‹ Première formation d'une chaine de postes entre le fleuve Saint-Laurent et le Golfe du Mexique (1683-1724) [microforme] (volume 2)Chapitre 48 sur 267 · FRE · texte numérisé non relu

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leur veüe soit favorable pendant leur jeusne, ils en tirent un bon augure et concluent qu’ils feront coup sur leurs ennemis. Le terme de resver estant une fois fini, ils se débarbouillent le visage, et le peinturent de rouge, de noir, de blanc, mais pour l'ordinaire c'est de rouge seulement. Ils rafraischissent leurs cheveux, ils les huilent et se mettent enfin sur leur propre. Ils festinent ensuite la jeunesse et quelques vieillards, mais avant que de commencer à manger, le chef fait sa harangue à peu près en ces termes : « Mes frères, il est vray que je ne suis point un homme, vous sçavez néantmoins que j'ay déjà veu l'ennemy. Nous avons esté tuez. Il y a longtemps que les os d’un tel, nostre frère, reposent en tel lieu. Il est temps que nous les allions voir. Maintenant vous sçavez que c'estoit un brave homme, il mérite d’estre vengé. Nous avons demeuré paisiblementsur nostre natte. Je me lève aujourd’huy, parce que l'esprit qui me gouverne m'a promis du bouillon et de la viande fraische. Prenez courage, jeunesse, rafraischissez vos chevelures, matachez-vous, armez vos carquois, désennu:’ons nos morts ; faisons retentir des chansons de guerre par tout le village, réveillons nostre frère qui a esté tué, il sera content lorsqu'il sera vengé. »

Il faut observer que les Sauvages se traitent tousjours en frères ou compagnons, et que dans une harangue ce terme de bouillon ou de viande fraische signifie tuer des hommes et faire des prisonniers ; se rafraischir les cheveux, veut dire quitter le deuil; se matacher, c'est se parer et s’orner; rester sur la natte, c'est se reposer et vivre en paix. Ils ne parlent jamais de ceux qu’ils ont tuez; ils ne parlent que de leurs morts.

Le chef ayant fini sa harangue, on lui respond par un

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grand cry confus, pour marquer qu'on applaudit et qu'on approuve son dessein. Après quoy, ce capitaine ou quelque autre, par luy attitré, se lève dans la place, ayant le carquois en main, et chante en guerrier. Sa chanson n'est pour l'ordinaire qu'une répétition de ce qui a esté harangué. Ils chantent ainsi les uns après les autres, surtout ceux qui ont envie d'estre du party de la guerre. On mange ce qui a esté préparé. Il n'y a que celuy qui festine qui ne gouste à rien, se contentant seulement de fumer quelques pipes de tabac, Dès que le repas est fini, ils battent la caisse continuellement jusqu'à ce que le party soit entièrement formé.

Le jour du départ, les guerriers s'ajustent de leur mieux. Ils rougissent leurs cheveux ; ils peinturent leurs visages de rouge et de noir avec beaucoup d'art cet de gentillesse, aussi bien que tout leur corps. Les uns ont des tours de teste avec des queües d'aigles ou autres oyseaux ; les autres en ont avec des dents de bestes féroces, comme loups et tigres. Plusieurs, au lieu d'un chapeau, arment leurs testes de casque avec des cornes de cerf, de chevreuil ou de bœuf. Ils ont autour d'eux leurs arcs, leurs carquois et leurs flesches. Leurs canots paroissent de diverses couleurs et sont enjolivés de figures ou des armes du capitaine sur le devant du canot. On y voit la natte de guerre, le corbeau , l'ours ou quelque autre animal, comme je l’ay desjà dit, estant l'esprit qui doit conduire cette entreprise,

Dès qu'ils sont embarquez, ils poussent leurs canots au large environ quinze ou vingt pas, ct se rangent en ligne, estant fort serrez, le bout de l’un n'avancant pas plus que l’autre, à quoy ils sont fort exacts. Le chef du party se lève ensuite tout debout dans le milieu du canot, ayant une gourde en sa

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main, dans laquelle il y a de petites roches dedans, I la secoue, il chant en invoquant son esprit protecteur, afin qu'il fasse un bon voyage. Les guerriers respondent à son chant par un double Ché en aspirant, et les autres chefs qui sont à terre haranguent en mesme temps, animent les jeunes gens à se bien battre, à bien regarder dans la route devant et derrière eux, à faire bonne descouverte et à ne point se laisser surprendre.

Le chef de guerre, qui pendant ce temps-là chante sans cesse dans son canot, prie tout le village de ne point les oublier, s'ils sont tuez et de se souvenir de les venger. Cela fait, ils font tous ensemble un grand cry, en nagcant au mesme instant vers la route qu'ils doivent tenir, comme s'ils voyoient l'ennemy, et l’on peut dire que leurs canots sont comme des traits.

Quoy qu'il en soit, cet équipage de guerre ne laisse pas que d'estre affreux à ceux qui n’y sont point accoustumez ou qui n'en ont jamais veu.

Lorsqu'ils sont arrivez dans le pays ennemy, ils marchent doucement; ils observent le silence, ont l'œil à tout et ne tirent point avec des armes à feu. S'ils tombent sur la piste et les traces de quelques-uns, ils demeslent aisément si elles sont fraisches ou vieilles ; ils connoissent le nombre de ceux qui ont passé et combien il y a de jours que leur chemin est fait, si bien que sçachant le temps que leur ennemy a passé, ils sçavent à peu près où il peut estre, et pour lors ils se déterminent à le poursuivre ou à en chercher d'autres.

On diroit que ces gens-là se conduisent plutost par instinct que par science ou par raison, car si un homme ou plusieurs

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