‹ Premier péché [microforme]Chapitre 4 sur 10 · CR · texte numérisé non relu

CR

Marthe croit qu’elle va mourir, ses yeux se ferment, ses jambes se dérobent...C’est qu'il est là, lui, et, dans un instant, l'avenir s'engloutira dans la tombe de sa beauté à jamais morte.

Elle marche maintenant avec une lenteur d’automate, et la main prête à tirer le dernier voile sur son bonheur, elle se rappelle, dans une subite réminiscence, cette phrase de Balzac, cueillie au hasard, qui s'était stéréotypée en sa mémoire comme de ces mille choses gravées là par la secrète intuition de la douleur ou de la joie à venir, Et cette phrase : “ La petite vérole est la bataille de Waterloo des femmes. Le lendemain, elles connaissent ceux qui les aiment véritablement. ” Elle allait savoir.

—Marthe ! fit-il, en s'élançant, et sur ses mains, il mit dans ua baiser, tous ses respects, ses angoisses, ses joies.

Et cependant Jean regardait la chère fiancée, ne se doutant pas avec quelle terreur la pauvre âme scrutait ses yeux clairs et profonds. Il y rayonnait le plus ardent amour, et rien n’ombrait cette filsmme ranimant un cœur à l’agonie. =

Jean parlait de ses craintes terribles : comme il avait tremblé pour ses jours, et combien alors il avait senti quelle place elle tenait dans sa vie ! Il parlait encore, et la pauvrette buvait cette liqueur enivrante qui communiquait à sa faiblesse de tantôt une force inouie.

Jean la regardait avec ravissement. Il ne la voyait donc pas, pensait-elle, et fermant les yeux, une figure défaite apparut dans L nuit : c'était l'évocation de la glace.

—Mon ami, dit enfin Marthe, la voix basse, comme si elle ne voulait pas entendre ce qu'elle disait, je suis trop laide pour que vous m'aimiez encore ; vous ne me voyez donc pas ? exclama-t-elle dsns une soudaine explosion.

—Mais si, je vous vois, ma belle Marthe, toujours, comme je vous ai aimée. 1: nourquoi ne vous aimerais-je plus, dites ? Vos traits n’ont rien perdu de leur grâce, votre bouche a toujours son fin sourire, et dans vos yeux je lis encore la bonté et l'esprit qui m'ont fait vous aimer...Laide, vous, Marthe ? mais vous vouiez me faire souffrir, en accusant votre cher visage d’avoir changé...

Elle écoutait, ravie, cette belle voix aux notes enthousiastes, et la vie de nouveau la prenait avec une sensation d’infinie dou-

ceur, Jean trouvait des accents si persuasifs, son regard restait si loyal, que Marthe le crut bien vite. Elle avait raison, car l'amour est un cher aveugle dont les yeux ne s'ouvrent qu'au gré du cœur. El les yeux de Jean restaient fermés devant la chère idole.

La jeune fille dit maintenant ses angoisses de tout à l'heure, elle rit de ses folles craintes, et lui, tout souriant, l'écoute, comme si: entendait le récit d’un enfantillage capricieux.

—Belle, vous l’êtes toujours Marthe ; et laide, je vous aurais aimée avec la même tendresse : car, voyez-vous, notre amour est de ceux que le malheur grandit. Ce que j'aime en vous, ma chère fiancée, ce n'est pas la jolie figure toute rayonnante et gracieuse, c'est l’âme qui vit au fond des yeux, et le cœur qui rit sur les lèvres. ”

La bataille de Waterloo était gagnée !...

Dans la jolie chambrette blanche et rose, riant à sa glace, Marthe se regarde encore, et cette fois, elle sourit, monologuant sa joie. Laide, elle s'était crue laide, et pour se mieux voir, elle tire les tentures de mousseline...la chère crédule sourit encore...

Laide, mais non, Jean le lui avait bien dit, elle n’avait pas changé : et leurs illusions, se confondant par la puissance de l'amour vrai, elle se revit comme Jean la revoyait, Les anges durent sourire à cet amour emprunté du ciel bleu...

Contradietion

“Pourquoi ne l'aimerais-je plus ? Je l’aimais bien hier. ..Le cœur éprouve un caprice, mais il passera...dussé-je le meurtrir, pour ne plus écouter ses révoltes. . .”

La plume avait glissé, et deux larmes marquaient le fin papier, délayant l'encre encore fraîche. Et sur le petit cahier rouge, Thérèse croise les bras, pour enfouir sa tête dans ce nid discret. Elle ne pleure pas, mais des soupirs la secouent tout entière. Elle avait trop de larmes, pas une ne tombait, mais sur son cœur elle sentait la brûlure cruelle du sang s'échappant de la fine blessure. Elle se rappelait le premier brisement et depuis lors,

‘{ L'eau pure de son amour, a fui goutte à goutte, ””

—“ Personne encore ne s'en doute, ” disait-elle toujours avec 1: poète. Non, personne, pas même lui !

Lui, qui n'avait qu'elle au monde, et qui mourait peut-être de son abandon... Alors elle se rappela tout le passé. Elle ciait gentille aussi, jadis.

Cheveux flottants. œil chercheur, sourire mutin, elle avançait dans la vie avec la grâce fraiche de ses quinze ans. Ni brune ni blonde, ayant, de l’une, les yeu:: veloutés à longs cils bruns, de l’autre, le teint bien blanc et les cheveux blonds. Ce contraste donnait à sa physionomie un charme original, qui faisait sa plus grande beauté. Elle allait, sans soupçonner l’admiration que l’on donnait à ss jolie personne, anxieuse d'avancer, à la recherche de ce trésor immense, dont la conquête la troublait. On lui avait dit : “ Prends garde, petite, il est des buissons épineux, et ta frêle grâce ne résister: pas aux épines qui lacèrent, ” Elle secouait son ondoyante chevelure, et couraii plus vite. Un jour, elle vit un regard loyal et doux cherchant le sien. Elle sourit pour toute :éponse...et depuis lors, Charles et Thérèse s'aisnèrent.

Elle, aimait en enfant, charmée de la préférence de ce beau garçon qui la choisissait entre toutes, qui ne semblait heureux qu'auprès d'elle. Il la gâtait, mettant toutes ses adorations, tous ses respects à ses petits pieas ; elle était sa reine, et jamais souveraine ne reçut plus sincère hommage.

“Plus tard, nous nous marierons, ” lui avait-il dit, et tous deux, les yeux émus, avaint regardé l'avenir dans un désir d'en

scruter les mystères. L'horizon était resté muet : mais dans la belle ligne bleue qui bornait la vue, ils crurent lire le présage heureux...

Thérèse, bercée dans cette magie d'amour, se laissait vivre, restée l'enfant timide, douce et aimante qui ne demandait, pour sourire, que d’être aimée... Savait-elle bien ce qu'est ce sentiment terrible et délicieux qui bouleverse les vies, et creuse même des tombes ? Soupçonnait-elle que, vers la fosse béante où s'ensevelissent tant de chères illusions, elle marchait à pas précipités ?

Comment se dévoila cet abime, Thérèse ne le savait même pas.

L'autre se nommait Jacques. Elle se rappelait bien la première impression. On lui parlait longuement, et en termes flatteurs, d’un inconnu ; elle écoutait, secrètement intéressée, et ressentant ce je ne sais quoi de la sympathie qui naît.

Est-ce étrange ? lui arrivait-il de se demander, alors qu'elle redisait +5 mots de louange.

Etrange, non : le cœur n'a-t-il pas son intuition ?

Lorsqu'il vint à elle, la première fois, elle crut retrouver un vieil ami, et dans la main qui se tendait, sans s’en douter peutêtre, la jeune fille avait mis quelque chose de son cœur.

Alors, elle s’abandonna complètement à ce plaisir de le voir, dr lui parler, de l'entendre. Son âme se donnait, Thérèse le sentait bien : mais pas un instant elle ne se retint dans l'élan qui l’emportait. C'était du bonheur : le vrai, le pur. l'idéal ; de ce bien qui ne se profane pas, de ce trésor que garde la souffrance, pour en faire plus tard le bûcher purificateur. Les flammes ne l'effrayaient pas ; insensiblement, elle en était à désirer une douleur venue par lui, et qui plus intimement la lierait à cet amour, sans que le plus léger soupçon vint effleurer l'esprit de Jacques. Et dans le regord bien franc, qui parfois se faisait caressant, s'il lut beaucoup d mutinerie, de malice et d'esprit, il ne vit jamais ce qui se dérobait au fond de la prunelle.

Parjure, elle l'était, mais inconsciemment. Etait-ce sa faute, à elle, si l'amour la troublait ainsi ? S'il n'avait fallu que se détourner, pour retrouver la paix !...Mais, où ses pas se porteraient, elle traînerait avec elle le boulet rouge rivé à son cœur, boulet charmant qu’elle dérobait à tous les regards, lui demandant pardon dans le silence de sa solitude de le cacher aussi soigneusement : sa pudeur aurait été blessée d’un indiscret regard.

Oh ! aimer ; apprendre la science nouvelle, en épeler les mots, seule, bégayer les premières phrases, et, enfin, lire couramment... I! lui semblait que la terre lui appartenait, tant était immense cette joie jadis inconnue.

tion. Elle avait l’égoïsme de sa douleur : seule, elle voulait souffrir, comme seule, elle voulait aimer. Thérèse n'oubliait rien ; son cœur s’arrogeait un droit, elle voulait que ce crime involontaire n'eût pas de complice,

Pauvre petite, coupatle sans l'être, et qui préférait subir toutes les souffrances que d'en donner une seule. … =

Et voilà tout ce que la jolie enfant murmure au petit cahier rouge, humide encore de deux larmes... Sans révolte, elle songe à sa vie future ; pas un instant, l'idée ne lui vient de briser une chaine volontairement nouée. Non, jamais. .elle sent bien que ce droit-là est perdu ; elle s’interdit la pensée du regret...

J'oublierai...j'aimerai qui m'aime. ..C'est un caprice qui passera, répète-t-elle pour la centième fois. Mon Dieu ! pourquoi ne pas aimer qui vous aime ?

Pourquoi ! Oh ! l'éternel pourquoi des destinées.

—“Ma Thérèse, je vous revois toute petite avec du rire plein vos jolis yeux. Que je vous aimai alors, et que je vous aimai depuis ! Tout mon amour me remonte du cœur aux lèvres, et je ne puis pas vous l'écrire moi-même. J'ai tenté de tenir la plume, mais c'est étonnant comme la main est faible lorsque l’on va mourir. Dire que je partirai sans un regard de vous, ma Thérèse, et sans presser votre chère petite main dans une dernière étreinte...Oh ! ouvrez votre cœur, ma petite, je veux y mettre tout mon amour, ce trésor-là aura une tombe choisie, pendant que moi, je dormirai, bien loin de vous, ma jolie fiancée. Je vous aime, et je meurs. M'oublierez-vous ? Les mourants ont la vue ouverte sur l'avenir, et j'y vois ma Thérèse me donnant plus d'amour dans la mort que dans la vie... Soyez heureuse, ma chère petite, pour tout le bonheur que vous m'aviez promis ; ma pensée suprême est une bénédiction. Au revoir, chère, où tous on se retrouve, et une dernière fois, sur la terre, j’effleure de mes lèvres vos petites mains aimées. N'oubliez pas ! Adieu, mon amour. Charles. ”

Le cœur a passé son caprice, et la pauvre petite Thérèse en est restée pâlie et courbée, comme ces pauvres plantes qu’une rafale a secouées et qui demeurent languissantes sur la tige épuisée ;— elle est devenue une fleur de tombeau.

Le rire s'est éteint sur les jolies lèvres, laissant un pli d'amertume qui se creuse chaque jour davantage.

Son cœur est mort de n'avoir pas assez aimé, le remords le tua, le jour où cette lettre fatale apporta un si touchant adieu. Charles ne s'était pas trompé, elle l’aima plus fort dans 1a mort. Il

avait pressenti la délicatesse de cette âme pure, blessée dans son exquise sensibilité, et qui jamais n’oublierait après, justement parce qu'elle avait oublié avant...Le mort restait vainqueur du fond de la tombe où, sans doute, il souriait,

Et lorsque Thérèse revit Jacques aussi pâle et ému qu'elle, il lui sembla que tout son sang remontait au cœur. Pendant que, Pressant sa petite main dans les siennes, il se penchait, murmurant :

“Thérèse, ne m'aimerez-vous pas un peu maintenant ?...moi qui vous adore depuis si longtemps... ? ”

Elle se redressa cruelle soudain, les traits durs, la bouche contractée, trouvant indigne cet amour qui avouait une existence passée, Ainsi, lui aussi l’aimait...Jadis son cœur aurait jeté le grand cri qui unit à jamais les âmes. mais aujourd'hui elle hait presque ce vivant, qui a volé le mort... Elle foulera aux pieds ses rêves les plus chers pour se punir de les avoir formulés...si bas...

Pauvre fille, elle va briser le cœur d’un homme pour le venger lui d'une trahison involontaire. Lentement, avec des phrases froides, elle détruit une à une les illusions d’une âme loyale, et sans pitié, elle piétine les pétales de la fleur d'amour. Elle éprouve une âpre jouissance à briser ce quelque chose de fragile qu'est le cœur humain ; tout ce qu'il y a de cruel dans la femme vient de s'éveiller, et elle dit,—les lèvres serrées, les yeux mauvais, inconsciente, barbare, frappant pour se faire souffrir, vengeant sur elle-même et sur Jacques le mort oublié, un jour, et qui a payé de sa vie le droit de ne l'être jamais plus.

—Es-tu content ? répète-t-elle, comme s'il pouvait répondre.

Pauvres femmes, combien de nous refusent à la vie ce qu’elles donnent à la mort. Etrange contradiction de notre étrange nature.

Thérèse regarda Jacques. Il était livide. Une lueur de pitié éclaira le désordre des pensées de la jeune fille ; dans un de ces adorables moments qui font tout pardonner, elle se pencha :

— Adieu, Jacques, partez, ne pensez plus à moi. En s'en allant, Fautre emportait ma faculté d'aimer. Je ne suis plus que l'ombre d'une femme,—à vingt ans !

Et se penchant encote, elle posa ses lèvres sur le front qu’une sueur d’agonie mouillait,

Jacques reçut la sensation de marbre, tel le baiser d’une morte, et l'impression fatale resta longtemps à sa tempe.

Dans le petit cahier rouge, à la dernière page : “ Charles, j'ai payé ma dette... Je n'écrirai plus rien, ma vie finit ici. ”

Auctne larme ne tomba,

La coupe était vide.

$o Premier Péché

L'Aieule

cA ma Grand'Mère.

L'aieule ! Le premier sourire qui nous vient sur la terre est celui de ses lèvres, épanouies d’une joie jeune, bouffée de la terdresse ancienne remontant à son cœur, devant ce petit chiffon rose qu'on dépose dans ses bras, et qui lui donne l'illusion d’une seconde maternité. Elle penche sa tête blanche jusqu'au petit être, ei le pressant sur sa poitrine, semble vouloir, dans cette étreinte, lui insuffler quelque chose d'elle. C’est une‘prise de possession complète, dont la maman est toute souriante, éprouvant une infinie dcuceur de voir se confondre, dans un baiser, les deux pôles de la vie ; elle les unit dans son regard chargé d'amour, et voudrait toujours les garder là : tableau charmant !

La grand'mère se fait l'ange gardien du berceau, elle épie le premier regard de bébé, tressaille à son premier pleur, répond à son Premier rire, soutient son premier pas, recueille son premier mot, et quand il dit Grand’mé, elle verse ses plus douces larmes.

Elle passe de longues heures avec Bébé, le berce en lui disant, d'une voix chevrotante, des berceuses qui, jadis, ont endormi papa où maman, berceuses, dont les mots remontent à ses lèvres sans effort. Elle apprend des contes pour les lui dire, car ceux de son enfance ne sont pas assez nombreux, et Bébé adore les contes. Il est insatiable, répétant toujours : “ Encore un, encore un, grand'maman !”’ Et la chère vieille, au bout du répertoire, fait voyager son imagination à travers les pays fantastiques, et improvise avec un succès ponctué par les applaudissements de Bébé. Tous deux s'embrassent, aux moments pathétiques, et quand grand'mère parle du loup et du petit chaperon rouge, Bébé s'enfcnce dans ses bras en disant d’un ton apeuré : “ Il ne viendra pas, hein, Mémère, le méchant loup ? ”

Et l’aieule de resserrer son étreinte pour apaiser le chéri.

Que de belles heures ils passent ainsi ious deux, chèrement unis. Grand'mère a pour horizon les prunelles radieuses de son bambin, et quand le mignon a du chagrin, elle invente mille gâteries pour calmer sa peine. Lorsque Bébé a été méchant, et que maman lui a donné le fouet—oh ! pas fort !—il vient confier ses ennuis à la chère vieille, qui, partagée entre la raison et le cœur, s'embrouille

@arfois un peu...et dit d'une voix où tremblent des larmes : “ Maman à eu raison de fouetter Bébé, puisqu'il a été méchant. ” L'enfant comprend que grand'mère est désolée, et il grimpe jusqu'à son épaule, pour y appuyer sa tête blonde, pendant que les petits bras resserrent le collier au cou de la douce aïeule.

Parfois les forfaits de Bébé appellent la punition en présence de la chère femme ; elle dit alors d'une voix suppliante, au père ou à la mère : “ Pauvre petit, il ne le fera plus, ” retrouvant les mots de son enfance : “ Je ne le ferai plus,” avec la même intonation suppliante.

—Mais, mère, objecte-t-on, vous nous punissiez quand nous “étions petits ?

Elle, de se sauver, Pour ne pas assister à l'exécution qui lui brise le cœur, mais qu'elle sait juste et inévitable.

Plus tard, les enfants grandissent, et la pauvre chère vieille est souvent délaissée. Mais son affection, ignorant l'égoisme, se réjouit de toutes les petites joies des chéris. Elle applaudit à leurs succès scolaires ; lit, pour leur faire plaisir, les prix remportés aux <xamens,—<t encore plus tard, regarde leurs amours avec une secrèt: émotion. Surprise, parfois, du changement des habitudes, elle dira : “Oh! si nous avions fait cela, dans notre temps !—Les jeunes filles de mon temps n'étaient pas comme cela ;—de mon temps, les jeunes gens étaient plus aimables, etc., etc.” Au fond du cœur, elle trouve le temps où vivent ses petits-enfants le meilleur des temps !

On constate toujours cette tendresse faible des grands parents : Pourquoi s'en étonner ? Les aisillons qui tombent dans les nids ccmme une rosée du ciel, ne sont-ils pas la dernière joie de ces eux dont la vie achève, et qui ont pris à la jeunesse, à l'amour. toutes ces douceurs ? C’est leur vie qu'ils revivent- alors : ils se rajeunissent &e la fraicheur de ces Printemps, ils aiment avec eux, et quand les petits, devenus grands, leur mettront dans les bras de légers paquets ficelés dans les dentelles et les rubans, d'où émergera une petite ste, ils pleureront leurs dernières jarmes joyeuses devant cette triple vie : les enfants de leurs enfants !

Qui-de nous n’a vu la douce figure d'une aïeule, qui n'évoque ses cheveux blancs, ses yeux bons, sa bouche fine que les rides n'avaient pas brisée ? Qui ne se rappelle ses gâteries, ses soins touchants, ses caresses, ses chansons, ses contes, ses avis, même ses douces gronderies ?

Chère aïeule ! Nous ne saurons vôtre tendresse : mais vous nous gard nier sourire, qui sera une bénédiction.

jamais vous Payer de toute erez quand même votre der-

Loin d'Elle

‘! Sans toi, je ne puis vivre." “ Monsieur,

“Nous avor:: ici une petite malade du nom de Lucette L,, qui désire vous voir. Elle dit être de votre pays, et avant de mourir, serait heureuse de vous parler. Refuserez-vous la faveur d'une visite à une pauvre condamnée ?.. .”

L'écriture régulière et bien moulée était celle d’une religieuse : il le devina avant d'arriver à la signature. Tout au bas de la feuille, la malade avait tracé en grosses lettres inhabiles : “Venez.” Puis : “Lucette.” C'était tout, mais ce cri-là avait une éloquence qui remua le liseur ; c'était un peu celui du condamné qui appelle la grâce. Et le jeune homme se mit à songer à Lucette. Elle était née, là-bas, de parents pauvres, pêcheurs qui peinaient durement pour ne pas mourir de faim. La petite semblait une fleur pôle égarée dans ce coin noir de la maison paternelle, et la rudesse des décors faisait ressortir sa fine nature.

Maxime R,, que les vacances ramenaient dans ce coin charmant du pays, s'arrêtait souvent à la vieille cabane pour causer avec Lucette, toujours surpris de la délicate beauté de la fille des pêcheurs. Elle n'avait rien d'eux : peau transparente teintée de rose, et des mains et des pieds si petits, si petits. Sa chevelure fauve était longue. Les parents dédaignaient presque cette princesse perdue sous leur toit, parmi les enfants robustes à peau basanée.

Elle folâtrait, insouciante de tout, n’aimant que la mer et les gros rochers du haut desqueis elle la regardait écumer et mugir. Lucette la trouvait toujours belle, et ses roucoulements tendres comme ses rugissements furieux lui étaient une musique. La mer |! C'était toute la vie de Lucette.

Un soir, au détour d’une rue, passant distrait, Maxime R. se retourna au cri joyeux de : “ Oh ! Monsieur Maxime.” C'était Lucette, Le jeune homme revit alors dans un éblouissement sa Gaspésie, ses galets et son fleuve. C'était quelque chose de sa première vie, cette mince fillette blonde. 11 la questionna, surpris de

Premier Plché

la trouver là, et naivement, d'un ton presque joyeux, toute fière la pauvrette de parler du pays, elle raconta les malheurs de la famille : le père et la mère morts, les enfants partis ; et elle, une dame l'avait amenée ici, Puis elle dit sa nostalgie maintenant loin de tout ce qu'elle aimait, les regrets de sa vie errante, et avec un sanglot : “La mer, monsieur Maxime, la mer ! Je ne pouvais vivre sans voir le fleuve, un jour, je désertai, et me rendis sur le bord... is regardai bien, mais ce n'était pas la même chose...Non, ce n'était plus celle de là-bas. J'ai bien pleuré, il me semblait que l'on m'avrit volé et depuis ce temps, mon cœur ne bat plus bien. .on dira: ‘juil est fêlé...Je voudrais bien la revoir, elle, n'y pensezvous jamais, monsieur Maxime ? Et si vous Yous rendez là-bas, en là regardant, vous songerez à Lucette qui pleure ici,—loin d'elle !”

La pauvre exilée était partie, et, depuis, le jeune homme l'avait de nouveau oubliée. Voil: qu'une missive la Jui rappelait. Elle l'avait bien dit, son cœur était fêlé, à la pauvre Lucette !

Dans les oreillers, la jolie tête de Lucette est perdue, et l'or de ses cheveux paraît plus roux sur la blancheur du linge. Elle sourit au visiteur et lui tend une petite main diaphane à laquelle les rudes travaux ont laissé la douceur du velours. Lui, la retient entre les siennes, repris d'une irrésistible sympathie pour cette idéale enfant qui n'avait eu qu’une passion et en mourait. Il aurait pleuré devant cette agonie calme, tant il trouvait horrible cette tristesse qui lui souriait, car Lucette parlait de là-bas, et dans ses yeux passaient des reflets d'émeraude,

En parlant de l’au delà, la pauvre enfant avait un petit air tranquille, Peut-être rêvait-elle de funérailles mystiques, dans le linceul des vagues ? Est-ce qu’elle savait bien ? Non, elle s'en allait, et dans ses désirs du parfait bonheur, il y avait sa belle mer bleue de là-bas. ..on la lui donnerait au ciel ! Maxime R. écoutait cette petite voix brisée dire sa dernière romance et il éprouvait un apaisement d'entendre un si doux chant du cygne. Lucette avait bien la blancheur du bel oiseau pur.

Tous les jours maintenant il donnait une heure à Lucette. Le regard de la petite malade rayonnait à son arrivée, puis se voilait départ.

—Que vous êtes bon, lui dit-elle un jour comme il s'en allait ; sans vous je serais morte plus tôt, mais votre charité me retient sur terre. Avec vous seul je puis causer, car les autres ne me comprendraient pas,—ils ne la connaissent pas... Elle, toujours elle !

au

C7 Premier Péché

Ce jour-là, traversant la longue allée, Maxime examina tous les malades de ce regard que l'on donne aux choses vues souvent d'un œil indifférent, et que l'on veut mieux regarder une dernière fois. 11 ne les revit plus.

soupir à une petite croix de ai laissée dans les doigts joints, ” ajouta la bonne religieuse. Lui écoutait, tête basse, navré de ce départ pourtant prévu, mais il avait eu l'espoir de la garder jusqu’à l'été. Là-bas. Lucette serait morte, c'est vrai : mais les vagues de son fleuve auraient pleuré sur elle, et Maxime avait du chagrin de sa bonne action entravée fatalement.

Pauvre petite, soupira-t-il. La jeune Sœur le regardait sans rien trouver à dire.

—Ne pourrais-je la revoir ? questionna-t-il.

Les yeux naïfs de sa sainte interlocutrice se voilèrent : —C'est que, fit-elle, embarrassée, Mais lui, suppliant :

—Oui, n'est-ce pas ?.… —Le corps est à l'amphithéâtre, fit-elle doucement, d’une voix hésitante : la science le réclamait, appuya-t-elle de ce ton soumis de l'éternelle nécessité,

elle aussi, qu'un tressaillir : il n’était

Au retour, des amis joyeux arrétèrent Maxime R.

—Tu es des nôtres, ce soir ?

Une de ces parties de plaisir que le jeune mondain ne manquait jamais. Il refusa : pouvait-il danser sur la tombe de Lucette ? Et puis sa bourse était vide, Maxime l'avait vidée dans un linceul, et il éprouvait une sensation infinie, quelque chose de doux et d’ému : c'était le merci de la jolie Lucette.

La chute d'un Ange

Je les avais connus tous deux, au temps de leurs amours, et la iclie fiancée m'énumérait, avec extase, toutes les perfections de cet être idéal, à nul autre pareil... Elle terminait généralement le concert par ce refrain modulé dans les notes extatiques : “ C'est un ange ! 1” Tout d'abord, naïvement, je me laissai prendre à cette émotion tendre, et sur le même air, mais bien bas, je soufflais—un ange |—Plus tard, la monotonie de ce chant me rendit sceptique, et je faisais un tout petit hum, qu'elle croyait approbateur, lorsque le malheureux avait une tendance moqueuse, qui échappait à la belle en frais d'escalader les parvis angéliques.

Puis, revenant sur la terre, elle me regardait, avec de beaux yeux pleins de tendresse : “ Vois-tu, il n'y en a qu'un comme cela ! (un ange...) et il est pour moi !...” Veinarde, va !

Elle m'aurait rendue jalouse, cette charmante amie, si bien vite elle n'avait épousé son séraphin. Je me rappelle qu'à la messe du mariage, je laissais les vilains sentiments de l'envie envahir mon âme, puis bien vite, me reprenant avec ferveur, je disais : Mon Dieu, pardonnez, mais je ne puis me défendre d’envier le sort de cette heureuse, qui épouse la perfection faite homme, et comme il n'y en a qu'un, je ne puis guère avoir l'espoir d’un si grand bonheur...A ce moment-là, j'eus l'idée de regarder attentivement le marié : il avait une bonne tête, mais son expression n'était pas précisément séraphique, et même je lui trouvai un petit air prétentieux qui me replongea brusquement dans les réalités terrestres.

J'eus conscience alors que l'amour aveugle bizarrement les êtres les plus raisonnables.

Six mois après, dans un intérieur bien Capitonné, je retrouve mes tourtereaux, On m'accueille avec des exclamations joyeuses qui ne peuvent me laisser aucun doute sur la sincérité du Plaisir de me revoir. C'était charmant, Elle était gentille comme tout, ma petite amie, dans son rôle de maîtresse de maison, mais lui... Eh bien ! lui, il avait l'air de s’embêter consciencieusement.

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Ce n’est pas possible, pensai-je, il est mal disposé, ce soir, nerveux, et peut-être bien que je l’ennuie...

Et me voilà prête à m'en aller, Mais l’on me retient avec une telle insistance, que je suis de nouveau dans mon fauteuil,

L’atmosphère du salon me pesait, je sentais cette électricité qui piécède les orages, et vaguement l'inquiétude me mordait au cœur. Qu'était-ce ?...

Nous causions tranquillement, oui, tranquillement. Monsieur se mit à contredire madame, et madame de répliquer à monsieur ; et la discussion devenant plus animée, l'on me choisit pour arbitre. Jolie situation !—Je faisais des merveilles de diplomatie pour donner raison à tous deux, mais en dépit de mes nobles efforts, la discussion atteignit le point aigu. Madame, énervée, tamponnait un petit mouchoir de dentelle sur les plus jolis yeux du monde, et monsieur, comme un brave, se sauva, en faisant claquer la porte. E: moi de regarder attentivement le bout de mes bottines,

—En être là, après six mois ! s'écria mon amie.

L'ange avait perdu ses ailes ! =

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