‹ Première formation d'une chaine de postes entre le fleuve Saint-Laurent et le Golfe du Mexique (1683-1724) [microforme] (volume 2)Chapitre 133 sur 267 · Voir plus haut de la page 73 à la page · texte numérisé non relu

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comme un autre Moyse pour aller délivrer ce peuple de sa captivité, ou comme un Caleb pour le ramener dans le pays de ses pères et leur ancienne demeure, dont il ne luy restoit que de faibles idées.

Cependant le Montréal joue ici le personnage de Pharaon;

il ne peut voir cette transmigration sans en frémir, et il s'arme pour la confondre. Mais j'espère que la Cour faisant attention que le peuple est une beste féroce sans guide et sans lumière, elle aplanira mon chemin et n’en rompra les digues que pour inonder et faire submerger ceux qui auront la témérité de vouloir renverser un dessein si légitime. Le peuple n’a jamais connu ce qu'il a demandé : il a brisé le sceptre de son premier roy qui estoit Dieu mesme; il a voulu rejeter et mesme lapider celuy qui leur faisoit pleuvoir des viandes exquises sur les terres les plus ingrates, et qui perçoit les rochers pour les désaltérer. De quoi se plaint le Montréal touchant le poste du Détroit, puisque c’estoit un pays abandonné et dont la possession estoit demeurée aux Iroquois et aux Loups? C'estoient eux qui y faisoient la chasse et dans tous ses environs, qui en apportoient les peaux, les castors et la menue pelleterie aux Anglois. C’est un fait sans réplique et il faut estre plein d’opiniastreté et d’injustice pour en disconvenir.

Donc j'ay bien pris mon temps pour commencer cet establissement. Les Iroquois s'en sont absolument retirés, ou, s’il y en reste, ils sont meslés avec nos alliés. Toute la chasse s’y fait par nos Sauvages et dont lecommerce nous revient. C’est donc un avantage pour le Royaume et un bien qu'on a soustrait et arraché à l'Angleterre. Les particuliers se plaignent que la Compagnie de la Colonie en profite. Je n’en discon-

lai

viens point. Je leur laisse la liberté de crier. Je voudrois seulement qu'ils eussent des yeux pour sçavoir discerner que ce n’est pas la faute de l’establissement ni de celuy quien a donné le projet.

J'avoue encore qu’il y a eu de la hardiesse de venir planter un commerce de Compagnie, au milieu des peuples non policés et qui commencent d’avoir quelque rayon de subordination, ce qui pourroit bien l’effacer, voyant qu'on les réduit tout d’un coup à la nécessité de prendre ce qu’on leur veut donner, et d’essuyer les brusqueries des commis de Compagnie, qui les traitent suivant leur caprice, ou, pour mieux dire, suivant leur humeur brutale, dont ces sortes de gens sont ordinairement farcis. Je veux croire que les affaires du Royaume ont déterminé la Cour de prendre ce parti-là pour un temps, dans les vues de réunir ce poste, après son bail consommé, au domaine de Sa Majesté. C’est dans ce mesme esprit que je me suis consacré à y servir le Roy,en mesnageant nos alliés, leur faisant concevoir que cette seconde captivité, ou pour mieux dire cette barbarie plastrée, va bientost finir. Je ne sçais si toutes mes promesses pourront conserver leur patience jusqu’à ce temps-là. Je crains que cette espèce de servitude ne leur fasse prendre la résolution de faire alliance et commerce avec l'Anglois. Il ne faut pas s’en prendre à moy, si cela arrive. Moyse alloit, dans les occasions de murmure, sur la montagne pour y consulter celuy qui l’avoit envoyé avec sa verge ou son baston seulement, ct il luy respondoit ses oracles. Je marche sur ses traces. — J'escris à la Cour; je luy rends compte de ma conduite, des crieries et des murmures d'un peuple insensé, mais je ne reçois point de response. On laisse crier, on escoute mesme les piaillards, et on me laisse

cet os à ronger sans vouloir, il semble, s'en mesler, quoiqu'il n'en couste qu'un coup de tonnerre pour faire trembler et imposer silence à tous ces murmurateurs, car, en un mot, Monseigneur, je vous répéteray ce que j'ay eu l'honneur de vous dire moy-mesme, que cet establissement est bon ou mauvais, S'il est bon, il faut le soustenir, sans que cette affaire soit portée davantage en délibération avec les habitans du Canada, ainsi que vous en avez desjà donné l’ordre à MM. de Callières et de Champigny! Pourquoy donc souffrir encore des délibérations sur ce mesme sujet ? Vous avez tonné pour les ordres que vous avez donnés pour commencer cet establissement, Îl s'agit maintenant que vous fassiez gronder le tonnerre, que les esclairs y soient meslés, pour l'achever, et pour consominer votre ouvrage, ct que les cœurs soient disposés à escouter vos ordres là-dessus, sans avoir envie de vous en entendre parler davantage; car entin, il est temps que ces conversations finissent. Je sçais bien que pour y parvenir il faudroit que les Jésuites se sentissent un peu de la foudre.

Si cet establissement est mauvais, il est bon que la Cour se détermine plus tost que plus tard. J'en ay dit mon sentiment. J'en ay expliqué les circonstances. Vous avez esté pénétré de la nécessité qu'il y a eu de le faire, et de son utilité pour la gloire du Roy, le progrès de la Religion et l'avantage de la Colonie. Que me reste-t-1l maintenant à faire, qu'à imiter ce gouverneur de la Cité sainte, c’est-à-dire de prendre de l'eau et de m'en laver les mains !

Si vous aviez voulu m'en accorder le gouvernement, il en auroit esté de cette aflaire comme de toutes les autres. Les criailleries et les murmures se seroient changés en félicitations

et complimens, parce que ceux qui me portent envie, et qui

en

craignent sans sujet mon avancement, trouvent tousjours assez de forces pour noircir tout ce que je fais, dans la pensée que je mourray dans la peine, au lieu que, s'ils voyoient leur espérance achevée et finie, ils suivroient le cours ordinaire du monde, qui seroit d’applaudir au projet, contre lequel on s’est tant deschaisné,.

Toute la grâce que je vous demande, c'est de vouloir esloigner de votre pensée que ce que j'en fais et ce que j'en dis, soit dans les veues uniquement de vous porter à ériger ce lieu en Gouvernement, et que vous ayez la bonté de me l’accorder avec le commandement général de ce pays; mais c'est parce que je suis assuré, et il vous est aisé de le pénétrer, que tout en iroit bien mieux dans ce poste. Tous les hommes se laissent frapper par l’esclat de l'élévation. Les Sauvages ne douteroient plus de la promesse que je leur ay faite de la part du Roy et de la vostre, qu'on y feroit un establissement considérable et qu'on ne l'abandonneroit point, et les Montréalistes et généralement ceux qui m'en veulent perdroient haleine et finiroient leur mauvaise volonté. Au bout du compte vous n'accompliriez vous-mesme que ce que vous avez

eu la bonté de me promettre de vostre propre bouche, et que

j'ay peut-estre mérité depuis tant de temps que je suis parmi

ces barbares, où j'ay passé ma bonne jeunesse, ayant maintenant quarante-sept ans.

Si vous voulez bien vous-mesme régler les choses qui regardent ce poste, sans les renvoyer au Canada, tout en iroit mieux, parce que, ne me trouvant point sur les lieux, c'est-à-dire auprès du Gouverneur général et de l’Intendant, ils ont tousjours quelque raison particulière pour ne point m'accorder la

protection que je eur demande, et tout cela se fait pour mes-

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