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LE CONVOI DE RAVITAILLEMENT

Orléans, depuis sept mois assiégé, semblait le suprême enjeu de la lutte où se débattait le sort de la France.

Pour réduire cette généreuse cilé, l'Angleterre ne reculait devant aucun sacrifice.

(1) Par décision de la Chambre des comptes du duché, en date du 28 mars 1429, dont une expédition est conservée en nos archives départementales, remise fui faite de deux années de fermage à Robin de Boisvilie, boucher du grand bourg d'Orléans, locataire des îles Charlemagneet Biche-d'Orge, en raison de ce que la bastille construite par les Anglais sur l'une d'elles l'avait privé d'y mener son bestial.

(2) Voir, pour ce qui regarde les îles entre Orléans el Chécy, la note IX, page 91, aux Notes et éclaircissements.

L'élite de ses généraux, SuKolk, Talbot, Falstolf, y apportaient, à la fois^ la ténacité du caractère national et l'orgueil de la rivalité militaire.

La ruse venant en aide à la force, l'investissement, inachevé à l'apparence, était, peut-on dire, réellement accompli.

Les subsides extraordinaires volés par les états de Normandie pour la continuation delà guerre (4) et les aliénations domaniales, après l'épuisement des ressources habituelles, ne suffisant plus aux dépenses, le duc de Bedfort, régent du royaume pendant la minorité d'Henri VI, eut recours à une mesure extrême, que des titres authentiques ne permettent pas de révoquer en doute.

« Par lettres-patentes du 3 mars 1429, TTenri, roi de « de France et d'Angleterre... Considérant les très-grandes « et excessives finances... occasionnées par le siège mis « devant la ville d'Orléans... ordonna que les gens de « quelque estât que ce fût... recevant gaiges du roy à « cause de leurs offices... lui prestasscnt un quartier « d'année de leurs dits gaiges, pour la conduite et entre- « tenement dudit siège d'Orléans et non ailleurs... sous » peine d'être privés de leurs gaiges pour demy an (2). .. »

Un titre précieux, tombé en mes mains, constate la mise à exécution de cette rigoureuse mesure, et ce qui ajoute

(1) Voir le mémoire de M. Vallet de Viriville sur les Institutions de Charles VII, couronné par l'Académie des sciences morales et politiques et publié dans la Bibliothèque de VEcole des Charles, — XXXIV, année 1872, 1" et 2' livraisons.

(2) Un vidimus de ces lettres-patentes, nialheureusementyaltéré, existe au déparlement des manuscrits de la Bibliothèque Nationab' (pièces provenant de la Cour des Comptes). Il a été publié par M. le président Mantellier dans son Ilislnire du siège d'Orléans, pa«;e 220 pt suiv

quelque intérêt à ce document, c'est que le fonctionnaire aux gaiges de la cour d'Angleterre, auquel est imposée cette retenue pour la continuation du siège d'Orléans, Denis Gastinel, chanoine de Rouen, licencié en droit civil et canon et conseiller du roi, était, deux ans plus tard, l'un des juges les plus passionnés de la Pucelle (1).

Ce redoublement d'ardeur de l'Angleterre réveilla enfin la cour de Charles VII de son apathique inaction.

On résolut de faire un dernier effort pour secourir efficacement une vaillante cité qui s'épuisait de dévouement et de sacrifices, et dont une coupable insouciance laissait achever le blocus.

Cette tardive résolution fut, du moins, préparée, dirigée, accomplie avec une prévoyance peu habituelle aux conseillers du prince, et qui peut-être n'a pas été assez remarquée jusqu'ici.

Tout, hormis l'énergie du patriotisme, commençait à manquer à la défense : les hommes, les munitions, les vivres.

La belle-mère du roi, Yolande d'Aragon, reine de Sicile, dont l'intelligente activité s'efforçait de réparer les

(1) Voir le texte de ce document aux pièces juàtificatives : A, page 105.

Je dois à l'afTectueuse obligeance du savant abbé Cochet, correspondant de l'Institut, vice-président de la Commission des Antiquités de la Seine-Inférieure, quelques détails sur la sépulture, en la cathédrale de Rouen, de ce Denis Gastinel, nommé en 1431, par le Roi d'Angleterre, à une prébende, comme chanoine, en l'église Notre-Damp-la- Ronde de Rouen.

« La pierre tombale de Denis Gastinel. usée ft foulée chaque jour

fatales intrigues de la cour, se rendit à Blois, de sa personne, avec quelques-uns des plus dévoués serviteurs de la cause royale, l'amiral deCulan, Ambroise deLoré, etc., pour y préparer un convoi de vivres et de munitions de o:uerre.

Le duc d'Alençon, gendre de Charles d'Orléans, prisonnier en Angleterre, ne tarda pas à l'aller rejoindre.

D'après les récits du temps, ce convoi était considérable.

Il semble même , soit en raison de son importance, soit par mesure de prudence, avoir été, à dessein, divisé en deux départs successifs. La première expédition, celle dont il s'agit ici et qu'accompagnait la Pucelle, se compo-

par les pieJs des fidèles, existe encore' dans le Iranssept nord de la cathédrale.

« C'est une belle tombe du XV' siècle, de i" 72 de longueur sur 1"" 35 de largeur. — Elle est un peu cassée à sa partie inférieure.

« Denis Gastinel est représenté à la surface, en costume ecclésias • lique, sous une arcade dans le style du temps.

n L'inscription suivante est gravée sur les deux longs cotés delà dalle (les deux bouts ne sont pas écrits) :

« Cy gisl vénérable et discrète personne, Maislre Denis Gastinel, « prestre, maître es sciences, licencié en droit civil et en droit canon. « chanoine de Rouen et conseiller il!i Poy. notre Sire, lequel ires- « passa l'an de grâce mil CCCCX[>, le Xill jour de décembre. Priez «c Dieu pour l'âme de luy. Anjen. >^

M. Deville a décrit cette sépulture dans ses Tombes de la cathédrale de Rouen, mais paraît avoir ii-noré que Denis Gastinel eût été juge de Jeanne dWrc.

M. l'abbé Cochet l'a également ujenlionné. mais en rappelant ce souvenir, dans son Répertoire archéologique de la Seine-Inférieure.

« .J'avais eu la pensée de relever celte tombe, m'écrivait M. l'abbé Cochet, m'étant imaginé d'abord que Denis Gastinel avait été favorable à Jeanne d'Arc; qiiniid j'eus vérifié son verdict, je l'ai laissé où il est. »

sait, dit Eberhard de Windecken, de soixante voitures et de quatre cents tètes de bétail (1).

Elle portait de plus aux assiégés de l'artillerie, des armes, et, pour leur compte particulier, du blé, de la poudre et plusieurs milliers de traits achetés de leurs deniers à Blois et ailleurs.

L'n petit corps d'armée se formait en même temps sous le commandement des plus renommés capitaines : le maréchal de Boussac, l'amiral de Culan, Raoul de Gaucourt, etc., pour escorter le convoi durant la route et tâcher de le faire entrer dans la place.

On manque de renseignements précis sur la force numérique de cette escorte. Interrogée à cet égard dans la séance du 20 février 14-31, Jeanne aurait répondu, selon le texte du procès, « qu'en la mettant en œuvre le roi lui avait confié dix à douze mille hommes (2)...

Malgré l'excessive élévation de ce chiffre, le témoignage de Jeanne serait d'une haute gravité s'il ne se trouvait en contradiction avec la déposition de Dunois qui, témoin oculaire et lieutenant-général du roi pour le fait de la guerre, devait mieux que personne être bien informé.

Dans l'enquête du procès de réhabilitation, le Bâtard, ayant à faire connaître pour quels motifs, lors de l'arrivée du convoi à Saint-Jean-le-Blanc, il s'était, malgré les instances de la Pucelle, refusé à tenter le passage de la Loire, déclara formellement « que l'escorte commandée par le sire de Raiz, le maréchal de Boussac, l'amiral de Culan, La Hire et Ambroise de Loré, avait paru à ces capitaines

(1) Eberhard de Windecken, chroniqueur contemporain, trésorier de l'empereur Sigismond. — Quicherat, t. IV, pag. 491.

(2) Interrogata qualem comitivanri tradidil sibi rex suus quandô posuit eatn in opus. respondit quod tradidit X vel XII millia hominum. (Procès de condamnation. Quicherat, t. I, p. 78.)

et à lui-même trop peu nombreuse pour franchir le fleuve à force ouverte (1), »

Or, les calculs rigoureux du consciencieux abbé Dubois (2) acceptés, avec quelques légères modifications, par MM. Jollois et Wallon, et par M. Loiseleur, dans son excellent mémoire sur les dépenses faites par Charles VII pour secourir Orléans pendant le siège de i429 (3), établissent d'une manière incontestable qu'à la fin d'avril les Anglais n'avaient pas, autour d'Orléans, plus de dix à onze mille hommes, répartis entre les onze forteresses apparentes, douze en y comprenant celle de Fleury : soit environ quatre mille combattants pour les quatre redoutes de la rive gauche.

Admettre, en un tel état de choses, que les chefs d'une armée de dix à douze mille hommes, secondés, comme ils l'eussent été, par la garnison et les habitants d'Orléans, ne se fussent pas crus en nombre suffisant pour forcer un passage que cinq ou six mille Anglais, tout au plus, leur eussent disputé, et que huit jours après, Jeanne d'Arc, avec quatre mille hommes seulement, effectuait victorieusement, pour attaquer les Tourelles, serait imputer à ces habiles et vaillants capitaines un acte de pusillanimité dont leur courage éprouvé et leurs noms justement célèbres repoussent jusqu'au soupçon.

(1) Exercitus régis seu armatorum victualia conducentium non videbatur diclo domino deponenii et aliis dominis capitaneis (domino de Kaiz et de Doussac maresuallo Franciaî, de Culan, La Hire, etc.) sufficiens ad resistondum et conducendum ipsa vietuaiia infra civitatem... {Déposition du comte de Dunois, au procès de réhahllitalion. — Quicherat, t. III, p. 5.)

(2) Manuscrits de l'abbé Dubois , à la Bibliothèque publique d'Orléans.

(3) Mémoires de la Sociéti^: archéologique de l'Orléanais, t. XI.

La déposition do Fr. Jean Pasquerel, lui aussi témoin oculaire, confirme celle de Dunois. Pasquerel déclare « que les troupes anglaises, armées et en nombre bemicovp plus considérable que la petite armée royale, ne firent cependant aucune démonstration pour l'attaquer. Il ajoute que cette inaction parut étrange à tous (1).

Le témoignage formel et si compétent du Bâtard, confirmé par celui de Jean Pasquerel, et conforme du reste aux inductions qui ressortent de tous les faits corrélatifs, autorise donc à ne voir, dans la déclaration de dix à douze mille hommes attribuée à Jeanne d'Arc, qu'une inexactitude matérielle, échappée à la plume des greffiers rédacteurs du procès-verbal. Peut-être serait-il plus vrai d'y reconnaître une de ces odieuses falsifications contre lesquelles elle protesta plus d'une fois avec une douloureuse énergie.

Exagérer le nombre de ses soldats, c'était, pour les juges iniques qui l'interrogeaient, amoindrir d'autant le prestige de ses victoires.

Le chiffre de dix à douze mille Français, que le grave et savant M. Wallon (2) semblerait presque accueiUir; celui de sept mille, accepté par Villaret (3), d'après l'historien bourguignon Monslrelet; celui de cinq à six mille admis par MM. Lenglet-Dufresnoy, Rerriat

(1) Et mirum erat quia omnes Anglici cum multiludine magnâ et potenlià, armati et parati ad belluni, videbant armâtes régis in comitivâ modicâ respectu Anglicoriim... Et tamen nullus Anglicus commotus est, nec in eosdem armatos et presbytères nullam fecerunt invasionem. (Déposition de Fr. Jean Pasquerel. — Quicherat, t. III, p. 405.

(2) Jeanne d'Jrc, par M. Wallon, de l'Institut, t. I, pages 42 et V72. — Ce remarquable ouvrage a été honoré du grand prix Gobert.

(3) Villaret, Histoire de France, t. XIV. p. 385.

Saint-Prix, Le])riin des Charmettes, Jollois et ViUiaumé('l], me semblent donc dépasser considérablement la vérité.

Eberhard de Windecken qui, à côté de graves inexactitudes, nous a transmis de précieux renseignements, énonce le nomljre précis de trois mille (2). J'incline à croire avec MM. Barthélémy de Beauregard (3) et Mantellier que cette appréciation est au-dessus encore, plutôt qu'au-dessous de la réalité.

L'argent manquait pour payer les fournisseurs et remettre aux hommes d'armes, selon l'usage du temps, un à-compte sur leur solde de campagne. Le duc d'Alençon quitta Blois pour aller solliciter quelques nouveaux subsides. Malgré la pénurie du Trésor, le roi lui remit somme suffisante pour subvenir aux frais de l'expédition.

Le Bâtard d'Orléans, de son côté, donnait ordre aux commandants des petites garnisons de Châteaudun, de Gien, de Montargis, de Ghâteaurenard et autres, de concentrer, dans la place assiégée, leurs troupes disponibles et de s'y rendre eux-mêmes.

Cette sage mesure, que nous a révélée la publication de la précieuse quittance du Bâtard (4), explique l'arrivée successive, mentionnée au Journal du siège, dans les dernières semaines d'avril, de petits détachements commandés

(1) Lenglet-Dufresnoy, Jeanne d'Arc, t. 1, p. 51. — Berriat Sainl- Prix, Jeanne d'Arc, p. 63. — Lebrun des Charmettes, Histoire de Jeanne d'Arc, 1817, t. II, p. 3. — Jollois, Histoire du siège d'Orléans, 1833, p. 7? — Villiaumé, Histoire de Jeanne d'Arc, 1864, p. 84.

(2) Quicherat, t. IV. p. 491.

(3) Abbé Barthélémy de Beauregard , Histoire de Jeanne d'Arc, t. l", p. loO.

(4) Voir aux pièces justificatives, le document B, p. 106.

par Florent d'Illiers, Le Bourg de Mascaran, le Irérc de La Hire, etc. (I;.

Quelques bonnes villes restées fidèles à Charles VII s'associaient à la courageuse défense des assiégés en leur envoyant des secours. Alby expédiait 325 livres de poudre; Bourges, Blois, Tours, Angers, des vivres et des munitions; Poitiers, 900 livres tournois ; La Rochelle, 500 livres (2).

Les bourgeois d'Orléans, à leur tour, dans leur admirable dévouement et la touchante simplicité de leurs mœurs, ne restaient pas inactifs.

Les comptes de commune et de forteresse, malgré les lacunes à jamais regrettables que le vandalisme et l'incurie des révolutions modernes y ont faites, en conservent l'irrécusable témoignage.

Au prix des plus lourds sacrifices, les Orléanais avaient, dès le début des hostilités, réparé de leurs deniers leurs fossés, leurs murs etleurs tours; construit, à quelques centaines de mètres de l'enceinte, des postes avancés pour maintenir l'ennemi à distance ; acheté des couleuvrines, des canons et des bombardes, dont l'usage commençait à se répandre ; approvisionné la ville de traits pour les archers, de flèches et d'arbalètes pour la défense des remparts, de blé, de vin, de bétail pour la nourriture des troupes.

Ils avaient, de leurs propres mains, démoli leurs magnifiques taubourgs, les plus beaux, disait-on, qui fussent alors dans le royaume, pour que l'ennemi ne put s'y loger.

L'énergie croissant avec le danger, les dévouements se multipliaient à ce moment suprême, et de nouveaux sacrifices venaient s'ajouter à ceux si libéralement consentis depuis les premiers jours du siège.

(1) Journal du siège, Quicherat, t. IV, p, 146, 1-19, 151. — Chronique de la Pucelle, ibidem, t. IV, p. 222. — Manieilier, Histoire du siège d'Orléans, p. 230.

(2) Comptes de ville et Journal du siège.

Dis délégués étaient envoyés à Blois pour acheter des iirines, des munitions et des vivres, et concourir à la prompte organisation du convoi.

'< A Geiïroy Drion, d'Orliens, disent les comptes de u ville, pour avoir vacqué par l'espace de xx jours en « deux voyaigos qu'il a faiz d'Orliens à Bloiz pour rece- « voir et mectre en sauf le blé que la Roine de Gecille « avoit fait amener audit lieu de Blois pour la ville d'Or- « liens... et pour l'achat de certaine quantité de toilles à « faire sacz à mettre ledit bléet sallepestre... et desquelles « choses ledit Geffroy a baillé ses parties, comme il appert < par icelles, lxx 1. xiiii s. p. (1).

« A Jehan Le Camus, pour bailler à Denis de la Salle « pour trois procureurs envolez à Blois pour le fait des « blés, VIII s. p.

« A Jehan Cailly, notaire, pour v seaulx de v procura- « lions envolées pour la ville à Blois, pour le fait du blé et « pouldres, v s. p. (2).

Quelques jours après, le l^"" mai 1429, le Bâtard « reconnaissait avoir reçu des bourgeois, manants et habitants de la ville d'Orléans, six cents livres tournois... (plus de six mille francs de notre monnaie) pour payer les gens de guerre estant en icelle ville en garnison, et les cappitaines des forteresses d'environ, venuz par son mandement en ladite ville, jusqu'à ce que l'armée qui estoit venue avec la Pucelle, jusques au port du Bouschet et qui est retournée à Blois, fut revenue en cette dicte ville, pour lever le siège (3) »

Plus tard encore, le 0 mai, Dunois reconnaissait « avoir

(1) Comptes de forteresse, 1428-1430, § xxix. — Archives municipales d'Orléans.

(2) Mandements et quittances des dépenses de commune en 1429 et 1430. — Ibidem.

(3) Voir pièce juslilicalive B, page 106.

reçu, (Je iiuuveau, des bourgeois d'Orléans, cin({ cents livres tournois pour prix de quatorze milliers de traits d'arbalète, amenés de la ville de Blois en celle d'Orléans, en ung tonneau , trois traversains et deux casses, pour bailler aux gens de traits estant en icelle ville, pour lever le siège des Anglois estant devant (i). »

Et ce n'était là qu'une faible partie des sacrifices que s'imposait l'inépuisable patriotisme des Orléanais, pour conserver leur ville à la B'rance,

Cette cité naguères si paisible était devenue comme un arsenal de guerre. On achetait de nouveaux engins d'artillerie, on réparait les bombardes, on faisait venir à grands frais, malgré les difficultés du blocus, du plomb et de la poudre, puis du soufre et du salpêtre que les femmes préparaient et finaient pour le service des canons et des coulevrines.

Des milliers de flèches, de traits, de fûts de viretons étaient, par les artilliers et les habitants eux-mêmes, empennés de parchemin, aboutés de pointes de fer.

Des présents souvent renouvelés étaient offerts aux chefs; de fréquentes distributions de deniers et des vivres qui restaient encore, étaient faites aux soldats de la garnison.

Les blessés étaient soignés aux frais de la ville.

Les citoyens de tout âge et de toutes conditions redoublaient de zèle pour partager avec les hommes de guerre les fatigues et les périls du service militaire.

Les femmes elles-mêmes, s'associant à l'honneur de la défense, apportaient des vivres et des armes aux soldats, et soutenaient les courages par leurs exhortations et leur exemple (2).

(1) Voir pièce justiticative C, page 107.

(2) Ces actes si tionorables de dévouement et de patriotisme, que je rappelle sommairement ici, sont relatés dans les comptes de ville en leurs touchants détails.

La patriotique énergie de cette population proibndément religieuse se retrempait incessamment dans le sentiment d'une vive confiance en Dieu, protecteur delà France.

A chaque nouveau danger, à la veille de chaque prise d'armes, des prières publiques appelaient les habitants au pied des autels. Les reliques vénérées des saints patrons de la cité étaient proeessionnellement portées à travers les rues et au pied des remparts, précédées du clergé de toutes les paroisses, suivies des procureurs et des officiers de la ville. A chacune de ces solennités, dont les comptes de commune nous ont transmis les moindres détails, lors de la rentrée du cortège, sur le parvis de la cathédrale, un religieux choisi par la ville exhortait la foule à la persévérance, au courage, à la foi dans le secours du ciel.

Au milieu des désastres, des calamités et des défaillances de cette douloureuse époque de notre histoire, alors que les plus haut placés, parmi les princes et les seigneurs, oubliaient trop leurs devoirs envers la France, c'est un beau et consolant spectacle de voir cette fidèle cité s'arracher à ses paisibles habitudes de commerce et d'études, pour se dévouer tout entière à la défense de la patrie.

Quand ces nobles bourgeois d'Orléans, trop oubliés peutêtre par l'histoire, peut-être trop rejetés dans l'ombre par le splendide rayonnement de leur immortelle Libératrice, versaient à pleines mains leurs laborieuses épargnes, pour la défense de leurs remparts, puis, après leur propre délivrance, pour aider Charles VII à reconquérir les villes de la Loire (1); quand ils s'imposaient les plus dures

(1) Orléans, après sa délivrance, continua généreusement de fournir à l'armée royale des subsides considérables, de l'artillerie, des

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privations, supportaient, durant un siège do sept mois, les périls et les fatigues de la guerre, et dans leur nnodesle abnégation préparaient la voie à riiéroïque jeune fille que la Providence tenait en réserve pour le salut de la France, ne mériiaient-ils pas, eux aussi, quelque place en celte grande page histori(ine où Jeanne d'Arc resplendit d'un si pur éclat?

C'est qu'en effet, la force mystérieuse, la puissance providentielle et encore inconnue de ce suprême effort pour sauver Orléans, c'était Jeanne. Son nom, volant de ville en ville, soutenait le dévouement des assiégés, relevait le courage des soldats, frappait d'une secrète terreur les ennemis étonnés. Sur cette douce et pieuse enfant semblaient déjà reposer les dernières espérances de la patrie.

Elle avait fait faire, à Tours, sa bannière d'étoffe blanche, sur laquelle était brodée, en soie de couleur, l'image du Sauveur assis sur l'arc-en-ciel, au milieu des nuages : devant lui des anses se tenaient agenouillés, surmontés des saints noms de Jésus et de Marie. Si chère que lui fût son épée, disait-elle plus tard en son procès, elle aimait sa bannière quarante fois plus encore, car sa bannière était, à ses yeux, le symbole de la protection divine, et son épée lui était moins utile, puisque jamais elle ne versa le sang d'un ennemi (1).

Depuis trois jours elle était à Blois, accompagnée du chancelier de France Regnault de Chartres, archevêque de

munitions, et des vivres pour les sièges de Jargeau, Meung, Beaagency, Saint-Pierre-le-Mousiier, la Charité, etc.

(Voir les comptes de ville et les mandements de paiements.) (1) Quicherat, Procès de condamnation, t. 1", pag. 78 et 300. — Procès de réhabilitation. Déposition de Fr . Seguin, l. IIl , p. 205.— Johanna inlerrogala quare ferebat vexillum: respondit quod noiebat uti ense suo, nec volebat quemquam interficere...

Reims; de Raoul de Gaucourt, gouverneur d'Orléans ; de Jean de Metz et de Bertrand de Poulengy, qui l'avaient amenée de Vaucouleurs; de Jean et de Pierre d'Arc, ses deux frères, et de sa petite maison militaire. Elle y fit bénir sa bannière.

Par sa mâle beauté, sa noble attitude, sa gracieuse aisance à manier son cheval et à porter son armure de fer, elle charmait tous les regards.

« .... Chevaulchant, dit une chronique du temps, elle « portait aussi gentilement son harnois (de guerre) que « si elle n'eust faict autre chose tout le temps de sa vie, « dont plusieurs s'esmerveilloient; mais bien davantage « les docteurs , capitaines de guerre et autres, des res- « ponses qu'elle faisoit, tant des choses du ciel que de la « guerre (i)... »

/ Pour obéir aux divines écritures (2) et à ses voix, elle avait, avant toutes hostilités, sommé les Anglais de faire la paix et de quitter la France, dont le roi Charles, leur écrivait-elle fièrement, était seul et légitime héritier.

Cette guerre de la délivrance était, à ses yeux, une guerre sainte, dont Dieu, lui-même, par le faible bras d'une jeune fille, avait résolu le succès. Elle se préparait à cette haute mission par le jeime, la communion et la prière.

Le roi, disait-on, avait ordonné qu'on ne fît rien. sans en appeler à elle, et que tout ce qu'elle requerroit lui fût baillé (3).

Mais, quoi qu'en aient prétendu plusieurs écrivains modernes, induits, semble- t-il, en erreur par quelques

(1) Chronique de la Pucelle, publiée par M. Vallet de Viriville, chap. -12, pag. '278.

/ (2) Deuiéronome, XX, 10, 12. — « Quand vous vous approcherez d'une ville pour l'attaquer, olîrez-lui dabord la paix, etc. » (3) Chronique de la Pucelle, chap. 43, p. 281.

vagues traditions et quelques expressions mal interprétées des chroniques, Jeanne, en cette expédition, n'eut réellement aucun commandement effectif.

Les dépositions du Bâtard d'Orléans, de Gaucourl, du président Simon Charles, de d'Aulon, etc., sont formelles à cet égard. — Et de fait, au cours de ce premier fait d'armes, aucun compte ne fut jamais tenu ni de ses désirs ni de ses avis.

Il en eût trop coûté aux vieux et renommés capitaines qui dirigeaient l'escorte de subordonner, tout d'abord, leur expérience de la guerre aux vues d'une jeune paysanne de dix-sept ans, qui, d'ailleurs, n'avait pu montrer encore les merveilleux instincts militaires qu'elle ne tarda pas à révéler.

Mais, privée d'autorité réelle, tous subissaient instinctivement sa mystérieuse influence. Pieuse et modeste, elle exhortait les chefs et les soldats à mettre ordre à leur conscience, à réformer leurs habitudes, à congédier les folles femmes que les armées traînaient à leur suite, à placer en Dieu leur espoir; et le patriotisme se ranimait, les mœurs s'épuraient, la confiance en la victoire, en la France et en Dieu, tout renaissait à sa voix.

« Les nouvelles de la dicte Pucelle vindrent à Orléans, « dit encore la Chronique... que c'estoit une fille de « saincle et rehgieuse vie, fille d'un pauvre laboureur de « l'élection de Langres près du Barrois, et d'une pauvre

« femme du mesme pays qui vivoient de leur labeur

n qu'elle savait peu de choses mondaines, parloit peu, et « le plus de son parler estoit seulement de Dieu, de sa « benoiste mère, des anges, des saints et saintes du para- « dis... disait que par plusieurs fois luy avoient esté dictes

a aucunes révélations louchant la salvation du roy et pié-

« scrvation (le toute sa seigneurie et estoil chargée de

« dire et signifier ces choses au roy La dicte Pucelle

« avoit esté ouye par le roy et en son conseil.... où elle « traicla merveilleusement des manières de faire vuider

« Angloys du roycaume dont le roy et son conseil

« fus! émerveillé, car, en toutes autres matières, fui aulant « simple comme une pastoure C)-^^

y Quelques jours avant le départ du convoi, on fit pré- ^ (f venir les assiégés par Jean Langlois, hourgeois d'Angers, de sa prochaine arrivée. Ce sont encore nos comptes de ville qui nous apprennent ce détail et la joie que cette heureuse nouvelle fit éprouver aux habitants d'Orléans.

« A Guillaume Bastien, lioste de l'Escu Saint-Georges, « pour despense faicte en son hostel par Jehan Lan- « glois, hourgeois d'Angiers, qui apporta lectres du hlé « que la roine de Cécille avait donné ;i la ville d'Orléans, « XLiiii sous parisis.

« A Jehan Morchoasne, ledit jour, pour despensc faicte >/ 1^ « à donner à disner audict^JehéuiLang^lois, pour tous, « présents les procureurs, ix 1. x s. p.

« A Raoulet de Recourt, pour bailler audit Jehan « Lnnglois, pour don que la ville lui fist du consentef( ment des procureurs , x escus d'or (pii ont cousté a chacun XLiiii s. p., valent xxii 1. p. (2). »

Tout, enfin, étant organisé, le mercredi 27 avril l'420, le convoi, emmenant une partie des vivi'es, des nmnilions

(1) Chronique de la Pucelle, puoiiée par M. Vallet de Viriville, chap. 43, p. 278 et sui\ .

(■2) .Mandements et quittances des dépenses de la ville d Orléans en 1429. — Archives municipales d'Orléans.

et des armes destinés aux assiégés, escorté par les généraux, les hommes d'armes et la Pucelle, quilla Blois, passa la Loire et se dirigea sur Orléans (I).

DE liLOIS A CHÉCY.

§ l^"". — LE TRAJET V.\n LA SOLOGNE KT l'aRRIVKE A CIIÈCY.

En toute entreprise inililairc, un but précis à atteindre est la condition première du succès; il semble donc difficile d'admettre qu'une expédition commandée par de si habiles chefs, préparée avec tant de soins et à si grands frais, et dont l'heureuse réussite était pour Orléans d'une si urgente nécessité, n'ait pas eu, dès avant le départ, un itinéraire mûrement étudié, définitivement arrêté.

L'active coopération des assiégés pouvait être d'un puissant secours pour franchir la ligne d'investissement; il fallait bien qu'ils sussent, à l'avance, sur quel point devaient se porter leurs efforts.

Dans le mélange un peu confus de récits réellement historiques et d'incidents légendaires que nous ont transmis les chroniqueurs contemporains et que plusieurs auteurs modernes ont trop facilement accueillis, un examen attentif permet toutefois de dégager, de l'ensemble des textes et des faits soigneusement étudiés, le plan primitivement conçu, sagement exécuté de cette expédition.

Dès le premier instant, se révèle la double impulsion qui s'est perpétuée durant tout le cours de la mission de

(1) Voir, pour le jour précis du départ de Blois, la note X, page 92. aux Noies et éclaircissements.

la Pucelle, et dont ses beaux faits d'armes n'ont pu complètement triompher.

Jeanne, dans son héroïque et religieuse confiance, voulait brusquer le succès. Elle voulait retremper les cœurs par la vaillance et l'énergie.

« Marchez résoKuTient, disait-elle à Charles VII, ne doutez de rien, soyez homme, et vous recouvrerez votre royaume (1)... Je disais aux soldats, répondait-elle plus tard à ses juges: Entrez hardiment parmi les Anglais, et j'entrais la première (2). »

Les conseillers du Prince, au contraire, découragés par de continuels échecs, n'osant trop compter sur leurs soldats, fussent-ils quatre contre un, comme le dit le Bâtard en sa déposition (3), ne voulaient rien laisser au hasard ; ils ne se décidaient à tenter quoi que ce fût qu'en nombre supérieur, et comme à coup sûr, sans assez s'apercevoir que cette circonspection , quelquefois prudente, souvent trop timide, achevait de débiliter les forces et d'énerver les courages.

Cette double tendance ne pouvait manquer de se faire jour, dans le choix de l'itinéraire qu'il fallait tracer au convoi.

Deux routes, toutes deux libres au départ, l'une à droite, l'autre à gauche de la Loire, mettaient en communication Blois et Orléans.

L'investissement de la ville était complet, on l'a vu, sur chacune des deux rives : au nord, les bastilles plus

(1) Dicebat ipsa Johanna régi, qiiod audacter procederet, etquod de millo dubitaret, quia si veilet procedere viriliter, tolum regnuin suuni obtineret. [Déposition de Simon Charles.— Quicherat, t. III, p. 118.)

(2) Procès de condamnalion. — Quicherat, t. I. p. 97.

(3) Déposition de Dunois. —Quicherat, t. III, p. 4 et suiv.

fortement assises et plus multipliées , abritaient des troupes plus nombreuses ; au midi, le fleuve formait, en arrière des redoutes, comme une seconde ligne de circonvallalion dont les Anglais étaient maîtres. Les forteresses des Tourelles et de l'île Charlemagne commandaient la Loire au couchant; au levant, c'était la bastille de Saint- Loup, située près des murs, et à cinq lieues plus haut, la ville de Jargeau dont la garnison avait été récemment accrue et ravitaillée (1).

Dans son impatience de vaincre, Jeanne voulait suivre la rive droite, où les Anglais avaient leurs plus redoutables ouvrages militaires, tandis que les généraux, malgré les difficultés qu'offrait le passage du fleuve aux chariots et. au bétail, jugeaient préférable, à tous égards, de marcher par la Sologne. Cette fois, il faut le reconnaître, leur résolution s'appuyait sur de graves et légitimes motifs.

Le but spécial de l'expédition n'était pas, en effet, de faire immédiatement lever le siège, mais de secourir la place. L'escorte, suffisante pour protéger un convoi de ravitaillement conduit avec prudence, ne l'était pas, de l'avis même du Bâtard d'Orléans, pour soutenir, en plaine, un engagement contre des forces peut-être supérieures.

A partir de quelques lieues de Blois, la Beauce presque tout entière était soumise à l'Angleterre. Le duc de Bedford avait garnison à Marchenoir, à Beaugency, à Meung, à Montpipeau, à Saint-Sigismond, à Janville, etc.

De plus, Falsloff était attendu chaque jour avec un corps de troupes destinées à renforcer l'armée assiégeante (2). Le général anglais pouvait, par une marche rapide, mettre en une situation périlleuse l'escorte fran-

(1) Chronique de la Pucelle, p. 259, et Journal du siège, p. 102.

(2) Déposition de d'Aulon. — Quicherat, l III, p. 212.

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