards de l'amie, il voulait lire une réponse : “ Quand on aime l'âme danse dans les yeux.” Il aperçut done e prunelle toutes les promesses d'avenir. ..fl parla : tout son ..nour lui remontait du cœur, il parla de tous ses silences passés, il parla de toutes ses adorations.. elle, écoutait, ravie, la tête un peu penchée, pour mieux voir les yeux gris dégageant toute une lumière. Elle éprouvait une fierté émue d'avoir conquis ce cœur qui jamais ne s'était donné, et dans’ sa joie il Y avait un peu de l'étonnement.….. Comme il savait parler d'amour, quels accents il trouvait pour dire s2 tendresse, cet homme qui jamais ne causait. Elle le connaissait depuis toujours, et souvent en pensant à lui, ne s'était-elle pas dit : Aimera-t-il jamais ?
Et voilà que ce soir il s'offrait tout entier. Que d'amour, il méritait ; elle eut peur, un moment, de n'être pas digne de lui, mais elle n’hésita pas, et en mettant sa petite main dans la sienne, la jeune fille aimait... vraiment ? Est-ce que l'on sait bien ?
Dans le petit salon, ils restèrent, ne parlant plus, heureux dans leur extase intime, écoutant encore l'harmonie de tantôt, que l'écho de leurs cœurs renvoyait en notes si douces. Lui, aurait pleuré, pour vider son cœur de tout—même de ses larmes.
Tout à côté, les vieux parents et les petits récitaient, à haute voix, les mille ave, cette psalmodie monotone venait à eux, les ber- Gant dans un murmure pieux.
s8 Premier Péché
fermant les yeux, il avait
des cloches, il la sentait
tan revenaient. Aussi
+..d'aller s'agenouiller,
Paille, souriait divine.
le aurait commencé.
la chambre solitaire, le soir de a Pour se rappeler la belle heure le qu'il regrette, le Pauvre rêveur, ans sa vie, par un souvenir. . C'est cienne, et s'il y pense encore c'est
dans cette Ce sont des de son
baiser, et donner aux autres, est mince, une heure, et tout est lu...
os
Muit de Mel
cA ma Sœur.
Une méchante petite hutte, dont la charpente dénudée laisse voir les solives noirâtres, le vent entre là-dedans ps mille ouvertures, et agite la flamme d'une lampe dont le globe est tout noirci Par ce continuel ballottement de sa lumière. Dans la cheminée, 'e petit feu achève de se Consumer, et l'on entend ses derniers crépitements qui éclatent sourds comme les Plaintes d’une âme en peine, Sur un mauvais grabat, la femme est assise, reprisant une vieille défroque, pendant qu'une tête blonde se roule sur ses genoux, le petit corps enfoncé sous la couverture de rude étoffe...
Et dans le silence de cette nuit, l'on écoute soudain un lent sppel, les cloches ont leur chanson joyeuse, et elles lancent dans les airs des accords de fête. Les sons arrivent affaiblis, doux, et charmeurs, jusqu’à la misérable hutte, le vent les y glisse sans rage, et la femme pensive incline son front pâle, et ses doigts abandonnent le vêtement usé...
Le petit a relevé la tête, attentif, il écoute, puis frissonnant d'une crainte instinctive, il murmure !
“Mais, maman, c'est la cloche 1” Et tout tremblant, il se p''=tonne sur son sein, en enserrant le cou de la mère du plus cinrmu:c collier. Elle pose ses lèvres sur le bras potelé, une larme y tombe, qui brûle la peau de satin. ..et de nouveau l'enfant frissonne.
—“ Maman, ce sont les cloches. .et tu pleures, Maman !...” et il sanglote éperdument, son petit cœur d'enfant affolé de ce mystère qui fait verser des larmes à sa maman.
Elle, navrée de ce chagrin, se fait toute tendre, et caressant de ses lèvres les blonds cheveux, la mère raconte :
—Les cloches sonnent, mon Chéri, parce que c'est Noël ! Ce jour-là, un petit enfant est né dans une étable. . .”
Et le petit qui écoutait, ses grands yeux étonnés :
Etait-ce plus laid qu'ici, maman ?
—“ Oui, cher, beaucoup plus laid, et cet enfant, c'était le petit Jésus, le fils de Dieu, et tu sais, Dieu, c’est Lui qui nous envoie sur la terre pour y Sagner le ciel. Plus l’on souffre ici, plus l’on est heureux avec le bon Dieu, Dans l'église, cette nuit, on va prier autour du lit du bel Enfant-Jésus, qui vient de naître.
—Oh ! maman, tu ne m'as jamais parlé de cela ?
6o Premier Péché
—Tu étais trop petit ! Parlé de cela ? Ne l'avait-elle pas oublié, la pauvre créature qui se souv=nait d’avoir appris de sa mère, ce qu'elle racontait cette nuit à son enfant. Parlé de cela ? Mais elle avait voulu, dans sa hutte, vivre bien seule, avec son petit, loin de la méchanceté des hommes qui, sans pitié pour sa jeunesse, l'avait brutalement repoussée, lorsqu'un ange blond sur les bras, elle était allée à eux, coupable du crime d'un autre. Pourtant, elle voulait obtenir la grâce, et mendiant la réhabilitation pour le fils, elle avait persévéré, espérant à force de patience, vaincre le préjugé qui la frappait brutalement. Et l'on ricanait à ses efforts, on lui lançait l'anathème, et des barbares s’oubliaient parfois À bousculer le joli être qui souriait à tous, cher innocent ignorant la méchanceté et l'injustice humaines.
Un jour, une mégère leva la main sur lui :
Va-t-en, méchante gale, cria-t-elle à l'enfant qui, d'un regard d'envie, suivait les, jeux de quelques bambins.
La mère vit le mouvement. Avec lün rugissement de lionne en fureur, elle repoussa l'odieuse créature, et s'emparant de son petit, elle se mit à courir, pendant que lui, dans ses bras, pleurait aussi fort qu’elle,
cœur étouffait tout, Elle songeait à s, la pauvre femme qui, depuis tout à son amour pour l'enfant cette nuit-là, les larmes de la martyre, source d'amour pur, Pauvre créature, que l'on te maudisse, que l’on te foule aux pieds, que l’on t'abreuve d’ignominies, qu'est cela? Tu as l’âme assez forte pour dédaigner ces haineuses persécutions, tu as ton fils, pour qui tu seras toujours la mère chérie, et lorsque l'enfant saura que son père fut criminel, il pourra dire : Ma mère l'aimait, ma mère était une sainte !
Elle songe à tout cela, et maintenant la chevelure blonde est tout humide.
L'enfant l'enlace plus étroitement :
—Maman, allons donc à l'église, voir le petit Jésus. Stupéfaite :—Non, mon chéri, fais dodo, va, pour faire plaisir à ta mère, Mais, lui, suppliait, avez des inflexions caressantes : Allons-y, veux-tu ? ; Elle ne résiste plus, n'en ayant pas le droit, Il n'a pas d’é-
trennes, ce petit être, il ignore ce que c'est, et n’en souffre pas. Mais, elle, la mère, sait Bien l'horreur des petits sabots toujours vides, et, bénissant cette ignorance, son cœur se serre de tant de joies perdues.
Rapidement le petit est enveloppé dans une vieille harde, vous savez, une de ces aumônes jetées avec dédain, et après avoir mis un châle sur ses épaules maigres et voûtées, elle s'en va dans la vuit, tenant son fils tout rapproché. L'église est brillante, là-bas ; sur la route elle frôle des gens qui murmurent à son approche, mais la jeune femme ne les entend pas. Elle court presque, et comme son enfant ne peut la suivre, la mère le ramasse dans ses bras, et plus vite encore, va.
Dans un coin de la petite église, elle se-place ; à peine agenouillée, on la pousse, elle est obligée de sortir d’un banc... chassée. Quatr. <tations sont ainsi faites ; repoussée, humiliée, la malheureuse to. ;: sur la balustre. Des pauvres y priaient déjà ; avec mépris, ils se reculent, et devant la crèche de l'Enfant-Dieu, la paria est prosternée pendant qu: son enfant regarde le petit Jésus, les yeux humides d’une première et douce émotion.
Et là, la rejetée de tous, exhale sa douleur, de longs sanglots la brisent sous ses mauvaises loques ; elle ne prie pas, elle pleure, et dans l'assistance, on se pousse, montrant la femme du pendu. Puis à dire sa douleur elle sent un apaisement. Son fils s’est rapproché d'elle, l'enlaçant d’une caresse, sachant bien, le cher ange, que ses baisers sèchent toutes les larmes maternelles,
Au pied de la crèche, la mère et l'enfant forment un gracieux tableau, la lueur pâle des cierges fait ressortir la pâleur de la pauvre souffrante, pendant que le petit semble plus rose encore...
Et l’on chante les sublimes cantiques, les vieux Noëls aimés ; cette harmonie monte avec une infinie douceur, comme une caresse, à laquelle s'ajoute la griserie parfumée de l’encens...Le petit s'est endormi, sa tête blonde sur le sein maternel. .….elle, prie toujours, consolée de toute tristesse, dans cette soudaine émotion des heures de jadis, où heureuse alors, elle savait prier. Elle apprendra encore, avec son fils, car dans cette messc de minuit, toutes les consolations lui sont mystérieusement venues...
Qu'importent les haines injustes, les terribles préjugés ? Elle dépose les armes, dédaigneuse de lutter davantage, pendant que son âme s'abime dans une mystique rêverie.
Et le chéri, dans les bras de sa mère a sur les lèvres, un sourire tout pareil à celui du petit Jésus.
La Moel d'une Lauvrette
cA mon petit neveu Gleason, Belzile.
Elle s’en allait devant, et je suivais d’un regard sa mince silhouette enveloppée dans une méchante blouse, pendant qu'un immense chapeau ombrageait sa face pâlette. Parfois son petit corps se tordait en un long frémissement, et j'entendais le bruit des dents se choquant l’une contre l'autre, dans un accès de souffrance froide,
Pauvre petit être, tout au plus huit ans d'existence, et avoir bu jusqu’à la lie la coupe des infortunes f Elle marchait dans une de ces belles rues illuminées, auxquelles l'éblouissement des vitrines prête un rayonnement féerique. La pauvrette s'arrêtait parfois, fascinée par la splendeur des étalages, et regardant surtout les belles poupées dormant dans la soie, en souriant, sous leur mignon chapeau,
L'éternel instinct des fillettes qui ne rêvent qu’un bonheur : presser, sur leur cœur, une petite créature ; aujourd'hui elle est insensible, demain, elle s'animera, et la tendresse de la mère est toujours celle de la petite enfant qui endormait sa poupée, Elle retrouve parfois les berceuses de l'enfance, et en calmant les cris de son bébé, elle murmure encore l'ancien dodo.
La mignonne se frôlait aux belles dames, plus d'une fois, je la vis se retourner, pour suivre du regard les bébés chaudement enveloppés. L'envie naissait-il dans cette petite âme qui rayonnait si douce dans de grands yeux ? Un moment, sentant peser sur elle un regard affectueux, l'enfant se retourna et sourit, pendant que ic me mirais dans l'azur d'un candide regard,
Je m'attachai à ses Pas, Car cette petite m'intéressait—une de ces sympathies qui nous prennent le Cœur sans que l'on sache bien, comment et pourquoi.
Et la suivant toujours, je me sentais mauvaise de tant de pauvreté, à côté d’inouies richesses. Dans maintes vitrines un gros Santa Claus trônait triomphalement, et autour de lui, des petites têtes s'agitaient pendant qu'un incompréhensible babil montait de cette gentille fourmilière,
La petite pauvresse, bien vite alors passait, toute gênée sans doute par ce brillant voisinage. Devant une modeste boutique, lon-
Premier Péché CH
guement elle s'arrêta, ne sentant plus la bise froide qui bleuissait ses membres menus ; tout à son extase, rien ne la troublait—et ses regards admiratifs allaient aux jouets très simples, elle se disait sans doute : ceux-là pourraient m'appartenir—mais les autres ?
Les riches joujoux des grands étalages sont-ils pour les pauvres !
Une fillette s'avançait, tenant la main de son père ; elle était jolie sous sa capeline bleue d'rù s'écnappaient des flots d'or bien blonds. Elle aussi, s'arrêta, pour regarder. Son père docile l’imita. Après avoir exploré les vitrines, elle jette un: regard sur sa petite voisine.
—Vois donc, papa, comme elle a froid...elle est pauvre, et Santa Claus ne lui donnera rien ?
Et tu voudrais le remplacer peut-êti ? Oh! oui, papa.
—C'est bien, ma chérie, remplaçons Santa Claus.
Dans un ador:t'e mouvement, la blonde enfant s'approcha.
—Dis, que veux-tu là pour tes étrennes ?
La pauvre inn--ente, réveilléc en plein rêve, pencha la tête, re répondit pas,
La voix de l'enfant se fit plus douce : “ Veux-tu cette belle poupée, cette : :rcelonnette, ce service de vaisselle, veux-tu ce petit poèle, cette voiture, ces sacs de bonbons ? veux-tu ? ”
Et la pauvrette ne répondait pas encore.
Sans se lasser l'autre petite reprit : Choisis alors ?
D'une voix toute hésitante :
—Je voudrais ce beau cheval.
Un cheval, s’écria la jolie donneuse, un cheval ! Mais tu ne t'amuseras pas avec un cheval ?
—Oh ! ce n'est pas pour moi, j'aimerais bien mieux une poupée c'est pour mon petit frère Jacques qui est tout petit et malade, il sera si content.
— As-tu un papa ? questionna la généreuse enfant
—Non, mais j'ai une maman, et nous sommes pauvres, finit-elle tout bas.
Dis-moi où tu restes, afin que je donne ton adresse à Santa Claus, n'est-ce pas, petit père ? fit-elle, en se rapprochant, toute câline, du papa heureux et fier.
Tout en feignant d'examiner la vitrine, j'avais tout entendu. Bientôt je vis partir ma pauvrette radieuse, un grand cheval dans
ses bras mignons, glissant vite sur la neige durcie, pour arriver plus tôt dans la mansarde où petit Jacques serait si heureux !
De l'autre côté, le père s'en allait aussi, sa petite accrochée à lui, toute sautillante, causant certainement de toutes les belles surzrises qu'elle enverrait à la jolie pauvresse.
Que c'est beau d’être bons !
Que c'est doux d’être riches, la veille d’un Noël !
es RE Va
Le Fremier Moel cA la petite Jeanne.
Jeanne s’est couchée, ce soir, toute rieuse, il y avait de l’extase dans ses yeux bleus, une note de mystère tendre errait dans la prunelle joyeuse ; et sa mère dut retenir longtemps, de ses lèvres, Ia paupière rebelle, Les petites mains jointes comme pour la prière, elle s’endormit enfin, et dans le sommeil, la jolie bébé aperçoit des féeries éblouissantes. Promenée dans le rêve, elle découvre, la petite Jeanne, des merveilles inconnues, à travers l’émerveillement des magasins célestes.
Oh ! que de belles choses !
Elle frappe ses petites mains l'une contre l’autre, frotte ses yeux éblouis, s'approche de toutes ces richesses, regarde les beaux anges lui sourire, et, se frôlant contre leurs ailes caressantes, Jeanne, de ses jolis yeux, implore la permission de toucher,
Car que serait son bonheur à la chère petite, si on lui refusait la grâce de poser ses mains mignonnes sur toutes ces splendeurs ?
Elle prend en ses bras les belles poupées, caresse leur fine chevelure, baise leurs joues roses, palpe leurs beaux vêtements, les place dans le superbe berceau, puis elle fredonne les refrains que la maman module pour le dodo de la chérie. Elle fait connaissance avec les bergers, les bergères, se promène dans les mignons équipages, reçoit les hommages des cours, assiste à une revue militaire...et finalement, Jeanne oublie tout, conquise par un charme nouveau, Oh ! ce qu’elle vient de voir surpasse en beauté tout le reste...elle est fascinée ! Rien ne la tente plus...que cela... Mystère !
Mystère heureux, car le papa et la maman viennent de placer dans le bas, le cadeau désiré, et la jolie Jeannette rêve à la joie du réveil.
Sur les lèvres du bébé endormi, rayonne le sourire des caresses... Elle est pure, idéale, douce dans son petit lit blanc, IR Jeanne aimée, évoquant l’apparitiou d’un bel ange blond. Sur la petite figure rayonnante se recueillent mille baisers, pris aux joues tièdes, aux lèvres chéries, aux paupières closes, au tissu soyeux des cheveux ;—et le sourire de Jeanne reflète maintenant tout ce grand amour.
Il y a de l'émotion autour du petit lit de la blonde dormeuse.
C'est un premier Noël bien vécu !
Hommage Dernier
À la mémoire de Mme G. Comte.
Sur un divan on l'a couchée dans sa toilette blanche, petite mariée d'hier qui dort parmi les roses avec, sur les lèvres, un sourire à peine esquissé. Il flotte sur sa bouche fine, avec une grâce touchante, idéal rayon de la terre qui vit encore dans l'au delà. Elle dort...radieusement jolie, dans sa pose abandonnée, la tête inclinée légèrement, semblant respirer l’'arome qui monte des fleurs fâles, parsemées sur sa liliale parure,
Elle dort !...son sommeil semble doux, léger, un frôlement d'ailes d'ange l'éveillerait peut-être... .les cierges jettent leurs reflets blafards sur la dormeuse, prêtant des teintes trop blanches aux petites mains jointes comme dans une dernière prière. Pauvre charmante créature, elle semble tout près de nous, sur son petit lit bas ; si belle dans sa grâce morte, qu’une pieuse tendresse nous incline vers elle pour déposer, au front bien froid, un dernier hommage à cette jeunesse à jamais brisée,
La mort n’est pas toujours cruelle, et en frappant cette jeune femme, elle a eu la délicatesse de ne pas briser l'harmonie gracieuse qui charmait dans sa délicate personne. Elle nous la laisse toujours jolie, et le dernier sourire, dans la tristesse du terrible adieu, a pris une mélancolie qui le rend encore plus séduisant : il exprime un regret, une plainte peut-être, Je suis si jeune et si aimée !
Jeune et aimée, et si vite partir. Mon Dieu ! que la vie a de brutalités ; toujours implacable, elle appelle la mort pour faucher impitoyablement tout ce qui est heureux. N'avoir pas vingt ans, et n'être plus, quand l'avenir devant ses pas s'ouvrait rayonnant, et quand aux sentiers bénis la chère créature avait déjà cueilli des roses. Survint une épine, et trop délicate pour cette piqûre, la jolie petite s’endormit doucement, ne pouvant supporter, fleurette tendre, la première blessure de la vie.
La plaindre ? Le pouvons-nous vraiment, en regardant cette tête radieuse déjà des visions célestes ?
Une telle expression d’extase idéalise la physionomie de la jeune morte, qu’à la regarder si belle d’un rayonnement inconnu, on
Fremier Péché 67
pénètre à la suite de l’âme pieuse dans les sphères où les mortels connaissent l'immortalité. Comme il fait bon de croire à l’éternelle vie, à genoux, près d’un lit funèbre, et quelle consolation que ce rayon de bonheur entrevu sur des figures aimées! Est-ce donc cela mourir ? S'endormir ici-bas, pour s’éveiller là-haut ! Elle est partie, alors que tort souriait autour d'elle, en pleine jeunesse, en plein amour, n'ayant pris à la vie que ses douceurs, et s'enfuyant par les horizons lumineux, pour s'imprégner de tous les parfums, Pour admirer toutes les beautés, pour écouter toutes les harmonies dont s'est éprise cette âme d'artiste.
Partie !... Dites, est-ce que nous pouvons la pleurer, la gracieuse créature, faite pour le bonheur, et qui, ayant reçu de la vie tout ce que la vie peut donner, s'en est allée là-bas, où son âme goûte les plus pures délices ? Pleurer, parce qu’elle est heureuse ? Pauvres nous, dont l’humaine nature a des révoltes désespérées devant ces tombes prématurément ouvertes...
Je songeais, au pied de la dépouille toujours charmante, —coquetterie de la mort dont le souvenir veut planer plus doux, —éprouvont une tranquillité reposante dans l'atmosphère attiédie, où régnait le parfum des fleurs mourantes ; je songeais à la tristesse des vies, dont toutes les angoisses, les affres et les agonies nous courbent, heure par heure, vers le lit funèbre, où nous tombons, un jour, dans une suprême douleur...
—“ C'est bien jeune pour mourir,” murmura près de moi une jeune fille qui, de ses yeux rougis, regardait la morte, Une
J'inclinai la tête sans répondre. Trop jeune ? Son sommeil semble si doux !
Je me rappelle la première fois que je la rencontrai. Radieuse elle entrait dans la vie, au bras de l’aimé, et ses petits pieds effleuraient à peine la terre. Elle donnait bien l'impression de ces créatures exquises qui s’avancent en plein rêve, et dont le sourire possède une grâce touchante et mélancolique. Ses grands yeux pensifs veus enveloppaient le cœur, pour le prendre dans une caresse G “ Aimez-moi, disaient-ils, aimez-moi bien, j'arrive, et je m'en vais !” Et vite on jetait des roses sous ses pas, pour tapisser la route qw'elle parcourait dans sa hâte de vivre, avant de mourir,
Elle a vécu. ..et toujours elle vivra !
Feure Lassee
A Madame Buies.
Je ferme les yeux pour tout revoir, et j'évoque le petit salon familier avec ses clairs rideaux, ses portraits d'ancètres, ses bibelots rares, ses grands fauteuils. L'illusion m’y ramène : j'écoute encore cette belle voix dont les accents avaient les sourds sanglots des éternelles douleurs, les vibrations enthousiastes des admirateurs passionnés de tout ce que Dieu d’abord, les‘ hommes ensuite, ont jeté de sublime sur la terre ; des éclats de jeunesse encore—cette éternelle jeunesse du cœur séchant toujours dans un sourire la larme qui coule. 11 dit toujours, et toutes ses émotions passent dans l'âme de celles qui l’écoutent : deux femmes conquises par le génie ds celui qui comprend un autre génie. Elles écoutent, sentant passer en elles les frissons d'enthousiasme qui ont fait écrire Hugo, lorsque ses mâles accents chantaient de patriotiques épopées. Elles écoutent, et c'est le poète qui leur parle, tant le lecteur emprunte de son âme pour redire après lui le chant sublime et grandiose. La voix baissait, strangulée par une de ces émotions uniques qui ne viennent qu'aux êtres supérieurs,
—“ C'est trop beau, fit-il en refermant le volume sur ses genoux ; je n'en puis plus ; le cœur me fait mal...” Les deux femmes ne parlaient pas, prises par cette émotion puissante qui courbait la tête blanche, où les cheveux onduiaïent par une coquetterie de la nature. Belle et unique d'intelligence et de finesse était cette tête où les yeux flamboyants avaient ce soir-là, une petite ombre grise...on y sentait refléter le trop-plein d’un cœur où longtemps s'est amassée une liqueur d’amertume...beaucoup de désillusions étaient tombées goutte à goutte dans cette coupe artistique, et le liquide pervers n'avait pas terni le précieux métal ; seulement tout au bord, on voyait l’usure,—le fatal avait commis son œuvre...
La tête restait inclinée, et l’on écoutait sourdre de la large poitrine de rauques gémissements...Pas un mot ne se disait, tant ces âmes comprenaient leur mutuelle lassitude. L'un avait 60 ans, sa vie était vécue, et dans l'angle prochain il voyait une tombe s'ouvrir, il marchait vers elle sans défaillance ; comme on tient peu à la vie, lorsque l’on a compris que la mort est une chère libératrice.
Le L'une était la compagne chérie de toutes les luttes ; elle était le Stand soutien des heures pénibles, le rayon pur des ciels nuageux, l'incarnation de la plus vive tendresse ; elle était la compagne de l'écrivain, se pliant à tous les caprices d'un esprit fantasque * et fatigué qui, cherchant dans la vie mieux que la vie, se révoltait porfois contre les trahisons de son rêve d'idéal. Il est de ces êtres rares et malheureux échoués sur la terre, s'y sentant perdus, ayant eu eux une soif inapaisée de sublime et de poésie qu'ils chercheront toujours par delà l'éther, Ils regardent, scrutant l'horizon de leur œil d'aigle, et sentant gémir en eux l'éternelle désillusion. . .
Et l'amie de toutes les heures assistait à une nouvelle lutte, se faisant silencieuse Pour ne pas troubler, même par l'éclat de la voix aimée, le respect d’une envolée dans les sphères inconnues.
L'autre était une petite amie, connue depuis toujours, enfant du vétéran dont on avait partagé les joies et les peines, petite orphelime dont on avait vu le blanc berceau, et ce sourire de jeune fille mettait un clair rayon dans l'intérieur un peu sombre. . .“ fleur éclose près du tronc rugueux d'un vieux chêne attristé par les ans, et qui se rajeunit de ce frais printemps, ” disait-il.
Tout était silencieux dans le petit salon : lui songeant toujours, elles, attendant, incapables de troubler d’un mot maladroit l’attendrissement de cette rêverie.
Puis comme s’il voulait se vider le cœur de tout son contena de larmes, il s'empara d’un volume, et du chapitre triste de toute une vie manquée il fit la lecture. Intitulées Desperansa, ces lignes vibraient toute la tristesse d’une âme, et l'on y sentait ce cri d’angoisse qui fait frissonner lorsque l’on en saisit le sens impérieux.
font. On ne sait pas ce que l’absence d’un sourire peut faire couler de larmes...on ne peut comprendre, sans l'avoir pleuré soi-même, ce que l'absence d’un cher regard peut causer de sanglots. . non, on ne sait pas...On ne devine pas l'horreur des petits lits où, dans les blanches couvertures, l'enfant enfouit sa tête blonde pour étouffer les cris : Maman, maman ! Donnez-leur de la tendresse à ces petits êtres, embrassez-les, choyez-les...qu'ils demanderont encore dans la solitude de leur cœur ce quelque chose d’inexprimable, inconnu nécessaire dont l'absence mettra sur leur vie son voile de regrets. Une mère en donnant la vie, donne aussi l'amour, Et cet amour-là, c'est le tribut qu’on n'offre qu’à elle, pleurant toujours de ne pouvoir lui prodiguer cette part si pure de l'essence même de l'âme, Dans un long déchirement, l'écrivain renommé, dont la plume avait eu les sarcasmes des luttes terribles, les ironies sanglantes, criait toute sa douleur. Sa plime sait, en unc plainte, l'enfance
Dee anne ns mu mme eme gen anne ui mme pm
vide, la jeunesse décolorée, puis, arrivé après bien des étapes à la tombe maternelle, il laissait éclater sa désespérance. Elle remuait toutes les fibres de l’âme, tant était puissamment touchante cette tristesse datée d’un berceau.
Desperanza ! Et l'écrivain de génie, le patriote enthousiaste, le fin sceptique, le grand modeste, le spirituel railleur qu'était Buies, pleurait comme un enfant, en lisant à 60 ans les douleurs écrites, jadis, à 25, incliné sur la tombe de sa mère.
Bal Blanc
Ah ! que c'est amusant le bal ! disait la blonde débutante, fine €x gracieuse dans sa fraiche toilette. Le tulle vaporeux l'enveloppait comme d'un nuage, et dans le tourbillon des danses, ses Fetits pieds touchaient à peine le parquet. Emportée dans un rêve, elle ne savait plus, elle ne pensait plus, elle se laissait aller au doux bercement des phrases flatteuses qui, en retentissant pour la première fois à ses oreilles, troublaient délicieusement son cœur.
On lui avait dit qu'elle était charmante, on lui avait soufflé qu’elle était jolie et spirituelle, et à la troisième invitation, le beau danseur remarqué entre tous lui enveloppait une déclaration dans une de ces phrases banales, empruntées au vocabulaire des polichinelles de salon.
Rougissante, son petit cœur battant à tout rompre, trop émue Lour parler, elle inclina sa blonde tête pour cacher l'incarnat des joues, pendant que dans son cœur se chantait une harmonie exquise.
Lui, souriait, flatté une fois de plus de l'habituel succès de ses mots troublants. Il s'amusait à les souffler à toutes les naïves fillettes qui, entrant dans la vie le sourire aux lèvres A'âme illusionnée, tendent leurs oreilles roses pour toutes les belles phrases : jolies ignorantes qui sauront trop tôt le vide de ces cœurs sur lesquels leur grâce, jeune, est impuissante.
Une rose de son corsage tombe à ses pieds et lui, s'en emparant, la porte à ses lèvres, et la cache vite dans un calepin. Pauvre celepin, que d’étouffements de roses entre ses plis, soigneusement doublés de satin.. petites mortes incinérées à la flamme du joyeux feu de cheminée. Et celle-là, ce soir même, ira se consumer pendant que la jolie enfant ébauchera son rêve de bonheur dans la chambrette bien close...
Le bal continue toujours. On cause à peine, on danse beaucoup, et la débutante emportant le dernier regard ému qui s'est fixé sur elle, se retire dans un coin sombre d'où elle peut regarder, bien tranquille, la foule brillante.
Elle se sent heureuse du bonheur rêvé, et comprimant son petit cœur, elle répète :
Oui, ce doit être cela, amour !
Elle veut le regarder, lui, souffrant déjà de le voir sourire à d’autres : cela lui semble un vol contre lequel toute son Âme proteste,
F2] Premier Péché
11 papillonne autour des beautés, distribuant ses sourires, répétant ses fadeurs, avec le mème regard admiratif qui trouble les jeunes cervelles.
La pauvre le regardait encore lorsqu'elle le voit accepter une autre fleur détachée du bouquet d’une jolie amie, et après le traditionnel baiser, la mettre dans le même calepin...
Un cri monte à ses lèvres : elle le retient ; mais en son cœur un brisement se fait, et lentement, les yeux tristes, la lèvre désenchantée, elle murmure :
Oui, ce doit être cela, le monde !
Pauvre petite, la première illusion est déjà passée, et de cette minute la fillette a vécu, la femme lui survit : sérieuse et fine, méfiante des vains hommages et comprenant que l'amour vrai ne se déclare pas ainsi.
Cette désillusion lui ouvre les yeux. Elle comprend une foule de choses inconnues, elle devine maintes tromperies : elle pressent qu'aux roses il est des épines, et vivement la jeune fille se redresse.
C'est la lutte, eh ! bien, elle est prête, et son cœur brave et aimant n'est pas de ceux qui se donnent dans une minute, pour se reprendre dans l’autre, Elle se sent tous les dévouements, toutes les tendresses, et ce trésor-là sera gardé pour l'être digne de le recueillir.
Pauvre petite débutante, elle sourit maintenant, mais à la vraie fête, loin de ce bal où après trois tours de valse, elle a compris ce que certaines lèvres sèment de banalités, de mensonges inconscients et de douleurs voilées...
Suggcuiie
LA
—“ Jamais, il ne m'aim 1
Et devant su glace, rt centiemc { de ses traits ravagés, sa peau stric «. : tits pires ‘1e, dont In ligne a perdu son harmo: Tout 1 coir ces | vres, ut creux perfide s'est posé, et de l utriste de june ile coulent des larmes laissant une trace sang: 1e à litiquée : puis s'en vont mourir là, dans ce petit rése: voi: ‘a do
Elle se contemple, avide de voir « est uw: onue la beauté, dont jadis elle était si heureuse, Jai: ? il y avait denx mois à
peine !...et dans ces quelques jours, elie ciait devenue la hideuse créature qui se regardait avec dégoût. Elle, oui, c'était elle, et Pourtant la pauvre Marthe ne se reconnaissait plus. Elle avait de la pitié pour ce pauvre visage, dont la beauté défunte avait laissé au regard toute sa lumineuse pureté ; et ses longs cheveux, toujours beaux, serviraient donc de linceul à tant de grâce détruite... Un instant, Marthe oublia—tant ce n'était plus elle,— que ces larmes étaient données à son propre deuil ; il Jui sembla s'attendrir sur le sort d'une amitié chère,
La petite pendule compta deux heures, et la jeune fille eut un soubresaut.. .la réalité revenait... Plus qu'une heure...et il serait là, lui ! Elle voudrait reculer, à l'infini, cette entrevue, prise de l’espoir que le temps réparerait les ravages de la terrible maladie. . et Marthe écrivait à Jean, le suppliant d'attendre... Mais l'amour a-t-il de ces patiences ? Le jeune homme insista,
* Dans quelques minutes, Jean serait là, il regarderait cette pauvre figure meurtrie, et déjà elle lisait dans son œil noir une immense pitié. Toute sa fierté se révolta.
Cela non, jamais ! Elle ne veut pas une ombre sur l'amour passé, et s'embrassant d'un regard désespéré, elle répète encore :
—“ Jamais il ne m'aimera ainsi, son amour ne sera plus fait que de bonté attendrie—et je n’en veux pas !” Marthe serre ses pauvres petites mains dont les articulations craquent sous cette étreinte affolée, Dans ses oreilles bruit avec des trépidations sourdes, cette phrase souvent dite par les sceptiques : “ Les hommes n'aiment qu'avec leurs yeux.” Ces mots-là lui entrent dans le cœur avec une acuité terrible ; et dans un héroïsme inconscient, elle les redit prête à agrandir la blessure jusqu'au suprême martyre.
Elle ne pleure pas, mais tout son être est secoué de tressaillements qui éclatent comme ces plaintes entendues les soirs où les vents rudes du nord épuisent, de leur souffle redoutable, la force du géant des forêts. Et ainsi, la frêle créature sent sourdre en elle tous les gémissements...