FOURBERIE INSIGNE DE LA NATION DES CHACTAS
Au commencement de cette année, M. de Saint-Denis envoya à M. de Bienville une lettre, par laquelle il luy faisoit sçavoir que M. de Saint-Cosme, prestre missionnaire, estoit venu du Canada avec trois François jusqu'aux Natchez, d’où il estoit parti ensuite avec eux pour l'aller voir à son establissement, et qu'en descendant le fleuve, comme ils s’estoient cabanés sur le bord du Mississipy pour y passer les nuits, un parti de quatre-vingts Chétimachas les avoit rencontrés dormant sur le bord du fleuve et les avoit assassinés, enragés de n'avoir pas trouvé les Bayogoulas, au village desquels ils estoient allés pour porter la guerre. Le petit esclave, qui accompagnoit M. de Saint-Cosme, s’estant sauvé, en avoit apporté la nouvelle. M. de Saint-Denis luy marquoit encore qu’il estoit nécessaire de venger la mort de ces François. Sur cet avis, M. de Bienville luy manda de descendre à la Mobile, où l’on tiendroit conseil là-dessus. D'abord que
M. de Saint-Denis receut la response de M. de Bienville, il V. 38
descendit à la Mobile, où il fut résolu qu’on avertiroit les nations des Oumas, des Chaouachas avec le petit reste des Bayogoulas qui estoient proche l’establissement de M. de Saint- Denis, où il remonta. Peu des jours après, il rassembla un parti de deux cents Sauvages avec dix François, et, après avoir chargé vingt canots des vivres nécessaires, ils allèrent tous assemblés jusqu'à l'entrée de la rivière des Chétimachas, qu’il leur fit remonter la nuit jusqu'à trois lieues de leur village. Les Chaouachas, qui nous conduisirent et qui connoissoient bien le terrain, nous firent cacher dans cet endroi pendant le jour. Quand le soir fut venu, deux de nos Sauvages, avec un de nos François, firent la découverte du village. Le François et les deux Sauvages revinrent, sur le minuit, nous dire qu’ils avoient trouvé des cabanes sur le bord d’un lac, pleines de Sauvages Chétimachas, qui y estoient pour la pesche. Aussitost nous partismes sans faire de bruit, et nous arrivasmes la nuit proche de ces cabanes, où nous nous couchasmes sur le ventre jusqu’au point du jour. Alors nos Sauvages firent le cry de mort et nous pareillement ; ce qui donna l'espouvante aux Chétimachas, et, comme ils voulurent s'enfuir, nous fismes nostre descharge sur eux, dont nous en tuasmes quinze et blessasmes quarante personnes, tant hommes que femmes et enfans; il y en eut plusieurs de blessés qui se sauvèrent; nous liasmes les mains par derrière à nos prisonniers, les faisant marcher devant nous, en nous en retournant. Nous avions parmi ces prisonniers un des Sauvages qui avoit tué M. de Saint-Cosme, à qui ilavoit donné six coups de flesche. On luy mit les fers aux pieds et aux mains. Nous conduisismes tous ces prisonniers à la Mobile à M. de Bienville, qui fit attacher celuy qui avoit
[es na- Bayo- Saintbla un après llèrent achas, le leur ui conendroi os Saudu vilsur le
s sur le , qui y es sans ces Caau point et nous chas, et, scharge uarante y en eut es mains r devant s prisone, à qui fers aux isonniers qui avoit
RELATION DE PÉNICAUT, 435
tué M. de Saint-Cosme au cheval de bois et luy fit casser la teste. » Sa chevelure fut levée et son corps fut jeté à l'eau. M. de Bienville fit déclarer ensuite à toutes les nations des Sauvages, nos amis, d’aller en guerre contre les Chétimachas et sur les Alibamons, et qu’on leur donneroit dix escus par chaque chevelure d'homme tué ou par prisonnier qu'ils amèneroient.
Dans ce mesme temps, il arriva à la Mobile vingt-quatre marchands voyageurs des Illinois, qui apportèrent des marchandises de pelleterie. Pendant que ces marchands y estoient, des Illinois s'offrirent d'aller avec M. de Bienville en guerre et avec M. de Chateaugué sur les Alibamons. Après avoir fait charger huit canots des provisions nécessaires, ils s'y embarquèrent et remontèrent larivière des Alibamons. Au bout de huit jours, ils rencontrèrent un party de soixante Alibamons qui alloïent en guerre sur les Chactas. Nos gens allèrent à leur rencontre; mais ils ne Ieur tuèrent que quinze hommes, parce qu’ils marchoient dispersés dans les bois. Les autres, ayant pris la fuite, s'en retournèrent dans leur village où ils jetèrent l'alarme; ce qui fut la cause que M. de Chateaugué, qui avoit dessein de les aller surprendre dans leur village, fut obligé de s’en revenir.
Dans le mesme temps arrivèrent à la Mobile trente-cinq chefs de la nation des Sauvages Chicachas, qui demandèrent à parler à M. de Bienville, à qui ils dirent qu'ils estoient venus le prier de leur faire faire la paix avec les Chactas, autre nation sauvage, avec laquelle ils estoient en guerre depuis longtemps. Ils avoient esté obligez de faire un grand détour pour venir à la Mobile, parce qu'entre leur village
et la Mobile, le village des Chactas, leurs ennemis, se
TS
rencontre à moitié chemin, et que c’est la route la plus droite. M. de Bienville, qui ne demandoit pas mieux que de leur faire faire la paix, leur donna M. de Boisbriand avec vingt-cinq François pour aller avec eux au village des Chactas, afin de tascher de les accommoder. Quand ils y furent arrivés, le chef des Chactas vint parler à M. de Boisbriand, qu’il fit entrer dans sa cabane, où il luy dit en particulier, dans son langage, que M. de Boisbriand entendoit desjà passablement : « Où vas-tu avec ces Chicachas? vas-tu te faire brusler chez eux, comme ils ont bruslé un petit François que
NW: 4 M. de Bienville leur donna l'année passée pour apprendre leur langue ? » M. de Boisbriand, fort surpris, luy respondit qu'il ne le scavoit pas et qu'il ne les croyoit pas assez meschants ny assez traistres pour avoir osé brusler le petit François qu’on leur avoit donné; qu’au reste, il estoit venu pour faire faire la paix ensemble, afin qu’ils peussent rester en bonne union dans la suite. « Je seray en paix avec eux, luy respondit le chef des Chactas, s'ils te ramènent icy ton petit François. C'est pourquoy, crois-moy, adjousta ce chef des Sauvages, ne va pas plus loin, mais envoye deux de ces Chicachas à leur village et leur dis de te ramener ton François; mais s’ils ne te le ramènent pas d'icy à un mois, tu connoistras par là que ce que je te dis sera vray. Les chefs des Chicachas, à qui M. de Boisbriand alla parler ensuite, asseuroient de leur costé que le petit Francois estoit en vie, et consentirent
qu’on envoyast deux de leurs gens pour l'aller quérir. Ils les
firent partir sur l'instant, avec ordre de faire diligence. Le
‘chef des Chactas dit encore à M. de Boisbriand : « Permets-
pu nous de mettre ces Chicachas dans une de nos cabanes, car,
si les autres ne ramènent pas ton petit François, ceux-cy sont
a plus que de d avec Chacfurent briand, iculier, sjà paste faire ois que prendre spondit ez mesit Frannu pour ester en eux, luy ton petit chef des ces Chirançois; onnoisdes Chiseuroient sentirent r. Ils les nce. Le ermetsnes, car,
-Cy sont
RELATION DE PÉNICAUT, 437
à nous, et, comme nos ennemis, il faudra qu'ils meurent, puisqu'ils seront alors les tiens. Les chefs des Chicachas counsentirent aussy d'entrer dans une cabane en attendant le retour du petit François, qu’ils asseuroient estre vivant. Le mois estoit presque escoulé que les deux Chicachas, qui estoient allez chercher le petit François à leur village ne revenoient pas. D'un costé, le chef des Chactas disoit tous les jours à M. de Boisbriand : « Tu vois comme ces Chicachas, que tu as envoyés pour te ramener ton François, sont des mauvaises gens, et qu'ils n’osent pas revenir parcequ'ils l’ont bruslé, comme je te l'ay desjà dit. » D'un autre costé, les chefs des Chicachas, qui estoient enfermés, luy disoient : « Ils ont fait tuer nos camarades en chemin, car ils seroient revenus. » Il faut avouer que, quelque habileté que puisse avoir un officier, il est bien embarrassé dans un événement si douteux et si dangereux tout ensemble que celuy-là. Esloigné de cinquante lieues de l’habitation des François, qui n'estoient encore dans ce temps-là qu’une poignée de monde dans la Louisiane, au milieu du village d’une nation sauvage, nombreuse de plus de douze mille hommes portant les armes, M. de Boisbriand estoit incertain également de pouvoir descouvrir la vérité des deux costez.
Cependant le temps marqué pour le retour des deux Chicachas et du petit François estoit passé. Toute l’apparence de la justice paroissoit du costé du chef des Chactas, qui pressoit M. de Boisbriand tous les jours de décider. Je ne crois pas que sa prudence ayt encore mieux paru que dans cette occasion, car, après avoir averti ses gens de se préparer pour le lendemain matin, il alla trouver le chef des Chactas dans sa cabane et luy dit : « Je suis las d'attendre le retour des deux
miennes
Chicachas, qui ne ramènent pas mon François, ce qui me fait croire que tu dis la vérité, qu'ils sont de mauvaises gens, et puis qu’ils nous ont trompez, fais de ceux qui sont dans la cabane ce que tu voudras. Je te les laisse, à cette condition que tes chefs et toute la nation seront tousjours les amis des Francois; je m'en retourne demain à la Mobile avec mes gens. » Le chef des Chactas luy promit, au nom de toute sa nation, qu'ils seroient tousjours amis des François. II luy fit donner le lendemain des vivres pour luy et pour ses gens, et il les reconduisit plus de deux lieues, où il le quitta, en luy souhaitant un bon chemin. M. de Boisbriand s’en revint à la Mobile, fort satisfait d’avoir engagé la nation la plus formidable de tous les Sauvages à estre amis des François, avec lesquels effectivement ils n'ont jamais eu de guerre.
Dans ce mesme temps M. de Bienville receut une lettre de M. de Saint-Lambert, qui luy apprenoit la mort de M. Juchereau à Ouabe-he, où il avoit dressé un fort et une tannerie. Par cette lettre il le prioit de luy faire sçavoir ce qu'il souhaitoit que l'on fist du fort et des marchandises que feu M. Juchereau avoit amassées. M. de Bienville leur envoya sa response par un canot, où il y avoit six ouvriers pour luy construire des canots, et faire descendre toutes les pelleteries et les trente-cinq personnes qui estoient avec luy. Ces six hommes, que M. de Bienville avoit envoyés à M. de Saint- Lambert, s'estant arrestés au village des Yasoux, en remontant le Mississipy, y trouvèrent M. Davion, un prestre missionnaire qui estoit venu du Canada aux Yasoux pour tascher de les convertir à la foy, ou tout au moins de baptiser leurs enfans. Il avoit esté plusieurs fois exposé à estre assassiné par cette nation, surtout un soir que son zèle l’avoit porté à aller
i me gens, dans ondiamis : mes ate sa uy fit ns, et n luy it à la ormi-
, avec
tre de {. Juannequ'il e feu bya sa r luy bteries es six Saintmon misascher leurs
épar
aller
RELATION DE PÉNICAUT. 439
dans leur temple abattre leurs idoles et les briser par morceaux ; il s'en cestoit retourné ensuite chez luy, où ilavoit porté le reste des idoles, qu’il n’avoit pas pu casser. Il y avoit trouvé un petit garçon qui le servoit, nommé Brunot, à qui il dit de se retirer chez les François, parce que les Sauvages viendroient le lendemain pour le faire mourir. En effet, ils ne manquèrent pas d’y courir pour le tuer, quand ils eurent veu le desgast des idoles qu’il avoit fait dans leur temple. Mais le Grand Chef, qui aimoit ce bon prestre, les fit retirer et empescha qu'on ne le tuast, ny le petit garçon pareillement, de sorte qu’il est encore, par une grâce de Dieu toute particulière, vivant et grand-vicaire de Monseigneur l'Evesque de Kébecq pour la Louisiane.
Nos six hommes partirent le lendemain des Yasoux, où ils avoient couché, et arrivèrent quelque temps après à Ouabache. Ils rendirent à M. de Saint-Lambert la lettre de M. de Bienville, et, après qu’ils eurent fini les canots, ils les chargèrent de plus de douze mille peaux de bœufs, qu’ils emmenèrent à l’establissement de M. de Saint-Denis. M. de Saint- Lambert descendit ensuite à la Mobile avec trente hommes, ayant laissé les autres au fort, où estoit M. de Saint-Denis.
Sur la fin de cette année, arrivèrent à la Mobile dix Chicachas, qui amenèrent le petit François, que le chef des Chactas avoit dit à M. de Boisbriand qu'ils avoient tué et bruslé; il s’estoit servi de cette fourberie pour s'exempter de faire la paix avec les Chicachas, en trompant M. de Boisbriand, qui, ne pouvant découvrir la vérité, leur avoit laissé les trente Chicachas qu'ils gardoient dans leur village et qu'ils tuèrent après son départ. Il y a icy sujet d'admirer la sagesse de Dieu qui destruit les desseins des hommes, qui paroissent mesme les
plus prudents, pour leur plus grand bien; car, si M. de Boisbriand eust accordé les Chactas avec les Chicachas, quand il fut pour leur faire faire la paix entre eux, comme c’estoit son ordre et son dessein, ces deux nations, nos deux voisines et les plus formidables de toute la Louisiane, puisqu'elles peuvent mettre sur pied, jointes ensemble, jusqu'à seize mille hommes portant les armes, estoient capables de destruire nostre establissement dans son commencement; au lieu que par la grâce de Dieu, estant restez en guerre les uns contre les autres, comme il est arrivé, contre nostre intention, nous avons tousjours esté en paix avec eux, surtout avec les Chactas, qui est la nation des deux la plus puissante et la plus proche de la Mobile. On renvoya donc les Chicachas chez eux, après qu’on les eut contentés de paroles le mieux qu’on put, et on retint le petit Saint-Michel, qui parloit desjà fort bien le langage de ces Sauvages.
Dans ce mesme temps, arrivèrent deux François, des trois que M. de Bienville avoit envoyés par la rivière de la Madeleine pour descouvrir les nations qui estoient de ce costé-là. Is nous rapportèrent qu'ils avoient esté plus de cent lieues avant dans les terres de sept nations différentes qu’ils avoient trouvées, et qu’à la dernière un de leurs camarades avoit esté tué et mangé par ces Sauvages, qui sont anthropophages. Cette nation se nomme Atakapas.
Boisand il Dit son nes et s peu- * mille struire u que ntre les s avons as, qui 1e de la s qu’on n retint gage de
es trois
Madeosté-là.
lieues avoient oit esté phages.
DESCRIPTION DU VILLAGE DE NATCHEZ, DES MŒURS DES SAUVAGES, DE LEUR TEMPLE, DE LEUR RELIGION, DES OBSÈQUES DE LEURS NOBLES ET DE LEURS DANSES.