ARRIVÉE DE M. D'ARTAGUIETTE A LA LOUISIANE
M. D'ERAQUE EST ENVOYÉ PAR M. D'ARTAGUIETTE AUX ILLINOIS POUR METTRE LA PAIX ENTRE LES SAUVAGES.
IRRUPTION DES ALIBAMONS AVEC D'AUTRES SAUVAGES SUR LES MOBILIENS. ILS SONT POURSUIVIS PAR M. D'ARTAGUIETTEs ACTION HARDIE DE DEUX FRANCOIS,
Sur le commencement de cette année, au mois de Février, M. d’Artaguiette, intendant ordonnateur de la Louisiane, y arriva avec monsieur son frère ; il montoit le vaisseau la Renommée, dont M. d'Eschilais estoit le capitaine.
Peu de jours après que M. d’Artaguiette fut arrivé à la Mobile, il passa toute la garnison en revue et s'informa de tous les officiers et soldats s'ils se trouvoient contens du païs; ils luy marquèrent tous s’y plaire beaucoup. Il fit pareillement assembler tous les habitans François qui demeuroient à l’entour du fort, de qui il s’informa aussy du pais, qui luy dirent tous qu'ils avoient trouvé le terroir et le climat très propres pour y faire venir des grains et toutes choses en abondance, et mesme plus beaux qu’en France, s'ils pouvoient avoir des chevaux pour labourer les terres, et c'est sur le rapport que
M. d'Artaguiette en fit en France, quand il y fut retourné, qu'on en fit venir dans la suite.
Peu de temps après, M. d'Artaguiette et M. de Bienville, avec seize hommes, allèrent dans des canots au lac de Pontchartrain et descendirent par la rivière de Picatcha au Biloxy, où ils furent voir M. de Saint-Denis, qui les reçeut le mieux qu'il put. Après qu'ils y eurent demeuré quelques jours et que les Sauvages eurent porté les canots dans le Mississipy, ils y allèrent ensemble avec M. de Saint-Denis, et remontèrent le fleuve du Mississipy jusques aux Cannes-Bruslées. M. d'Artaguiette trouva les bords du Mississipy très agréables. Il mettoit souvent pied à terre et s'avançoit fort avant dans la campagne pour en connoistre le terroir, qu'il trouva partout très bon et très fertile; enfin, après estre descendu à un endroit, appelé la Pointe-aux-Chesnes, ils y firent une grande chasse de chevreüils et d'outardes, et s’en revinrent à la Mobile.
Quelques jours après, MV . d’Artaguiette et de Bienville, ayant eu avis que des Canadiens François, qui demeuroient aux Illinois Kaskaskias, excitoient les nations des Sauvages, aux environs de cette habitation, à aller en guerre les unes contre les autres, et qu'ils y ailoient eux-mesmes pour avoir des esclaves qu'ils vendoient ensuite aux Anglois, envoyèrent M. d'Eraque avec six hommes par un canot; ils luy donnèrent des lettres pour les Révérends Pères Jésuites et des présens pour les Sauvages, afin de les engager à faire la paix entre eux. Quand M. d'Eraque fut arrivé aux Illinois Kaskaskias, il rendit ces lettres aux Révérends Pères Jésuites et fit défense aux Canadiens François d’aller davantage en guerre. Il parla aux Sauvages, leur tesmoignant, de la part
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de MM. d’Artaguiette et de Bienville, de vivre en paix avec les autres Sauvages, et leur fit les présens que MM. d'Artaguiette et de Bienville luy avoient ordonné de leur faire ; ensuite il monta plus haut, jusqu'au village des Illinois Caouquias, où il fit la mesme deffense aux Canadiens et aux Sauvages, à qui il fit assez de présens pour les engager à se tenir en paix; puis il alla chez les Révérends Pères Jésuites et chez Messieurs des Missions Estrangères, auxquels il rendit les lettres de ces Messieurs etles pria de faire avertir à la Mobile, si les Canadiens recommencoient d'exciter la guerre entre les Sauvages, parce qu'on les puniroit sévèrement. De là il fut sur la rivière du Missoury, parler aux nations des bords de cette rivière pour les exhorter à la paix, et, après leur avoir fait les présens qu’on leur envoyoit, ils revinrent à la Mobile.
Dans le mesme temps deux Sauvages Mobiliens, qui estoient mariez chez les Alibamons et qui y demeuroient avec leurs familles, avoient descouvert que ces derniers, qui estoient les ennemis des Mobiliens aussy bien que les nostres, avoient invité les nations des Cheraquis, des Abécas et des Cadapouces à se joindre à eux pour aller en guerre contre les Mobiliens, brusler leurs villages, et ensuite les maisons des habitans de nostre fort. Ces deux Mobiliens vinrent aussitost à la Mobile en avertir leurs parens, qui nous donnèrent en mesme temps avis de cette descente. Aussitost MM. d’Artaguiette et de Bienville firent entrer tous les habitans des environs dans nostre fort avec ce qu'ils avoient de leurs meilleurs effets; mais les Alibamons, s'estant aperçus que les deux Mobiliens, qui estoient mariez chez eux et qui y demeuroient,
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avertir et que nous serions sur nos gardes. Cela fut la cause qu'ils ne vinrent pas cette fois. Cependant MM. d’Artaguiette et de Bienville, qui estoient sortis, sur cette nouvelle, du fort de la Mobile, estoient allez avec un fort détachement au-devant d'eux; cela fut inutile, car après avoir esté plus de dix lieues au-devant et les avoir attendus quatre jours, les vivres venant à manquer, on fut obligé de revenir à la Mobile; et, six semaines après, dans le temps qu'on y pensoit le moins, ils vinrent tomber au village des Mobiliens. Ils ne purent cependant les surprendre, comme ils pensoient, parce que M. d’Artaguiette leur avoitordonné d'aller, de jour en jour, à la descouverte jusques à huit et dix lieues sur leur route; ce qui fit que quand les Alibamons arrivèrent, quoyque avec les autres nations, leurs alliez, ils fussent plus de quatre mille hommes portant les armes, ils ne firent autre chose que de brusler quelques cabanes de Mobiliens à six lieues de nous, et s’en retournèrent au plus viste.
MM. d’Artaguiette et de Bienville, avec plusieurs officiers, sortirent du fort à la teste d’un détachement, qu’on avoit commandé à la première nouvelle de l’irruption; mais les ennemis estoient déjà bien loin, de sorte qu'après avoir tasché bien long-temps de les pouvoir joindre, ils furent obligez de s’en revenir au fort avec le détachement.
M. de Chasteaugué demanda soixante François pour aller du costé de Pensacola, où un Sauvage luy avoit dit que plusieurs de ces Alibamons estoient allez pour y piller quelques habitations. M. d'Artaguiette luy en ayant laissé soixante, il se joignit aussy soixante Mobiliens de bonne volonté, des plus hardis Sauvages, tous armez de fusils. M. de Chasteaugué, nous voyant tous en bonne résolution, nous fit doubler le
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pas, ce qui fit qu'au bout de deux heures de marche, nous aperceusmes un parti de ces Alibamons, qui s'estoit destaché des autres qui alloient du costé de Pensacola. Un Mobilien, qui nous conduisoit, nous fit prendre un chemin qui leur coupoit le passage où nous les joignismes. Nous fismes une descharge, dont il y en eut trente de tuez et sept de blessez, qu'on acheva et à qui on enleva la chevelure aussy bien qu'aux autres qui estoient morts. On en prit neuf en vie, mais les autres s'enfuirent avec tant de vitesse qu'on ne put jamais les atteindre; ce qui nous obligea de nous en revenir au fort, où nous conduisismes nos prisonniers, à qui, sur l’instant, l'on fit casser la teste,
Quelques jours après, les Chactas, qui estoient une nation rebutée de la domination des Espagnols, arrivèrent à la Mobile avec leurs femmes et enfans et prièrent MM. d’Artas guiette et de Bienville de leur donner un lieu pour y faire leur habitation. On leur distribua des terres une lieue plus bas, à la droite, sur le bord de la baye, dans une grande anse d’environ uue lieue de circuit. On la nomme encore aujourd’huy l’Anse des Chactas.
Je ne puis m'empescher de raconter icy l’action de deux François qui ne sera pas, je crois, désagréable au lecteur. Le gouverneur de Pensacola pour le Roy d'Espagne envoya prier MM. d'Artaguiette et de Bienville de luy envoyer trois ou quatre de leurs chasseurs pour luy tuer du gibier. MM. d'Artaguiette et de Bienville luy en ayant envoyéquatre, ils allèrent chasser dans les bois aux environs de Pensacola. Deux d'iceux, dont il y en avoit un qui se nommoit Saint- Michel et l’autre Moquin, furent rencontrez , en chassant dans ces bois, par un party d'Alibamons qui les entourèrent
et les prirent. Ils les menèrent ensuite à huit lieues de là, où ils restèrent pour y coucher jusqu'au lendemain. Quand les Alibamons furent à cet endroit, ils demandèrent à ces deux François ce qu'ils estoient venus faire aux environs de Pensacola. Les deux François, qui entendoient bien la langue mobilienne, dont ils leur avoient parlé, leur respondirent qu'ils y estoient venus chasser pour le Gouverneur de Pensacola. Deux des chefs du party leur dirent qu'ils les mèneroient le lendemain à la chasse pour voir s'ils disoient vray. Et, en cflet, le lendemain matin les deux Sauvages rendirent leurs fusils aux deux François, et les menèrent avec eux à la chasse. Par bonheur pour les François, ils trouvèrent une bande de bœufs sauvages, sur qui les deux Alibamons s'empressèrent aussitost de tirer; mais les François, qui n'avoient pas encore tiré leurs coups, au lieu de tirer sur les bœufs, tournèrent leurs armes contre les deux Sauvages et les tuèrent tous les deux, et, après qu'ils leur eurent enlevé leurs chevelures, comme c'est la coustume de la guerre en ce payslà, ils s'en allèrent fort loin se cacher dans le bois pendant tout le reste du jour, emportant avec eux les deux fusils des Sauvages et tout ce qu'ils avoient sur eux. Quand le jour fut fini, ils marchèrent toute la nuit et arrivèrent au bout de trois jours à la Mobile, où ils racontèrent à MM. d’Artaguiette et de Bienville ce qui leur estoit arrivé, et pour marque ils leur montrèrent les chevelures et les fusils des deux Sauvages. Cette action paroistra peut-estre inhumaine pour des Francois à ceux qui ne sçavent pas la manière des Sauvages, qui n’avoient pas voulu tuer d’abord ces deux François, mais ce n’estoit que pour les réserver à estre bruslez à petit feu dans leur village, comme c'est la manière de faire ordinaire à la
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RELATION DE PÉNICAUT, 481 pluspart de ces nations envers leursennemis, ce que j'ay desjà rapporté ailleurs.
Dans cette année M. d'Artaguiette fit faire un petit bastiment plat d'environ soixante tonneaux pour la commodité du transport des marchandises de l'isle Dauphine à la Mobile.